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jeudi 9 janvier 2020

Le monde de Tchernobyl

Si l'écriture de la mini-série "Chernobyl" est une telle réussite, c'est qu'elle mêle Histoire et histoires, c'est-à-dire le récit de l'accident nucléaire (qui a confronté l'humanité à une situation inédite, prenons-en la mesure), et celui de la destinée d'une galerie de personnages, tous concernés d'une manière ou d'une autre.

Cette dernière dimension est reprise en grande partie du livre de la journaliste et autrice Svetlana Aleksievitch "La Supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse". Pour l'écrire, elle a rencontré plus de cinq cent témoins.

"Un événement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs, il devient l’Histoire." Et c'est bien ce qu'a prouvé Claude Lanzmann avec "Shoah".

Je m'apprête dans les jours qui viennent à vous en rapporter certains passages (sans spoiler). Le témoignage qui ouvre le livre est celui de Lyudmilla Ignatenko, femme d'un pompier appelé en pleine nuit pour une intervention.

Nous étions jeunes mariés. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin... Je lui disais : “Je t’aime.” Mais je ne savais pas encore à quel point je l’aimais... Je n’avais pas idée... Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait. Au premier étage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les véhicules étaient garés en bas, au rez-de-chaussée. Les véhicules rouges des pompiers. C’était son travail. Je savais toujours où il était, ce qui lui arrivait. Au milieu de la nuit, j’ai entendu un bruit. J’ai regardé par la fenêtre. Il m’a aperçue : “Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour.”


Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire... Tout le ciel... Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brûlait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendrait qu’ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils étouffaient la flamme. Ils balançaient en bas, avec leurs pieds, le graphite brûlant... Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelés comme pour un incendie ordinaire...


Svetlana AleksievitchLa Supplication (1997)
Craig MazinChernobyl (2019)

vendredi 29 mars 2019

Une double infirmité

Avec Claude Levi-Strauss, je découvre un nouveau regard, de nouvelles considérations, de nouvelles réflexions... lié(e)s à l'ethnologie, champ d'étude que je découvre.


Tel je me reconnais, voyageur, archéologue de l’espace, cherchant vainement à reconstituer l’exotisme à l’aide de parcelles et de débris.

Alors, insidieusement, l'illusion commence à tisser ses pièges. Je voudrais avoir vécu au temps des vrais voyages, quand s’offrait dans toute sa splendeur un spectacle non encore gâché, contaminé et maudit ; n'avoir pas franchi cette enceinte moi-même, mais comme Bernier, Tavernier, Manucci... Une fois entamé, le jeu de conjectures n'a plus de fin. Quand fallait-il voir l’Inde, à quelle époque l’étude des sauvages brésiliens pouvait-elle apporter la satisfaction la plus pure, les faire connaître sous la forme la moins altérée ? Eût-il mieux valu arriver à Rio au XVIIIe siècle avec Bougainville, ou au XVIe avec Léry et Thevet ? Chaque lustre en arrière me permet de sauver une coutume, de gagner une fête, de partager une croyance supplémentaire. Mais je connais trop les textes pour ne pas savoir qu’en m’enlevant un siècle, je renonce du même coup à des informations et à des curiosités propres à enrichir ma réflexion. Et voici, devant moi, le cercle infranchissable : moins les cultures humaines étaient en mesure de communiquer entre elles et donc de se corrompre par leur contact, moins aussi leurs émissaires respectifs étaient capables de percevoir la richesse et la signification de cette diversité. En fin de compte, je suis prisonnier d’une alternative : tantôt voyageur ancien, confronté à un prodigieux spectacle dont tout ou presque lui échappait - pire encore inspirait raillerie et dégoût ; tantôt voyageur moderne, courant après les vestiges d’une réalité disparue. Sur ces deux tableaux je perds, et plus qu’il ne semble : car moi qui gémis devant des ombres, ne suis-je pas imperméable au vrai spectacle qui prend forme en cet instant, mais pour l’observation duquel mon degré d’humanité manque encore du sens requis ? Dans quelques centaines d'années, en ce même lieu, un autre voyageur, aussi désespéré que moi, pleurera la disparition de ce que j'aurais pu voir et qui m'a échappé. Victime d'une double infirmité, tout ce que j’aperçois me blesse, et je me reproche sans relâche de ne pas regarder assez.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)

vendredi 15 septembre 2017

Kim Jong Un looking at things

looking at a guitar
looking at cookies
looking at a mattress
looking at a boot
looking at a big cheese
looking at grass
looking at South Korea
looking at a blanket
looking at accordions
looking at bath water
looking at beach sand
looking at bottled juices
looking at canned meats
looking at women soldiers
looking at children’s socks
looking at clams
looking at fruits 
looking at sausages
...
...
... Et récemment :
looking at H Bomb

Sur le même principe, mais concernant le père, un livre a été édité :

L'auteur de ces lignes est bien sûr conscient qu'il serait tout à fait possible de construire le même genre d'article avec "Macron looking at things" (les photos seraient toutefois sans doute de meilleure qualité). L'idée était ici d'opposer la trivialité des premières photos à l'inquiétude que soulève la dernière, extraite, elle, d'une actualité toute récente.

vendredi 28 avril 2017

All men are brothers - That's the bottom line

Le docu - ce terme est réducteur, s'agissant ici d'un véritable objet cinématographique - à voir du moment, c'est "I am not your negro" ("Je ne suis pas votre nègre", en VF). Le réalisateur Raoul Peck nous donne à voir et comprendre la longue lutte pour les droits civiques des noirs américains, sur la base des écrits et d'un projet littéraire inachevé du brillant écrivain James Baldwin (1924-1987).

