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dimanche 20 octobre 2024

Lois de la robotique


"Contes et légendes" de Joël Pommerat n'est pas une pièce "sur" les robots, mais "avec" des robots. L'auteur exploite ce contexte futuriste plausible pour interroger l'humanité de ses personnages.

Comme toute histoire un minimum bien écrite faisant intervenir ces créations humanoïdes, elle cependant touche du doigt des sujets assez vertigineux, dès lors qu'on prend le temps de la réflexion.

Qui a étudié Frankenstein de Mary Shelley (1818), se rappellera les idées préalables ayant nourri l'imagination de l'autrice : le golem du folklore juif, le galvanisme... Plus tard, Karel Čapek, un auteur tchèque emploiera le terme "robot" (inventé par son frère) pour la première fois dans la pièce de théâtre "R. U. R. (Rossum's Universal Robots)" (1920).

Elle raconte l'histoire de robots qui se révoltent contre les hommes et les exterminent tous. À la fin de la pièce, après avoir perdu le secret de leur fabrication, deux d'entre eux découvrent l'amour, et le dernier être humain leur remet la responsabilité du monde.

Si les interrogations existentialistes apparaissent dès le premier écrit avec des robots, c'est qu'elles découlent du concept même. On découvre, enfant, les robots sous le prisme technologique, mais leur essence est d'être des créatures fabriquées "de toute pièce".

Puisque le robot peut être un danger (et on pourra se reporter aux discussions actuelles sur l'IA), Isaac Asimov gravera dans le marbre, en 1942, ses trois fameuses lois de la robotique, qui seront reprise par tout auteur ou toute oeuvre postérieur(e).
  • Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
  • Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres entrent en contradiction avec la première loi ;
  • Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi.
Plus proche de nous, on pourra se souvenir de la série "Real Humans" (discutée dans ces colonnes, et référence de Joël Pommerat) et surtout regarder l'excellent animé Pluto (feat. un certain Astro). Y sont soulevés dans une histoire haletante les thèmes du libre-arbitre, des sentiments (amour, tristesse, peur de la mort, haine), de la violence envers la race humaine, les possibilités d'effacement/altération de la mémoire...



Joël Pommerat, Contes et Légendes (2020)
 Toshio KawaguchPluto (2023)
Lars Lundström, Real Humans (2013-2014)

lundi 19 août 2024

Es-tu content ?

Bien sûr que je ne suis pas content. Je ne suis pas content mais d'une manière générale, je ne suis pas un garçon qui peut dire, je suis content. Je cherche... je cherche un événement dont je pourrais dire, de ça, je suis content... Es-tu content de te marier ? m'a dit un jour bêtement ma mère, es-tu seulement content de te marier ?... Sûrement, sûrement maman...
Art, Yasmina Reza

lundi 2 septembre 2019

Une maison de poupée

NORA. Tu ne m'as jamais comprise. - On m'a fait grand tort, Torvald. D'abord papa et puis toi. [...] Quand j'étais chez papa, il m'exposait ses opinions et alors j'avais les mêmes opinions ; et si j'en avais d'autres, je les cachais ; car il n'aurait pas aimé ça. Il m'appelait sa poupée et il jouait avec moi comme je jouais avec mes poupées. Et puis, [...] des mains de papa, je suis passée dans les tiennes. Tu as tout arrangé à ton goût et j'ai fini par avoir le même goût que toi ; ou bien je faisais semblant ; je ne sais plus - c'était selon, je crois ; tantôt l'un, tantôt l'autre. Quand j'y pense, il me semble que j'ai vécu ici comme une pauvresse - au jour le jour. J'ai vécu des pirouettes que je faisais pour toi, Torvald. Mais c'est bien ce que tu voulais. Toi et papa, vous avez grandement pêché contre moi. C'est votre faute si je ne suis bonne à rien.

HELMER. Nora, tu es absurde et ingrate. N'as-tu pas été heureuse, ici?

