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mardi 9 septembre 2025

In the American West

Pour faire suite à cet article et à l'exposition de la fondation Henri Cartier-Bresson donnant à voir les 103 photographies de la série "In the American West", voici une sélection de portraits de travailleurs et travailleuses de l'Ouest américain (1979 - 1983)

Bill Curry, vagabon (Oklahoma, 1980)

Debbie McClendon, foraine (Wyoming, 1981)

James Story, mineur (Colorado,1979)

Roberto Lopez, ouvrier dans le pétrole (Texas,1980)

Ruby Holden, prêteuse sur gages (Nevada, 1980)

Tom Stroud, ouvrier dans le pétrole (Oklahoma, 1980)

?, travailleur immigré (Texas,1979)

Richard Avedon, in the american west (1983)

jeudi 4 juillet 2024

Premier jour

Tugdual prit place au sein du bureau 703 où une table, un ordinateur, trois crayons à l'effigie du cabinet, un bloc, une corbeille, une horloge et une vue sur la cour tenaient lieu d'accessoires et de décor. Toute la journée, il resta à sa table, sans trop oser s'aventurer dans le couloir, l'esprit papillonnant de la cour à la page d'accueil de son écran d'ordinateur et les globes oculaires tournant bientôt au rythme des aiguilles qui lui faisaient face. Dans le couloir, le silence était religieux et, de ses quelques allers-retours à la machine à café, il conclut que la plupart des bureaux voisins étaient inoccupés, et que les rares consultants qu'il croisait étaient de fieffés malotrus, à répondre inlassablement à ses salutations chaleureuses par un drôle de rictus. Comme lors de son test d'aptitudes, Tugdual attendit sagement qu'on voulût bien lui donner du travail. Il attendit trois ans.

Pierre Darkanian, le rapport chinois (2021)

jeudi 13 juin 2024

Les limites auto-perçues de son intelligence

"le château", "le désert des tartares" et "la conjuration des imbéciles" se retrouvent dans ce premier roman caustique, qui suit l'entrée d'un certain Tugdual (prénom que je découvre!) dans un cabinet de conseil.


À l'issue de la formation, au cours de laquelle l'homme répéta parfois certains mots prononcés par sa collègue, que Tugdual se sentit obligé de prendre en note (confidentialité... collègues = collègues... facturation - gagner croûte... ERP??? CRM???), l'intervenante se tut. Avec son sourire très professionnel, elle attendit que Tugdual terminât d'avaler sa chouquette pour lui demander s'il avait des questions. Tugdual en avait bien quelques-unes mais elles concernaient principalement les mini-viennoiseries (y en aurait-il tous les matins à son bureau?), les tickets-restaurant (seraient-ils à huit euros ou neuf soixante?), le bloc-notes et le crayon à papier estampillés au nom du cabinet qu'il avait trouvés sur la table (pouvait-il les garder à l'issue du séminaire de formation?), les vacances (pourrait-il poser trois semaines en août?) et l'intervenante elle-même (était-elle célibataire?). Dans les limites auto-perçues de son intelligence, deux signaux coutumiers se déclenchèrent en même temps qu'une légère angoisse: le premier lui confirmait qu'il n'avait rien compris, le second lui enjoignait de ne surtout pas poser de question. 

«Tout est limpide, répondit Tugdual, qui aurait donné la même réponse à l'issue d'une conférence sur la combustion des alcanes. 

- Alors dans ce cas..., enchaîna l'intervenant en ouvrant les bras comme pour lui donner l'accolade mais sans en concrétiser l'esquisse. 

- ... bienvenue chez Michard & Associés! compléta la femme dans un nouveau sourire qui fit songer à Tugdual qu'il aurait payé cher pour la voir toute nue. 

- Bienvenue dans notre grande famille», ajouta enfin l'homme en lui tendant une poignée de main ferme, et tout le monde rit - huhuhu - sauf la femme. 