L'Histoire est connue (tout du moins dans ses grandes lignes), mais c'est sa réalité tangible dont le spectateur prend ici conscience. Sans concession, mais en toute intelligence. (Ai-je déjà écrit que ce James Baldwin était brillant?)

Plus largement, est-ici posée la problématique d'une Nation qui n'accepte pas tous ses enfants...


I can't be a pessimist because I'm alive. To be a pessimist means that you have agreed that human life is an academic matter, so I'm forced to be an optimist. I'm forced to believe that we can survive whatever we must survive. But the future of the Negro in this country is precisely as bright or as dark as the future of the country. It is entirely up to the American people and our representatives -- it is entirely up to the American people whether or not they are going to face, and deal with, and embrace this stranger whom they maligned so long.
What white people have to do, is try and find out in their own hearts why it was necessary to have a nigger in the first place, because I'm not a nigger, I'm a man, but if you think I'm a nigger, it means you need it and you got to find out why. And the future of the country depends on that.

Raoul Peck, I am not your negro (2017)
au cinéma à partir du 20 mai, sur arte+7 pendant 4 jours encore


mercredi 26 avril 2017

Et le fascisme périra...

Sur un sujet moins léger qu'hier... (le fascisme)
Extrait de Vie et Destin, "le 'guerre et paix' du XXème siècle", dit-on.

Le siècle d'Einstein et de Planck était aussi le siècle de Hitler. La Gestapo et la renaissance scientifique étaient les enfants d'un même siècle. Que le XIXe siècle, le siècle de la physique naïve, était humain en comparaison du XXe ! Le XXe avait tué sa mère. Il y a une ressemblance hideuse entre les principes du fascisme et les principes de la physique moderne.
Le fascisme a rejeté le concept d'individu, le concept d'homme et il opère par masses énormes. La physique moderne parle d'une plus ou moins grande probabilité des phénomènes dans tel ou tel ensemble d'individus physiques. Le fascisme ne se fonde-t-il pas, dans sa terrifiante mécanique, sur les lois d'une politique quantique, sur une théorie des probabilités politiques ?

Le fascisme a décidé d'exterminer des couches entières de la population, d'ensembles nationaux ou raciaux, en partant de l'idée que la probabilité de conflits ouverts ou cachés était plus grande dans ces ensembles que dans d'autres ensembles humains. La mécanique des probabilités et des ensembles humains.
Mais non, bien sûr ! Et le fascisme périra justement parce qu'il a cru pouvoir appliquer à l'homme les lois des atomes et des pavés.
Le fascisme et l'homme ne peuvent coexister. Quand le fascisme est vainqueur, l'homme cesse d'exister, seuls subsistent des humanoïdes, extérieurement semblables a l'homme mais complètement modifiés à l'intérieur. Mais quand l'homme doué de raison et de bonté est vainqueur, le fascisme périt et les êtres qui s'y sont soumis redeviennent des hommes.

Vassili Grossman, Vie et destin (1962/1980)

jeudi 13 avril 2017

Mech on the fields

Jakub Różalski est un artiste polonais, dont vous avez peut-être déjà croisé les oeuvres sur l'internet. Il est le créateur d'un univers uchronique baptisé "1920+", dans lequel il imagine une époque après-guerre où existeraient déjà des armures robotisées géantes (càd des mechas, pour ceux d'entre vous familiers avec cette terminologie).

Ses illustrations numériques s'inspirent de la peinture réaliste russe fin XIXèeme, et montrent souvent des scènes rurales. L'univers qu'il a créé est à ce point remarquable qu'il a été repris pour un jeu de société, et bientôt un jeu vidéo.


lundi 21 novembre 2016

Pendant ce temps, dans la "War Room"...


PRESIDENT MERKIN MUFFLEY :
- I will not go down in history as the greatest mass-murderer since Adolf Hitler.

GENERAL "BUCK" TURGIDSON :
- Perhaps it might be better, Mr. President, if you were more concerned with the American People than with your image in the history books.


Stanley Kubrick, Dr. Strangelove (1964)


*
*      *

Pour ceux qui ne l'ont jamais vu :
Film génial, rempli d'humour noir, avec un général Turgidson en tête de con absolue, et l'excellent Peter Sellers, qui y interprète 3 rôles

mercredi 9 novembre 2016

November Spawned A Monster

Cétait ce matin, dans le live du Monde...


[Edit : J'ajoute quelques couvertures marquantes]




(Et sinon, il y a 8 ans...)

dimanche 11 septembre 2016

We are in the pre-world dark again

Jason Molina (Songs Ohia, Magnolia Electric Co.) est décédé le 16 mars 2013. J'ai un peu peur qu'il soit oublié. Est-ce que la postérité en parlera comme d'un grand songwriter, ou bien son oeuvre disparaîtra-t-elle avec ceux qui l'ont écouté?

Qui se souvient d'Amalgamated Sons of Rest? Album regroupant Jason Molina, Will Oldham et Alasdair Roberts, soit le casting de rêve pour l'amateur de folk que j'étais (et que je reste). Les chansons ont été enregistrées dans le Kentucky, dans la ferme de Paul Oldham (frère de Will, l'un des "Palace Brothers", donc). En 2001. Septembre 2001. 

J'ai déjà évoqué le 11 septembre dans ces colonnes (cf. L'amour par tous les temps), je laisse donc la parole à Alasdair Roberts. Il se souvient...

Suivent le magnifique morceau écrit par Jason Molina au lendemain du "9/11", ainsi que ses paroles.

