Affichage des articles dont le libellé est darkness. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est darkness. Afficher tous les articles

vendredi 13 février 2026

These nights have no mercy on me

Connaissez-vous le Tylenol PM, médicament anti-douleur et aide au sommeil ?
Jeffrey Lewis, oui.

I need my Tylenol PM
I can't sleep now without three of them
I don't know how my life has got here
I'd do anything to just be not here
I know it's my fault I can't sleep
My fault I let her cut so deep
If I was smart, I'd be so tough
But since I'm dumb, I need this stuff

I need those Tylenol PM
I can't sleep now without me and them
I loved her more than I knew how
But it's for sure I've lost her now
These days I can take it calmly
But these nights have no mercy on me
Each night I've tried, I've really lost it
And I just can't survive being this exhausted

So give me Tylenol PM
I won't get through now without them
I know too many pills is bad
But it's less safe to feel this sad
So may dark slumbers grab and hold me
Far from what my partner told me
Far from memories and thought
Just close to this small jar I bought

Of sweet, blue Tylenol PM
I hate endorsing brands like them
But, see, depression and debasement
Has got me doing product placement
It's one or two or three or four
And I'll get through the night for sure
No wife, no kids, no life at all
Now all I've got is Tylenol

There's Cowboy Truckers songs for speed
There's Cube for booze, there's Snoop for weed
There's Prodigy with ketamine
There's Cale and Reed with heroin
Hunter S. had ibogaine
There's Reverend Davis' sweet cocaine
But how can I get great like them?
I just take Tylenol PM

I need her golden arms and ears
I need her silver thoughts and tears
I need her diamond laugh and smile
Not cheap crap from the aspirin aisle
I wish I may, I wish I might
I wish upon the candle light
I wish upon a whisky jar
I wish upon a Ringo Starr
And Charlie Watts and Brian Jones
I wish on all the Rolling Stones
I wish on all the Violent Femmes
I wish on Tylenol PMs
God gave Jews a good headstart
Made some Jews hot and some Jews smart
God gave some Jews Jerusalem
But just gave me Tylenol PM

And I need those Tylenol PM
I can't sleep now without me and them
I loved her more than I knew how
But it's for sure I've lost her now
It's one or two or three or four
Then I'll get through the night for sure
No home, no heart, no hope at all
Now all I've got is Tylenol

Jeffrey Lewis - Tylenol PM
The EVEN MORE Freewheelin’ Jeffrey Lewis (2025)

lundi 1 décembre 2025

Tout finira bien (je voudrais te faire croire)

Un artiste vous manque et tout est dépeuplé. Chaque absence sur les plateformes de streaming brise l'illusion de la disponibilité immédiate et infinie, et rappelle le scénario pas si improbable de ne pouvoir accéder à la musique qu'on aime. Comment ferais-je aujourd'hui si je n'avais les albums de Godspeed You! Black Emperor, ou Ease Down The Road de Bonnie 'prince' Billy... Quid de Fontarabie, projet post-Malajube de Julien Mineau, désormais absent et dépublié de tout internet ?

Je ne peux donc que partager le texte de ce morceau beaucoup trop beau.

Je vois la tempête qui s'en vient
Vers nous, mais tu ne vois rien
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Quand la nuit tombe sur ton visage
Que ces alarmes inondent le paysage
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Je n'ai plus le temps de me perdre
Tu es ma lanterne dans le noir
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Si tout ce qui traîne se salit
Je suis sale, je suis sale
Taché pour la vie, taché pour la vie

En attendant l'accalmie
Je garderai les yeux entr'ouverts
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Je n'ai plus le temps de me perdre
Dans la noirceur de ma tête
Je voudrais te faire croire
Que tout finira bien

Si tout ce qui traîne se salit
Je suis sale, je suis sale
Taché pour la vie, taché pour la vie

À l'abri dans l'oeil de l'ouragan
À l'abri dans l'oeil de l'ouragan

Fontarabie, Eclipses EP (2015)



dimanche 16 novembre 2025

Un sublime exemple de compassion et de compréhension

Un de mes professeurs de lycée a un jour fait lire à la classe la célèbre lettre de Henry James à son amie endeuillée Grace Norton, considérée depuis sa publication comme un sublime exemple de compassion et de compréhension. Même lui commence sa lettre par «Je ne sais que dire ». 
Ce passage rapporté ici vous a intrigué ? Et vous ne connaissez pas cette fameuse lettre ? Là voici (en VF puis VO) ! Il s'agit d'une réponse adressée à l'une de ses amies Grace Norton, au plus mal après le récent décès d'une proche. 

Ma chère Grace,

Devant les souffrances des autres, je suis toujours complètement impuissant, et la lettre que vous m'avez donnée révèle de telles profondeurs de souffrance que je ne sais pas trop quoi vous dire. Ce n'est en effet pas mon dernier mot, mais ce doit être mon premier. Vous n'êtes pas isolée, vraiment, dans de tels états d'âme - c'est-à-dire, dans le sens où vous semblez faire vôtre toute la misère de toute l'humanité ; seulement, j'ai le terrible sentiment que vous donnez tout et ne recevez rien - qu'il n'y a pas de réciprocité dans votre sympathie - que vous avez toute l'affliction et aucun des retours. Cependant, je suis déterminé à ne vous parler qu'avec la voix du stoïcisme.