Tugdual les remercia et leur proposa d'échanger leurs numéros, ce qui était la façon la plus discrète d'obtenir celui de la jeune femme. Après tout, ils venaient de passer deux jours ensemble, ce qui créait des liens. «Pourquoi pas? » répondit la femme, que l'imagination de Tugdual n'arrivait plus à rhabiller.

Mais personne ne prit le numéro de qui que ce fût. [...] En tout cas, ils les avait trouvés épatants. Vraiment très professionnels. Un peu gauchement, il les salua de nouveau avant de prendre congé.

Il ne les avait jamais revus.


Pierre Darkanian, le rapport chinois (2021)

dimanche 31 mars 2024

They buy your labor

Everyday we earn our meager pay
But it takes its toll to play the happy prole.

They buy your labor, try to steal your soul
Bite the bullet, hold your tongue and play the happy prole.

Paranoid and tired - quit before you're fired.
But they've got you in the hole, so you play happy prole.

You need the money so you got to play it dumb,
but if you play it long enough it's just what you become.

Pay your rent, pay your bills,
pay the doctor for your pills
so you can work another day, as life slips away.

Quasi, the happy prole
Featuring "Birds" (1998)

Une fin de chanson finalement assez proche des propos tenus dans le post précédent ! Comme le chante Sam Coomes, on rappelle qu'en effet, les patrons ne "donnent" pas généreusement du travail, mais ils l' "achètent" afin de générer du profit.

vendredi 3 novembre 2023

Le travail échappe à celles et ceux qui l’accomplissent

En 2007, Nicolas Sarkozy introduit dans la Police la culture du résultat, qui se traduira en politique du chiffre. Les syndicats estiment alors rapidement leur  corporation contaminée par la "bâtonite" : hausse de la verbalisation pour de menus larcins, aux dépends de la prévention d'une part et de tâches policières sur un temps long d'autre part.

Les objectifs chiffrés ont ceci de paradoxal qu'ils cherchent, toutes choses égales par ailleurs, à "améliorer" la performance (c'est-à-dire in fine à modifier les pratiques) des services et donc des individus, tout en méconnaissant ou feignant d'ignorer les changements et effets pervers induits sur les comportements.
 
Le problème est que "ceux qui disent – et pensent – le travail ne sont pas ceux qui l’accomplissent et se confrontent à sa réalisation. Au nom de la productivité et de la rentabilité, l’univers managérial dicte les rythmes et les manières de faire. Penser et faire, dans le monde du travail, relève résolument de deux univers distincts" (lire cette tribune parue récemment dans Le Monde).

C'est exactement ce que donne à voir July Jung dans son film "About Kim Sohee" (inspiré d'un fait réel ayant secoué la Corée du Sud courant 2016)


July Jung, About Kim Sohee (2022)

mardi 5 septembre 2023

Everything here is bullshit

Je n'ai pu en extraire ni punchline, ni tirade, ces séries méritent cependant d'apparaître dans ces colonnes. Micro-chronique sans divulgâcher au-delà du pitch.


Quel est-il? Durant leur journée de travail chez Lumon Industries, les employés sont coupés des souvenirs de leur vie personnelle, et inversement en dehors du cadre de l'entreprise.

Lorsqu'on se lance dans Severance, on peut penser que le dispositif servira principalement à alimenter une critique du monde de l'entreprise (vacuité des tâches, froideur de la bureaucratie, fausseté des relations, exploitations des employés...). On se retrouve face à une série à l'atmosphère étrange, un brin inquiétante, dont l'écriture et la réalisation exploitent complètement puis dépassent les données du pitch.
A voir (d'autant que le casting est ***)

Severance, Dan Erickson (2022)
[9 épisodes sur AppleTV+]

PS : Une série préfigurée d'une certaines manière par "Les opérateurs" dont je me faisais l'écho ici il y a 10 ans

mardi 17 mai 2022

Demain ça ira mieux

Ce sera là l'ultime extrait d'A la ligne. Je n'ai pas pour habitude de publier des chapitres entiers, mais il faut avouer que celui-ci dit tout... et illustre dans le même temps la force ce livre.
 