The late Jason Molina and I had met a few times in England (when Jason was studying for a period in London) and in Scotland (Glasgow, where I lived then as now), after being introduced to one another by Will Oldham in late 1995. The recording session by Jason, Will, Will’s brother Paul and me was Jason’s idea originally. The prospect of working together with these musicians whose work I admired, and who were also cool people, was very exciting; so that’s how I found myself in Paul’s Kentucky farmhouse that historic weekend in 2001.

Of course, what made that weekend historic was certainly not this humble meeting of musical minds; rather, it was the fact that it coincided with the unanticipated and awful events of the September 11th 2001 terrorist attacks and the collapse of the World Trade Center. I am convinced that my memory of that period has been heightened by this coincidence; I have a strong recollection of Jason, Will, Paul and me recording on the evening of 10th September. I remember the warm southern evening sunshine (a particular delight for one accustomed to Scottish autumn weather), streaming through the window and infusing everything in the room with a kind of preternatural glow, as we recorded a version of Owen Hand’s wonderful song ‘My Donal.’ Will was playing a Nord synth and singing, Paul was on drums, Jason played bass guitar and I was playing Paul’s bright blue Telecaster. I remember walking by the barns that evening and seeing row upon row of tobacco drying, shining golden and lovely in the twilight. But none of us was to know that that would be, in some sense, the last twilight of an old world.

Jason woke me at about 10am the following morning with the words: ‘Ali, you should come downstairs. Something really bad is happening.’ My initial thought was that perhaps someone in the household had been injured or had fallen seriously ill. And so I went downstairs to confront the new global reality. Most of the rest of the day was spent watching the television news in numbed disbelief; in the evening we dined and talked together with some other members of the Oldham family. And then it seemed that the only thing to do was to carry on as normal – to pour ourselves a large Highland Park each and to make rock and roll, like we were born to do. So that’s how this piece of music came about – it was a spontaneous response from Jason’s soul to the unimaginably terrible events of that day, and it was one in which he invited Will (on piano), Paul (on Nord synth), me (on bowed mountain dulcimer) and every listener to cast their own offering.





That's all
That's all
Look what it got us
That's all
Look what it got us
We're in the pre-world dark again
We're in the pre-world dark again
We can hear them ringing the rescue bells

It's like a tempest
Hear the bells
Then nothing
Take ten paces out across the stark black earth

Ocean's face, city's face
Are the deserts' faces
Looks like shipwrecks on the moon
The moon earth-bound in flames
Then the pre-world darkness again
Then the pre-world darkness again
Someone tell me how
How to bring it down
Constellation
Of the blue gospel flame

Let it burn above us
Burn right through
The shadows on the red, white, and blue
And red, and red, red
Someone cast an offering
To the weeping wind
Someone cast an offering
To the weeping wind
[Ali, cast your offering]
[Paul, cast your offering]
[Will, cast your offering]
To the weeping wind
Call in the flames
Blue gospel flame
Where are the blue gospel flames?


Jason Molina ft. Will Oldham, Alasdair Roberts - September 11, 2001

jeudi 17 mars 2016

Des fous, des cons et des sages

Je suis actuellement en grand ménage de printemps. J'évalue la pertinence et la nécessité de chacun des objets que je croise, méthodiquement, de pièce en pièce, de mur en mur. En ce moment, je pousse même le zèle jusqu'à ré-écouter certains CDs... Sont typiquement écartés CD gravés (toute une époque), promos, singles, trip-hop ou petits groupes rock anglais que je n'ai jamais vraiment aimés...

C'est avec grand plaisir que  j'ai remis la main sur le single "Get Misunderstood" de Troublemakers. Aujourd'hui, je reconnais la voix de l'acteur entendue dans l'introduction du morceau : Jean-Pierre Léaud. Et grâce à Google, j'ajoute tout de suite "La Naissance de l'Amour" à ma liste de films à visionner.

- Personne ne sait ce qui se passe aujourd'hui, parce que personne ne veut qu'il se passe quelque chose. En réalité on ne sait jamais ce qu'il se passe, on sait seulement ce que l'on veut qu'il se passe, et c'est comme ça que les choses arrivent. En 17, Lénine et ses camarades ne disaient pas : "Nous allons faire la révolution parce que nous voulons la révolution". Ils disaient "Toutes les conditions de la révolutions sont réunies, la révolution est inéluctable !" Ils ont fait la révolution qui n'aurait jamais eu lieu, s'ils ne l'avaient pas faite et qu'ils n'auraient pas faite s'ils n'avaient pas pensé qu'elle était inéluctable, uniquement parce qu'ils la voulaient. A chaque fois que quelque chose a bougé dans ce monde ça a toujours été pour le pire! Voilà pourquoi personne ne bouge, personne n'ose provoquer l'avenir ! Faudrait être fou pour provoquer l'avenir !!! Faudrait être fou pour risquer de provoquer un nouveau 19, un nouveau 14, un nouveau 37.

- Mais alors , il ne se passera jamais plus rien ?

- Si parce qu'il y aura toujours des fous et des cons pour les suivre, et des sages pour ne rien faire...


Troublemakers, Get Misunderstood (2002)

Philippe Garrel, La Naissance de l'Amour (1993)


dimanche 23 août 2015

La raison d’état, cette myopie

Je suis actuellement en vacances, aussi le rythme de publication est-il ralenti (quoique). J'en profite pour publier un texte long, entendu pour la première fois dans une des "Histoire(s) du Cinéma" de Godard.