Je ne sais pas pourquoi nous vivons - le don de la vie nous vient de je ne sais quelle source ou dans quel but ; mais je crois que nous pouvons continuer à vivre pour la raison que (toujours bien sûr jusqu'à un certain point) la vie est la chose la plus précieuse que nous connaissions et il est donc présomptueux de la renoncer tant qu'il en reste encore dans la coupe. En d'autres termes, la conscience est un pouvoir illimité, et bien qu'elle puisse parfois sembler n'être que conscience de la misère, pourtant, dans la façon dont elle se propage de vague en vague, de sorte que nous ne cessons jamais de ressentir, bien qu'à certains moments nous semblions, essayions, priions, il y a quelque chose qui nous maintient à notre place, en fait un point de vue dans l'univers qu'il est probablement bon de ne pas abandonner. Vous avez raison dans votre conscience que nous ne sommes tous que des échos et des réverbérations de la même chose, et vous êtes noble lorsque votre intérêt et votre pitié pour tout ce qui vous entoure semblent avoir un pouvoir de soutien et d'harmonisation. Seulement, je vous en prie, ne généralisez pas trop dans ces sympathies et ces tendresses - souvenez-vous que chaque vie est un problème particulier qui n'est pas le vôtre mais celui d'un autre, et contentez-vous de l'algèbre terrible de la vôtre. Ne vous fondez pas trop dans l'univers, mais soyez aussi solide, dense et fixe que possible. Nous vivons tous ensemble, et ceux d'entre nous qui aiment et savent, vivent le plus ainsi. Nous nous aidons les uns les autres - même inconsciemment, chacun dans notre propre effort, nous allégeons l'effort des autres, nous contribuons à la somme du succès, nous permettons aux autres de vivre. Le chagrin vient par grandes vagues - personne ne peut le savoir mieux que vous - mais il nous submerge, et bien qu'il puisse presque nous étouffer, il nous laisse sur place et nous savons que s'il est fort, nous sommes plus forts, dans la mesure où il passe et nous restons. Il nous use, nous utilise, mais nous l'usons et l'utilisons en retour ; et il est aveugle, alors que nous, d'une certaine manière, voyons.

Ma chère Grace, vous traversez une obscurité dans laquelle moi-même, dans mon ignorance, je ne vois rien d'autre que le fait que vous avez été rendue misérablement malade par elle ; mais ce n'est qu'une obscurité, ce n'est pas une fin, ou la fin. Ne pensez pas, ne ressentez pas, plus que vous ne le pouvez, ne concluez pas et ne décidez pas - ne faites rien d'autre qu'attendre. Tout passera, et la sérénité et les mystères acceptés et les désillusions, et la tendresse de quelques bonnes personnes, et de nouvelles opportunités et beaucoup de vie, en un mot, resteront. Vous ferez encore toutes sortes de choses, et je vous aiderai. La seule chose est de ne pas fondre entre-temps. J'insiste sur la nécessité d'une sorte de condensation mécanique - de sorte que, quelle que soit la vitesse à laquelle le cheval s'enfuit, il y aura, lorsqu'il s'arrêtera, une G. N. un peu agitée mais parfaitement identique, laissée en selle. Essayez de ne pas être malade - c'est tout ; car en cela il y a un avenir. Vous êtes destinée au succès, et vous ne devez pas échouer. Vous avez mon affection la plus tendre et toute ma confiance.

Toujours votre ami fidèle,

Henry James


*
*       *


My dear Grace,

Before the sufferings of others I am always utterly powerless, and the letter you gave me reveals such depths of suffering that I hardly know what to say to you. This indeed is not my last word—but it must be my first. You are not isolated, verily, in such states of feeling as this—that is, in the sense that you appear to make all the misery of all mankind your own; only I have a terrible sense that you give all and receive nothing—that there is no reciprocity in your sympathy—that you have all the affliction of it and none of the returns. However—I am determined not to speak to you except with the voice of stoicism.

I don’t know why we live—the gift of life comes to us from I don’t know what source or for what purpose; but I believe we can go on living for the reason that (always of course up to a certain point) life is the most valuable thing we know anything about and it is therefore presumptively a great mistake to surrender it while there is any yet left in the cup. In other words consciousness is an illimitable power, and though at times it may seem to be all consciousness of misery, yet in the way it propagates itself from wave to wave, so that we never cease to feel, though at moments we appear to, try to, pray to, there is something that holds one in one’s place, makes it a standpoint in the universe which it is probably good not to forsake. You are right in your consciousness that we are all echoes and reverberations of the same, and you are noble when your interest and pity as to everything that surrounds you, appears to have a sustaining and harmonizing power. Only don’t, I beseech you, generalize too much in these sympathies and tendernesses—remember that every life is a special problem which is not yours but another’s, and content yourself with the terrible algebra of your own. Don’t melt too much into the universe, but be as solid and dense and fixed as you can. We all live together, and those of us who love and know, live so most. We help each other—even unconsciously, each in our own effort, we lighten the effort of others, we contribute to the sum of success, make it possible for others to live. Sorrow comes in great waves—no one can know that better than you—but it rolls over us, and though it may almost smother us it leaves us on the spot and we know that if it is strong we are stronger, inasmuch as it passes and we remain. It wears us, uses us, but we wear it and use it in return; and it is blind, whereas we after a manner see.

My dear Grace, you are passing through a darkness in which I myself in my ignorance see nothing but that you have been made wretchedly ill by it; but it is only a darkness, it is not an end, or the end. Don’t think, don’t feel, any more than you can help, don’t conclude or decide—don’t do anything but wait. Everything will pass, and serenity and accepted mysteries and disillusionments, and the tenderness of a few good people, and new opportunities and ever so much of life, in a word, will remain. You will do all sorts of things yet, and I will help you. The only thing is not to melt in the meanwhile. I insist upon the necessity of a sort of mechanical condensation—so that however fast the horse may run away there will, when he pulls up, be a somewhat agitated but perfectly identical G. N. left in the saddle. Try not to be ill—that is all; for in that there is a future. You are marked out for success, and you must not fail. You have my tenderest affection and all my confidence.

Ever your faithful friend—

Henry James

jeudi 18 septembre 2025

Je ne suis plus

 Après "mes nouveaux amis n'ont pas d'amis", "je ne suis plus l'ami de tes amis"... Découvert sur Radio Campus Tours. Et vous, seriez-vous encore l'ami de ses amis ?

