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mercredi 11 juin 2025

Cela dépasse l'entendement

Avant de développer son intrigue, "Quel est donc ton tourment ?", le roman de Sigrid Nunez, débute par le récit d'un long exposé auquel l'autrice assiste. L'analyse est brillante, implacable, je ne peux ici l'ignorer.

C'est fini, répéta-t-il. Il ne restait plus rien de la foi et de la consolation qui avaient nourri des générations et des générations, cette conviction que, bien que notre séjour individuel sur Terre doive un jour se terminer, ce que nous aimions, ce qui comptait pour nous continuerait après nous, le monde auquel nous avions appartenu nous survivrait — cette époque était révolue, dit-il. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas. Il nous faudrait vivre et mourir en en étant conscients. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas, expliqua l'homme, car ils ne pourraient résister aux forces que nous avions nous-mêmes déployées pour les attaquer. Nous étions notre propre pire ennemi, nous nous étions positionnés en cibles faciles, permettant non seulement la création d'armes capables de nous tuer de mille manières imaginables mais aussi que ces armes atterrissent entre les mains d'égopathes, nihilistes, dépourvus de toute empathie, de toute conscience. Entre notre incapacité à contrôler la diffusion des armes de destruction massive et notre incapacité à éloigner du pouvoir ceux pour qui leur utilisation non seulement était envisageable mais représentait peut-être une tentation irrésistible, la perspective d'une guerre apocalyptique devenait hautement probable... 

[...] Mais imaginons qu'il n'y ait pas de menace nucléaire, poursuivit l'homme. Imaginons que, par quelque miracle, tout l'arsenal nucléaire mondial ait été pulvérisé pendant la nuit. Ne serions-nous pas confrontés aux périls engendrés par des générations d'hommes stupides, sans vision aucune et capables de se mentir à eux-mêmes... ? Les industriels des énergies fossiles, dit l'homme. Combien sont-ils, combien sommes-nous ? Cela dépasse l'entendement que nous, peuple libre, citoyens d'une démocratie, nous n'ayons pas su les arrêter, nous n'ayons pas su nous dresser contre ces hommes et leurs complices politiques, tout entiers dévoués à la négation du changement climatique. Et dire que ces mêmes personnes ont déjà dégagé des profits en milliards, faisant d'eux les hommes les plus riches ayant jamais existé... Et puisque la nation la plus puissante du monde a pris leur parti et s'est engagée en première ligne du déni, quel genre d'espoir reste-t-il à la planète Terre ? Il est absurde d'espérer que les foules de réfugiés fuyant le manque de nourriture et d'eau potable causé par le désastre écologique puissent trouver de la compassion là où leur désespoir les a conduits. Au contraire, nous allons assister bientôt au déploiement de l'inhumanité de l'homme envers l'homme à une échelle jamais vue auparavant. 

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

samedi 12 mars 2022

L'angoisse s’est emparée du monde entier

Lire principalement de la littérature contemporaine, dans laquelle les êtres, les choses, le style ne sont pas forcément ni beaux, ni nobles, donne à une oeuvre classique un supplément de charme un brin désuet. Dernier exemple en date, Clarissa de Stefan Zweig, avec la destinée méritoire de cette femme autrichienne, son histoire d'amour toute en pudeur... le tout alors que les cieux s'assombrissent au-dessus de l'Europe, à l'aube de ce qui sera la première guerre mondiale.

Ce dernier aspect n'a évidemment en soi rien de charmant...
ni même de désuet (émoji drapeau ukrainien)

- À quoi sert ce que nous pensons ? Qui sommes-nous ? Les grands de ce monde disposent de nous comme bon leur semble. Il nous faut attendre. Notre vie ne représente pas beaucoup d’énergie, un peu comme cette cendre qui couvre le sol là-bas. Le moindre souffle de vent l’emporte. Il ne nous laisseront pas vivre ensemble. [...] Maintenant, les empereurs télégraphient. J'ai le sentiment qu'il commencent à avoir peur. L'angoisse s'est emparée du monde entier, à présent rien ne peut plus nous aider. Aucune sagesse. Maintenant, les empereurs télégraphient. J’ai le sentiment qu’ils commencent à avoir peur. L’angoisse s’est emparé du monde entier, à présent. Rien ne peut plus nous aider. Aucune sagesse.

- Que devons nous faire ?

- [...] Remémorons-nous une fois encore tout ce que nous avons vécu, Fixons une fois encore tout ce que nous avons vu ici. Il ne nous restera peut-être rien d’autre que le souvenir de cette période.