Y est lu cet écrit de Victor Hugo, alors en exil (on en est 1876, Napoléon III est à la tête du second empire). Hugo y parle d'un pays qui lui est cher, la Serbie. Si le pays a pu obtenir son autonomie en 1830 et s'affranchir de la tutelle de l'Empire Ottoman (en place depuis 1459), son peuple continue d'être persécuté par les Turcs. 


C'est un peu long pour une note de blog, certes, mais je vous encourage vraiment vraiment à la lire (quitte à l'imprimer), tant les mots sont puissants. Qui plus est, ce texte est aujourd’hui considéré comme l’un des actes fondateurs de l’idée européenne.


Il devient nécessaire d’appeler l’attention des gouvernements européens sur un fait tellement petit, à ce qu’il paraît, que les gouvernements semblent ne point l’apercevoir. Ce fait, le voici : on assassine un peuple. Où ? En Europe. Ce fait a-t-il des témoins ? Un témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils ? Non.

Les nations ont au-dessus d’elles quelque chose qui est au-dessous d’elles les gouvernements. À de certains moments, ce contre-sens éclate : la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue ? Non ; elle est simplement professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements l’ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu’à travers cette myopie, la raison d’état ; le genre humain regarde avec un autre œil, la conscience.

Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une chose, c’est que les crimes sont des crimes, c’est qu’il n’est pas plus permis à un gouvernement qu’à un individu d’être un assassin, c’est que l’Europe est solidaire, c’est que tout ce qui se fait en Europe est fait par l’Europe, c’est que, s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve ; c’est qu’à l’heure qu’il est, tout près de nous, là, sous nos yeux, on massacre, on incendie, on pille, on extermine, on égorge les pères et les mères, on vend les petites filles et les petits garçons ; c’est que, les enfants trop petits pour être vendus, on les fend en deux d’un coup de sabre ; c’est qu’on brûle les familles dans les maisons ; c’est que telle ville, Balak, par exemple, est réduite en quelques heures de neuf mille habitants à treize cents ; c’est que les cimetières sont encombrés de plus de cadavres qu’on n’en peut enterrer, de sorte qu’aux vivants qui leur ont envoyé le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est bien fait ; nous apprenons aux gouvernements d’Europe ceci, c’est qu’on ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles, c’est qu’il y a dans les places publiques des tas de squelettes de femmes ayant la trace de l’éventrement, c’est que les chiens rongent dans les rues le crâne des jeunes filles violées, c’est que tout cela est horrible, c’est qu’il suffirait d’un geste des gouvernements d’Europe pour l’empêcher, et que les sauvages qui commettent ces forfaits sont effrayants, et que les civilisés qui les laissent commettre sont épouvantables.

Le moment est venu d’élever la voix. L’indignation universelle se soulève. Il y a des heures où la conscience humaine prend la parole et donne aux gouvernements l’ordre de l’écouter.

Les gouvernements balbutient une réponse. Ils ont déjà essayé ce bégaiement. Ils disent : on exagère.

Oui, l’on exagère. Ce n’est pas en quelques heures que la ville de Balak a été exterminée, c’est en quelques jours ; on dit deux cents villages brûlés, il n’y en a que quatrevingt-dix-neuf ; ce que vous appelez la peste n’est que le typhus ; toutes les femmes n’ont pas été violées, toutes les filles n’ont pas été vendues, quelques-unes ont échappé. On a châtré des prisonniers, mais on leur a aussi coupé la tête, ce qui amoindrit le fait ; l’enfant qu’on dit avoir été jeté d’une pique à l’autre n’a été, en réalité, mis qu’à la pointe d’une bayonnette ; où il y a une vous mettez deux, vous grossissez du double ; etc., etc., etc.

Et puis, pourquoi ce peuple s’est-il révolté ? Pourquoi un troupeau d’hommes ne se laisse-t-il pas posséder comme un troupeau de bêtes ? Pourquoi ?… etc.

Cette façon de pallier ajoute à l’horreur. Chicaner l’indignation publique, rien de plus misérable. Les atténuations aggravent. C’est la subtilité plaidant pour la barbarie. C’est Byzance excusant Stamboul.

Nommons les choses par leur nom. Tuer un homme au coin d’un bois qu’on appelle la forêt de Bondy ou la forêt Noire est un crime ; tuer un peuple au coin de cet autre bois qu’on appelle la diplomatie est un crime aussi.

Plus grand. Voilà tout.

Est-ce que le crime diminue en raison de son énormité ? Hélas ! c’est en effet une vieille loi de l’histoire. Tuez six hommes, vous êtes Troppmann ; tuez-en six cent mille, vous êtes César. Être monstrueux, c’est être acceptable. Preuves : la Saint-Barthélemy, bénie par Rome ; les dragonnades, glorifiées par Bossuet ; le Deux-Décembre, salué par l’Europe.

Mais il est temps qu’à la vieille loi succède la loi nouvelle ; si noire que soit la nuit, il faut bien que l’horizon finisse par blanchir.

[...]

Mais on nous dit : Vous oubliez qu’il y a des « questions ». Assassiner un homme est un crime, assassiner un peuple est « une question ». Chaque gouvernement a sa question ; la Russie a Constantinople, l’Angleterre a l’Inde, la France a la Prusse, la Prusse a la France.

Nous répondons : L’humanité aussi a sa question ; et cette question la voici, elle est plus grande que l’Inde, l’Angleterre et la Russie : c’est le petit enfant dans le ventre de sa mère.

Remplaçons les questions politiques par la question humaine.

Tout l’avenir est là.

Disons-le, quoiqu’on fasse, l’avenir sera. Tout le sert, même les crimes. Serviteurs effroyables.