Mon chien Pok Pok 

Si tu savais en rentrant chaque jour
Comme ça me coûte d'aller te promener 

Je suis au bord de l'épuisement
Même pas au bord d'ailleurs
Complètement épuisé
Ravagé de fatigue
Prêt à m'endormir sur place à peine mon retour 

Mais en rentrant à chaque fois
La joie et même plus que la joie de te savoir derrière la porte
Vivant
À frétiller de la queue et du popotin
À faire cette fête des retrouvailles 

Tu dois aimer cette odeur d'abattoir que je transpire
Mes mains que tu lèches comme des bonbons
Mes habits que tu renifles 

A peine le temps de me poser
Faire descendre la pression 

Boire une bière
Il faut aller se balader
Même si je n'en peux plus
Même si parfois je pleure littéralement de fatigue

Mais tu n'y es pour rien
Jeune chiot de six mois
Dans ces histoires de tueries d'humains
Tu veux juste courir
Jouer
Agripper l'océan sur la plage où nous avons coutume d'aller
Rameuter les oiseaux
Creuser le sable encore et encore
Ramener des bouts de bois des algues et encore courir et jouer 

Tu es vivant mon Pok Pok
Et moi accablé de fatigue
Mais si heureux de te voir vivant et heureux
Ça me change des animaux morts sur lesquels je bosse à longueur de journée

Je ne te parle pas trop de mes journées
Je préfère te raconter que je suis fatigué mais joyeux de bosser
De te retrouver
Et que viens
On va en balade
On est à la plage

Que si je bosse c'est parce qu'il faut bien pouvoir te payer des croquettes 
Des histoires d'humains 

Qu'y comprendrais-tu si je te racontais exactement l'abattoir 
Ton regard changerait-il sur moi 
Me considérerais-tu comme un agent de la banalité du mal 
Un salaud ordinaire 
Celui qui accomplit sa tâche de maillon de la chaîne dégueulasse et s'en dédouane pour plein de bonnes raisons 

C'est peut-être atroce à dire mais 
Les chefs me demanderaient de tuer les bêtes 
Que je le ferais Il faut bien bosser 
J'entends parfois à la pause les gars qui sont à la tuerie 
Leur serre la main 
Discute un peu 
Ils n'ont l'air ni pires ni meilleurs que moi 
Ont les yeux aussi lointains et fatigués 
Non ceux de barbares sanguinaires 
Peut-être Sans doute 
Certains ont-ils aussi un chien qu'ils chérissent 
Je ne sais pas 

L'usine bouleverse mon corps 
Mes certitudes 
Ce que je croyais savoir du travail et du repos 
De la fatigue 
De la joie 
De l'humanité 

Comment peut-on être aussi joyeux de fatigue et de métier inhumain 
Je l'ignore encore 
Je croyais n'y aller 
Que pour pouvoir te payer tes croquettes 
Le véto à l'occase 
Pas pour cette fatigue ni cette joie 

Allez Pok Pok 
Encore quelques minutes de balade 
Je suis fatigué 
Je n'en peux plus 
Demain Il faut aller bosser 
Et quand je rentrerai 
Demain 
On ira faire une balade plus longue j'espère 
Là je n'en peux plus 

Demain ça ira mieux 
Juste me reposer d'ici là 
Bien dormir 
Demain mon Pok Pok je te jure 
Si tu savais 
Demain

Joseph Ponthus, À la ligne (2019)

vendredi 8 avril 2022

Tenir, plier

Quoi de plus énergisant, un matin de "plombe professionnelle", que d'écouter ce morceau d'Antitainment ?!

L'histoire d'un salarié qui réalise les mêmes gestes quotidiens avant de se rendre à son travail alimentaire. Perdre sa vie à la gagner (selon l'expression consacrée). Tenir pour mettre un peu d'argent de côté ; Tenir, et plier et se courber tel un homme de caoutchouc dont les dents finiraient par toucher les pieds (traduction littérale).