Stefan Zweig, Clarissa (inachevé, publié en 1992)

mardi 12 mars 2019

Jamais personne

Jean-François Jardie [Jean-Pierre Cassel], résistant arrêté par l'armée allemande, et interrogé par un officier :

- Naturellement Dupont est la seule identité que vous vous connaissiez ?
- Naturellement.
- À quelle organisation appartenez-vous ?
- Je vois pas de quoi vous voulez parler.
- Vous savez ce que vous risquez ?
- ...
- Être fusillé sous un faux nom et que jamais personne ne sache ce que vous êtes devenu.

L'Armée des ombres, Jean-Pierre Melville (1969)

lundi 9 avril 2018

Qu'es-tu devenue maintenant, Barbara ?

Lundi, c'est poésie.
#IcicestBrest #Barbara

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais 
Et moi je souriais de même 
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas 
Toi qui ne me connaissais pas 
Rappelle-toi 
Rappelle toi quand même ce jour-là
N'oublie pas 
Un homme sous un porche s'abritait 
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse

Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abîmé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert, Barbara
(Paroles, 1946)

vendredi 15 septembre 2017

Kim Jong Un looking at things

looking at a guitar
looking at cookies
looking at a mattress
looking at a boot
looking at a big cheese
looking at grass
looking at South Korea
looking at a blanket
looking at accordions
looking at bath water
looking at beach sand
looking at bottled juices
looking at canned meats
looking at women soldiers
looking at children’s socks
looking at clams
looking at fruits 
looking at sausages
...
...
... Et récemment :
looking at H Bomb

Sur le même principe, mais concernant le père, un livre a été édité :

L'auteur de ces lignes est bien sûr conscient qu'il serait tout à fait possible de construire le même genre d'article avec "Macron looking at things" (les photos seraient toutefois sans doute de meilleure qualité). L'idée était ici d'opposer la trivialité des premières photos à l'inquiétude que soulève la dernière, extraite, elle, d'une actualité toute récente.

lundi 21 novembre 2016

Pendant ce temps, dans la "War Room"...


PRESIDENT MERKIN MUFFLEY :
- I will not go down in history as the greatest mass-murderer since Adolf Hitler.

GENERAL "BUCK" TURGIDSON :
- Perhaps it might be better, Mr. President, if you were more concerned with the American People than with your image in the history books.


Stanley Kubrick, Dr. Strangelove (1964)


*
*      *

Pour ceux qui ne l'ont jamais vu :
Film génial, rempli d'humour noir, avec un général Turgidson en tête de con absolue, et l'excellent Peter Sellers, qui y interprète 3 rôles

dimanche 23 août 2015

La raison d’état, cette myopie

Je suis actuellement en vacances, aussi le rythme de publication est-il ralenti (quoique). J'en profite pour publier un texte long, entendu pour la première fois dans une des "Histoire(s) du Cinéma" de Godard.

Y est lu cet écrit de Victor Hugo, alors en exil (on en est 1876, Napoléon III est à la tête du second empire). Hugo y parle d'un pays qui lui est cher, la Serbie. Si le pays a pu obtenir son autonomie en 1830 et s'affranchir de la tutelle de l'Empire Ottoman (en place depuis 1459), son peuple continue d'être persécuté par les Turcs. 


C'est un peu long pour une note de blog, certes, mais je vous encourage vraiment vraiment à la lire (quitte à l'imprimer), tant les mots sont puissants. Qui plus est, ce texte est aujourd’hui considéré comme l’un des actes fondateurs de l’idée européenne.


Il devient nécessaire d’appeler l’attention des gouvernements européens sur un fait tellement petit, à ce qu’il paraît, que les gouvernements semblent ne point l’apercevoir. Ce fait, le voici : on assassine un peuple. Où ? En Europe. Ce fait a-t-il des témoins ? Un témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils ? Non.

Les nations ont au-dessus d’elles quelque chose qui est au-dessous d’elles les gouvernements. À de certains moments, ce contre-sens éclate : la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue ? Non ; elle est simplement professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements l’ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu’à travers cette myopie, la raison d’état ; le genre humain regarde avec un autre œil, la conscience.

Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une chose, c’est que les crimes sont des crimes, c’est qu’il n’est pas plus permis à un gouvernement qu’à un individu d’être un assassin, c’est que l’Europe est solidaire, c’est que tout ce qui se fait en Europe est fait par l’Europe, c’est que, s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve ; c’est qu’à l’heure qu’il est, tout près de nous, là, sous nos yeux, on massacre, on incendie, on pille, on extermine, on égorge les pères et les mères, on vend les petites filles et les petits garçons ; c’est que, les enfants trop petits pour être vendus, on les fend en deux d’un coup de sabre ; c’est qu’on brûle les familles dans les maisons ; c’est que telle ville, Balak, par exemple, est réduite en quelques heures de neuf mille habitants à treize cents ; c’est que les cimetières sont encombrés de plus de cadavres qu’on n’en peut enterrer, de sorte qu’aux vivants qui leur ont envoyé le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est bien fait ; nous apprenons aux gouvernements d’Europe ceci, c’est qu’on ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles, c’est qu’il y a dans les places publiques des tas de squelettes de femmes ayant la trace de l’éventrement, c’est que les chiens rongent dans les rues le crâne des jeunes filles violées, c’est que tout cela est horrible, c’est qu’il suffirait d’un geste des gouvernements d’Europe pour l’empêcher, et que les sauvages qui commettent ces forfaits sont effrayants, et que les civilisés qui les laissent commettre sont épouvantables.

Le moment est venu d’élever la voix. L’indignation universelle se soulève. Il y a des heures où la conscience humaine prend la parole et donne aux gouvernements l’ordre de l’écouter.

Les gouvernements balbutient une réponse. Ils ont déjà essayé ce bégaiement. Ils disent : on exagère.

Oui, l’on exagère. Ce n’est pas en quelques heures que la ville de Balak a été exterminée, c’est en quelques jours ; on dit deux cents villages brûlés, il n’y en a que quatrevingt-dix-neuf ; ce que vous appelez la peste n’est que le typhus ; toutes les femmes n’ont pas été violées, toutes les filles n’ont pas été vendues, quelques-unes ont échappé. On a châtré des prisonniers, mais on leur a aussi coupé la tête, ce qui amoindrit le fait ; l’enfant qu’on dit avoir été jeté d’une pique à l’autre n’a été, en réalité, mis qu’à la pointe d’une bayonnette ; où il y a une vous mettez deux, vous grossissez du double ; etc., etc., etc.

Et puis, pourquoi ce peuple s’est-il révolté ? Pourquoi un troupeau d’hommes ne se laisse-t-il pas posséder comme un troupeau de bêtes ? Pourquoi ?… etc.

Cette façon de pallier ajoute à l’horreur. Chicaner l’indignation publique, rien de plus misérable. Les atténuations aggravent. C’est la subtilité plaidant pour la barbarie. C’est Byzance excusant Stamboul.

Nommons les choses par leur nom. Tuer un homme au coin d’un bois qu’on appelle la forêt de Bondy ou la forêt Noire est un crime ; tuer un peuple au coin de cet autre bois qu’on appelle la diplomatie est un crime aussi.

Plus grand. Voilà tout.

Est-ce que le crime diminue en raison de son énormité ? Hélas ! c’est en effet une vieille loi de l’histoire. Tuez six hommes, vous êtes Troppmann ; tuez-en six cent mille, vous êtes César. Être monstrueux, c’est être acceptable. Preuves : la Saint-Barthélemy, bénie par Rome ; les dragonnades, glorifiées par Bossuet ; le Deux-Décembre, salué par l’Europe.

Mais il est temps qu’à la vieille loi succède la loi nouvelle ; si noire que soit la nuit, il faut bien que l’horizon finisse par blanchir.

[...]

Mais on nous dit : Vous oubliez qu’il y a des « questions ». Assassiner un homme est un crime, assassiner un peuple est « une question ». Chaque gouvernement a sa question ; la Russie a Constantinople, l’Angleterre a l’Inde, la France a la Prusse, la Prusse a la France.

Nous répondons : L’humanité aussi a sa question ; et cette question la voici, elle est plus grande que l’Inde, l’Angleterre et la Russie : c’est le petit enfant dans le ventre de sa mère.

Remplaçons les questions politiques par la question humaine.

Tout l’avenir est là.

Disons-le, quoiqu’on fasse, l’avenir sera. Tout le sert, même les crimes. Serviteurs effroyables.

Ce qui se passe en Serbie démontre la nécessité des États-Unis d’Europe. Qu’aux gouvernements désunis succèdent les peuples unis. Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres, plus de carnages ; libre pensée, libre échange ; fraternité. Est-ce donc si difficile, la paix ? La République d’Europe, la Fédération continentale, il n’y a pas d’autre réalité politique que celle-là. Les raisonnements le constatent, les événements aussi. Sur cette réalité, qui est une nécessité, tous les philosophes sont d’accord, et aujourd’hui les bourreaux joignent leur démonstration à la démonstration des philosophes. À sa façon, et précisément parce qu’elle est horrible, la sauvagerie témoigne pour la civilisation. Le progrès est signé Achmet-Pacha. Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute, c’est qu’il faut à l’Europe une nationalité européenne, un gouvernement un, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même, toutes les nations sœurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris, c’est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un mot, les États-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port. Ceci n’était hier que la vérité ; grâce aux bourreaux de la Serbie, c’est aujourd'hui l’évidence. Aux penseurs s’ajoutent les assassins. La preuve était faite par les génies, la voilà faite par les monstres.

