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dimanche 31 octobre 2021

jeudi 29 octobre 2020

Peur, insécurité, ignorance


– Sommes-nous en proie à un désarroi total?
– Toi et moi ?
– Non. Nous tous. 
– Qu'entends-tu par désarroi ?
– Peur, insécurité, ignorance... Le désarroi, quoi. Crois-tu que nous soyons entrain de dévaler une pente et chuter, sans savoir comment réagir ?
– Oui, je le crois.
– Il est peut-être déjà trop tard ?
– Oui. Mais ça, il faut le penser. Pas le dire.

Scènes de la vie conjugale, Ingmar Bergman (1974)

samedi 8 décembre 2018

Je suis d'ailleurs

Allez, hop, une description lovecraftienne, qui ne surprendra pas les lecteurs familiers de l'auteur, mais troublera peut-être celles et ceux parmi vous qui le découvrent.

Je ne peux même pas donner l'ombre d'une idée de ce à quoi ressemblait cette chose, car elle était une combinaison horrible de tout ce qui est douteux, inquiétant, importun, anormal et détestable sur cette terre. C'était le reflet vampirique de la pourriture, des temps disparus et de la désolation ; le phantasme, putride et gras d'égouttures, d'une révélation pernicieuse dont la terre pitoyable aurait dû pour toujours masquer l'apparence nue. Dieu sait que cette chose n'était pas de ce monde — ou n'était plus de ce monde — et pourtant au sein de mon effroi, je pus reconnaître dans sa matière rongée, rognée, où transparaissaient des os, comme un grotesque et ricanant travesti de la forme humaine. Il y avait, dans cet appareil pourrissant et décomposé, une sorte de qualité innommable qui me glaça encore plus. 


H. P. Lovecraft, Je suis d’ailleurs (1926)

lundi 6 novembre 2017

A dark reflection of our world

[Disclaimer: cet article mentionne des éléments de l'intrigue
de la première saison de Stranger Things]

Suppose... what your faith has said was essentially correct. Suppose there is a universal mind controlling everything. A god willing the behavior of every subatomic particle. Now, every particle has an anti-particle. Its mirror image. Its negative side. Maybe this universal mind... resides in the mirror image instead of in our universe... as we wanted to believe. Maybe he's anti-God, bringing darkness instead of light.

John Carpenter, Prince of Darkness (1987)

Tandis que je listais ici ou  certaines références de la série Stranger Things, l'une d'elle, pourtant évidente, m'avait échappé : "Prince of Darkness" de Carpenter. L'image du miroir devient, dans la série, celle de l'envers du plateau de jeu.


- When El showed us where Will was, she flipped the board over, remember? Upside down. Dark. Empty. [...] When El took us to find Will, she took us to his house, right? What if he was there? What if we just couldn't see him? What if he was on the other side? What if this is Hawkins and this is where Will is? The Upside Down. Like the Vale of Shadows.

- "The Vale of Shadows is a dimension that is a dark reflection or echo of our world. It is a place of decay and death."


*
*       *

Visuellement, je serai assez tenté de rapprocher les personnages de Barbara Holland et Catherine Danforth... 

...ainsi que leur destinée.

mardi 30 mai 2017

I want your eyes

Parfait complément de "I am not your negro" (dans un tout autre style), "Get Out", en ce moment au cinéma...

mercredi 17 mai 2017

Un bleu d'encre glacial

Dépaysé, apeuré, il se sentait soudain perdre pied. Un jour, pendant des vacances en Méditerranée, il s'était retrouvé tout seul dans un petit bateau à un mille environ de la plage. Sous lui, l'eau était d'un bleu turquoise translucide avec parfois la tâche sombre d'un rocher ou d'un bouquet d'algues sur le sable à quelques brasses de la quille. Et puis il avait franchi le rebord de la plate-forme continentale ou de quelque grande faille des fonds marins, et un bleu d'encre glacial avait remplacé l'étincelant turquoise. Le petit bateau avait continué sa course, la chaleur du soleil sur ses  épaules n'avait pas diminué mais pourtant, à cet instant, il avait eu envie de crier. Tous ces kilomètres d'eau noire sous lui, avec ces choses pâles y nageant. Il avait fait immédiatement demi-tour. II avait une peur atroce des profondeurs...