Hallo
Wir sind jetzt da
Genau wie gestern
Selbe Zeit, am selben Ort
Mobilisieren wir unsere Superkräfte
Atrophie !

Aufstehen, Zähne putzen
Bei Null Grad auf die Straße gehen
Rumsitzen, Kaffee trinken, verblödete Gesichter sehen
Gegen diese Stimme kämpfen
Ignorierеn und stattdessen
Selbstbеstimmung
Und noch mehr Geld beiseite legen

Noch ein bisschen durchhalten
Noch ein bisschen biegen
Egal

Schönen guten Tag Frau Schmidt
Kann ich Ihnen eine Stulle schmiern
Sie nacher beim Gehen stützen
Dass sie nicht die Balance verlieren
Denn sie gehen so gebeugt
Sie haben das Ihr Leben lang nun auch probiert

Noch ein bisschen durchhalten
Noch ein bisschen biegen
Naja

Und dann klappt das vielleicht auch irgendwann
Du kommst mit den Zähnen an die Füße
Verdienst dein Geld als Gummimann

(Und wer sich nicht freiwillig beugt
Der wird gebrochen)

Antitainment - Sechstagewoche-Gummimann
Nach Der Kippe Pogo (2007)

dimanche 20 février 2022

Ça pue la mort

Enchaînant les missions d'interim, Joseph Ponthus quitte crevettes et bulots pour cette fois être affecté aux tâches de nettoyage au sein d'un abattoir. C'est bien sûr une épreuve psychologique (elle deviendra physique lorsqu'il s'agira de pousser des carcasses)

Autant de cuves que de déchets
Des morceaux que je ne parviens pas à identifier
Les mâchoires
Les cornes
Les pieds avant
Les pieds arrière
Parfois des oreilles douces et poilues avec encore l'anneau d'identification de l'animal
D'autres parties du corps dégoulinantes que je préfère ne pas savoir mais qui sont du ruminant
Sans doute les différentes panses
Et les mamelles 

Il faut nettoyer avec vitesse et application l'intérieur de tous les tuyaux dédiés avec le jet puis je passe la mousse qui lave puis je repasse le jet pour rincer 

Les murs
Les sols 

Parfois des déchets qui étaient bloqués dans les tuyaux tombent sous l'effet du jet
C'est alors une avalanche de tous les trucs susmentionnés qui dégringole
Et ça fait des gros shploooourk
Et ça fait des gros splaaaaaaash 

Gaffe à ne pas être sous le tuyau quand des sabots tombent
Les cornes sont comme autant de gros osselets qui s'éparpillent sur le sol de l'usine
Et les mamelles
Les mamelles bordel
Sorte de tout petits ballons de rugby gonflés encore tièdes du corps de l'animal juste tué
Parfois elles éclatent quand elles tombent par terre
Un liquide blanchâtre en sort
Ça pue l'amer la mort la peur de la bête abattue
C'est encore tiède 

La merde je la nettoie aussi dans un atelier dédié
J'imagine qu'au-dessus
C'est ce qu'on appelle « le piège »
Là où les bêtes sont conduites et attendent juste avant d'y passer
Elles ont peur et elles sentent la mort qui approche
Elles chient
C'est normal
Je nettoie
C'est mon taf
Le taf que j'écoutais avec horreur à la pause la semaine dernière 

Trois nuits que je fais ça
La première nuit a été atroce
Mais ça va mieux 

Joseph Ponthus, À la ligne (2019)

lundi 17 janvier 2022

La vie est une tartine de merde

voici Joseph Ponthus en prise avec les bulots. C'est plus physique.