L’avenir est un dieu traîné par des tigres.

Victor Hugo, Paris, 29 août 1876.

vendredi 7 août 2015

La paix, le seul combat qui vaille d'être mené

6 août 2015, 70 ans après la bombe atomique de Hiroshima. Afin d'en rappeler/perpétuer la triste mémoire, beaucoup de quotidiens sont revenus sur cet anniversaire, en rapportant le témoignage de rescapés, ou en reproduisant des "unes" d'époque. Dans un éditorial de "Combat", journal lié à la résistance et né en 1942, Albert Camus écrivait ces lignes.

Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

[...] Qu'on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d'Hiroshima et par l'effet de l'intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison.

Albert Camus, Editorial de "Combat "
(8 août 1945)

vendredi 1 août 2014

Qu'on se fende la tête ailleurs, pourvu que chez moi rien ne soit dérangé

Un bourgeois : - Je ne sais rien de mieux, les dimanches et fêtes, que de parler de guerres et de combats, pendant que, bien loin, [dans la Turquie], les peuples s’assomment entre eux. On est à la fenêtre, on prend son petit verre, et l'on voit la rivière se barioler de bâtiments de toutes couleurs ; le soir on rentre gaiement chez soi, en bénissant la paix et le temps de paix dont nous jouissons.

Un autre bourgeois : - Je suis comme vous, mon cher voisin : qu'on se fende la tête ailleurs, et que tout aille au diable ; pourvu que chez moi rien ne soit dérangé.

Faust, Goethe (1808)

*
*      *

Pour les germanophiles:

- Nichts Bessers weiß ich mir an Sonn- und Feiertagen
Als ein Gespräch von Krieg und Kriegsgeschrei,
Wenn hinten, weit, [in der Türkei],
Die Völker aufeinander schlagen.
Man steht am Fenster, trinkt sein Gläschen aus
Und sieht den Fluß hinab die bunten Schiffe gleiten;
Dann kehrt man abends froh nach Haus,
Und segnet Fried und Friedenszeiten.

- Herr Nachbar, ja! so laß ich's auch geschehn:
Sie mögen sich die Köpfe spalten,
Mag alles durcheinander gehn;
Doch nur zu Hause bleib's beim alten.

dimanche 13 juillet 2014

Mourir d’amour

Paris, dans les années 60. Cléo est une jeune femme en attente des résultats d'une analyse médicale. Alors qu'elle arpente les allées du parc Montsouris, elle rencontre Antoine, un jeune militaire volubile, mais néanmoins sensible et à l'écoute.
Lui s'apprête de son côté à rallier son régiment.


Antoine, à Cléo : " Avec moi, vous auriez toujours peur. Moi, mourir pour rien me désole. Donner sa vie à la guerre, c'est triste. J'aurais préféré mourir d’amour "

Cléo de 5 à 7, Agnès Varda (1962)

samedi 12 juillet 2014

Is the war inside your mind?

Photographs of guns and flame
Scarlet skull and distant game
Bayonet and jungle grin
Nightmares dreamed by bleeding men
Lookouts tremble on the shore
But no man can find the war

Tape recorders echo scream
Orders fly like bullet stream
Drums and cannons laugh aloud
Whistles come from ashen shroud
Leaders damn the world and roar
But no man can find the war

Is the war across the sea?
Is the war behind the sky?
Have you each and all gone blind :
Is the war inside your mind?

Humans weep at human death
All the talkers lose their breath
Movies paint a chaos tale
Singers see and poets wail
All the world kows the score
But no man can find the war

Tim Buckey, No man can find the war
Goodbye and Hello (1967)

dimanche 27 avril 2014

Rêves d'enfant

" J'ai peur des rêves. Je marche dans une maison, et puis plein de snipers m'encerclent ...Et là, ils me tirent dessus. Ici, là, là, et là."


"Syrie: la vie obstinément", un reportage tournée à Alep durant l'été 2013.
On y suit notamment une famille (trois filles, un garçon et leurs parents), dont le père est partie prenante du front de libération.
A voir jusqu'au 5 mai sur arte+7


*
*      *

Une rue, à Alep. Les bâches tendues masquent la vue
et visent à empêchent les snipers de tirer

vendredi 1 juin 2012

De douces larmes d'enfant, presque joyeuses

Guerre et Paix, Livre III, 2ème Partie.