NORA. Non, je ne l'ai jamais été. Je croyais l'être ; mais je ne l'ai jamais été.

HELMER. En rien - heureuse !

NORA. Non ; seulement gaie.

Henrik Ibsen, Une maison de poupée (1879)

Cela fait de nombreuses années que j'envisage de me pencher sérieusement sur l'oeuvre d'Ibsen. Lire son nom en visitant l'exposition du peintre Hammershøi m'aura donné l'impulsion nécessaire pour franchir le pas. Dramaturge norvégien (1828-1906), sa renommée tient notamment à ses douze dernières pièces, par lesquelles il a inventé le théâtre réaliste.
Pour l'instant, je peux citer "Les revenants", "Hedda Gabler" (dont je ne reproduirai ici pas d'extraits) et "Une maison de poupée", centrée sur Nora, épouse de Torvald Helmer.

La pièce défend la cause de l'émancipation des femmes, chère à Ibsen. Dans ses "Notes pour une tragédie contemporaine", il écrira avec beaucoup de clairvoyance :


« une femme ne peut pas être elle-même dans la société contemporaine, c'est une société d'hommes avec des lois écrites par les hommes, dont les conseillers et les juges évaluent le comportement féminin à partir d'un point de vue masculin ».

mardi 15 janvier 2019

Camélias

Avec une visite du musée Mucha à Prague en 2001, des expositions Art Nouveau à la Pinacothèque (2013), Paris 1900 au Petit Palais (2014), et maintenant Mucha au Musée du Luxembourg, c'est bon, on peut dire que je suis opé sur le sujet Alphonse Mucha.

Aussi ne choisirai-je qu'une de ses créations pour rendre compte de ma visite, extraite de ma série préférée : sa collaboration avec Sarah Bernhardt.


Alfons Mucha, La Dame aux Camélias (1896)
Exposée au Musée du Luxembourg jusqu'au 26 janvier !

dimanche 4 mars 2018

Friends of Wonder

Si je devais franciser la formule d'un célèbre meme américain, je dirais : 

"Vous êtes peut-être cools, mais vous ne serez jamais aussi cools que Courtney Barnett et Kurt Vile jouant leur album dans un magnifique cinéma construit dans les années 20 à Jersey City".


Friends of Wonder: Courtney Barnett + Kurt Vile (Documentary)

Irene Chin and Kurt Vincent (2018)
Photos : Laura June Kirsch

La vidéo du dimanche soir, c'est donc ce documentaire, à voir, sur Youtube

vendredi 1 décembre 2017

I have lived long enough

I have lived long enough: my way of life
Is fall'n into the sear, the yellow leaf;
And that which should accompany old age,
As honour, love, obedience, troops of friends,
I must not look to have; but, in their stead,
Curses, not loud but deep, mouth-honour, breath,
Which the poor heart would fain deny, and dare not.

William Shakespeare, Macbeth (genre 1611)
Justin Kurzel, Macbeth (2015)

Même vues et revues, la puissance des pièces de Shakespeare reste pour moi intacte, si bien que je ne me lasse jamais d'en voir des représentations ou adaptations. Dernière en date, le film de Justin Kurzel, feat. Michael Fassbender et Marion Cotillard (qui plus est, servi par une photo somptueuse - j'y reviendrai)

A voir également : son adaptation par Akira Kurosawa ("le château de l'araignée"), dont je d'ailleurs parlais ici.


Quant à la version française du texte qui ouvrait cet article, la voici :

J'ai vécu assez longtemps. Le cours de ma vie commence a décliner. Les feuilles jaunissent, et ce qui devrait accompagner le grand âge, honneurs, amour, obéissance, amis en abondance, je ne peux compter en jouir. A la place, malédictions étouffées mais véhémentes, hommages juste murmurés, que celui qui les prononce voudrait renier, et n'ose pas.

lundi 20 mars 2017

Promettre est dans l'air du temps

Ce soir, sur TF1.