Hier était noir
J'ai nagé sans jamais revoir
Le bord de la piscine
La nuit est tombée si vite

Tu es partie avec mes affaires
Et revenue
Avec tout ce qui a changé chez toi
Je n'y étais plus

Et je ne peux rien y faire
Je déteste ce que je peine à oublier
Et ton digicode
S'efface de ma mémoire

Je ne suis plus
L'ami de tes amis
Désormais
Je ne suis plus

À trois reprises ils tapent des mains
Les couples tournent, le musicien continue
La course de ses doigts sur le clavier
Jusqu'au lever du jour

Trois pas à droite
Chacun s'en va de son coté
La valse trouvera d'autres victimes
Notre temps est passé

En boucle comme une ritournelle
Dans son crâne et dans une ruelle
Il vide
Le trop-plein

Je ne suis plus
L'ami de tes amis
Désormais
Je ne suis plus

*
*     *

J'aimerais m'envoler
Devant la mer
Mais il ne se passe plus rien
Non il ne se passe plus rien
J'aimerais m'en aller
Devant la mer
Mais il ne se passe plus rien
Non il ne se passe plus rien

J'aimerais tant pleurer
Devant la mer
Mais il ne se passe plus rien
Non il ne se passe plus rien

J'aimerais t'emmener
Devant la mer
Mais il ne se passe plus rien
Non il ne se passe plus rien

J'aimerais m'envoler
Devant la mer
Mais il ne se passe plus rien
Non il ne se passe plus rien

J'aimerais m'en aller
Devant la mer
Mais il ne se passe plus rien
Non il ne se passe plus rien

J'aimerais tant pleurer
Devant la mer
Mais il ne se passe plus rien
Non il ne se passe plus rien

J'aimerais t'emmener
Devant la mer
Mais il ne se passe plus rien
Non il ne se passe


Gabriel Kröger, Je ne suis plus l’ami de tes amis / devant la mer 
Single (2022)

jeudi 26 juin 2025

I have a broken dream

Though I have a broken heart
I'm too busy to be heartbroken
There's a lot of things that need to be done
Lord, I have a broken heart

Though I have a broken dream
I'm too busy to be dreaming of you
There's a lot of things that I gotta do
Lord, I have a broken dream

And I'm wasted all the time
I've gotta drink you right off of my mind
I've been told that this will heal, given time
Lord, I have a broken heart

And I'm crying all the time
I have to keep it covered up with a smile
And I'll keep on moving on for a while
Lord, I have a broken heart

Spiritualized - Broken heart
Ladies and Gentlemen We Are Floating in Space (1997)
-
Depuis quelques mois (années?), lors de mes séances d'écoutes musicales non dédiées à la découverte de nouveautés, je suis davantage à la recherche d' "intensité", qu'un morceau me fasse vibrer soniquement (#postrock #posthardcore) ou émotionnellement. Dans cette recherche de dopamine, mon cerveau m'a récemment suggéré ce morceau de Spiritualized... Candidat (commet cet autre) au titre de "plus belle chanson du monde"

jeudi 21 novembre 2024

I am a prisoner here forever

D'un film à l'autre, changeons de pays, donc de culture et d'ambiance, direction la Finlande avec "les feuilles mortes". Premier Kaurismaki que je visionne, et ce film est une grande réussite, tant pour son histoire, ses personnages et la réalisation en tant que telle !

Beaucoup de plans statiques, donnant à voir une composition de personnages pensée ! Quelle coïncidence d'ailleurs de retrouver une affiche de Rocco et ses frères dans l'un d'eux !


Ansa (Alma Pöysti) dans son appartement :
 



Point d'orgue de ce film, qui rappelle autant Jarmush (pour son amour du rock et de la musique live) que Béla Tarr (dans la succession des plans), le morceau joué par le groupe finlandais Maustetytöt.


Cette scène peut s'apprécier ici. Dans chaque regard, transparaît une histoire, une existence...


[...]

because anyway I just mainly lie down
I don't leave my house, without a reason at least
forget me, I want to be alone
I was born to sorrow and clothed with disappointments

I am a prisoner here forever
fences surround the graveyard too
when finally my last worldly task would end
you still dig me deeper into the ground
I like you but can't stand myself
I don't need others, don't know about you
I admit, if I leave
I only do it for the sake of myself

Aki Kaurismaki, les feuilles mortes (2023)

Maustetytöt - Syntynyt suruun ja puettu pettymyksin
Eivät enkelitkään ilman siipiä lennä (2020)

samedi 28 septembre 2024

Je les attends ces blessures

J'ignore si les dernières pages du roman de Cédric Sapin-Defour ont été écrites d'un jet, ou au contraire longuement travaillées, elles deviennent en tout cas formidables. Dès lors que ce qu'on savait devoir arriver, arrive.
 RIP Ubac (et RIP Kika)

Et la suite mon Ubac ? Je n'en sais rien mais je la pressens rude, extrême, pourquoi notre douleur se distinguerait-elle de l'universelle ? Il y aura le manque. Féroce, organique, comme des coups d'estoc dans le ventre. Dès ce soir, dans cette maison trop grande, aux plafonds trop hauts, dont on a enlevé le suc et qui va résonner de vide. Je me doutais que ce serait violent, ça le sera plus encore. Il va falloir tenir, ces épieux viennent, assaillent et dardent sans retenue, font mine de partir vers un autre foyer mais se tapissent et ressurgissent, rogues et têtus, comme si nous devions payer d'avoir trop joui. J'aurai le droit de me tordre, de m'assécher, il faudra laisser le corps hurler sinon on paie de résister. Ne pas prendre les cachets, ne pas tricher, pour ces douleurs il n'y a pas de médecine, il ne doit pas y en avoir, c'est à soi de guérir. La nuit, dès cette nuit, endormi d'avoir trop pleuré, il y aura ces réveils où l'espace d'au mieux trois douces secondes, on a oublié, le corps calme. Et replonger (*). Je les attends ces blessures, je les guette, je me cramponne, qu'elles viennent me plumer ces diablesses, me sucer jusqu'aux veines, je ne les esquiverai pas, l'amour est une idée qui vaut que l'on éprouve. 