Ce qui se passe en Serbie démontre la nécessité des États-Unis d’Europe. Qu’aux gouvernements désunis succèdent les peuples unis. Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres, plus de carnages ; libre pensée, libre échange ; fraternité. Est-ce donc si difficile, la paix ? La République d’Europe, la Fédération continentale, il n’y a pas d’autre réalité politique que celle-là. Les raisonnements le constatent, les événements aussi. Sur cette réalité, qui est une nécessité, tous les philosophes sont d’accord, et aujourd’hui les bourreaux joignent leur démonstration à la démonstration des philosophes. À sa façon, et précisément parce qu’elle est horrible, la sauvagerie témoigne pour la civilisation. Le progrès est signé Achmet-Pacha. Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute, c’est qu’il faut à l’Europe une nationalité européenne, un gouvernement un, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même, toutes les nations sœurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris, c’est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un mot, les États-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port. Ceci n’était hier que la vérité ; grâce aux bourreaux de la Serbie, c’est aujourd'hui l’évidence. Aux penseurs s’ajoutent les assassins. La preuve était faite par les génies, la voilà faite par les monstres.

L’avenir est un dieu traîné par des tigres.

Victor Hugo, Paris, 29 août 1876.

vendredi 7 août 2015

La paix, le seul combat qui vaille d'être mené

6 août 2015, 70 ans après la bombe atomique de Hiroshima. Afin d'en rappeler/perpétuer la triste mémoire, beaucoup de quotidiens sont revenus sur cet anniversaire, en rapportant le témoignage de rescapés, ou en reproduisant des "unes" d'époque. Dans un éditorial de "Combat", journal lié à la résistance et né en 1942, Albert Camus écrivait ces lignes.

Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

[...] Qu'on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d'Hiroshima et par l'effet de l'intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison.

Albert Camus, Editorial de "Combat "
(8 août 1945)

mercredi 28 août 2013

Ce nouveau monde où les vieillards ont 17 ans

J'ai lu "la Confession d'un Enfant du Siècle" de Musset juste après avoir mon premier visionnage de "La Maman et la Putain". De manière décorrélée.

J'ai cependant trouvé de grandes similitudes parmi les deux oeuvres.

Bien sûr, il y a les faits : Octave, trompé et blessé par sa maîtresse, dès le début du livre ; Alexandre, meurtri de ne pouvoir reconquérir Gilberte (son "vieil amour merdique", comme dirait Marie). Le thème commun des relations homme-femme...

Rien de ceci ne serait concluant si chacune de ces oeuvres ne portait en elle l'esprit de son époque. Post-napoléonienne ou post-mai68.
Il est retranscrit par le récit (le dialogue, les situations), mais aussi par des appréciations et jugements explicites.

Morceaux choisis (Musset, puis Eustache)

Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les cœurs jeunes. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l’oisiveté et à l’ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d’eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leur bras. Tous ces gladiateurs frottés d’huile se sentaient au fond de l’âme une misère insupportable. Les plus riches se firent libertins ; ceux d’une fortune médiocre prirent un état et se résignèrent soit à la robe, soit à l’épée ; les plus pauvres se jetèrent dans l’enthousiasme à froid, dans les grands mots, dans l’affreuse mer de l’action sans but.
-
Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu’on peut nommer désenchantement, ou si l’on veut, désespérance, comme si l’humanité en léthargie avait été crue morte par ceux qui lui tâtaient le pouls. De même que ce soldat à qui l’on demanda jadis : À quoi crois-tu ? et qui le premier répondit : À moi ; ainsi la jeunesse de France, entendant cette question, répondit la première : À rien.
-
L’amour était traité comme la gloire et la religion ; c’était une illusion ancienne.
-
Quand les idées anglaises et allemandes(*) passèrent ainsi sur nos têtes, ce fut comme un dégoût morne et silencieux, suivi d’une convulsion terrible.
-
Ainsi les jeunes gens trouvaient un emploi de la force inactive dans l’affectation du désespoir.

*
*     *

Les jeunes cadres, les professions libérales ont remplacé les soldats.
-
Après les crises, il faut vite tout oublier, tout effacer. Comme la France après l'Occupation. Comme la France après mai 68. Tu te relèves comme la France après France après l'Occupation. Mon amour, tu te souviens? On disait qu'on l'avait échappé belle. Qu'on avait eu la chance d'avoir une enfance et qu'on n'était pas sûrs que nos enfants en aurait une dans ce nouveau monde où les vieillards ont 17 ans.


Jean Eustache, La maman et la putain (1973)
Alfred de Musset, La Confession d'un Amant du Siècle (1836)

- - -
(*) Musset pense ici à Goethe et Byron.
Côté Eustache, les références d'Alexandre sont nombreuses, mais plus cinématographiques.

jeudi 17 novembre 2011

du plomb dans le ventre

Le lundi de Pâques de l'année 1916, à Dublin, des insurgés occupent de force la Poste centrale et divers autres bâtiments stratégiques à Dublin, signifiant par là le rejet de la domination britannique sur l'Irlande. Fomenté de longue date par l'Irish Republican Brotherhood, ce soulèvement armé sera conduit, puis réprimé, dans la violence (environ 400 morts au compteur, après six jours de combats en pleine ville).

La demoiselle du Post Office restait immobile. Elle regardait les trois hommes, s'étonnant de leur extravagance, de leurs actions, et de leur goût pervers pour les armes à feu. C'était une petite brune, l'air moyennement folâtre, d'une constitution charnelle et assez architecturée, mais vêtue avec modestie. Son visage s'ornait de narines tournées vers le ciel, et, somme toute, elle avait l'air peut-être espagnol.
Quoi qu'il en soit, ayant reçu du plomb dans le ventre, elle s'écroula morte et saignante.