William Boyd, La croix et la bannière (1984)

vendredi 31 mars 2017

La peur

Dans une série de courts textes, récemment portés à la scène au 104, Olivia Rosenthal discourt cinéma... Ou plutôt "films". Dans un style direct, la narratrice distille le fil de ses pensées, en réaction au (re)visionnage de films célèbres : Alien, Bambi, ou par exemple ici les Oiseaux.

Après s'être interrogée sur ce qu'ôte ou apporte la répétition d'une projection d'un film d'angoisse, elle s'attarde plus précisément sur notre réaction face à la peur...

Je ne sais pas si j'ai moins peur aujourd'hui qu'hier, je ne sais pas si les adultes sont plus forts que les enfants, ils sont seulement plus contrôlés, plus éduqués, plus adaptés, plus plastiques. Je suis plastique. Je m'adapte à mon environnement et si les oiseaux attaquent je ne hurle pas comme une bête, je me cache et je cherche des solutions. Aucune solution. Le film n'apporte aucune solution. On ne résout pas la peur. On ne surmonte pas la peur. On essaye juste de la sortir de soi et de courir plus vite qu'elle pour la laisser en arrière. On court jusqu'à ce qu elle soit minuscule, là-bas, dans le paysage. Et adulte on est plus grand, plus musclé, on court plus vite. On apprend plus vite à reconnaître dans certaines de ses réactions les symptômes d'une frayeur à venir, on apprend plus vite à contenir ces symptômes afin qu'ils n'envahissent pas toutes les ressources dont on dispose. On délimite. On veille. Et dès que la peur sort sa petite tête hideuse, on prend ses affaires et on s'en va. On lui laisse tout. Les meubles, les photographies, la maison, on lui abandonne la place. Le plus important, c'est de survivre. Tout le reste est superflu.

Olivia Rosenthal, Les oiseaux reviennent (2016)

lundi 31 octobre 2016

Night creatures call

Le souvenir WTF du jour, c'est mon grand-père projetant à mon frère et moi, enfants, le clip de Thriller... Avec la scène un brin traumatisante de la transformation en loup-garou. Bref... :
C'est Halloween,
this is a thriller night,
lyrics !


It's close to midnight and something evil's lurking in the dark
Under the moonlight you see a sight that almost stops your heart
You try to scream but terror takes the sound before you make it
You start to freeze as horror looks you right between the eyes,
You're paralyzed
'Cause this is thriller, thriller night
And no one's gonna save you from the beast about to strike
You know it's thriller, thriller night
You're fighting for your life inside a killer, thriller tonight
You hear the door slam and realize there's nowhere left to run
You feel the cold hand and wonder if you'll ever see the sun
You close your eyes and hope that this is just imagination
But all the while you hear the creature creepin'up behind
You're out of time
'Cause this is thriller, thriller night
There ain't no second chance against the thing with forty eyes
You know it's thriller, thriller night
You're fighting to survive inside a killer, thriller tonight
Night creatures call
And the dead start to walk in their masquerade
There's no escapin' the jaws of the alien this time (they're open wide)
This is the end of your life

They're out to get you, there's demons closing in on every side
They will possess you unless you change the number on your dial
Now is the time for you and I to cuddle close together
All thru the night I'll save you from the terrors on the screen,
I'll make you see
That it's a thriller, thriller night
'Cause I can thrill you more than any ghost would dare to try
Girl, this is thriller, thriller night
So let me hold you tight and share a killer, diller, chiller
Thriller here tonight


Darkness falls across the land
The midnite hour is close at hand
Creatures crawl in search of blood
To terrorize y'awl's neighbourhood
And whosoever shall be found
Without the soul for getting down
Must stand and face the hounds of hell
And rot inside a corpse's shell
The foulest stench is in the air
The funk of forty thousand years
And grizzly ghouls from every tomb
Are closing in to seal your doom
And though you fight to stay alive
Your body starts to shiver
For no mere mortal can resist
The evil of the thriller
Can you dig it?!