[...]

Puis un jour, sans s'annoncer, viendront les petites lumières. Au printemps sans doute. Avant, c'est impensable. Parce qu'il y a l'hiver, ses jours brefs, lugubres dont on peine à sortir. Parce qu'on ne peut jamais, pour le retour des aurores claires, faire l'économie du temps. Mais un doux jour de mai, du côté des adrets et de leurs prodigalités, par je ne sais quelle manoeuvre et encore moins par volonté, je vais parvenir à penser à toi avec quelque chose de l'apaisement. Sans doute l'effusion visible, les brises montantes, les fleurs en fleur, les abeilles en reconquête, le corps réchauffé, ces bourgades de vie. L'espace d'une variation, ton absence se sera mue en une sorte de substance plaquée au corps, mélancolique et consolante, carapace toute de ouate qui enveloppe, accompagne et protège. « Tu ne seras plus où tu étais mais partout là où je suis », écrivait Hugo ; le pauvre, ses mots précieux ont été kidnappés par les faire-part en lot de dix mais c'est bien l'idée : l'illusion jusqu'au réel de ne plus être séparé de toi. Tu seras oui, autour de nous, à enrober nos jours ; en se forçant à peine, l'on pourra te toucher. Il sera devenu possible de te parler sans crier, je recommencerai à croire au secours des fantômes, toi qui jamais ne l'as fait, tu me répondras, de tous les absents tu seras le plus vivace. Je me croyais voué à la tristesse, je m'en extrairai confusément, hébété d'à nouveau respirer et découvrant l'impermanence de toute chose dont la torpeur.

Cédric Sapin-Defour, Son odeur après la pluie (2023)
-
(*) Ce moment au réveil où après un instant fugace, la réalité nous rattrape et le coeur se serre : pire sensation ever.

dimanche 23 juin 2024

I wanted to get away

Youtubeur au 1.5millions d'abonnés, franc-comtois, né en 2002, feldup (prononcé "à la française") ne correspond pas au portait robot de l'artiste que je pourrais écouter. Pourtant... il figure en très bonne position (5ème) de mon bilan 2023, et j'attends avec impatience son concert parisien à la rentrée.

Impeccable musicalement, son album, entièrement dédié à une relation d'emprise passée, revêt une charge émotionnelle telle que, en tant qu'auditeur, il m'est cependant difficile de profiter pleinement et sans scrupule de tous les mini- et maxitubes qu'il contient (10 morceaux sur 11)
 

It started in 2019
People were starting to notice
That this 16-year-old kid
Was making videos and music
I think it was in January
When everything was silent
That she appeared slowly
Inside social media comments,
“Hey, I really like your stuff”
She typed one day
“I genuinely think you’re worth”
It felt nice back then, so it started

Saying the same sentence again
And again and again
Until it becomes a joke
A joke I never really cared for
Every word I said
To her was said the right way
Every song I made
Was better than the rest
She felt smart and calm
Yet she made silly jokes
She felt introverted
Yet she talked the most
She felt nice and strong
Yet she said she was fragile
She felt nice and young
Yet she was 32 years old

She infiltrated every corner of my online space
Made herself look unavoidable
She had plastered her voice and her face
As a wallpaper for my Internet existence
She made videos about me
She made drawings about me
She made music about me
She only talked about me

Fast forward a few months, she’s now considered a friend
She’s known as the nicest person on the planet
Everyone saw her as a nice aunt who likes cat gifs
Astrology and Facebook motivational quotes,
“I’m so impressed by you, Felix
You are so gifted”
It’s something she said
Way too frequently

She wanted attention
I wanted attention
She wanted attention
I craved attention

I liked her
As a friend
I liked her
As a fan

Doing anything to get to me
Like a child pulling my sleeve
In hindsight, the thing she wanted
Was pretty clear

[...]

Feldup, Stared at from a Distance
Stared at from a Distance (2024)

mercredi 27 septembre 2023

C'est mon univers qui se finit


Deux heures avant la fin du monde
Même pas envie de pleurer
J'étais en pleine discussion avec mon chien
C'est juste toi qui me fais chialer

Un jour avant la fin du jour
C'est mon univers qui se finit
C'était juste toi qui est partie
J'ai passé ma vie à déprimer
Mais cinq secondes avant la fin du monde
Je la sens pour de vrai
La nucléaire, pas celle des téléréalités

Une heure avant la fin du monde
J'hésitais encorе entre Free et SFR
C'еst con ces petits problèmes
Qui nous embourbent l'esprit
Qui jouent avec nos nerfs
Qui nous charrient

Deux jours avant la fin du monde
J'avais peur d'aimer à nouveau
J'avais peur de me sentir bien
C'est fou ce que nous fait faire l'égo
On s'en brûle la peau
On s'en crame le cerveau

Cinq minutes avant la fin du monde
J'essayais de faire des projets
Des trucs qui changeraient ma vie
Comme une envie de folie
La fin du monde a commencé
Au moment, au moment où je suis né

Envie de te pisser dessus
Envie de gerber dans ton verre
On ne sait plus quelle heure il est
On n'a rien à foutre de ta drogue
L'envie d'arracher mes cheveux
Et de faire Noël avant l'heure
Envie de sauter du pont et te tomber dessus
Comme Quasimodo qu'aurait arrêté sa cloche
Comme un vendeur de SIDA
Qu'aurait plus une thune
Comme un connard sur un manège tout pété
En attendant son bus de merde