Si vous lisez les extraits ci-dessous, ca va donc spoiler. En même temps, c'est cet exact premier passage (vu par hasard en feuilletant une revue littéraire) qui m'a décidé à lire le roman. Et puis, il est en quatrième de couverture de l'édition Folio.


1812, la bataille de la Moskova (appelée ici bataille de Borodino)
André  Bolkonsky toujours.

/!\   spoiler   /!\ 


- Couchez-vous! cria l'aide de camp en se jetant à terre. Le prince André, debout, hésitait. La grenade fumante tournait comme une toupie entre lui et l'aide de camp, à la limité de la prairie et du champ, près d'une touffe d'armoise.
"Est-ce vraiment la mort? se dit le prince André en considérant d'un regard neuf, envieux, l'herbe, l'armoise et le filet de fumée qui s'élevait de la balle noire tourbillonnante. Je ne veux pas, je ne veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime cette herbe, cette terre et l'air..."

Le prince André sera gravement blessé au ventre... puis rapidement mené à l'infirmerie. Il y sera opéré, sans connaissance. Alors qu'il s'éveille doucement, des images de sa toute première enfance reviennent à sa mémoire.

Après les souffrances qu'il venait de subir, le blessé ressentait une béatitude depuis longtemps inconnue. Les plus heureux moments de son existence, et surtout de sa lointaine enfance, quand on le déshabillait et le couchait dans son petit lit, quand sa nounou le berçait en chantonnant, quant la tête enfouie dans l'oreiller, la seule conscience de vivre suffisait à sa joie, tous ces moments se présentaient à son imagination, et non même comme révolus mais comme présents, réels. [...]

Le prince André avait envie de pleurer ; était-ce parce qu'il mourait obscurément, était-ce parce qu'il regrettait de quitter la vie, était-ce à cause de ces souvenirs d'une enfance à jamais disparue, était-ce parce qu'il souffrait et que cet homme [son voisin d'infirmerie, ndlr] gémissait si lamentablement, mais il avait envie de pleurer, de verser de douces larmes d'enfant, presque joyeuses

La guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)
[ Livre III, 2ème partie, Chapitre XXXVI ]

samedi 21 avril 2012

Là, c'était la paix, le bonheur...

Je décide aujourd'hui de commencer la publication d'extraits de "Guerre et Paix" sur Arise Therefore. Oeuvre majeure, et imposante : Apprêtez-vous donc à en entendre parler durant quelques semaines. 
Le roman couvre  l'histoire de la Russie à l'époque de Napoleon Ier.
Le passage suivant prend place en 1805 au cours de la campagne d'Allemagne de la Grande Armée, opposée à la Coalition (comprenant notamment Russie et Autriche).
C'est donc la Guerre.   
Rostov se détourna, et comme s'il cherchait quelque chose au loin, il regarda les eaux du Danube, le ciel, le soleil... Qu'il était beau le ciel, bleu, calme, profond ! Qu'il était lumineux et solennel le soleil déclinant ! Comme les eaux du Danube brillaient dans le lointain, lisses et carressantes ! Mais plus attrayantes encore pour lui paraissaient les montagnes bleutées au-delà du Danube, les gorges mystérieuses, les forêts de pins baignant dans la brume. Là, c'était la paix, le bonheur... « Je ne désirerais rien, rien, je ne désirerais plus rien si seulement je me trouvais là-bas, songeait Rostov. En moi-même et dans ce soleil il y a tant de bonheur ! Tandis qu’ici… des gémissements, la souffrance, la peur et cette confusion, cette hâte… Voilà qu'on crie de nouveau et que tous se sauvent et je cours avec eux, et la voilà, la mort! La voilà au-dessus de moi, autour de moi !… Un seul instant, et jamais plus je ne verrai ce soleil, cette eau, ces défilés..."
A ce moment le soleil plongea dans la brume et Rostov aperçut d'autres civières. Et la peur de la mort, des civières, l'amour du soleil et de la vie, tout se confondit en une sensation de douloureuse angoisse.

La Guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)

vendredi 30 mars 2012

二十四時間の情事


- Qu'est-ce que c'était pour toi, Hiroshima, en France?
- La fin de la guerre... je veux dire complètement. La stupeur à l'idée qu'on ait osé. La stupeur à l'idée qu'on ait réussi. Et puis aussi pour nous le commencement d'une peur inconnue. Et puis l'indifférence. La peur de l'indifférence aussi.


Hiroshima mon Amour, Alain Resnais (1959)