Michael Jackson, Thriller
Thriller (Epic, 1982)

samedi 21 novembre 2015

Living in fear

Quite an experience to live in fear, isn't it? That's what it is to be a slave.

Blade Runner, Ridley Scott (1982)

mercredi 25 février 2015

Cette sensation que l'on éprouve dans les moments d’épouvante

Certainement ses jambes fléchissaient et se paralysaient ; [elle] avait des nausées avec une sensation d’étouffement et de chatouillement dans la gorge. C'est la sensation que l'on éprouve dans les moments d’épouvante ou de grande frayeur, qui vous laissent votre pleine lucidité mais vous enlèvent tout empire sur vous-même.

Dostoievski, L'idiot (1869)


C'est là l'un des passages du roman de Dostoievski cité au cours du film "It Follows". Je l'ai tiré de l'édition du roman que je possède... la formulation est sensiblement différente, mais le sens demeure.

"It Follows" est un film angoissant qui se déroule dans un Détroit dépeuplé. L'idée qu'à tout moment, un être maléfique - au visage changeant et visible de vous seul - marche droit vers vous d'un pas constant tend à rendre un poil paranoïaque.

It Follows, David Robert Mitchell (2015)

lundi 28 juillet 2014

Il me semble que je n’ai plus peur


Antoine : Je regrette de partir, je voudrais être avec vous.
Cléo : Vous y êtes. Il me semble que je n’ai plus peur. Il me semble que je suis heureuse.

Cléo de 5 à 7, Agnès Varda (1962)

mardi 24 juin 2014

REDRUM (part.2)

J'ai revu récemment Shining de Kubrick avec beaucoup d'intérêt, de plaisir... et finalement peu d'angoisse (les terrifiantes 2min40 de ce court-métrage me font par exemple beaucoup plus d'effet).


A dire vrai, j'aime assez cet hôtel, ses longs couloirs, sa déco vintage et cette fameuse moquette (limite d'avantage que le Grand Budapest Hotel).


Après visionnage, j'ai découvert une abondante littérature sur ce film, et y ai notamment appris que la vision des deux soeurs jumelles était calquée sur un célèbre photo de Diane Arbus.
(Je l'avais déjà vue exposée en 2011 à la Galerie du Jeu de Paume, mais n'avais pas fait le rapprochement pour autant...)

Illustration :

Stanley Kubrick, the Shining (1960)
Diane ArbusIdentical Twins, Roselle, New Jersey (1967)

Etonnant, non ?

Bonus : 

dimanche 15 juin 2014

La peur la plus effroyable

Ceci dit, je dois tout avouer franchement : est-ce à cause de mes nerfs malades, ou des impressions liées à ce nouveau logement, ou de ma mélancolie, petit à petit et progressivement, je m’étais mis à sombrer, dès que le soir commençait à tomber, dans cet état d’esprit qui me prend si souvent aujourd'hui, la nuit, avec ma maladie, et que j’appelle l'effroi mystique. C’est la peur la plus effroyable, la plus torturante, de je ne sais pas quoi, de quelque chose que je ne peux pas définir, quelque chose d’insaisissable, d’inexistant dans l’ordre de la vie, mais qui doit se réaliser absolument, peut-être à la minute, qui viendra me trouver comme pour se moquer de toutes les déductions de la raison et se dressera devant moi comme un fait indéniable, affreux, monstrueux, inflexible. Cette peur grandit généralement de plus en plus, malgré toutes les déductions de mon intelligence, au point que, finalement, l'esprit, même s'il acquiert pendant ces minutes-là, peut-être, une clarté encore plus grande, n'en perd pas moins toute capacité de résister aux sensations. On ne l’écoute pas, il devient inutile, et ce dédoublement renforce peut-être encore l’angoisse craintive de l’attente. J’ai l’impression que telle doit être un peu l'angoisse des gens qui craignent les revenants. Mais, dans mon angoisse à moi, le vague même du danger renforce encore les tortures.