C'est tout ce qu'il y a de mieux : promettre est dans l'air du temps. La promesse ouvre les yeux de l'attente, qu'engourdit et tue l'accomplissement d’une parole. Excepté pour les gens simples et vulgaires, tenir ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est plus poli, plus à la mode ; tenir sa promesse, c'est faire son testament, ce qui annonce toujours une grande maladie dans le jugement de celui qui le fait.

William Shakespeare, Timon d’Athènes (1608)


*
*         *
(en VO)

Good as the best. Promising is the very air o' the
time: it opens the eyes of expectation:
performance is ever the duller for his act; and,
but in the plainer and simpler kind of people, the
deed of saying is quite out of use. To promise is
most courtly and fashionable: performance is a kind
of will or testament which argues a great sickness
in his judgment that makes it.

vendredi 10 mars 2017

Le voile d’un patriotisme ardent

En bon fan de Shakespeare, je suis toujours ravi quand une de ses pièces méconnues se monte. Pourquoi en effet toujours donner à voir les 7-8 mêmes, alors qu'il en existe tant d'autres ?
Peut-être parce qu'elles sont moins réussies... ou de moindre portée...

Dans Timon d'Athènes, le metteur en scène Cyril Le Grix a néanmoins trouvé des résonances avec notre époque : lorsqu'un monde sans "fraternité économique" (on dirait aujourd'hui "justice sociale") périclite, mené à sa perte par une caste de puissants. Selon lui, dans cette pièce, "Shakespeare met en évidence les dispositifs par lesquels une société guidée par l’avidité, l'avarice et la thésaurisation à outrance, pervertit la sphère politique, enfante la guerre et détruit notre planète."

Bénéficiant d'une traduction *relativement* récente, le texte, dans ses allusions à la "politique" prend une certaine saveur.



À merveille ! Votre Seigneurie est un admirable coquin ! Le diable n’a pas su ce qu'il faisait en faisant l’homme politique : il s’est fait tort ; et je ne puis m’empêcher de penser qu'au bout du compte la scélératesse de l’homme le blanchira lui-même. Comme ce seigneur cherche à colorer sa bassesse, et copie de vertueux modèles pour justifier sa méchanceté ! ainsi font ceux qui, sous le voile d’un patriotisme ardent, voudraient mettre des royaumes entiers en feu ! Tel est le caractère de cet ami politique. 

En VO maintenant :

Excellent! Your lordship's a goodly villain. The
devil knew not what he did when he made man
politic; he crossed himself by 't: and I cannot
think but, in the end, the villainies of man will
set him clear. How fairly this lord strives to
appear foul! takes virtuous copies to be wicked,
like those that under hot ardent zeal would set
whole realms on fire: Of such a nature is his
politic love.


William Shakespeare, Timon d’Athènes (1608)
Adaptation et mise en scène Cyril le Grix
Jusqu'au 2 avril au Théâtre de la Tempête

mercredi 11 janvier 2017

Ma résurrection

Lorsque je serai mort par mort naturelle ou violente, si on trouve de l'argent dans mes poches, que les acteurs le boivent pour le salut de mon âme. Des biens mobiliers ou immobiliers je n'en ai pas, sinon ce corps coupable qui de toute façon ne m'appartient pas mais qui retournera à la terre mère : poussière à la poussière. Je demande seulement que ma tête ne partage pas le destin de mon corps et que mon crâne soit légué à une troupe de théâtre comme accessoire. Chaque fois que le fossoyeur en creusant et en chantant le jettera hors de la tombe de Yorick, et chaque fois qu'Hamlet le prendra dans ses mains et dira : "Ce crâne avait une langue, et pouvait chanter jadis", ce sera ma résurrection.

