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vendredi 10 décembre 2021

Les pensées grippées

Ultime extrait du premier roman (fort bien documenté) de Florent Marchet.

Depuis lundi, Jérôme a passé une trentaine d'heures sur la moissonneuse. Ce matin, il y était encore, avec ce siège qui est un supplice pour les fesses et le dos. La sueur qui pique les yeux, les oreilles qui réclament le silence absolu, ne serait-ce que quelques minutes. Les vibrations de la machine, même si elles sont faibles sur un modèle aussi performant, parcourent ses os longtemps après qu'il est descendu de la cabine vitrée, comme un mal de moisson. Le lendemain du drame, il a bien fallu reprendre le travail. [...] Jérôme n'a pas gobé les anxiolytiques de Faugère. Trop peur d'être amorphe le matin, trop peur de s'endormir sur la machine. Tant pis pour les démons, les taches d'encre, les pensées grippées. Jérôme le sait bien, l'habitacle de la moissonneuse est le terrain idéal pour se créer des noeuds au cerveau. Surtout si, par lassitude, on coupe la radio. L'encéphale rabâche, fait des boucles, creuse, déterre les dossiers qui fâchent, exhume dans les moindres recoins les idées anciennes, les projets abandonnés. Il revisite chaque décision importante de l'existence, chaque événement déterminant sous un angle retors et corrompu. Il condamne, souligne, culpabilise. 

Florent Marchet, Le Monde du vivant (2020)

lundi 14 septembre 2020

Des jeunes filles et épouses agréables

Il y a quelques jours, je relayais ici un article, dans laquelle l'autrice parlaient de  ces mères "qui élèvent ses filles afin, surtout, qu’elles soient les plus gracieuses et aimables possibles."
Je ne pensais pas que cette pensée recouperait à ce point ce que Marianne (dans "Scènes de la vie conjugale") écrivait dans son journal intime. Le résultat d'un regard rétrospectif sur sa vie, qu'elle livre à son mari... hélas endormi


[... ] j'ai regardé une vieille photo sur mon bureau où j'étais avec mes camarades de classe. j'avais 10 ans. Et j'ai eu tout à coup la révélation de quelque chose qui se préparait depuis longtemps et qui toutefois était encore insaisissable. À ma grande surprise, j'ai découvert que je ne savais pas qui j'étais. Absolument pas. J'ai toujours fait ce que mon entourage me demandait de faire. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai été obéissante, flexible et arrangeante.


Maintenant que j'y réfléchis, je me souviens qu'enfant, j'ai eu de violents accès de colère pour affirmer ma personnalité. Mais ma mère punissait chacun de mes manquements aux conventions et chacune de mes incartades avec une sévérité exemplaire qui n'a plus cours de nos jours. Toute mon éducation et celle de mes sœurs a eu pour unique but de faire de nous des jeunes filles, et plus tard des épouses, agréables.



J'étais plutôt laide et peu gracieuse. C'est une chose qu'on me pardonnait mal et qu'on ne manquait pas de me répéter. Au fur et à mesure que j'avançais en âge, j'ai découvert que si je ne disais pas ce que je pensais, et qu'au contraire, je devenais la jeune fille polie et prévenante que l'on souhaitait mon attitude était payante. Je devenais un exemple et la fierté de mes parents. J'ai commencé le grand jeu de la tricherie à l'époque de la puberté et de mes premiers émois.. A ce moment là, toutes mes pensées, mes actes, mes sentiments tournaient autour de la sexualité. Etant donné mon système d'éducation, je n'en ai jamais soufflé mot à mes parents, ni à personne d'autre, d'ailleurs. Alors je suis entrée dans le cerce vicieux du mensonge, des échappatoires et de la dissimulation. Mon père voulait que je sois avocat, comme lui. Une seule fois, j'ai laissé entendre que le droit ne me plaisait pas que je voulais être comédienne. Ou en tout cas m'occuper de théâtre, même si je ne montais pas sur les planches. Mes parents m'ont tout simplement ri au nez. Alors j'ai pris la forte résolution de mentir quoiqu'il arrive. Je voyais donc des tas de gens sans leur permission, j'avais des fréquentations masculines. C'était la dissimulation permanente. Et aussi des efforts désespérés pour plaire aux adultes. 