La vie est une tartine de merde dont on mange une bouchée tous les jours
Philosophait ma grand-mère les jours d'un peu moins bien 

C'est faux
La merde est une tartine de bulots à décharger par palettes quand une pièce d'un tapis roulant est en panne sur une ligne de production 

Si ce n'est pas encore l'enfer
Qui finira bien par arriver
C'est bien un putain de purgatoire de merde

Purgatoire de douleurs du fait des positions incohérentes que j'essaie de trouver pour faire sans ce foutu tapis roulant

Le gouffre de la machine réclame son lot incessant de bulots
Je Pallie le tapis
Je suis le lien 

Il faut que la production continue 

[...] Hier tentant de trouver une solution physiquement acceptable
J'en étais à porter à bout de bras les sacs de dix kilos de bulots pour les faire passer dans un trou de la machine comme on tenterait de mettre un panier en jouant au basket
Complètement con
Mais
Dans ces moments où tu ne sais plus que faire pour soulager les autres parties de ton corps
Tu en sollicites une nouvelle te disant que la douleur ailleurs ne saurait être que moins pire 

Il faut que la production continue 

La répétition des douleurs
La vanité de l'affaire
Tout ça pour des bulots qui ne s'arrêteront jamais

Joseph Ponthus, À la ligne (2019)


vendredi 7 janvier 2022

Le silence sur nos vies

Originaire de Reims, puis éducateur spécialisé en proche banlieue parisienne, Joseph Ponthus suivra en 2015 sa femme pour s'installer en Bretagne. Ne trouvant pas d'emploi, il se résoudra à pousser la porte d'une agence d'interim, pour, in fine, se voir confier des missions en tant qu'ouvrier dans l'industrie agro-alimentaire. 
Sa vie intérieure, ses souvenirs littéraires, sa femme ou ses collègues l'aideront à faire face à la dureté du travail. Joseph Ponthus n'est pas un écrivain ayant quitté son confort quotidien pour écrire un roman. Mais un ouvrier intérimaire avec le goût des lettres devenu l'auteur d'un premier livre remarqué. Dans cette ouvrage, il " écri[t] comme il travaille, à la chaîne, à la ligne".

Le voici en train de constituer des couronnes de crevettes...

Quels opérateurs de production de quel pays ont fait avant nous une telle oeuvre de décortiquage
Quels ouvriers
Pour quel salaire
Quels enfants

Ces visages d'opérateurs de production sous les équipements de protection individuels
Sous les masques
Quelle est leur vie derrière les gestes automatiques les entraides ouvrières la sympathie machinale de ceux qui triment sans se plaindre
Le silence sur nos vies semble de mise
L'usine prime autant que nos revenus mensuels

Autant de crevettes
Autant de questions

Joseph Ponthus, À la ligne (2019)

mardi 2 novembre 2021

L'injonction de trop

Intéressante interview de Josselin / Taulard, parue dans le fanzine Groupie, et retranscrite sur le blog du groupe. J'en extrais une unique question/réponse.


Tu as raconté que tu étais destiné à être prof ou instit, mais que l’appel du large a été plus fort, le large de la société. Comment te sens tu dans notre société actuelle ? Il y a quelque chose de politique chez toi, mais plutôt dans le non-dit, dans l’implicite plutôt que l’explicite, est-ce que l’engagement est important pour toi ?