Dostoïevski, Humiliés et offensés (1861)

lundi 28 janvier 2013

Pa Pa Power

Breaking News (4 ans après) !

Qui se rappelle du groupe Dead Man's Bones? L'album un peu concept autour d'Halloween, avec des choeurs d'enfants et tout (sorti en 2009) ?



Hier dans Top Tape, j'ai passé un morceau de ce disque. Non pas en raison d'une actu particulière, mais parce qu'il s'enchaînait plutôt bien avec ce qui précédait.

Et là, en préparant l'émission, j'ai découvert un truc complètement dingue à propos de Dead Man's Bones... Honnêtement, les gens, est-ce que quelqu'un ici savait qu'il s'agissait du groupe de Ryan Gosling? ("Drive", "Blue Valentine"... petite précision à l'attention des éventuels lecteurs masculins qui ne connaîtrait pas cet acteur canadien)

Ce bon Ryan a donc plus d'une corde à son ukulele ! Du coup, deux choses :

La première, c'est la chouette vidéo du morceau que j'ai diffusé
(In The Room Where You Sleep) 


La deuxième est un peu plus longue et s'approche du court-métrage. Du coup, attendez d'être pleinement disponible avant d'envisager la regarder. Ca faisait des années que le lien traînait dans mes brouillons et que j'attendais l'occasion de vous le proposer.
C'est chose faite (et on n'aurait qu'à dire que c'est la vidéo du Dimanche soir)



Dead Man's Bones, In the room where you sleep / Pa Pa Power
s/t (Anti, 2009) 

vendredi 30 mars 2012

二十四時間の情事


- Qu'est-ce que c'était pour toi, Hiroshima, en France?
- La fin de la guerre... je veux dire complètement. La stupeur à l'idée qu'on ait osé. La stupeur à l'idée qu'on ait réussi. Et puis aussi pour nous le commencement d'une peur inconnue. Et puis l'indifférence. La peur de l'indifférence aussi.


Hiroshima mon Amour, Alain Resnais (1959)

samedi 7 janvier 2012

Le souvenir de l’inexprimable

Vous lûtes tantôt ici même tout le bien (ou disons une partie) que HP Lovecraft (1890 - 1937) pensait d'Edgar Allan Poe (1809 - 1849). Connaissant bien l'oeuvre du premier, j'ignorais pour autant à quel point - concrètement - elle pouvait avoir été influencée par le second.

Il y a en effet chez Lovecraft une récurrence de certains procédés et images qui semblent directement découler des récits de Poe. Je me contenterai ici de relever (voire illustrer) quelques parallèles. Disons que j'irai plus loin si un jour je me lance dans un mémoire sur le sujet, c'est-à-dire jamais (d'autant qu'à l'évidence le sujet a déjà été traité).


La narration:
Chez Lovecraft, elle est souvent portée par l'un des protagonistes de l'histoire, qui raconte les événements a posteriori, l'esprit encore bouleversé par la réalité entre-aperçue.

Deux exemples parmi tant d'autres :
(HPL) Sur les événements qui se déroulèrent les 18 et 19 octobre 1894 à la mine de Norton, je préférerais garder le silence. Pourtant, aujourd'hui, en ces dernières années de ma vie, je sens qu'il me faut, par devoir envers la Science, faire renaître en ma mémoire ces souvenirs chargés d'une indicible horreur.
La transition de Juan Romero (1919)

(HPL) Que ma mémoire soit défaillante, je ne m'en étonne pas ; car mon équilibre, physique et mental, subit de rudes coups pendant toute l'époque de mon séjour rue d'Auseil.
La musique d'Erich Zann (1921)