Je n'ai jamais pensé : "Marianne, qu'est-ce que TU veux ?"
Mais toujours : "Marianne, qu'est-ce que les autres ont envie que tu veuilles ?"

Mais cette façon de penser n'était pas du détachement comme je le croyais à l'époque. Au contraire c'était une forme de lâcheté pernicieuse et, plus grave, cela traduisait une totale méconnaissance de moi-même. A mon avis, notre erreur a été de n'avoir pas su rompre avec nos deux familles, afin de créer une cellule durable qui soit la base de notre vie commune et le garant de la réussite de notre couple.

Scènes de la vie conjugale, Ingmar Bergman (1974)

lundi 7 octobre 2019

Monologue... ou dialogue intérieur ?

Rien de tel qu'un bon séjour en captivité pour approfondir la question...

Roubachof avait toujours pensé qu'il se connaissait assez bien. Dépourvu de préjugés moraux, il n’avait pas d’illusions sur le phénomène appelé « première personne du singulier ». Il avait admis, sans émotion particulière, le fait que ce phénomène était doué de certains mouvements impulsifs que les humains éprouvent généralement quelque répugnance à avouer. À présent, lorsqu'il collait son front contre la vitre ou qu'il s’arrêtait soudain sur le troisième carreau noir, il faisait des découvertes inattendues. Il s’apercevait que le processus incorrectement désigné du nom de « monologue » est réellement un dialogue d’une espèce spéciale ; un dialogue dans lequel l’un des partenaires reste silencieux tandis que l’autre, contrairement à toutes les règles de la grammaire, lui dit « je » au lieu de « tu », afin de s'insinuer dans sa confiance et de sonder ses intentions ; mais le partenaire muet garde tout bonnement le silence, se dérobe à l’observation et refuse même de se laisser localiser dans le temps et dans l'espace.

Mais maintenant, il semblait à Roubachof que le partenaire habituellement muet parlait de temps en temps, sans qu’on lui adressât la parole et sans prétexte apparent ; sa voix paraissait totalement étrangère à Roubachof qui l'écoutait avec un sincère émerveillement et qui s’apercevait que c'étaient ses lèvres à lui qui remuaient. Il n’y avait là rien de mystique ni de mystérieux ; il s'agissait de faits tout concrets ; et ses observations persuadèrent peu à peu Roubachof qu'il y avait dans cette première personne du singulier un élément bel et bien tangible qui avait gardé le silence pendant toutes les années écoulées et qui se mettait maintenant à parler.

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

mardi 4 juillet 2017

Under skin is where I hide

Ian McCulloch est un de ces chanteurs à l'ego dilaté comme l'Angleterre savait en produire dans les années 80/90 (je pense notamment à Ian Brown des Stone Roses, et à Liam Gallagher d'Oasis).

Lui et son groupe, Echo and the Bunnymen se produisaient à TINALS, ce qui m'a redonné envie en rentrant de réécouter leur album de 1997, Evergreen, dont j'extrais aujourd'hui ces paroles.


I want it now
I want it now
Not the promises of what tomorrow brings
I need to live in dreams today
I'm tired of the song that sorrow sings

And I want more than I can get
Just trying to forget

I'd walk to you through rings of fire
And never let you know the way I feel
Under skin is where I hide
The love that always gets me on my knees

And I want more than I can get
Just trying to forget

Nothing ever lasts forever

I want it now
I want it now
Don't tell me that my ship is coming in
Nothing comes to those who wait
Time's running out the door you're running in

So, I want more than I can get
Just trying to forget

Nothing ever lasts forever
All the shadows and the pain
Are coming to you

Echo and the Bunnymen, Nothing ever lasts forever
Evergreen (London records, 1997)

- - -
Le saviez-tu : Après avoir quitté Echo and the Bunnymen en 1988, et entamé une carrière solo, Ian McCulloch a enregistré un album avec Johnny Marr (the Smiths). Intitulé "Touch Down", il aurait dû paraître en 1994... avant d'être retardé par le label... puis que les bandes "disparaissent".

mercredi 24 février 2016

Je rêve d’oublier toutes les certitudes qui font déjà de moi un homme mort

Il m'est régulièrement arrivé d'être un spectateur séduit, captivé, happé par une pièce de théâtre... Mais au point qu'une tirade me touche et m'emporte jusqu'aux frissons, jamais.