Je trouve la société actuelle merdique et la période actuelle particulièrement anxiogène. L'hypocrisie de ceux qui dirigent est répugnante, les gens se font traiter de collabos après avoir participé à une manifestation antiraciste contre l'islamophobie, la liberté d'expression est à géométrie variable, adulée pour justifier le racisme mais réprimée quand elle dénonce Macron et les violences policières. Rajouté à ça le Covid qui nous a isolés, c'est difficile de ne pas déprimer. Plus personnellement, et comme je le dis dans une chanson, j'ai le sentiment d'avoir été formaté, par mon éducation, par l'école ; et malgré l'envie de vivre en dehors de la société actuelle marchande et mes quelques tentatives, il m'est difficile de sortir de ce formatage et de cette injonction à réussir, à trouver un taf et à faire quelque chose de ma vie. C'est ce qui me pousse à m'inscrire à des formations dans lesquelles je me sens moyennement à l'aise, mais c'est aussi ce qui me fait détester les lundis quand je suis au chômage à la maison et que j'ai l'impression de tourner en rond. C'est un équilibre qui est difficile à trouver et j'ai encore deux, trois trucs à cerner pour l'obtenir. J'ai démissionné il y a quelques années de l'éducation nationale parce que d'une part je n'étais pas convaincu parce que je faisais, d'autre part, on me demandait de déménager en Essonne et c'était l'injonction de trop qui ne faisait aucun sens, celle de privilégier le boulot à la santé mentale, à la vie sociale, aux efforts fournis à se construire quelque part.

mercredi 10 juin 2020

Faire son chemin dans la vie

Ce bureau et ces livres qu'il feuilletait sans vraiment les lire sur le tao, le Japon, Montaigne et les poèmes de François Villon étaient, je crois, son rêve de sagesse, sa mise en scène à lui pour se venger d'une enfance de misère et d'un mépris social qu'il avait ressenti toute sa jeunesse. Pauvre mais avec une tête bien faite et à une époque qui le permettait, il s'était hissé sans trop de difficultés jusqu'à un emploi confortable de programmeur en informatique pour y mourir lentement d'ennui, entouré de chefaillons aussi bornés qu'agressifs, s'appropriant son travail et l'obligeant constamment à décider d'une stratégie et à donner le meilleur de lui-même pour atteindre ses objectifs. Il avait pourtant bien essayé d'y aller, de s'imprégner de la novlangue de l'entreprise des années quatre-vingt, de penser topo et management. Pour preuve, les Boostez votre cerveau en dix étapes, Huit principes fondamentaux pour être performant et autres Faire son chemin dans la vie entassés à la cave avec les classeurs IBM. Mais trop peu sûr de lui, maladivement inquiet, entravé par le souvenir de la déchéance de son propre père et plutôt lucide sur les jeux de pouvoir qu'entraînent les responsabilités, il n'avait jamais vraiment réussi à prendre le taureau par les cornes. Que ses collègues, qui l'appelaient Chipo parce qu'il pétait au bureau, lui accordent leur estime et le désignent comme porte-parole quand il fallait négocier avec le chef semblait lui avoir suffi. Pourtant, l'alcool et sa soudaine passion pour le zen étaient arrivés à peu près au même moment. Au fond, on ne sait jamais vraiment si quelqu'un boit pour échouer ou échoue parce qu'il boit.

Anne Pauly, Avant que j'oublie (2019)

mercredi 18 septembre 2019

Se jeter dans le monde avec grâce

"Ce que font les gens normaux", une BD à lire et offrir, feat. Frances, assistante juridique dans un grand cabinet d'avocat. Au menu : travail, amitié, choix de vie.



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Hartley Lin, Ce que font les gens normaux (Dargaud, 2019)

dimanche 16 juin 2019

Draining people's energy


Co-écrite par Jemaine Clement (Flight of the Conchords), What We Do in the Shadows est une série documentaire parodique (un "mockumentary"... façon the Office ou Spinal Tap quoi) dans laquelle on suit les tribulations de quatre vampires collocataires à New York City. Trois d'entre eux correspondent en tout point à l'image qu'on se fait de cette créature de fiction... Et puis il y a Colin, peut-être le plus puissant d'entre tous :

My name is Colin Robinson. And I am what's known as a psychic vampire. Or energy vampire.


This is my office. Also known as the hunting ground. Energy vampires drain people's energy merely by talking to them. We either bore you with a long conversation, or we enrage you. In fact, you probably know an energy vampire. We're the most common kind of vampire. We are day-walkers, not affected by the sun. And we are the only kind of vampire that can drain another vampire's energy. It's very cool.