Notre crâne comme accessoire, collectif Les Sans Cou (2016)

samedi 17 décembre 2016

Le putain de théâtre

Bonsoir, il y a une phrase dans les Misérables de Victor Hugo qui dit : Toute l'anarchie est dans le gamin. Ce pâle enfant des faubourgs de Paris vit et se développe, se noue et « se dénoue » dans la souffrance, en présence des réalités sociales et des choses humaines, témoin pensif. Il se croit lui-même insouciant ; il ne l'est pas. Il regarde, prêt à rire ; prêt à autre chose aussi. Qui que vous soyez qui vous nommez Préjugé, Abus, Ignominie, Oppression, Iniquité, Despotisme, Injustice, Fanatisme, Tyrannie, prenez garde au gamin béant. Ce petit grandira."

On va y aller. [...] Est ce bien le moment pour faire du théâtre? On ne peut pas comparer un acteur et un boulanger. Le boulanger, au moins, nous aide à nous nourrir et à survivre tandis que l'acteur... peut-être que l'acteur nous montre pourquoi ça vaut la peine que l'homme se nourrisse et survive.

Notre crâne comme accessoire est librement inspiré du Théâtre ambulant Chopalovich de Lioubomir Simovitch. Cette pièce retrace la rencontre d'une petite troupe de théâtre avec les habitants d'un village de Serbie sous l'occupation allemande en 1941. Pour nous, ça se passe ici, maintenant, et ailleurs, c'est-à-dire nulle part. Cette histoire pourrait se passer n'importe où et n'importe quand mais pour nous elle se passe ici, maintenant et ailleurs, c'est-à-dire nulle part. Les masques tombent, révélant des visages souvent inattendus. Le théâtre, le putain de théâtre, sera peut-être le moyen de découvrir l'autre, de guérir l'amertume, de résister à la terreur.

Notre crâne comme accessoire, collectif Les Sans Cou (2016)

Après "Idem", "Notre crâne comme accessoire" est la deuxième pièce de la compagnie des Sans Cou à laquelle j'assistais. C'est suffisant pour me dire que je guetterai désormais la moindre de leur création. Ecriture, mise en scène, jeu, ambiance sonore, tout y est. Cette compagnie possède un talent certain pour alterner moments loufoques et dramatiques, et muer l'un en l'autre. En plus de l'histoire qu'ils souhaitent narrer, leurs pièces se doublent donc souvent d'une réflexion sur le théâtre.

mardi 15 novembre 2016

Scènes de violences conjugales

"Scènes de violence conjugales" montre avec justesse, à travers deux couples d'âges et de milieux socio-professionnels différents, la manière dont la violence peut s'immiscer dans une relation amoureuse durable, au détriment des femmes (les chiffres sont parlants). Cette violence s'exprime d'abord dans la bouche de leur conjoint sous forme de remarques insidieuses, grignotant peu à peu l'estime de soi. Elle finira par éclater en propos ostensiblement dépréciants et destructeurs... jusqu'à ce que le premier coup soit porté.

Emotionnellement impliquante, la pièce trouve sa justesse dans son écriture, ancrée dans le réel.
L'auteur Gérard Watkins a assisté à des séminaires, à des procès, et rencontré des professionnels ou bénévoles en prise avec une telle violence.
Il raconte par exemple sa entrevue avec Ernestine et Carole, de l'Observatoire de la violence envers les femmes du 93.


Dans le bureau rempli de dossiers, Ernestine et Carole me reçoivent. Nous entrons très rapidement dans le vif du sujet. Elles veulent connaître le contenu de mon projet. Je m'engage directement dans le récit de ce que j'envisage. Et j'en arrive au moment où, dans mon scénario initial, une des femmes se fait tuer. Je finis le récit. Un grand silence... Ernestine me regarde droit dans les yeux et me dit simplement et fermement: -Il NE FAUT PAS QUE LA FEMME MEURE-. Elle dit qu'elle comprend les règles de la tragédie, l'impact de cette mort, la nécessité de rendre compte du fléau, elle comprend tout ça. mais elle répète: «IL NE FAUT PAS QUE LA FEMME MEURE ». Je souris, j'écoute; Ernestine développe son argumentation: une femme doit penser qu'elle ne doit pas mourir. Qu'elle ne doit pas être battue. Qu'elle n'a aucun ordre à recevoir, de personne. Qu'elle peut s'en sortir en ouvrant une porte. En prenant la parole. Donc: LA FEMME NE DOIT PAS MOURIR. Elle ne doit pas répondre aux règles de la tragédie.