Fini la dérision
Arrêtez de rigoler
Ça ne sert à rien
Surtout quand on l'fait exprès
Le nouvel an, c'est tous les jours pour moi
J'men fous de ton invitation
Va te cracher sur les genoux
Et envoie une photo
Je pourrai enfin
Dire que j'ai des amis
Qui font la fête
À huit heures du matin

J'veux m'permettre d'aller t'inviter à danser
Même si je sais pas danser
Je vais t'embrasser sans demander
Comme dans les films qui font rêver
Je vais arrêter d'oublier de vivre
Et peut-être même ouvrir des livres
Fini les consensus, fini les cons qui sucent

J'vais me gaver comme un poulet en batterie
Arrêter de squatter mon lit
Ce sera immense, plus beau que la France
Y aura du vice, feu d'artifice
Trente secondes, cinq minutes, deux heures
Quatre ans, trois jours, une demi-heure
La fin du monde a commencé

Gwendoline - la fin du monde
Apr​è​s c'est gobelet! (2022)

mercredi 20 septembre 2023

Un leurre pour détourner les gens

Je revendique consciemment le fait de ne pas faire de la joie de vivre mon fonds de commerce. Il y a tellement de gens qui le font en France, tous ces petits chanteurs qui jouent sur une sorte de douceur hyper opprimante avec des petits arrangements, un truc samba... Pour moi, à entendre à la radio, c'est une oppression terrible. J'ai l'impression que c'est une sorte d'oblitération de la situation catastrophique dans le monde. Des chansons de propagande. Un leurre pour détourner les gens. Dans la vie de tout le monde, c'est horrible. Je n'ai jamais vu quelqu'un venir vers moi et me dire: « Je suis heureux. » Mais on compense, on fait avec... Pour autant, il y a une sorte de confort dans la mélancolie qui est assez agréable. Quand j'écoute Townes Van Zandt, je suis bien, je ne suis pas en train de me dire que c'est triste. Et c'est atrocement triste pourtant. Totalement désespéré. Mais ses chansons me soulagent. Ces chansons-là, je ne les sens pas essayer de m'annihiler. De nier ma réalité quotidienne. Comme le font les chansons de la radio.

Pascal Bouaziz, Mendelson, intégrale (1996 - 2021)

J'ai l'impression qu'il y a deux catégories de personnes : ceux que les musiques tristes affectent et au final dérangent, et ceux qui les apprécient sans qu'elles n'aient d'incidence sur leur humeur ou moral 

mercredi 30 août 2023

Don't come over

When you're down on your luck
And you just can't cope
When the times are bleak
And the friends are few
Don't turn to me
'cause I'm no hope
Don't turn to me
'cause I don't know what to do

Maybe you should have a drink
I don't know why you ever stopped anyway

Oh, it's rough
Baby, to live
Oh, it's hard
Baby, to survive

Everyday lately
My mind feels like glass
Ready to be smashed
Ready to be smashed

Oh well, my best friend
Took a bullet through his eye
First he had a patch
Now he's got a glass eye
One hard, glass eye
He says sometimes he wishes
Both his eyes were glass

Well, it's rough
Baby, to live
And it's hard
Baby, to survive

Everyday lately
My mind feels like glass
Ready to be smashed
I'm ready to be smashed

At times I lock myself up
In my room
Don't come over
While I listen to a record
I stare at the cover
Don't come over
Don't come over
'cause I'm no hope to you
I'm no hope to you

Smog - it's rough
Wild love (1995)

vendredi 14 juillet 2023

Une joie possible

Mais que s'est-il passé à Saint-Vaast-la-Hougue ? (ce pourrait être le sujet d'une chanson de Mendelson). Est-ce que tout n'a pas été déjà dit ici ? Il faut croire que non.

A Saint-Vaast-la-Hougue, je n'ai pas voulu louer de vélos, j'ai critiqué la ville, la mer, les gens, les prix, j'ai critiqué l'éducation des enfants, j'ai montré partout un visage amer, tu m'as dit personne ne voulait de ce week-end, tu l'as entièrement décidé toi-même et tu as fait preuve d'une énergie inhabituelle pour le mettre sur pied, c'est toi qui nous as entraînés dans ce cauchemar par ta croyance subite en l'harmonie, ton désir inexplicable et furieux d'harmonie. Irène, au moment où je dis allons à Saint-Vaast-la-Hougue, je pense avec sincérité qu'il y a une joie possible à Saint-Vaast-la-Hougue, à peine sommes-nous dans l'escalier avec les valises, je sais qu'il n'y a aucune joie possible à Saint-Vaast-la-Hougue ou ailleurs, dans la voiture je reprends le dessus, je fais une bonne ambiance, je fais un cours sur les marées, je dis nous allons observer les goélands, je dis nous allons ramasser des coquillages, qui est en fait la dernière chose qui puisse m'intéresser au monde, je me suis toujours foutu des coquillages, je n'ai jamais rien trouvé aux coquillages mais je crois sincèrement qu'on peut tout à coup fraterniser avec les coquillages, je chante des vieux tubes en prenant des accents pour faire rire, j'achète un pistolet à eau que tu condamnes et tu as raison, le pistolet à eau est une connerie, et nous nous taisons, et nous sommes tous malheureux dans la voiture qui continue de rouler Dieu sait où. Un jour peut-être Irène, je ne croirai plus qu'il y a une joie possible à Saint-Vaast-la-Hougue ou ailleurs, ce sera non d'avance pour tout, tu n'auras plus à souffrir de mes humeurs, il n'y aura plus d'embarquement pour la désillusion.