Du côté de Poe :
(EAP) Relativement à la très étrange et pourtant familière histoire que je vais coucher par écrit, je n'attends ni ne sollicite la créance. Vraiment, je serai fou de m'y attendre, dans un cas où mes sens eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant je ne suis pas fou, - et très certainement je ne rêve pas.
Le chat noir (1843)


Ce qui marque, dans beaucoup d'histoires, ce sont les phénomènes si extraordinaires qu'ils échappent à toute description : il peut s'agir de couleur, odeur, son, d'une construction défiant la géométrie euclidienne, de créature ou végétaux...
(HPL) [...]
procédé qu'on trouvait déjà ici:
(EAP) A l'expiration de cette période, des mâchoires distendues et immobiles jaillit une voix, - une voix telle que ce serait folie d'essayer de la décrire. Il y a cependant deux ou trois épithètes qui pourraient lui être appliquées comme des à-peu-près : ainsi, je puis dire que le son était âpre, déchiré, caverneux ; mais le hideux total n'est pas définissable, par la raison que de pareils sons n'ont jamais hurlé dans l'oreille de l'humanité.
Sur le cas de M. Valdemar (1845)


Quelques images, maintenant:
Les arbres qu'on voit bouger, en l'absence de vent.
(HPL) Soudain, devant la fenêtre, l'un des détectives eut un vif et bref sursaut. Les autres s'en aperçurent et suivirent aussitôt son regard jusqu'au point, là-haut, où après avoir erré au hasard il s'était brusquement fixé. Les paroles étaient inutiles. Ce dont on avait discuté dans les bavardages de pays n'était plus discutable, et c'est à cause de ce fait, dont tous les assistants convinrent de parler plus tard à voix basse, qu'il n'est jamais question à Arkham de ce diable de temps. Il faut d'abord préciser qu'il n'y avait aucun vent à cette heure de la soirée. Il se leva peu après, mais il n'y en avait absolument pas jusque-là. Même les pointes desséchées des dernières herbes-aux-chantres grises et flétries, et la frange sur le toit de la charrette anglaise à l'arrêt, restaient immobiles. Pourtant, dans ce calme tendu, impie, les rameaux dénudés bougeaient à la cime de tous les arbres de la cour. Dans une agitation morbide et spasmodique, un délire de convulsions épileptiques, comme pour agripper les nuages éclairés par la lune ; griffant en vain l'air empoisonné, on les eût dit secoués par quelque chaîne de transmission étrangère et immatérielle, au rythme de souterraines horreurs luttant et se débattant sous leurs noires racines.
La couleur tombée du ciel (1927)

(EAP) Mais il y a une frontière à leur empire, et cette frontière est une haute forêt, sombre, horrible. Là, comme les vagues autour des Hébrides, les petits arbres sont dans une perpétuelle agitation. Et cependant il n'y a pas de vent dans le ciel. Et les vastes arbres primitifs vacillent éternellement de côté et d'autre avec un fracas puissant.
Silence (1837)


les tapisseries le long des murs qui semblent se mouvoir:
(HPL) Au moment où les ampoules s'illuminaient, je vis une ondulation hideuse parcourir toute la tapisserie, entraînant ses motifs assez étranges dans une singulière dans macabre
Les rats dans les murs (1923)

(EAP) Le vent courait activement derrière les tapisseries, et je m'appliquais à lui démontrer, - ce que, je le confesse, je ne pouvais pas croire entièrement, - que ces soupirs à peine articulés et ces changements presque insensibles dans les figures du mur n'étaient que les effets naturels du courant d'air habituel
Ligeia (1838)


Je pourrais également mentionner les descriptions architecturales qui provoquent une forte et inquiétante impression (ce dont je retrouve des traces chez Poe dans La chute de la maison Usher)...

Dernier exemple: en guise d'élément de contexte, beaucoup d'histoires de Lovecraft se déroulent dans des zones reculées, pour ne pas dire "arriérées" ou dégénérées. Je pense notamment à la Nouvelle-Angleterre, et à la ville (fictive) d'Arkham, évoquée pour la première fois dans la nouvelle (mais pas dans l'extrait) ci-dessous.