Cette expérience, je la dois à "Idem", joué l'automne dernier à Paris au Théâtre de la Tempête. Idem est une création de la compagnie des Sans-Cou. Elle questionne sous plusieurs angles la notion d'identité. La mise en scène et l'écriture sont modernes, et la compagnie parvient, comme elle l'entend, à présenter "un sas qui permet [au spectateur] de mieux revenir au monde, avec un regard différent, transformé".

Cette tirade, la dernière, la voici.
Elle est prononcée par Julien. Une musique - un morceau de Max Richter, selon mon souvenir - monte petit à petit. Tous les acteurs sont sur scène.

Je suis arrivé sur terre un 22 août 1965, d’une union entre Hubert Bernard, fils de chercheurs en agroalimentaire et d’une mère prénommée Guillemette Dutel, fille de militaire. À ma naissance, mon ADN, mes empreintes digitales ont pris forme, j’ai comme l’impression que c’est la seule chose qui me relie au Julien de la première minute à maintenant. Ah, oui je m’appelle Julien. Lorsque je dis mon nom, je ne ressens aucune velléité, une sensation d’être dans la norme, quelquefois un sourire. Je suis de sexe masculin, je mesure actuellement et depuis maintenant treize ans soit depuis l’âge de dix-huit ans 1,71m, mais j’ai réussi à faire noter 1,73m sur ma carte d’identité, certainement par complexe. J’ai les yeux verts officiellement, mais je crois qu’ils changent de couleur en fonction du temps. Je me considère optimiste malgré ma chute de cheveux précoce. Mon père avait des golfes, le père de mon père était chauve très jeune, c’est l’héritage qu’ils mont laissé, ne les ayant pas connus, j'en fais une fierté, une blague. Mon seul problème c'est quand il neige, quand ça souffle, je caille du cervelet. Je suis depuis neuf mois père d une petite fille qui s’appelle Sam. Je suis très concrètement fou d’elle, je lui mange les pieds, les mains et les joues, c’est en ce moment mon repas préféré. Je suis l’accouchement de ma femme, je suis organique mammifère et animal, je suis un ours polaire, L'homme que je suis se construit sur l’enfant que j’étais. Je suis féroce, j’ai faim, un appétit féroce. Je crois que parfois je suis drôle, disons pas quelqu'un d’hilarant, mais je fais des blagues que mes amis trouvent drôles. Le rire est une scie sauteuse qui violente la réalité.

Je reprends. Bonjour, je suis Julien Bernard, j'ai trente-deux ans, je suis marié à Élisa, la femme que j’aime, et j'ai une petite fille que j’aime qui s’appelle Sam. Je suis comédien et membre d une troupe de théâtre. Nous travaillons actuellement sur un spectacle dont le thème est l’identité. Je suis gentil, extravagant, décalé, sensible, je suis paranoïaque. Certains parlent de l’art, de la création comme d’une forme de réalité augmentée, un mensonge, une forme déformée positivement, poétiquement de la réalité comme une sorte de super-réalité. Je pense au contraire que l’art, la création est un révélateur, un building énorme qui nous permet de voir plus loin, d’être visionnaire. Chaque homme tend à la poésie, tendre son bras et taper les nuages pour en faire tomber de la neige, tendre son bras plus loin encore, frapper, frapper encore et encore pour faire tomber des étoiles, l'art donne une forme au chaos. Je ne suis rien, je dépends entièrement des autres. Je me construis avec eux. Mettre de la couleur partout, s'en foutre partout. J’amasse les gens, rouge, je les rencontre, vert, quelqu'un m’avale et me recrache bleu, je suis le grand schtroumpf, je fais youyou l'espace d’un instant et redeviens sinistre l’instant d’après, j’ai une multitude de discussions sous les aisselles, des soirées où l’on refait le monde coincées dans mes paupières, d’engueulades et de réconciliations dans mes oreilles. Je suis multiple, plein des autres. Je suis un personnage, qui porte son masque, un hypocrite fou de rage, une mascarade, un roi mage. Je ne suis rien, une nébuleuse, un magma, un fantôme aux contours flous. Je me perds.