On est toujours trop bon avec les femmes, Raymond Queneau (1947)

dimanche 31 juillet 2011

Je sais, il faut que je vous raconte ce concert en appartement de Jérôme Minière. Figurez-vous que je m'y mets. En attendant, un dernier passage du Gai Savoir de Nietszche, comme ça, je vais enfin pouvoir ranger ce livre de son emplacement définitivement provisoire vers le provisoirement définitif.

La paragraphe suivant parle de religion.

Le premier philosophe dont j'ai lu des idées assez fortes sur le sujet fut Michel Onfray, dans son "Traité d'athéologie" (lecture antérieure à la création de ce blog, mais j'y reviendrai un jour ou l'autre). Je le savais proche de Nietzsche sur le sujet, je m'aperçois avec le Gai Savoir + Ainsi parlait Zarathoustra que tout avait déjà été dit. J'ajoute qu'Onfray a tout de même apporté la déconstruction méthodique, documentée, implacable des écrits des trois grands monothéismes.

131. Christianisme et Suicide - Le christianisme s'est servi de l'extraordinaire désir de suicide qui régnait au moment de sa formation pour en faire un levier de sa puissance, en ne laissant que deux formes licites du suicide, les revêtant de la plus haute dignité, les chargeant des plus haut espoirs et interdisant tous les autres de la plus terrible façon. Mais le martyre et le lent anéantissement de l'ascète étaient permis.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

vendredi 15 avril 2011

Une pratique de résistance



Courant Mars, j'écrivais:

Depuis ce début d'année, le monde arabe nous montre que la Révolution est possible: Il est possible pour un peuple de renverser un régime autoritaire en place. Je m'empresse d'ajouter: "Encore aujourd'hui" (car tout de même, j'ai eu des cours d'Histoire à l'école).
Cela tend à donner raison à Etienne de la Boétie et à son "Discours de la Servitude Volontaire" (1581). Rappelons que son idée maîtresse est que si un peuple souffre de la domination d'un tyran, c'est d'abord parce qu'il y consent.
Je prendrai le temps prochainement de revenir sur ce raccourci et d'approfondir ce texte... Car enfin, il semble bien que les rebelles libyens, aussi déterminés soient-ils, se seraient fait ratatiner, sans aide extérieure.

Il me semble en effet qu'on fait dire à ce texte du XVIème siècle plus que ce qu'il ne contient en réalité. Quand on s'arrête aux premières phrases du "Discours", ou qu'on ne retient que ce qu'on nous en dit, on se fait une fausse idée du texte.

Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire.

On a évidemment envie de relever le fait qu'un tyran est rarement seul.

Si je lis Michel Onfray, qui se sert du texte pour étayer sa conception de la politique, qui passe par une (louable) "pratique de résistance" :

Que faire? Relire La Boétie et réactiver ses thèses majeures: le pouvoir n'existe, on l'a dit, qu'avec le consentement de ceux sur lesquels il s'exerce. Si ce consentement fait défaut? Le pouvoir n'a pas lieu, il perd prise. Car le colosse aux pieds d'argile tient ses pieds du seul assentiment du peuple exploité. Phrase sublime: Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres, écrit l'ami de Michel de Montaigne.


En Tunisie, au Maroc et en Egypte, il y a eu le soulèvement du peuple, sa cohésion et son organisation, son courage (puisque quand même globalement, il fallait être prêt à mourir)... Il y a aussi eu l'attitude déterminante (d'une partie) de l'armée ou de la police qui à un moment s'est montrée conciliante avec le peuple, ou a refusé le bain de sang.



A Mesure qu'Etienne de la Boétie suit le fil de ses idées, il finit enfin par évoquer le nombre des dominants.

J’en arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le ressort et le secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les hallebardes, les gardes et le guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent l’entrée des palais aux malhabiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non aux audacieux bien armés. On voit aisément que, parmi les empereurs romains, moins nombreux sont ceux qui échappèrent au danger grâce au secours de leurs archers qu’il n’y en eut de tués par ces archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (on aura peine à le croire d’abord, quoique ce soit l’exacte vérité) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays. Il en a toujours été ainsi : cinq ou six ont eu l’oreille du tyran et s’en sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ils ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et les bénéficiaires de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef qu’il en devient méchant envers la société, non seulement de sa propre méchanceté mais encore des leurs. Ces six en ont sous eux six cents, qu’ils corrompent autant qu’ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille, qu’ils élèvent en dignité. Ils leur font donner le gouvernement des provinces ou le maniement des deniers afin de les tenir par leur avidité ou par leur cruauté, afin qu’ils les exercent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines que grâce à leur protection. Grande est la série de ceux qui les suivent. Et qui voudra en dévider le fil verra que, non pas six mille, mais cent mille et des millions tiennent au tyran par cette chaîne ininterrompue qui les soude et les attache à lui, comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tous les dieux. De là venait l’accroissement du pouvoir du Sénat sous Jules César, l’établissement de nouvelles fonctions, l’institution de nouveaux offices, non certes pour réorganiser la justice, mais pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et les faveurs qu’on reçoit des tyrans, on en arrive à ce point qu’ils se trouvent presque aussi nombreux, ceux auxquels la tyrannie profite, que ceux auxquels la liberté plairait.

Je passe sur le fait que l'auteur commence par minimiser le pouvoir de coercition des forces armées. Il y a de toute façon là un biais introduit par l'époque lointaine à laquelle furent écrites ces lignes.