Yasmina Reza - Hommes qui ne savent pas être aimés (2003)

Ce passage grinçant clôt la série d'extraits de ce roman de Yasmina Reza

jeudi 25 mai 2023

Le bonheur s'était envolé

Que de week-ends prolongés en ce mois de mai ! Pourquoi pas partir dans le Cotentin ? Laissons Adam nous faire le récit de son expérience :

C'était son idée le Cotentin. Il avait eu l'idée d'aller passer le week-end dans le Cotentin parce qu'il faut de temps en temps avoir ce genre d'idée. On décide qu'on peut être heureux, deux jours c'est rien, c'est à portée de main, on se dit que c'est vraiment le minimum pour une famille de partir deux jours ramasser des coquillages à Saint-Vaast-la-Hougue. Au premier poste d'essence, Adam avait offert un pistolet à eau au petit. Irène avait désapprouvé cet achat. Elle avait confisqué le pistolet pour se réfugier dans un silence hostile. Au bout de quatre-vingts kilomètres le bonheur s'était envolé. Au poste d'essence, les autres familles avaient l'air heureuses, dans les voitures qu'ils croisaient les autres familles avaient l'air heureuses. Le pistolet était-il si grave? Le pistolet était grave, il confirmait - c'était le sens du silence d'Irène - son inconséquence générale. [...] 

Adam admet l'erreur du pistolet à eau. Le pistolet à eau, c'était la porte ouverte à la folie dans la voiture. Mais la folie dans la voiture valait mieux que le silence de mort, de toute façon la folie avait vite régné à l'arrière même sans pistolet à eau et bientôt à l'avant aussi, car personne ne peut endurer à la fois les cris et les disputes absurdes et l'absurde volonté de non-réaction, et il avait vociféré à son tour de façon absurde quand le grand avait pleurniché, regarde ce qu'il vient de faire papa, il a fait des miettes dans toute la voiture, et si on jouait à cracher avait dit le petit, il est dégueulasse, avait crié le grand en tapant le petit, il me crache dessus, Adam avait hurlé, je suis à cent soixante sous la pluie, je vais nous foutre en l'air si vous continuez bordel. La folie avait régné dans la voiture alors que le pistolet à eau était rangé dans le sac d'Irène, laquelle persistait à regarder en silence les paysages d'entrepôts, de panneaux publicitaires et de tôles ondulées avec une raideur de la nuque peu commune. Pourquoi ne pas avoir simplement dit, le pistolet, les garçons, va voyager dans mon sac, il réapparaitra sur la plage de Saint-Vaast-la-Hougue, avec une voix gentille et même un peu complice, une voix qui aurait gentiment dit, il est terrible papa. Mais la voix gentille n'existe plus. Au royaume du couple, il n'y a plus de voix gentille et sans mémoire. 

Yasmina Reza - Hommes qui ne savent pas être aimés (2003)

lundi 23 mai 2022

You must live

Gros revival Minus Story en ce moment sur ma platine. Il faut dire que les albums figurent en première position de mon étagère préférée. Dès que me prend l'envie de ré-écouter de "l'ancien", c'est souvent sur ce groupe du Kansas que ça tombe ! Et j'aime toujours autant ce qu'on pourrait comparer peut-être à du mercury rev lofi (et humble). Après tout, ne définissaient ils pas leur son comme le "wall of crap" ?

Minus Story me renvoie également à une époque où le label Jagjaguwar offrait une belle cohérence.

J'aurais voulu commencer par publier des paroles de "The Captain Is Dead, Let the Drum Corpse Dance", mais elles sont malheureusement introuvables sur internet. Je ne désespère pas que le chanteur Jordan Geiger me les adresse (à supposer que son adresse e-mail n'ait pas changé, après toutes ces années). A suivre.

En attendant, "ringing in the dark" :

Dead now, you must lift your voice to air,
You're suffering and you're in paradise
You'll block out the lights and then lay down
And now, on the floor, in the fields.
And out to the streets, lay your bit down
You must live, you must live
But out you will go
And now, into the night, ring your voice out
"You must live, you must live" and out it will go
If all we are is instruments
They blocked your sound when they bit in
And all we arc ise innoncents, we're ringing in the dark again
Now, on the floor, your toots down
Up to the bla(k housie on the hill
Knife in hand, noose in air, to ruin, to sow
And now, you must live, but not tonight, you're in paradise
Anti you'll black out the lights and run to the cliffs

Minus Story, ringing in the dark
No Rest For Ghosts (Jagjaguwar, 2005)

dimanche 15 mai 2022

It's sad but it's true

 Je n'avais jusqu'alors jamais réussi à regarder un film de Leos Carax en entier, le bouche-à-oreille et l'affiche d'Annette (Adam Driver + the Sparks) auront suffi à rompre la malédiction... tout en confirmant que je n'ai décidément pas d'atomes crochus avec ce réalisateur (surtout s'il décide de teinter son film d'un vert moche). Bien sûr, la destinée de Henry McHenry, Ann et Annette touche, avec pour point d'orgue cette dernière scène/chanson, et la dureté de ses paroles.
 
[Henry:]
I'll sing these words to you
I hope they will ring true
They're not some magic chimes
To cover up my crimes
Annette, of this I'm sure
Imagination's strong
And reason's song
Is weak and thin
We don't have long

I stood upon a cliff
A deep abyss below
Compelled to look, I tried
To fight it off, God knows I tried
This horrid urge to look below
But half-horrified
And half-relieved
I cast my eyes
Toward the abyss, the dark abyss
I heard a ringing in my ears
I knew my death knell's ugly sound
The overbearing urge to gaze
Into the deep abyss, the haze
So strong the yearning for the fall
Imagination's strong
And reason's song
Is weak and thin
We don't have long

[Annette:]
I'll never sing again!
Shunning all lights at night
I'll never sing again!
Smashing every lamp I see
I'll never sing again!
Living in full darkness
I'll never sing again!
A vampire forever!