Je reprends. Bonjour, je m’appelle Julien Bernard, je ne suis jamais vraiment le même plus de vingt secondes et pourtant c’est encore moi. En fait, il n'y a pas vraiment de moi. Je crois que mes contours se dessinent de plus en plus précisément grâce aux autres. J’avance dans le brouillard, plus j’essaye de me définir - bordel - plus le vent et la neige me frappent le visage. Il y a en chacun de nous quelque chose qui n’a pas de nom, et cette chose est ce que nous sommes. Ce que je sais c'est que je suis comédien, car je suis concrètement sur scène face à vous. J’adorerais savoir ce que chacun de vous ressent en ce moment, comment chacun de vous perçoit ce moment dont je pense être le centre. Mais en fait je ne suis le centre de rien, chacun d’entre vous perçoit le moment qu’on est en train de vivre depuis sa place géographique, à travers le filtre de sa culture, de ses origines, de son humeur du jour. En fait il n’y a que des perceptions. J’adorerais savoir ce que chacun de vous ressent en ce moment. La réalité n’existe pas. Putain je tourne en rond bordel, je tourne en rond. L’important, je crois, c’est ce qu’on vit ensemble. Je philosophe, je dis n'importe quoi.

Je reprends et cette fois je m’adresse à vous, à vous tous qui me constituez, à toi Élisa, à toi ma Sam ! Aucune conclusion n’est définitive, je me hasarde à dire ce que je vais dire. Je me demande qui je suis et en même temps je m’en moque éperdument. Vous allez vous foutre de moi, mais ce qui compte, c’est la manière dont vous m’avez porté dans vos bras quand je me suis cassé la jambe l’année dernière. J’ai senti mon corps comme rarement je l’avais senti avant. Parce que vous étiez là pour le toucher. C’est la manière dont tu me regardes Élisa parce qu’avant toi je n’existais pas je crois. Je mute avec vous, avec toi Élisa, avec toi Sam qui as ta petite tête de chat et avant qui je ne pensais pas que je pourrais dormir quatre heures par nuit pendant six mois et avoir chaque jour encore plus de courage qu’hier pour me lever, je mute, je mue, et ne veux plus savoir quelle forme va prendre cette mutation. C’est peut-être ça la fidélité, être capable de muter l’un et l’autre pour continuer à s’accorder, à être ensemble. Je me perds moi-même. Chaque matin je rêve d’oublier toutes les certitudes qui font déjà de moi un homme mort. Ce serait drôle de perdre la mémoire demain et d’oublier toutes ces certitudes. Elle est peut-être là, l’idée! Ce serait pas mal pour notre spectacle cette idée d’un mec qui perd la mémoire ? Un homme qui réapprendrait à sentir l’odeur du printemps, qui poserait un regard naïf et neuf sur le monde, qui s’émerveillerait comme un enfant des insectes, qui demanderait leur avis aux autres, un type qui redécouvrirait comme pour la première fois le visage de sa fille et qui le trouverait déchirant de beauté. Un type qui avancerait sous le soleil, dans le vent, sous la pluie, sous la neige, de la neige, pour effacer nos silhouettes, nos pas, nos traits, de la neige pour tout effacer, renaître et tout recommencer, un type qui aurait de la neige plein le visage, qui aurait le regard d'un enfant, et qui comprendrait peut-être que tout ce qui arrive est adorable et qu'il n'y a rien d'autre à espérer que le présent.

Il neige.

IDEM, Les Sans Cou
(mise en scène Igor Mendjisky)

samedi 3 novembre 2012

A quoi tu penses ?