(HPL) Ceux qui sont à la recherche de l’horreur hantent les pays étrangers et lointains. Les catacombes de Ptolémée, les mausolées sculptés des pays de cauchemar, voilà ce qu'il leur faut. Ils escaladent au clair de lune les tours des châteaux ruinés de la vallée du Rhin, descendent en chancelant des marches couvertes de toiles d’araignées au milieu de pierres éparses, vestiges de cités d’Asie dont le nom a sombré dans l’oubli. Les bois hantés, les montagnes désolées sont leurs sanctuaires, ils flânent autour des monolithes sinistres dans des îles désertes. Mais le véritable amateur de terreur, celui qui trouve la justification de son existence dans la recherche d'un frisson nouveau, insurpassable, ne connaît rien de mieux que les fermes isolées dans les bois de la Nouvelle-Angleterre. Les éléments les plus sombres — solitude, ignorance, absurdité — concourent à l’instauration d’une atmosphère hideuse qui touche à la perfection.

Le spectacle le plus affreux est offert par les petites maisons de bois nu à l’écart des routes fréquentées, généralement tapies sur un versant humide couvert d’herbe ou adossées à quelque roche gigantesque affleurant la surface. Elles se trouvent là depuis deux cents ans ou d'avantage ; pendant ce temps les plantes grimpantes ont tout envahi, les arbres ont développé leurs frondaisons en surface et en épaisseur. Elles sont presque cachées sous des luxuriances de verdure qui n’obéissent à aucune discipline, protégées sous des linceuls d’ombre ; mais les fenêtres à petits carreaux semblent toujours vous lancer des regards sinistres à travers l’immobilité de la mort qui éloigne la folie parce qu’elle étouffe le souvenir de l’inexprimable.

Dans ces maisons ont vécu des générations de gens étranges, comme le monde n’en a jamais vu de semblables. Possédés par une croyance téné­breuse et fanatique qui les a fait bannir du sein de leurs semblables, leurs ancêtres étaient venus chercher la liberté dans la nature sauvage. Les reje­tons d’une race aventureuse se développèrent ainsi à l’abri des tracasseries de leurs compatriotes mais se réfugièrent dans un consternant esclavage à l’égard des sombres fantasmes de leurs propres esprits. La vitalité de ces Puritains qui se trouvaient à l’écart des lumières de la civilisation prit des chemins étranges ; dans leur isolement, leur besoin morbide de pénitence, la lutte pour la vie qu’ils étaient obligés de mener contre une Nature inflexible, il se trouva que certains traits sombres de leur caractère remontèrent sournoiement des profondeurs préhistoriques de leur ascendance nordique.
L'image dans la maison deserte (1920)

Dans Ligeia (EAP), il y a cette simple phrase, à propos d'une abbaye construite "dans une des parties les plus incultes et les moins fréquentées de la belle Angleterre".



Fin de cet article au format inhabituel pour ce blog. Peut-être les extraits ici rapportés vous auront-ils donné en vie de (re)lire l'un ou l'autre de ces auteurs. Il semble en tout cas que les images puissantes de Poe aient à tel point impressionné Lovecraft, qu'il se les ait appropriées, tout en parvenant à les développer.
Il leur ajoutera par la suite une cosmogonie propre (feat. Cthulhu), qui aujourd'hui reste comme sa marque caractéristique.

mercredi 28 décembre 2011

L'émotion la plus forte et la plus ancienne de l'humanité

...c'est la peur, et la peur la plus ancienne et la plus forte est celle de l'inconnu.