Géard Watkins, Scènes de violences conjugales (2016)
Jusqu'au 11 décembre au Théâtre de la Tempête

dimanche 27 mars 2016

Le moment juste

On ne se dispute presque jamais. Nous avons le même manque d'humour. Quand Tomas est fâché, je lui dis simplement que je l'aime. Si on dit les mots justes, rien ne se passe. Si on dit "je t'aime" au moment juste, on ne peut pas se disputer.

Lars Norén, Démons (1994)

jeudi 24 mars 2016

Un mur autour de toi

Avec "IDEM" au Théâtre de la Tempête, l'autre choc théâtral de 2015 aura été pour moi "Démons" au Théâtre de Belleville, librement adapté de Lars Norén par Lorraine de Sagazan. Outre la force de la pièce et son lot de surprise, c'est le jeu des comédiens Lucrèce Carmignac et Antonin Meyer Esquerré qui m'aura scotché.

"Démons", c'est le tableau d'un couple qui vit ensemble depuis des années, depuis trop d'années. Au envolées amoureuses se sont substituées les discussions pratico-pratiques et les remarques - dirait-on aujourd'hui - passives-agressives.

De l'incommunicabilité au sein du couple (ce thème magnifiquement dépeint par Antonioni dans ses films).


Katarina - Les femmes veulent des hommes qui [...] cherchent un réconfort auprès d'elles... qui disent: "J'ai besoin de toi... serre-moi... console-moi." [...] C'est quelque chose que tu ne peux pas comprendre et que je ne peux pas t'expliquer. [...] Mais tu... tu ne peux pas faire ça... tu n'es pas comme ça... pas toi... tu construis toujours un mur autour de toi et tu t'arranges avec tes problèmes... [...] Tu ne diras jamais : "Katarina, serre-moi, aide-moi, j'ai envie de pleurer, j'ai besoin de toi... je me sens tellement seul et abandonné..." même si tu l'es. Tu le dirais?
Silence.
Tu vois.... t'arrives pas à le dire... Même maintenant que ta mère est morte, tu ne peux pas venir vers moi... J'ai besoin d'un homme qui n'ait pas ce contrôle aussi terrifiant sur lui-même...
Je veux quelqu'un qui peut craquer....
Je veux... un homme normal.

Lars Norén, Démons (1994)

mercredi 24 février 2016

Je rêve d’oublier toutes les certitudes qui font déjà de moi un homme mort

Il m'est régulièrement arrivé d'être un spectateur séduit, captivé, happé par une pièce de théâtre... Mais au point qu'une tirade me touche et m'emporte jusqu'aux frissons, jamais.

Cette expérience, je la dois à "Idem", joué l'automne dernier à Paris au Théâtre de la Tempête. Idem est une création de la compagnie des Sans-Cou. Elle questionne sous plusieurs angles la notion d'identité. La mise en scène et l'écriture sont modernes, et la compagnie parvient, comme elle l'entend, à présenter "un sas qui permet [au spectateur] de mieux revenir au monde, avec un regard différent, transformé".

Cette tirade, la dernière, la voici.
Elle est prononcée par Julien. Une musique - un morceau de Max Richter, selon mon souvenir - monte petit à petit. Tous les acteurs sont sur scène.

