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samedi 6 octobre 2012

Le temps vertigineux

La route du "Week-End" (le film de Jean-Luc Godard) est jalonnée d'étranges rencontres, loufoques et surprenantes. Après Saint-Just, Corrine et Roland croisent Emily Brontë, absorbée dans la contemplation d'une pierre.


" Pauvre caillou... L'architecture, la sculpture, la mosaïque, la joaillerie n'en ont rien fait. Il est du début de la planète, parfois venu d'une autre étoile. Il porte alors sur lui la torsion de l'espace comme stigmate de sa terrible chute. Il est d'avant l'homme. Et l'homme quand il est venu ne l'a pas marqué de l'emprunte de son art ou de son industrie. Il ne l'a pas manufacturé le destinant à un usage vulgaire, luxueux ou historique. Le caillou ne perpétue donc que sa propre mémoire.

Ces mots ne doivent pas tromper. Il va de soi que les minéraux n'ont ni indépendance, ni sensibilité. Et c'est justement pourquoi il faut beaucoup pour les émouvoir : température de chalumeau, par exemple, ou d'arc électrique, tremblement de terre, des spasmes de volcan, sans oublier le temps vertigineux... "

Si la contemplation des grands espaces, de la nature souveraine, ou encore de la voûte céleste appellent communément réflexions métaphysiques, je ne m'étais jusqu'alors jamais arrêté sur un vulgaire caillou... 

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En plus d'amener à réfléchir sur le Temps et l'origine du monde, le "caillou" a souvent constitué en philosophie un exemple pratique pour illustrer telle ou telle thèse sur le libre arbitre.


Spinoza, Lettre 58 à Schuller :
« Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu'elle est nécessaire, mais parce qu'elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre, il faut l’entendre de toute chose singulière (…) parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée.

Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre tandis qu'elle continue à se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère sans son mouvement que parce qu'elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent "

Pour Spinoza, en effet, la liberté n'est pas un « libre décret » de la volonté, mais la connaissance des causes qui nous déterminent nécessairement. Plus tard, Schopenhaueur reprendra cet exemple dans "Le Monde comme Volonté et Représentation" :

Spinoza dit (épître [58]) qu'une pierre propulsée en l'air par un choc penserait qu'elle vole par un acte de sa propre volonté, si elle était douée de conscience. Je ne fais qu'ajouter à cela que la pierre aurait raison. Le choc est pour elle ce qu'est pour moi le motif, et ce qui apparaît en elle comme cohésion, pesanteur et persistance dans la situation admise ici, est, d'après son essence intime, identique à ce que je reconnais en moi comme volonté, et que la pierre reconnaîtrait aussi comme volonté, encore qu'il faudrait pour cela lui ajouter la connaissance. Spinoza, dans ce passage, avait en vue la nécessité avec laquelle la pierre tombe, et il veut à bon droit la transporter à la nécessité qu'il y a à un acte de la volonté d'une personne singulière. Tandis que moi, à l'inverse, je considère l’essence intime qui seule confère à toute nécessité réelle (c'est-à-dire à tout effet procédant d'une cause), en tant que son présupposé; signification et validité. On nomme cette essence intime caractère chez l’homme et propriété dans la pierre, mais dans les deux cas, elle n'est  qu'une seule et même chose, puisque là où on la connaît immédiatement, on lui donne pour nom VOLONTE, celle-ci ayant dans la pierre un très faible et chez l'homme un très puissant degré de visibilité et d'objectité. Cet élément présent dans l'aspiration de toute chose et qui est identique à notre vouloir, même St Augustin l'a reconnu avec un sentiment juste et je ne puis m'empêcher de citer ici l'expression naïve qu'il a donné à cette affaire : [...] "Si nous étions pierres, flots, vents, flammes ou tout autre chose de cette espèce, sans aucune forme de conscience et de vie, nous ne manquerions pas pour autant d'une sorte d'aspiration. Car dans les mouvements imprimés par la pesanteur s'exprime en quelque sorte l'amour des corps dépourvus de vie, qu'ils tendent vers le bas en vertu de la gravité, ou vers le haut en vertu de leur légèreté".