What We Do in the Shadows, S01E01 (2019)

vendredi 14 septembre 2018

Des choses sans intérêt

Pete a l'estomac barbouillé, toujours. Il remarque la bouteille de bière qui sert de bougeoir au milieu de la table et il explore la cire fondue, passe le doigt sur les coulures. Il a besoin d'un bon moment pour récupérer chaque fois qu'il sort de l'agence pour l'emploi. Cet endroit lui donne envie de cracher, hurler, de tuer quelqu'un. Il allonge les jambes sous la table, se connecte à Facebook sur son téléphone. Facebook lui raconte des choses sans intérêt sur des gens qu'il ne côtoie plus depuis des années. Il absorbe leurs théories belliqueuses et leur discours de haine politisée. Il repère une photo de son ex à un pique-nique avec son nouveau mec, tout sourires, et se rend compte, en basculant dans une incompréhensible spirale de néant, qu'elle est enceinte, qu'elle porte à l'annulaire une bague de fiançailles. Il y a des likes en rafale. Pete s'inflige chaque commentaire avant de reposer son téléphone.

Kate Tempest, Écoute la ville tomber (2016)
-
Kate Tempest, dont je parlais précédemment pour sa musique, et qui écrit également poésies et romans.

mercredi 18 juillet 2018

La tyrannie du «cool»

Nos bureaux ressemblent de plus en plus à un «goûter d’anniversaire géant», comme l’observe Nicolas Santolaria dans Le syndrome de la chouquette, ou la tyrannie sucrée de la vie de bureau.

A la lecture de cet inventaire savoureux des nouvelles mythologies professionnelles, un constat, impitoyable: le «prolétariat moderne» serait trop occupé à faire des parties de ping-pong, brainstormer affalé dans des canapés mous, et à se réapprovisionner au distributeur de bonbons, pour penser lutte des classes et amélioration des conditions de travail. «Si l’entreprise nous tient effectivement captifs, poursuit l’auteur, elle le fait aujourd'hui d’une façon renouvelée, masquant de plus en plus habilement son caractère carcéral et répressif. La liberté, l’autonomie, l’épanouissement sont devenus les nouveaux leviers paradoxaux de cet asservissement ludique.»

"Au bureau, la tyrannie du «cool» ", article à lire ici :

On est effectivement tenté de déduire que s'il y a un Chief Happiness Officer, c'est qu'il y a un loup.

mercredi 14 février 2018

Why does this hurt?

La première fois que j'ai entendu l'expression Mall Walkers, c'était dans Better Call Saul. La deuxième, c'était dans cette excellente chanson de Fred Thomas (figurant d'ailleurs dans mon palmarès 2017).

Un morceau qui avait tout ce qu'il fallait pour devenir un tube générationnel (sauf peut-être son style musical daté pour les jeunes oreilles )


Is this the same song?
Does something feel slower?
Is something wrong?
Is there anything wrong?

Does something feel slower?
Or is this just the same daydreamed death
where you see yourself lowered
Into the cold, greedy ground as your parents
and plagiarists lose their shit
Sobbing over your casket?
And you broadcast it every couple of hours
When you’re not busy with customers
Selling cell phone cases and cords at that kiosk in the middle of the mall

Air-conditioned days in this insufferable summer
And at night you watch your friends dance around
Feeling weird about fucking each other
And you wonder “Do I even need to be here?”
and “Why does this hurt?”

You find a more consistent community
with those early morning mallwalkers
Than these horrid hushed hall talkers; judge-gabled gawkers
Some will call you their crush, but they’re all stalkers
And soon enough you’ll find yourself thrust up against those fall lockers
Dreaming of a simple suspended eternity
Where you’re stoned in your basement, playing games
Hanging out with your dogs

Could it ever be possible to just pause on that feeling?
And why does it seem like now every boy cuts you off when you start speaking?
And why do things feel negated before they’re experienced?
Why does it hurt?