Je suis arrivé sur terre un 22 août 1965, d’une union entre Hubert Bernard, fils de chercheurs en agroalimentaire et d’une mère prénommée Guillemette Dutel, fille de militaire. À ma naissance, mon ADN, mes empreintes digitales ont pris forme, j’ai comme l’impression que c’est la seule chose qui me relie au Julien de la première minute à maintenant. Ah, oui je m’appelle Julien. Lorsque je dis mon nom, je ne ressens aucune velléité, une sensation d’être dans la norme, quelquefois un sourire. Je suis de sexe masculin, je mesure actuellement et depuis maintenant treize ans soit depuis l’âge de dix-huit ans 1,71m, mais j’ai réussi à faire noter 1,73m sur ma carte d’identité, certainement par complexe. J’ai les yeux verts officiellement, mais je crois qu’ils changent de couleur en fonction du temps. Je me considère optimiste malgré ma chute de cheveux précoce. Mon père avait des golfes, le père de mon père était chauve très jeune, c’est l’héritage qu’ils mont laissé, ne les ayant pas connus, j'en fais une fierté, une blague. Mon seul problème c'est quand il neige, quand ça souffle, je caille du cervelet. Je suis depuis neuf mois père d une petite fille qui s’appelle Sam. Je suis très concrètement fou d’elle, je lui mange les pieds, les mains et les joues, c’est en ce moment mon repas préféré. Je suis l’accouchement de ma femme, je suis organique mammifère et animal, je suis un ours polaire, L'homme que je suis se construit sur l’enfant que j’étais. Je suis féroce, j’ai faim, un appétit féroce. Je crois que parfois je suis drôle, disons pas quelqu'un d’hilarant, mais je fais des blagues que mes amis trouvent drôles. Le rire est une scie sauteuse qui violente la réalité.

Je reprends. Bonjour, je suis Julien Bernard, j'ai trente-deux ans, je suis marié à Élisa, la femme que j’aime, et j'ai une petite fille que j’aime qui s’appelle Sam. Je suis comédien et membre d une troupe de théâtre. Nous travaillons actuellement sur un spectacle dont le thème est l’identité. Je suis gentil, extravagant, décalé, sensible, je suis paranoïaque. Certains parlent de l’art, de la création comme d’une forme de réalité augmentée, un mensonge, une forme déformée positivement, poétiquement de la réalité comme une sorte de super-réalité. Je pense au contraire que l’art, la création est un révélateur, un building énorme qui nous permet de voir plus loin, d’être visionnaire. Chaque homme tend à la poésie, tendre son bras et taper les nuages pour en faire tomber de la neige, tendre son bras plus loin encore, frapper, frapper encore et encore pour faire tomber des étoiles, l'art donne une forme au chaos. Je ne suis rien, je dépends entièrement des autres. Je me construis avec eux. Mettre de la couleur partout, s'en foutre partout. J’amasse les gens, rouge, je les rencontre, vert, quelqu'un m’avale et me recrache bleu, je suis le grand schtroumpf, je fais youyou l'espace d’un instant et redeviens sinistre l’instant d’après, j’ai une multitude de discussions sous les aisselles, des soirées où l’on refait le monde coincées dans mes paupières, d’engueulades et de réconciliations dans mes oreilles. Je suis multiple, plein des autres. Je suis un personnage, qui porte son masque, un hypocrite fou de rage, une mascarade, un roi mage. Je ne suis rien, une nébuleuse, un magma, un fantôme aux contours flous. Je me perds.

Je reprends. Bonjour, je m’appelle Julien Bernard, je ne suis jamais vraiment le même plus de vingt secondes et pourtant c’est encore moi. En fait, il n'y a pas vraiment de moi. Je crois que mes contours se dessinent de plus en plus précisément grâce aux autres. J’avance dans le brouillard, plus j’essaye de me définir - bordel - plus le vent et la neige me frappent le visage. Il y a en chacun de nous quelque chose qui n’a pas de nom, et cette chose est ce que nous sommes. Ce que je sais c'est que je suis comédien, car je suis concrètement sur scène face à vous. J’adorerais savoir ce que chacun de vous ressent en ce moment, comment chacun de vous perçoit ce moment dont je pense être le centre. Mais en fait je ne suis le centre de rien, chacun d’entre vous perçoit le moment qu’on est en train de vivre depuis sa place géographique, à travers le filtre de sa culture, de ses origines, de son humeur du jour. En fait il n’y a que des perceptions. J’adorerais savoir ce que chacun de vous ressent en ce moment. La réalité n’existe pas. Putain je tourne en rond bordel, je tourne en rond. L’important, je crois, c’est ce qu’on vit ensemble. Je philosophe, je dis n'importe quoi.