Comme au cinéma
Le ciel est bleu
Abolir le passé
Mettre du rouge à lèvres
A quoi tu penses
J'hésite
Le lendemain matin
Il ne savait pas
Dans les nuages
Se déshabiller
A ta place, je n'irais pas
Le lendemain soir
Mardi après-midi
Très rapidement
Pendant plusieurs jours
En janvier soixante-quatre
Et puis ça m'amuse
C'est nerveux
Délivré de cet espoir
Il n'y avait rien de changé
Une dernière fois
Le nouvel appartement
Le téléphone sonne
il fait très beau
Ni à lui, ni à personne
Pourquoi faire
On ira où tu voudras
Il ne pleuvait plus
On n'entendait rien
Il faut choisir
d'abord je n'ai rien dit
Qu'est-ce que tu as
La tendresse
Evidemment
Tout le mal possible
Un visage noyé de larmes
Caresser mes cheveux
Je restais silencieuse
Regarder autour de soi

Une femme mariée, Jean-Luc Godard (1964)

Dans le film, ce passage est illustré par une séquence tournée en négatif. Ci-dessous, le positif de l'illustration retenue plus haut.

samedi 3 mars 2012

Nous sommes la destination

Arnaud Michniak dans le texte...
(maintenant que j'ai évoqué la pièce qu'il a écrite dans l'article précédent)

L’énergie qui se dégage de nos rencontres agit. Elle est une énergie et n’a pas besoin de trouver une volonté d’agir, elle est déjà volonté et action.
Nous ne cherchons pas à générer du contenu, nous générons tout court.
Nous ne produisons pas de contenu, nous sommes le contenu.
Nous sommes un contenu qui se génère.

Nous ne questionnons pas la place de l’action, nous sommes la place et l’action et c’est ça qui questionne.
Ce qui émerge est déjà là, l’émergence est le mode normal inévitable, ce qui arrive, et toujours quelque chose arrive...
Que faisons-nous ? Nous arrivons.

Nous connaissons la destination.
Nous savons que nous allons y être nous-mêmes que nous le voulions ou non. Et nous ne savons pas, malgré ce que nous pensons, faire autre chose que ce que nous sommes.
Nous sommes la destination.

Arnaud Michniak, Déjà Là (2011)


dimanche 1 janvier 2012

Pour la nouvelle année

Je vis encore, je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd’hui chacun se permet d’exprimer son désir et sa pensée la plus chère : et, moi aussi, je vais dire ce qu’aujourd’hui je souhaite de moi-même et quelle est la première pensée que j’ai prise à cœur cette année - je veux dire quelle est la pensée qui devra devenir la raison, la garantie et la douceur de toute ma vie! Je veux apprendre toujours davantage à voir le beau dans la nécessité des choses : - c'est ainsi que je serai toujours de ceux qui rendent les choses belles. Amor fati : que cela soit désormais mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, même les accusateurs. Je détournerai mon regard, ce sera là ma seule négation! Et, somme toute, pour voir grand : je veux ne plus, de ce jour, être jamais qu'un affirmateur!

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

lundi 5 décembre 2011

Des gynmastiques mentales extrêmement difficiles

Larry O'Rourke détourna les yeux pour ne plus le voir. Il se livrait à des gynmastiques mentales extrêmement difficiles pour essayer de paraître calme et de ne point manifester les abominables sentiments qui le tourmentaient. Il se sentait en enfer. Il aurait bien voulu pleurer comme un gosse ; mais son rôle de sous-chef d'un groupe d'insurgés au crépuscule d'une rébellion manquée (*) lui interdisait les larmes de l'enfance. Il avait essayé de prier, mais ça n'y faisait rien. Alors, il se récitait son cours d'ostéologie, pour se changer les idées.

On est toujours trop bon avec les femmes, Raymond Queneau (1947)

(*) Pour le contexte historique, se reporter au premier article lié à ce roman

[Etude de myologie d'un avant-bras, étude d'ostéologie d'une main]

mercredi 30 mars 2011

un pouvoir de choix planétaire

Il sortit du café, courut jusque chez lui en pensant que deux heures plus tôt, il courait exactement en sens inverse, qu'il était alors un fuyard et que maintenant il maîtrisait la situation, qu'il avait manoeuvré comme un chef pour s'introduire sans risque dans le camp adverse. Personne dans l'appartement. Il courut vers le secrétaire, ouvrit le tiroir où se trouvait son passeport qu'il ramassa, ainsi que ses cartes de crédit : American Express, Visa, Diner's Club. Il trouva même de l'argent liquide. Agnès n'aurait pas dû négliger ces détails, c'est ainsi, pensa-t-il avec satisfaction, que capotent les plans les mieux organisés. Il voulut laisser un mot sarcastique, « je vous ai bien eus » ou quelque chose de ce genre, mais n'en trouva pas la formulation. Près du téléphone, il avisa l'interrogateur à distance du répondeur et le fourra dans sa poche, puis il quitta l'appartement. Avant même d'atteindre le carrefour, il trouva un taxi et demanda qu'on le conduise à l'aéroport de Roissy. Tout se passait bien, comme un hold-up minutieusement préparé. Il n'avait plus du tout sommeil.