When they tell you you talk like a teenager, you sound so stupid
Say nothing
Because those high school scars, and the parallel bars
All the lonely lights on these frozen cars
Every broken-wrist handstand in some best friend’s yard
And every ugly part of everything that people keep on telling you you are
They aren’t yours, they’re just wrong

Fred Thomas - Mallwalkers
Changer (Polyvinyl, 2017)

*
*       *

"You find a more consistent community with those early morning mallwalkers
Than these horrid hushed hall talkers; judge-gabled gawkers"

Better Call Saul, Fall (S03E09)
(Vince Gilligan, Peter Gould : 2017)

mardi 10 mai 2016

Le Grand Incendie

De Renault à France Télécom devenu Orange, les exemples de privatisation suivies de transformations réussies sont nombreux [...]

Robin Rivaton, "Aux actes dirigeants !" (2016)


*
*      *

Il est tout de même bon de rappeler quelques éléments de contexte... ce que me permet de faire l'exposition "Le Grand Incendie" - dérivée du web documentaire du même nom, et - sous-titrée :
"ils se sont immolés par le feu pour se faire entendre".
Parmi les sept gestes tragiques narrés, celui de Rémy Louvradoux.


Rémy Louvradoux a intégré France Télécom à 20 ans en tant que technicien. Tout au long de sa mission de service public, il a gravi les échelons jusqu'à devenir cadre pour, finalement, être "placardisé" dans une agence près de Bordeaux. Suite à la privatisation du groupe, il est victime des nouvelles techniques managériales alors mises en œuvre.

Le plan NEXT conçu par Didier Lombard, PDG du groupe France Télécom / Orange de 2003 à 2010, a pour but de diminuer la masse salariale de 10 %. "Je ferai partir 22 000 salariés par la porte ou par la fenêtre", dit-il sans complexe lors d'une réunion interne

Environ 4000 employés ont été formé afin d'accompli,r sur le terrain, la réduction des effectifs. Mobilités forcées, placardisations, les nouvelles stratégies de management sont violemment appliquées. Les directives déshumanisées de l'encadrement consistent à dégrader les conditions de travail, afin de pousser psychologiquement au "départ volontaire" une partie des employés au statut de fonctionnaire. Ce plan provoque une vague de suicides sans précédent dans l'entreprise - "une mode" selon son PDG.

Rémy était préventeur chez France Télécom / Orange : il avait pour mission d'apporter un éclairage sur les dysfonctionnements au sein de l'entreprise et les raisons des suicides, afin d'en améliorer la prévention. On ne lui a attribué pour cela qu'un bureau sans fenêtre, sans ordinateur, ni téléphone. Ses courriers d'alerte envoyés à la direction nationale du groupe sont restés sans réponse. Son manager "n+1" a reçu l'ordre de ne pas lui répondre non plus. Il dira par la suite "avoir obéi aux ordres".

Rémi Louvradoux s'est immolé par le feu le 26 avril 2011 sur le parking de son entreprise.


Samuel Bollendorff, Olivia Colo, Le Grand Incendie (2013)
Web doc, à voir ici.


Enfin, Robin Rivaton, vu à la TV le 30 avril dernier.

vendredi 22 avril 2016

Tout plaquer

Elle est un peu folle... Elle... Elle... C'est-à-dire, elle bavarde tout le temps... Ca me tape sur les nerfs... Je ne peux jamais parler avec elle sans que ça concerne les enfants. Nous n'avons jamais de moments à nous. Si on pouvait les confier à quelqu'un, rien qu'une nuit et filer à la mer... et dormir dans la voiture et prendre du bon temps. [...] J'ai étudié tout le temps pour quitter ce boulot de merde, pour avoir un meilleur boulot de merde... On pourrait être si bien si on plaquait tout, toute cette merde, le boulot, les dettes, les factures. [...] Chaque soir quand je me couche, je sais que c'est une journée pour rien. Rien. Le 14 mai n'a jamais existé. Je ne m'en souviendrai jamais...

Lars Norén, Démons (1994)