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jeudi 20 juillet 2017

le poids des ans

Tour d'Italie, 1949. La rivalité Coppi-Bartali, entamée en 1940, est à son comble. Le premier, ancien co-équipier du second, devait l'égaler puis le dépasser au nombre de "Giro" remportés. Coppi est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands coureurs de l'histoire du cyclisme, ce qui lui vaut le surnom de « campionissimo ». Quant à Bartali...

C'est un vaincu, Bartali, aujourd'hui. Pour la première fois. voilà qui nous remplit d'amertume, car cela nous rappelle intensément notre sort commun à tous. Aujourd'hui, pour la première fois, Bartali a compris qu'il était arrivé à son crépuscule. Et pour la première fois il a souri. C'est de nos propres yeux que nous avons constaté le phénomène lorsque nous sommes passés à côté de lui. Quelqu'un l'a salué sur le bord de la route. Et lui, tournant légèrement la tête dans cette direction-là, il a souri : l'homme hargneux, distant, antipathique, l'ours intraitable aux incessantes grimaces de mécontentement, lui, précisément : il a souri. Pourquoi as-tu fait cela, Bartali ? Ne sais-tu pas qu'en agissant ainsi tu as détruit cette sorte d'enchantement revêche qui te protégeait? Les applaudissements, les vivats des gens que tu ne connais pas commencent-ils à t'être chers ? Est-il donc si terrible le poids des ans? Tu t'es rendu, enfin.

Dino Buzzati, Sur "le Giro" (1949)

mercredi 19 juillet 2017

Les laissés-pour-compte du temps maximum

En 1949, le Corriere della Sera confie à Dino Buzzati la couverture quotidienne du tour d'Italie dans ses colonnes. Prophane en matière de cyclisme, l'écrivain apportera sa touche personnelle, en s'éloignant de la chronique purement sportive et en s'attachant parfois à des aspects connexes de la course.
Ainsi, le 30 mai, il s'attarde sur les derniers coureurs de l'étape, ceux qu'il appelle "les laissés-pour-compte du temps maximum". On retrouve bien là l'auteur du "désert des tartares" (1940) et sa conception malléable du temps.
Extrait.

Déjà le soleil décline entre des halos rougeâtres qui poudroient, et la foule continue de défiler. Des courants toujours plus tumultueux viennent déferler contre lui, qui progresse péniblement. [...] A présent il est seul.

Les gens le heurtent, il est ballotté de-ci de-là ; une automobile, avec les gémissements plaintifs de sa sirène, le contraint à marquer le pas. La lueur du jour s'estompe, voici que s'allument les réverbères. «Où est le stade? » demande-t-il. Les gens font un signe vague, comme s'ils étaient agacés. « Je vous en prie, je vous en prie », implore-t-il d'une voix faible. Mais déjà il fait nuit. Combien d'heures se sont écoulées depuis que les premiers sont arrivés ? Combien de jours ? Ou de mois ? La nuit est sombre, et au-delà de la foule les lumières des cafés scintillent. Et, sans cesse renouvelée, la cohue : une coulée de lave noire qui vient à sa rencontre, hostile. «Où est le stade?» demande-t-il. «Quel stade?» répondent les gens. «Celui du Giro d'Italia.» «Ah, le Giro d'Italia... c'était la belle époque... » et ils secouent la tête, pleins de pitié. Non pas des heures non pas des jours ni des mois : ce sont donc des années entières qui se sont écoulées depuis que les premiers sont arrivés. Et lui, il est seul. Et il fait froid. Et sa fiancée se promené en compagnie d'un autre ; ou peut-être s'est-elle déjà mariée... « Où est le stade ? » supplie-t-il. «Stade? répondent-ils. Giro d'Italia? Qu'est-ce que cela signifie?».

Dino Buzzati, Sur "le Giro" (1949)

jeudi 13 janvier 2011

Jamais rien de tel n'avait existé au monde

Court extrait d'une de mes lectures de vacances,
L'image de Pierre, de Dino Buzzati.