Jean-Luc Godard, Week-End (1967)
Arthur Schopenhaueur, Le Monde comme volonté et représentation [Livre II, §24] (1819)
SpinozaLettre à Schuller (1674)
Augustin, La Cité de Dieu [livre XI] (413-426)

mardi 7 août 2012

Liberté et obéissance

Comme je le rappelais un peu plus tôt, la deuxième partie du traité théologico-politique de Spinoza se rapporte à l'Etat. Il y discute de son organisation, de ses principes, du Droit, de la place du culte religieux, ceci  pour in fine montrer que "dans un Etat libre il est loisible à chacun de penser ce qu'il veut et de dire ce qu'il pense".

Avant d'en arriver là, Spinoza s'attarde un moment sur la notion liberté, et son lien à l'Etat (fait de lois, et donc d'obligations).

Un sujet de philo des plus fréquents...

Outre que, dans un État Démocratique, l'absurde est moins à craindre, car il est presque impossible que la majorité des hommes unis en un tout, si ce tout est considérable, s'accordent en une absurdité ; cela est peu à craindre en second lieu à raison du fondement et de la fin de la Démocratie qui n'est autre, comme nous l'avons montré, que de soustraire les hommes à la domination absurde de l'Appétit et à les maintenir, autant qu'il est possible, dans les limites de la Raison, pour qu'ils vivent dans la concorde et dans la paix ; ôté ce fondement, tout l'édifice croule. Au seul souverain donc il appartient d'y pourvoir ; aux sujets, comme nous l'avons dit, d'exécuter ses commandements et de ne reconnaître comme droit que ce que le souverain déclare être le droit.

Peut-être pensera-t-on que, par ce principe, nous faisons des sujets des esclaves ; on pense en effet que l'esclave est celui qui agit par commandement et l'homme libre celui qui agit selon son bon plaisir. Cela cependant n'est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir ni faire qui nous soit vraiment utile, c'est le pire esclavage, et la liberté n'est qu'à celui qui de son entier consentement vit sous la seule conduite de la Raison. Quant à l'action par commandement, c'est-à-dire à l'obéissance, elle ôte bien en quelque manière la liberté, elle ne fait cependant pas sur-le-champ un esclave, c'est la raison déterminante de l'action qui le fait. Si la fin de l'action n'est pas l’utilité de l'agent lui-même, mais de celui qui la commande, alors l'agent est un esclave, inutile à lui-même ; au contraire, dans un État et sous un commandement pour lesquels la loi suprême est le salut de tout le peuple, non de celui qui commande, celui qui obéit en tout au souverain, ne doit pas être dit un esclave inutile à lui-même, mais un sujet. Ainsi cet État est le plus libre, dont les lois sont fondées en droite Raison, car dans cet État  chacun, dès qu'il le veut, peut être libre, c'est-à-dire vivre de son entier consentement sous la conduite de la Raison. De même encore les enfants, bien que tenus d'obéir aux commandements de leurs parents, ne sont cependant pas des esclaves ; car les commandements des parents ont très grandement égard à l'utilité des enfants. Nous reconnaissons donc une grande différence entre un esclave, un fils et un sujet, qui se définissent ainsi : est esclave qui est tenu d'obéir à des commandements n'ayant égard qu'à l'utilité du maître commandant ; fils, qui fait ce qui lui est utile par le commandement de ses parents ; sujet enfin, qui fait par le commandement du souverain ce qui est utile au bien commun et par conséquent aussi à lui-même.

Spinoza, Traité théologico-politique (1670)

dimanche 29 juillet 2012

Une souveraine liberté de philosopher

Il reste à montrer enfin qu'entre la Foi ou la Théologie et la Philosophie il n'y a nul commerce, nulle parenté ; nul ne peut l'ignorer qui connaît le but et le fondement de ces deux disciplines, lesquels sont entièrement différents. Le but de la Philosophie est uniquement la vérité ; celui de la Foi, comme nous l'avons abondamment montré, uniquement l'obéissance et la piété. En second lieu, les fondements de la Philosophie sont les notions communes et doivent être tirés de la Nature seule ; ceux de la Foi sont l'histoire et la philologie et doivent être tirés de l'Écriture seule et de la révélation, comme nous l'avons montré au chapitre VII. La Foi donc reconnaît à chacun une souveraine liberté de philosopher ; de telle sorte qu'il peut sans crime penser ce qu'il veut de toutes choses ; elle condamne seulement comme hérétiques et schismatiques ceux qui enseignent des opinions propres à répandre parmi les hommes l'insoumission, la haine, l'esprit combatif et la colère ; elle tient pour fidèles, au contraire, ceux-là seulement qui, dans la mesure où leur Raison a force et comme le leur permettent leurs facultés, répandent la Justice et la Charité.