Annette! No! No, no!
Annette, Annette, no

I sang these words to you
Can I forgive what you have done?
I hope that they'd ring true
And will I ever forgive Mom?

Imagination is so strong
Her deadly poison I became
And reason's song is never strong
Merely a child to exploit!

Imagination is so strong
Forgive you both?
And reason's song
Forget you both?
So faint and shrill
To take that oath?
I stood above the deep abyss
To take that oath?


Why should I now forgive?
Why should I now forget?
I can never forgive!
I can never forget!
Both of you were using me for your own ends
For your own ends
Not an ounce of shame
The two of you, you're both to blame
I wish that both of you were gone
Wish you were gone!
No don't blame Ann!
Wish you were gone!
Annette that's wrong
Wish you were gone!
No don't blame Ann!
Both of you gone!


But is forgiveness the sole way
This horrid urge to look below
When all has gone so far astray
God knows I tried, to fight it off
To extract the poison from one's heart
Half-horrified, and half-relieved
And from one's soul, I can't be sure
I cast my eyes down the abyss

Forgive the two of you or not?
I take this oath
Sympathy for the dark abyss
Forgive you both?
I take this oath
Sympathy for the dark abyss
I take this oath
Forgive you both?
Or forget you both?
Don't cast your eyes down the abyss
Annette please don't
I must be strong
I must be strong!

Now, you have nothing to love
Why can't I love you?
Can't I love you?
Now, you have nothing to love
Can't I love you, Annette?
No, not really, Daddy, it's sad but it's true
Now you have nothing to love

Annette, my Annette...
Never cast your eyes down the abyss

Goodbye, Annette
Goodbye, Annette
Goodbye, Annette
Goodbye, Annette
Goodbye

Leos Carax, Annette (2021)
Sparks, Sympathy for the Abyss (2021)



samedi 15 janvier 2022

The passing of time is making me sad again

" When you're dancing and laughing and finally living
Hear my voice in your head and think of me kindly "


Paroles de the Smiths, vues et entendues dans le film "Nomadland"... car tatouées sur le biceps d'une des employées que Fern (Frances McDormand) rencontrera, au cours de sa mission dans un entrepôt Amazon. Ne nous privons pas de la chanson dans son intégralité

A sad fact widely known
The most impassionate song to a lonely soul
Is so easily outgrown
But don't forget the songs that made you smile
And the songs that made you cry
When you lay in awe on the bedroom floor
And said, "Oh, oh, smother me mother"

The passing of time and all of its crimes
Is making me sad again
The passing of time and all of its sickening crimes
Is making me sad again
But don't forget the songs that made you cry
And the songs that saved your life
Yes, you're older now and you're a clever swine
But they were the only ones who ever stood by you

The passing of time leaves empty lives waiting to be filled
I'm here with the cause, I'm holding the torch
In the corner of your room (can you hear me?)
And when you're dancing and laughing and finally living
Hear my voice in your head and think of me kindly

Do you love me like you used to?

the Smiths, Rubber ring (1986)
Chloé ZhaoNomadland  (2020)

jeudi 29 octobre 2020

Peur, insécurité, ignorance


– Sommes-nous en proie à un désarroi total?
– Toi et moi ?
– Non. Nous tous. 
– Qu'entends-tu par désarroi ?
– Peur, insécurité, ignorance... Le désarroi, quoi. Crois-tu que nous soyons entrain de dévaler une pente et chuter, sans savoir comment réagir ?
– Oui, je le crois.
– Il est peut-être déjà trop tard ?
– Oui. Mais ça, il faut le penser. Pas le dire.

Scènes de la vie conjugale, Ingmar Bergman (1974)

mercredi 9 septembre 2020

Que dire de plus ?

Bergman, c'est la réalité nue, crue, sans fard... comme dans ces "Scènes de la vie conjugale", série tv de six épisodes, remontée en film un an plus tard (donc en 1974). Au cours du premier épisode, nous faisons la connaissance de Johan et Marianne, dix ans de mariage, interviewés par une journaliste qui souhaite en dresser le portrait.

Journaliste: Comment vous décririez-vous en quelques mots ?

Johan : Ce n'est pas facile, ça. J'ai peur qu'on se méprenne sur ce que je dis... Je risque de passer pour un vantard si je me définis comme un homme intelligent, jeune, équilibré, brillant, belle situation et sexy. J'ai une conscience politique. Je suis cultivé, sociable. Que dire de plus ? Je suis amical, même avec les gens simples. Je suis sportif. Bon père de famille et bon fils. Je n'ai pas de dettes. Je paie mes impôts. Je respecte notre gouvernement quelles que soient ses options. J'adore la famille royale. Je ne suis plus croyant. Vous faut-il d'autres détails ? Je suis un amant fabuleux, n'est-ce pas ?


Journaliste: Laissons celà... Toi, Marianne, qu'as-tu à dire ?

Marianne: Que dire ? Je suis la femme de Johan et j'ai deux filles. Je ne vois rien d'autre.

Johan : Mais si. Réfléchis. 

Marianne: Johan est très agréable à vivre.

Johan : Merci, c'est gentil. [...]

Marianne: Je n'ai pas une aussi haute opinion de moi que Johan. Mais pour être honnête, mon existence me convient. J'ai une bonne vie, si vous voyez ce que je veux dire. Que dire de plus ? Ce que c'est difficile !

Johan : Elle est très bien faite.

Marianne: Tu plaisantes, alors que moi, j'essaie d'être sérieuse. J'ai deux filles : Karin et Eva.

Johan : Tu te répètes.