C'est là la première phrase de l'article "Epouvante et surnaturel en littérature" écrit par HP Lovecraft en 1926 pour la revue "the Recluse". Quantité d'écrivains fantastiques y sont cités, et parmi eux, Edgar Poe:

Avant lui la masse des auteurs de fantastique avaient pour la plupart travaillé dans le noir ; sans comprendre les conditions psychologiques de la séduction de l’horreur, et plus ou moins entravés par le poids de certaines conventions littéraires vides telles que le happy end, la vertu récompensée, et en général une morale didactique creuse, la soumission aux normes et aux valeurs populaires, et l’effort de l’auteur pour faire passer dans l’histoire ses propres émotions et prendre parti pour les tenants des idées artificielles de la majorité. Poe, au contraire, saisit l’essentielle impersonnalité du véritable artiste ; il comprit que la fiction créatrice a seulement pour tâche d’exprimer et d’interpréter les faits et les sensations tels qu’ils sont, sans se soucier de ce qu’ils entraînent ou qu’ils prouvent — bien ou mal, attrait ou répulsion, exaltation ou dépression — l’auteur agissant comme un chroniqueur vigoureux et objectif plutôt que comme un professeur, un sympathisant ou un marchand d’opinion. Il vit clairement que tous les aspects de la vie et de la pensée peuvent pareillement offrir des sujets à l'artiste, et étant par tempérament enclin à l’étrangeté et à la mélancolie, il résolut d’être l’interprète de ces sentiments puissants et des nombreux événements qu’accompagnent la douleur plus que le plaisir, la déchéance plus que l’épanouissement, la terreur plus que la quiétude, et qui sont fondamentalement soit contraires soit indifférents aux goûts et aux sentiments traditionnellement affichés de l’humanité, et à la santé, l’équilibre mental, et le bien-être normalement communicatif de l’espèce.

Devant l'admiration de Lovecraft, et pour avoir entendu le portrait oval lu par Jean-Luc Godard dans Vivre sa Vie, c'était décidé, il fallait que je lise au moins les "histoires extraordinaires" d'Edgar Allan Poe.

dimanche 9 janvier 2011

Je m'enfuis de la nuit tourmentée

Avant de lire le deuxième Tome de l'intégrale de Lovecraft, j'ignorais qu'il avait également écrit des poèmes fantastiques. Plus de deux cents.

Faut-il présenter Lovecraft? Pour en avoir parlé autour de moi, j'ai l'impression que oui. Je cite la préface :

Howard Phillips Lovecraft (1890 - 1937)... sans nul doute le plus grand auteur fantastique de ce siècle, remarquable tant par sa vision et sa conception uniques du fantastique que par sa création d'une mythologie et d'une cosmologie originales, d'un univers pratiquement autonome [...]

J'ajoute que le rêve joue un rôle important dans ses récits, et qu'il est également moteur de création, dans la mesure où l'écrivain se souvient de ses songes, et les poursuit en les couchant sur le papier. Telle nouvelle aura été "commencée alors qu'[il] n'étai[t] pas encore complètement réveillé".

Sur ce thème, et pour ceux d'entre vous qui n'auraient jamais lu de "poème fantastique", voici l'un de ceux que j'ai relevés.
(malheureusement sans parvenir à trouver la VO sur internet)


Je scrute tes traits, calmes et blancs
Sous la lumière de la bougie,
Tes paupières frangées de noir ; derrière leur écran
Il y a des yeux qui ne voient pas les domaines de cette Terre.

Je te regarde et j'aimerais savoir
Sur quels sentiers t'entraînent tes rêves,
Les royaumes fantomatiques que tu contemples
Avec des yeux fermés au monde et à moi-même.

Car moi aussi j'ai contemplé dans mon sommeil
Des choses qui se sont presque effacées de ma mémoire,
Et le souvenir vague me pousse à épier de nouveau
Les scènes se déroulant devant tes yeux.

Moi aussi j'ai connu les cimes de Thok ;
Les vallons de Pnath, où s'attroupent des formes nébuleuses ;
Les caveaux de Zin... et je sais très bien
Pourquoi la lueur de cette bougie t'est nécessaire.

Mais qu'est-ce qui se glisse furtivement
Sur ton visage et tes lèvres barbues ?
Quelle peur affole ton esprit et ton coeur,
Pourquoi ces gouttes de sueur perlant à ton front?