Quoiqu'il en soit, d'un rapport initial "1 oppresseur VS un peuple d'opprimés", on arrive finalement à un quasi équilibre 50/50: 1 tyran, 4 ou 5 "lieutenants" zélés et de la même engeance, puis une imposante pyramide hiérarchisée de personnes qui collaborent par confort / lâcheté / intérêt.

Et la phrase mise en exergue par Onfray ("Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres") s'adresse d'abord à cette première catégorie. Pas à celle qui, sans servir, n'en est pas moins écrasée et démunie par un régime en place. Pour elle, le renversement d'une domination est moins trivial.


S'agissant de dominations plus subtiles ou rampantes, ou de ce qu'Onfray appelle les micro-fascismes, chacun peut néanmoins se fixer une règle:

[Refuser] de se transformer en courroie de transmission de la négativité.

C'est le début de la "micro-résistance".


Etienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire (1581)
Michel Onfray, la Puissance d'exister (2006)

samedi 11 septembre 2010

L'amour par tous les temps

Quelques jours à peine après notre rencontre
Les deux tours sont tombés
C'était le chaos à New York
Le World Trade Center en cendres
Son vêtement de lumière en loques

Anna Lou et sa mère sont entrées dans ma vie
En ces temps de violence, de désordre infini
Violence d'hommes qui n'ont pas compris
Paroles et prophéties

Nous étions tuméfiés d'angoisse
Mais dans nos coeurs s'élevait l'audace
Du bonheur de ce nouvel amour
Plus fort que la chute de ces deux tours

Je me souviendrai longtemps de ce chaos,
Des milliers d'homme piégés dans les bureaux
Anna Lou était bercée par le piano,
Quelque part à Rome, le 11 septembre 2001

-

Au dessus des fumées de Manhattan
S'étend l'amour par tous les temps
Qu'il pleuve, qu'il tue, qu'il y ait du vent,
L'amour par tous les temps


Toog, Par tous les temps
Lou Etendue (Karaoke Kalk, 2004)
www.myspace.com/toogmusique

Je rentrais d'une partie de Tennis au Parc du Tremblay...
Coca-Cola bien mérité chez E. de Joinville. Nous allumons incidemment la TV.
Images de New York:

les rédactions des principales chaînes ont pris l'antenne, de la fumée s'échappe d'une tour. Il me semble qu'au début, sans trop comprendre, j'imaginais un accident d'un avion monoplace. Jusqu'au deuxième avion.
De retour chez moi, la deuxième tour s'effondrait. En direct.


Et vous, que faisiez vous le 11 septembre 2001?


lundi 29 mars 2010

En ma fin est mon commencement

Que faisais-je pendant mes cours d'histoire, au collège ou au lycée? Je ne m'en souviens pas. Ou plutôt, si: N'étant sans doute jamais tout à fait attentif, je devais courir après la prise de note, les derniers mots prononcés par le professeur, ou ceux écrits un peu plus tôt sur le tableau (avant qu'il ne soient impitoyablement effacés).

Je me souviens de l'Egypte et de la Grèce en 6ème. De la révolution française en 4ème et à nouveau en 1ère. De la crise de 1929 en troisième. Du moyen-âge en primaire, truffé d'anecdotes et de "personnages".
Je ne me souviens pas si ces cours d'histoire ont jamais dépassé la succession de faits et dates à retenir (articulés entre eux, certes)...
Aucun souvenir d'avoir d'une quelconque manière appréhendé les aspects profondément politiques d'une situation ou d'une période, ni leurs conséquence sur notre présent.


Disons que si l'éducation donne à chacun les jalons la connaissance historique, afin de pouvoir éventuellement y revenir plus tard, c'est déjà pas si mal.

En plus des aspects que j'évoquais dans mes deux précedents articles à ce sujet, la lecture de la biographie de Marie Sutart m'a donc intéressé à bien des égards, puisque sortant du cadre franco-français. On y lit en toile de fond la réforme protestante, on y appréhende les relations "internationales" entre nations, on y croise des souverains qui au-delà de leur existence ont le sens de l'Histoire et le souci de la Postérité, on y pressent l'incroyable gravité du geste qui clôture ce livre.

Maintenant il n'y a plus de choix qu'entre la grâce et la mort. La décision toujours ajournée et qu'on ne peut plus écarter se fait pressante. Elisabeth frémit, elle devine les conséquences immenses, d'une portée incalculable qu'aura son attitude. Il est difficile de se représenter aujourd'hui ce qu'il y avait de nouveau et de révolutionnaire dans la mesure prise contre Marie Sutart et qui ébranla toute la hiérarchie du monde. Car que signifie en somme l'envoi d'une reine à l'échafaud si ce n'est montrer à tous les peuples asservis de l'Europe que les monarques sont eux aussi responsables de leurs actes devant la justice et nullement intanglibles? Ce n'est pas la mort d'un être humain, c'est une idée qui arrête Elisabeth. Ce précédent d'une tête courronnée qui tombe sur le billot aura ses répercussions pendant des siècles, ce sera une menace permanente pour tous les rois de la terre. Sans cet exemple il n'y eût pas eu d'exécution de Charles Ier, ni ensuite de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

Stefan Zweig, Marie Stuart (1935)



Paul Delaroche
, La dernière communion de Marie Stuart (1858)


Demain, si vous êtes là, je vous parlerai de Rien.

lundi 15 mars 2010

Fruit de la passion

La passion peut faire bien des choses. Elle peut éveiller chez un individu des énergies incroyables, surhumaines, faire surgir des forces titaniques de l'âme la plus paisible et la pousser par-delà toute morale jusqu'au crime. Mais il est normal qu'après de tels exploits elle retombe épuisée. En cela le criminel par passion se distingue essentiellement du criminel-né, de l'assassin professionnel. Le premier, la plupart du temps, est capable de commettre le crime, mais rarement de faire face à ses conséquences. Agissant par impulsion, ne voyant que l'acte qu'il se propose d'accomplir, il tend toutes ses forces vers ce seul but; dès qu'il l'atteint, son énergie se brise, sa résolution tombe. Au contraire le criminel qui a calculé froidement son acte est prêt à accepter la lutte avec ses accusateurs et ses juges; lui, ce n'est pas pour le crime même mais pour se défendre ensuite qu'il raidit toute sa volonté!