Je reprends et cette fois je m’adresse à vous, à vous tous qui me constituez, à toi Élisa, à toi ma Sam ! Aucune conclusion n’est définitive, je me hasarde à dire ce que je vais dire. Je me demande qui je suis et en même temps je m’en moque éperdument. Vous allez vous foutre de moi, mais ce qui compte, c’est la manière dont vous m’avez porté dans vos bras quand je me suis cassé la jambe l’année dernière. J’ai senti mon corps comme rarement je l’avais senti avant. Parce que vous étiez là pour le toucher. C’est la manière dont tu me regardes Élisa parce qu’avant toi je n’existais pas je crois. Je mute avec vous, avec toi Élisa, avec toi Sam qui as ta petite tête de chat et avant qui je ne pensais pas que je pourrais dormir quatre heures par nuit pendant six mois et avoir chaque jour encore plus de courage qu’hier pour me lever, je mute, je mue, et ne veux plus savoir quelle forme va prendre cette mutation. C’est peut-être ça la fidélité, être capable de muter l’un et l’autre pour continuer à s’accorder, à être ensemble. Je me perds moi-même. Chaque matin je rêve d’oublier toutes les certitudes qui font déjà de moi un homme mort. Ce serait drôle de perdre la mémoire demain et d’oublier toutes ces certitudes. Elle est peut-être là, l’idée! Ce serait pas mal pour notre spectacle cette idée d’un mec qui perd la mémoire ? Un homme qui réapprendrait à sentir l’odeur du printemps, qui poserait un regard naïf et neuf sur le monde, qui s’émerveillerait comme un enfant des insectes, qui demanderait leur avis aux autres, un type qui redécouvrirait comme pour la première fois le visage de sa fille et qui le trouverait déchirant de beauté. Un type qui avancerait sous le soleil, dans le vent, sous la pluie, sous la neige, de la neige, pour effacer nos silhouettes, nos pas, nos traits, de la neige pour tout effacer, renaître et tout recommencer, un type qui aurait de la neige plein le visage, qui aurait le regard d'un enfant, et qui comprendrait peut-être que tout ce qui arrive est adorable et qu'il n'y a rien d'autre à espérer que le présent.

Il neige.

IDEM, Les Sans Cou
(mise en scène Igor Mendjisky)

mardi 12 mai 2015

Cette espèce de tremblement du sens

Rue Richard-Lenoir. Une galerie, sur le devanture de laquelle est inscrit "ici on tente de résoudre les mots-croisés de Georges Perec" (je cite de tête). Amateur de contrainte, et amoureux des mots, l'écrivain Georges Perec a aussi été un grand cruciverbiste. Une centaine de ses grilles sont compilées dans un ouvrage, en préface duquel Perec explique cet art. La fabrication d'un mot croisé passe par deux étapes successives et indépendantes : la construction de la grille, et la recherche des définitions. Si la première est laborieuse, la seconde fait appel à toute la subtilité et la créativité de son auteur :