Scènes de la vie conjugale, Ingmar Bergman (1974)

Ce que m'inspire ce dialogue : Elevons nos filles pour qu'elles s'expriment haut et fort, éduquons nos garçons pour qu'ils écoutent la parole des femmes (et - pour le dire de façon non polémique - qu'ils soient sensibles à la notion de consentement).

jeudi 23 janvier 2020

Mes plus beaux souvenirs de l'espèce humaine

Paroles de Bruit Noir (feat. Pascal Bouaziz de Mendelson),
groupe au nom programmatique.

Tu connais l'histoire de l'animal le plus intelligent? Enfin... c'est pas vraiment une histoire, c'est dans... Plutarque. Bon, Plutarque, évidemment, c'est un peu osé comme référence mais vu les gens qui écoutent ce titre, je me dis qu'on peut peut-être un peu repousser les limites.

L'autre jour, je regarde "La Planète des Singes" - Bon, ça, ça va comme référence? - et je me dis :
Qu'arrive enfin la planète des rats ! Qu'arrive enfin la planète des cafards ! Qu'arrive la planète des fourmis ! (Tu crois que eux, ils achèteront le disque ?)

Le passage le plus émouvant du cinéma mondial des vingt dernières années c'est dans "Fantastic Mister Fox", quand le renard depuis l'autre coté de la vallée salue le loup de son poing levé, signe de ralliement des animaux sauvages, signe de ralliement des animaux sauvages, le vieux "No Pasaran" réactualisé.



Les êtres humains ne passeront pas
Les êtres humains ne passeront pas
Les êtres humains ne passeront jamais

Ce passage, c'est aussi beau et aussi triste que la guerre d'Espagne dans le bouquin si triste d'Hemingway. Il ne souhaite plus qu'une seule chose à souhaiter au renard, au blaireau et au loup, c'est que nous les franquistes nous disparaissions avant vous.

Il paraît qu'on peut comparer la prolifération de l'espèce humaine sur la Terre à celle d'un cancer généralisé. Ça m'étonne pas vraiment que ça marche pareil, les êtres humains sur la Terre et les cancers. Ça me rassure un peu de pas être le seul à avoir ce même genre d'idée. Moi, les plus beaux souvenirs de l'espèce humaine, c'est quand je partais tout seul en randonnée hors saison en
montagne et que j'en voyais pas un seul spécimen de toute la journée.

Et tout ce temps-là, je guettais les animaux sauvages
J'espérais les animaux sauvages
J'attendais les animaux sauvages
C'est tellement beau les animaux sauvages

Comme le surfeur d'argent qui leur parle dans leur langue-même. Moi j'espérais parler aux animaux sauvages. C'est tellement beau les animaux sauvages. Galactus, le mangeur de mondes, tu te souviens dans la même BD, c'est juste une image de la mort qui nous vient, une métaphore de ce qui nous attend juste là demain. Galactus, c'est la logique en marche d'une civilisation de crétins, le train que personne n'arrête et qui fonce à pleine vitesse dans le ravin et moi, comme le pauvre surfeur d'argent, je vois tout d'avance et j'y peux rien. Comme dans "La Planète des Singes", je peux plus voir le film, je connais déjà la fin

Et je guette les animaux sauvages
C'est tellement beau les animaux sauvages
C'est tellement beau l'immense étrangeté du regard des animaux sauvages
Qui te regardent comme un objet, comme un animal étrange toi-même
Et probablement très mal habillé

L'homme est un animal nuisible que les autres espèces auraient mieux fait d'éradiquer, comme on clouait les chouettes sur les portes, les chouettes auraient mieux fait de nous clouer.

Y a tellement plus de beauté chez les animaux sauvages
Y a tellement plus de fierté et de liberté dans le regard d'un rat même faisant les poubelles dans l'obscurité que dans le tien scotché devant tes séries américaines

C'est tellement beau qu'il reste encore des animaux sauvages
C'est tellement surprenant que ce soit encore autorisé
C'est tellement surprenant que ce soit encore autorisé la beauté
C'est tellement surprenant que ce soit encore autorisé la beauté

Tu sais où y a plein d'animaux sauvages? Où ils sont bien tranquilles? A Tchernobyl. C'est bizarre qu'ils organisent pas des randos là-bas, genre safari à Tchernobyl. Moi j'irais bien voir les animaux sauvages à Tchernobyl, et puis j'irais bien m'installer là-bas moi aussi, tiens pendant que j'y suis, genre comme dans "Stalker", le film de Tarkovski. Bon, Tarkovski comme référence, j'entends, c'est un peu osé mais bon, vu les gens qui écoutent ce titre, je me dis qu'on peut peut-être encore un peu repousser les limites.

Tu connais l'histoire de l'animal le plus intelligent?
Tu la connais?

Bruit Noir - les animaux sauvages
II / III (Ici d'ailleurs, 2019)

Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas (1940)
Plutarque, l'intelligence des animaux
Andrei Tarkovski, Stalker (1979)
Franklin J. Schaffner, La Planète des singes (1968)

- - -
Beaucoup de références dans ce morceau, dont deux films dont les images ont marqué semble-t-il plus d'un esprit. Dans "Stalker", les personnages se rendent dans "la Zone", lieu déserté d'un désastre passé. "La zone", c'est aussi le terme qu'emploient les témoins de Tchernobyl dans le livre dont je publie ici des extraits en ce moment La Supplication. Je pense notamment au témoignage d'un groupe de liquidateurs-chasseurs, encore hantés par leur mission d'abattre en masse animaux sauvages comme domestiques dans le périmètre de contamination (cf. chapitre "trois monologques sur "la poussière qui marche" et "la terre qui parle")

mercredi 18 septembre 2019

Se jeter dans le monde avec grâce

"Ce que font les gens normaux", une BD à lire et offrir, feat. Frances, assistante juridique dans un grand cabinet d'avocat. Au menu : travail, amitié, choix de vie.



*
*       *


*
*       *
  

*
*       *


Hartley Lin, Ce que font les gens normaux (Dargaud, 2019)