Stefan Zweig, Marie Stuart (1935)
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Plus loin, à propos du crime politique cette fois, on lit:

Depuis Machiavel le crime politique est considéré dans tous les pays comme un acte excusable, et dans les annales de presque chaque famille royale on constate des pratiques de ce genre.

Note pour plus tard: lire Machiavel.

Depuis les us et les Lois ont changé.
Mais ce qui est intéressant, c'est de rapprocher ces pratiques de celles de la vie politique actuelle, ou d'ailleurs également du monde de l'entreprise.
Puisque nul n'arrive au sommet par hasard, sans s'être fait sa place.

Pour revenir au thème premier de ce post, voici le sujet de réflexion du jour:
"Discutez du bien fondé juridique de la notion de crime passionnel".

vendredi 12 mars 2010

la vie me pèse autant que ma couronne

C'est la première biographie que je lis: celle de Marie Stuart (Stefan Zweig).
Impossible, bien sûr, de me faire une idée de ce genre littéraire, ceci dit, je pressens qu'un des travers peut être une narration orientée, selon l'angle choisi par le biographe.
Cherchant à valider sa propre idée du personnage, il pourrait donc tenter d'expliquer chaque péripétie par les deux ou trois traits de caractères qu'il aura jugé constitutifs.
Beaucoup d'images caricaturales voire trompeuses ont été ainsi faites.
De l'intérêt, sans doute, de croiser les biographies.

A entreprendre en revanche, l'exercice doit être des plus intéressants, surtout pour un personnage historique (plutôt que pour Luc Châtel). Reconstituer l'Histoire à la lueur de documents archivés et d'échanges épistolaires, a tout de même plus d'attrait que de faire une recherche sur Google.

Deux figures principales dans ce livre. Marie Stuart, reine d'écosse, et Elisabeth, reine d'Angleterre. Avec Catherine de Médicis qui fut leur contemporaine, on se dit qu'il était finalement plus facile pour une femme d'être au pouvoir à l'époque qu'aujourd'hui.
(uniquement en ce qui concerne la fonction suprême, on s'entend)

Oui, donc pour situer, Marie Stuart, c'est 1542-1587.

Lire les passages se rapportant à l'Ecosse, à ses conflits internes, entre roi et clans, c'est se retrouver en plein Shakespeare. L'attrait des personnes pour le pouvoir, la lutte d'une nation pour étendre son influence (quite à soutenir des forces d'oppositions), tout cela existait hier, comme aujourd'hui. Les formes sont un peu différentes, c'est tout.
Vive la politique.


Sur ce dernier sujet, je vous livre un premier extrait de cette lecture. Il ne concerne pas Marie Stuart, mais son père, Jacques V. C'est une lettre écrite à Marie de Guise.
A y repenser, je trouve hallucinant que le texte d'une lettre de Jacques V datée de 1542 puisse être publiée en 2010 sur un blog.

Bref...


Madame,

Je n'ai que vingt-sept ans et la vie me pèse déjà autant que ma couronne... Orphelin dès l'enfance, j'ai été le prisonnier de nobles ambitieux; la puissance de la maison des Douglas m'a tenu longtemps en servitude et je hais leur nom et tout ce qui me rappelle les soumbres jours de ma captivité. Archibald, comte d'Angus, de même que George, son frère et tous leurs parents exilés ne cessent d'exciter le roi d'Angleterre contre moi et les miens; il n'y a pas de noble dans mes états qu'il n'ait séduit par ses promesses ou suborné par son argent. Il n'y a pas de sécurité pour ma personne, rien ne garantit l'éxécution de ma volonté ni celle de lois équitables. Tout cela m'effraye, Madame, et j'attends de vous appui et conseil. Sans argent, réduit aux seuls secours que je reçois de France ou aux dons parcimonieux de mon opulent clergé, j'essaye d'embellir mes châteaux, d'entretenir mes forteresses et de construire des vaisseaux. Malheureusement mes barons tiennent un roi qui veut vraiment régner pour un insupportable rival. Malgré l'amitié du roi de France et l'aide de ses troupes, malgré l'attachement de mon peuple, je crains bien de ne jamais pouvoir remporter sur mes barons rebelles une victoire décisive. Je surmonterais tous les obstacles pour ouvrir à cette nation la voie de la justice et de la paix et j'atteindrais peut-être mon but si je n'avais contre moi que la noblesse de mon pays. Mais le roi d'Angleterre ne cesse de semer la discorde entr elle et moi, et les hérésies qu'il a implantées dans mes Etats étendent leurs ravages jusque dans l'Eglise. De tout temps, mon pouvoir et celui de mes ancêtres n'a reposé que sur la bourgeoisie et le clergé, et je suis obligé de me demander si ce pouvoir durera encore longtemps. [...]

Stefan Zweig, Marie Stuart (1935)