D'anciennes visions s'éveillent... tes yeux s'ouvrent
Où brillent sombrement les nuées d'autres cieux,
Et comme pour ne pas voir un spectacle démoniaque
Je m'enfuis de la nuit tourmentée.


HP Lovecraft, A un rêveur (1920)
Rembrandt, Paysage au Château (1640)

jeudi 23 décembre 2010

Je suis d'ailleurs

Il est toujours amusant de constater dans un laps de temps assez réduit des résonnances entre des choses différentes qu'on peut lire ou voir. Ainsi, Peter Sloterdijk consacre un des ces chapitres à Ulysse, et l'Odyssée est le thème du film que tourne Fritz Lang dans "Le Mépris" de Godard (il s'agit d'un film dans le film, pour ceux qui ne l'ont pas vu).

Peter Sloterdijk évoque le mythe de Narcisse (mort d'avoir passé trop de temps à contempler son image réfléchie dans l'eau, et de désespérer ne jamais pouvoir l'attraper)... et Lovecraft, dans l'un de ses contes, décrit la réaction d'un être découvrant pour la première fois son image.

Bon, la réaction n'est pas exactement la même : Le conte s'appelle "Je suis d'ailleurs". En une poignée de pages, on suit un personnage, ayant semble-t-il passé de longues années reclu, seul dans un château toujours sombre. Les souvenirs de ses premières années lui manquent. Il n'a pas souvenir d'avoir jamais entendu voix humaine, et n'a eu de contact avec le monde extérieur que par des livres.
Nous nous interrogions précédemment sur ce que pouvait être une existence sans miroir, et donc sans connaître son visage...


"Mon aspect physique, je n'y pensais jamais non plus, car il n'y avait pas de miroirs dans ce château, et je me considérais moi-même, automatiquement, semblable à ces êtres jeunes que je voyais dessinés et peints dans les livres. Et je me croyais jeune parce que j'avais peu de souvenirs".

Un jour, il parvient à s'échapper, et atteint péniblement une taverne... Aussitôt, des cris.

M'approchant de cette arche, je perçus plus nettement cette présence, et finalement tandis que je poussais mon premier et dernier cri - une ululation spectrale qui me crispa presque autant que la chose horrible qui me la fit pousser - j'aperçus, en pied, effrayant, vivant, l'inconcevable, l'indescriptible, l'innommable monstruosité qui, par sa simple apparition, avait pu transformer une compagnie heureuse en une troupe craintive et terrorisée.
Je ne peux même pas donner l'ombre d'une idée de ce à quoi ressemblait cette chose, car elle était une combinaison horrible de tout ce qui est douteux, inquiétant, importun, anormal et détestable sur cette terre. C'était le reflet vampirique de la pourriture, des temps disparus et de la désolation dont la terre pitoyable aurait dû pour toujours masquer l'apparence nue. Dieu sait que cette chose n'était pas de ce monde - ou n'était plus de ce monde - et pourtant au sein de mon effroi, je pus reconnaître dans une matière rongée, rognée, où transparaissaient des os, comme un grotesque et ricanant travesti de la forme humaine. Il y avait dans cet appareil pourrissant et décomposé, une sorte de qualité innommable qui me glaça encore plus.

H.P. Lovecraft, Je suis d'ailleurs (1921)

Ce que je n'ai pas pu restituer, ici, et qui est très bien rendu dans le conte, c'est qu'en réalité, le narrateur ne réalise pas que c'est sa propre image qu'il aperçoit.
Quoiqu'il en soit, j'aime l'art de Lovecraft de décrire des choses indescriptibles.


N'en cauchemardez pas quand même, je tâcherai d'être plus esprit de Noël demain
^_^

dimanche 12 décembre 2010

Brune / Blonde (part.1) - Répulsion



Très peu de dialogues dans ce film de Polanski (vu la semaine dernière, après Rosemary's Baby)... Je ne peux donc vous en rapporter et me contente de cette image (animée) de Carole, dégottée sur ce tumblr magique.

Oh, et puis, allez, une image de plus :



Répulsion, Roman Polanski (1965)