Ce qui, en fin de compte, caractérise une bonne définition de mots croisés, c'est que la solution en est évidente, aussi évidente que le problème a semblé insoluble tant qu’on ne l'a pas résolu. Une fois la solution trouvée, on se rend compte qu’elle était très précisément énoncée dans le texte même de la définition, mais que l’on ne savait pas la voir, tout le problème étant de voir autrement : un mot de onze lettres simplement défini par Do (c’est une définition, bien sûr, de Robert Scipion) m’a plongé pendant des heures dans des abîmes de perplexité jusqu'à ce que je réalise que ce « do » était la moitié de « dodo » et que la réponse était DEMI-SOMMEIL.
Ce n'est pas par hasard si, dans les années trente, on appelait « Sphinx » celui qui composait les grilles et « Œdipe » celui qui tentait de les résoudre. La popularisation croissante de la psychanalyse a chargé ces termes de connotations troublantes, mais il n’en demeure pas moins, d’une part que la devinette posée par le Sphinx était, si j'ose m’exprimer ainsi, d'une simplicité aveuglante, et d'autre part, que ce qui est en jeu, dans les mots croisés comme en psychanalyse, c'est cette espèce de tremblement du sens, cette « inquiétante étrangeté » à travers laquelle s’infiltre et se révèle l’inconscient du langage.

Georges PerecLes Mots Croisés (1999)


Vous pouvez vous délecter des "considérations de l’auteur sur l'art et la manière de croiser les mots" dans un pdf disponible ici.

La galerie sus mentionnée était la Galerie Artistic Athévains, face au Théâtre Artistic Athévains où se jouait jusqu'à fin avril une adaptation du texte Espèce d'Espace (de Perec, donc)

jeudi 15 janvier 2015

L'honnêteté?

L'honnêteté? Peuh! L'honnête homme est un fou.

Tchekhov, Platonov (1880)


Abel Morales, un autre "fou" (à cet égard),
dans "A Most Violent Year" (actuellement à l'affiche)
A Most Violent Year, JC Chandor (2014)

vendredi 12 juillet 2013

Le cœur trop plein de votre image

Les références littéraires sont fréquentes chez Godard. Et les "livres dans le film", très nombreux. Dans "une femme mariée", Charlotte donne la réplique à son amant comédien, sur des textes de Bérénice, de Racine.
Plusieurs passages sont imbriqués, je reproduis l'un d'eux (déjà fort connu) :




Titius - Bérénice
- N'accablez point, Madame, un prince malheureux.
Il ne faut point ici nous attendrir tous deux.
Un trouble assez cruel m'agite et me dévore,
Sans que des pleurs si chers me déchirent encore.
[...]

- Moi-même, j'ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n'écoute plus rien, et pour jamais, adieu.
Pour jamais ! Ah ! Seigneur, songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice.

Jean-Luc Godard, Une femme Mariée (1964)
Jean Racine, Bérénice (1670)

lundi 1 juillet 2013

I cried to dream again

CALIBAN.- N'aie pas peur : l'île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois des milliers d'instruments tintent confusément autour de mes oreilles ; quelquefois ce sont des voix telles que, si je m'éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient dormir encore ; et quelquefois en rêvant, il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi ; en sorte que lorsque je m'éveillais, je pleurais d'envie de rêver encore.

William Shakespeare, la Tempête (1611)

Stephano, Trinculo, Caliban et Ariel


*
*     *
En VO :

CALIBAN
Be not afeard; the isle is full of noises,
Sounds and sweet airs, that give delight and hurt not.
Sometimes a thousand twangling instruments
Will hum about mine ears, and sometime voices
That, if I then had waked after long sleep,
Will make me sleep again: and then, in dreaming,
The clouds methought would open and show riches
Ready to drop upon me that, when I waked,
I cried to dream again.

dimanche 10 février 2013

Un restaurant à la mode

Dans "Miam Miam", un gérant de théâtre [Edouard Baer] se voit obligé sur un quiproquo de transformer sa salle en restaurant, en l'espace de quelques heures.
Le voici briefant l'un de ses employés, s'apprêtant à endosser le rôle de serveur.

Entraînement! On a très peu de temps. "Accueil d'un client dans un restaurant à la mode"... A la mode, hein. Donc... pas trop aimable... Voilà. Plus à la mode, tu peux y aller : le petit mépris au coin de l'œil... Qu'on sente bien au fond de ton œil la question : "qui croyez vous être pour oser franchir le seuil de notre établissement?"

Edouard Baer, Miam Miam (2010)