Un roman que je ne connaissais pas, bien qu'étant assez fan de tout ce qu'a écrit ce romancier / nouvelliste.
Buzzati est le champion pour narrer des vies articulées autour d'un but qui se révêle être vain (Le désert des tartares, Un amour, le K...), ou des nouvelles un brin fantastique.
Dans ces dernières, ce qui fonctionne, c'est qu'on ne sait jamais vraiment le fin mot de l'histoire, seul subsiste un goût d'étrangeté.

La quatrième de couverture annonce un roman de Science Fiction se déroulant en 1972 (!) : Ca commence comme du Buzzati meets Kafka, dans la mesure où le physicien Ermanno Ismani se voit proposer par le ministère de la Défense de passer deux ans de sa vie dans une forteresse afin de mener à bien un projet de recherche, au sujet duquel aucun interlocuteur, fût-il haut placé, ne connait la moindre chose.

C'aurait été un Buzzati normal, on n'aurait jamais vraiment su de tout le roman de quoi il retournait... sauf que là, on le découvre peu à peu à partir de la moitié du livre.
Par cet extrait, je me contente ici de faire du teasing.

J'adjoins aussi le texte en version originale, à l'attention de mes lect(eurs/trices) italophones... je les avertis malgré tout que je suis bien incapable de détecter tout éventuelle coquille.
Je concède même témoigner une certaine méfiance envers l'unique pdf source que j'ai déniché sur internet.



- Et ça? demanda Elisa Ismani.
- Ca quoi? fit Strobele.
- Vous n'entendez pas?
La faible voix s'était tue soudain.

Désormais, partout dans l'immense établissement régnait de nouveau le silence. Mais était-ce le silence?

Certes une oreille distraite n'entendait rien. Mais, pour peu qu'on y prêtât attention, une infime résonance semblaît naître du silence lui-même. Comme si de toutes les parcelles de cette machinerie, de partout à la fois dans l'immensité de cette vallée d'enfer, vibrait, bruissait, jaillissait la vie. Lentement un mélodieux murmure s'emparait des oreilles étonnées, mais si faible, si ténu, tellement inconsistant qu'on pouvait douter même de son existence. Une immense et lente respiration, une vague roulant dans l'océan, puis venant s'éteindre et mourir près des falaises en un joyeux clapotis. Ou bien ce n'était que le vent, l'air, le ciel en mouvement, car jamais rien qui ne fût à la fois précipice et forteresse, labyrinthe, forêts et château, avec tant et tant de détours, tant et tant de formes, pour accueillir des bruits jusqu'alors inconnus, non, jamais rien de tel n'avait existé au monde.

L'image de Pierre, Dino Buzzati (1961)


- E questo?, chiese Elisa Ismani.
- Questo cosa?, fece Strobele.
- Non sentite?
La sottile voce era all’impoviso dileguata.

Ora, sulla concavità dello stabilimento sterminato, ristagnava di nuovo il
silenzio. Ma era silenzio?

Dapprima, a un distratto ascolto, non si percepiva niente. Poi, a poco a poco, dal silenzio stesso usciva una impalpabile risonanza. Era come se dall’intero complesso della macchina, dalla vastità totale dell’apocalittico vallone, scaturisse un brusio di vita, vibrazione delle profondità, irraggiamento indefinibile. Lentamente, nelle attonite orecchie, si formava un rombo melodioso di una corposità così tenue che si restava in dubbio se fosse vero o suggestione. Forse un respiro immenso che saliva e scendeva lentamente, sovrana onda di oceano, che ogni tanto si spegneva con rimescolii gioiosi nelle cavità delle lisce scogliere. O forse era soltanto il vento, l’aria, il movimento dell’atmosfera, perché mai era esistita al mondo cosa simile che era insieme rupe, fortilizio, labirinto, castello, foresta e le cui innumerevoli insenature di innumerevoli forme si prestavano a mai udite risonanze.