Spinoza, Traité théologico-politique (1670)


La philo, c'est ma nouvelle passion entre guillemets. Mon approche théorique de la chose s'est longtemps limitée aux leçons dispensées par une prof dépressive en Terminale, à quelques dissertations pour lesquelles il aura fallu construire thèse-antithèse-synthèse agrémentées de citations bien senties (càd vaguement en rapport avec le thème de l'énoncé), et à la lecture avortée d'un ouvrage de Bergson.
En terminale, clairement, je n'étais ni prêt, ni réceptif (je ne rejette donc pas la faute sur le corps professoral).

Un peu plus tard, j'ai lu les "Propos sur le Bonheur" d'Alain, "le Monde de Sophie" sans ses passages narratifs, le "Traité d'Athéologie" de Michel Onfray. Et je remercie C. de Londres d'avoir placé entre mes mains "la puissance d'exister" du même auteur (dont je crains d'ailleurs depuis peu qu'il ne tourne mal) puis "Sphères" de Peter Sloterdijk.

L'avantage, avec la philosophie, c'est que les écrits sont toujours très référencés, puisqu'ils viennent forcément confirmer / compléter / contredire / dépasser l'existant. Donc, forcément, on remonte très vite à Nietzsche, Schopenhauer, Kant, aux Empiristes... Pas très envie d'aller au-delà, mais peut-être quand même qu'un jour, j'irai voir du côté de Platon, sans oublier les philosophies asiatiques.
L'inconvénient pour ce blog, c'est qu'aussi impressionnant qu'un ouvrage ait été, il est difficile de trouver des passages concis qui lui rendent grâce.

Ainsi, le passage sus cité constitue un parachèvement  de ce qui l'aura précédé, et l'intérêt se sera d'avantage situé dans les démonstrations.

Dans ce Traité, Spinoza poursuit l'objectif de montrer que la libre pensée et sa libre expression sont pleinement compatibles avec la Religion et l'Etat. Pour démontrer la première partie de son propos, il s'appuie donc sur une étude critique de l'Ecriture (surtout l'Ancien Testament). Cette démarche est à l'époque novatrice, et à cet égard intéressante en soi. Spinoza met à jour notamment certaines incohérences, voire contradictions (résultant du grand nombre de rédacteurs, étalés sur près de 2000 ans), montre que certains livres ne sont pas authentiques, explique dans quelle mesure la langue hébraïque a pu introduire des biais dans son interprétation et enfin que beaucoup d'images et scènes ont été ajoutées pour "la compréhension du vulgaire".
Conclusion, que je vulgarise à mon tour: il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre, le coeur éthique du message (lui, non altéré: justice et charité) n'interdit pas de philosopher librement, et seules les actions (et non les propos) permettent de juger la foi de quelqu'un. 

dimanche 15 juillet 2012

ils combattent pour leur servitude

"nul moyen de gouverner la multitude n’est plus efficace que la superstition". Par où il arrive qu’on l’induit aisément, sous couleur de religion, tantôt à adorer les rois comme des dieux, tantôt à les exécrer et à les détester comme un fléau commun du genre humain.

Pour éviter ce mal, on s’est appliqué avec le plus grand soin à entourer la religion, vraie ou fausse, d’un culte et d’un appareil propre à lui donner dans l’opinion plus de poids qu'à tout autre mobile et à en faire pour toutes les âmes l’objet du plus scrupuleux et plus constant respect. [...]

Mais si le grand secret du régime monarchique et son intérêt majeur est de tromper les hommes et de colorer du nom de religion la crainte qui doit les maîtriser, afin qu'ils combattent pour leur servitude, comme s’il s’agissait de leur salut, et croient non pas honteux, mais honorable au plus haut point de répandre leur sang et leur vie pour satisfaire la vanité d’un seul homme, on ne peut, en revanche, rien concevoir ni tenter de plus fâcheux dans une libre république, puisqu'il est entièrement contraire à la liberté commune que le libre jugement propre soit asservi aux préjugés ou subisse aucune contrainte.

Spinoza, Traité théologico-politique (1670)