La circulation était fluide, ils rejoignirent sans peine le boulevard périphérique, puis l'autoroute. Durant le trajet, il prit plaisir à écarter, au nom de la logique et de la vraisemblance, les obstacles qui pouvaient empêcher son départ. A supposer que, découvrant la disparition du passeport et des cartes de crédit, Agnès et Jérôme devinent son intention, ils n'auraient jamais le temps de l'arrêter avant sa montée dans l'avion. Quant à faire transmettre son signalement à la police des aéroports, c'était une mesure hors de leur portée. Il regrettait presque d'avoir pris sur eux une telle avance, se privant du spectacle de leurs silhouettes minuscules en train de courir sur la piste tandis que l'avion décollait, de la fureur qu'ils éprouveraient à le voir leur échapper si peu. Il se demanda combien de temps il lui faudrait attendre pour partir, obtenir une place sur un vol dont la destination lui était égale, pourvu qu'elle fût lointaine. Le fait d'arriver sans bagages, de demander un billet pour n'importe où lui procurait une sorte d'ivresse, une impression de liberté royale qu'il croyait dévolue aux héros de cinéma et qu'altérait à peine la crainte que, dans la vie, ça ne se passe pas aussi facilement. Mais il n'y avait aucune raison, après tout. Et cette ivresse augmenta encore quand le chauffeur demanda « Roissy 1 ou 2?» : il se sentit riche d'un pouvoir de choix planétaire, libre de décider à son gré, tout de suite, s'il aimait mieux s'envoler pour l'Asie ou pour l'Amérique. En fait, il ne savait pas très bien à quelles régions du monde, ou à quelles compagnies, correspondaient les divisions de l'aéroport, mais cette ignorance entrait dans l'ordre normal des choses, il n'en éprouvait aucune gêne et il dit au hasard « Roissy 2, je vous prie », se renfonça dans la banquette, sans inquiétude aucune.

Ensuite, tout alla très vite. Il consulta le tableau des départs : en s'accordant une marge d'une heure le temps d'établir le billet, il avait le choix entre Brasilia, Bombay, Sydney et Hong-Kong, et, comme par enchantement, il restait de la place pour Hong-Kong, aucun visa n'était nécessaire, l'hôtesse au guichet ne parut pas surprise, dit seulement que ça risquait d'être juste pour l'enregistrement des bagages. « Pas de bagages ! », déclara-t-il fièrement, en levant les bras, un peu déçu cependant qu'elle n'en ait pas l'air plus étonnée. [...] Moins d'une demi-heure après son arrivée à Roissy, il s'endormait dans le terminal de départ. Quelqu'un, un peu plus tard, lui toucha l'épaule et lui dit qu'il était temps, il tendit sa carte d'embarquement, piétina jusqu'à son fauteuil où, à peine assis, sa ceinture bouclée, il s'endormait à nouveau.

La Moustache, Emmanuel Carrère (1986)

Le pitch, vous le connaissez peut-être, un homme, pensant faire une surprise à sa femme et à son entourage, se rase un beau matin la moustache.
Riant intérieurement des réactions que son changement d'aspect provoquera, il change pourtant rapidement d'humeur. Car personne ne remarque rien.
Pire, lorsqu'il tentera de dissiper tout malentendu, on lui soutiendra qu'il n'a jamais eu de moustache.
De quoi évidemment se poser quantité de questions sur sa propre identité, voire son existence.

Et c'est ce qui est particulièrement bien rendu, dans le livre: les pensées galopantes du personnage principale, le poussant parfois à trouver vraisemblable l'impensable, à accorder sa confiance à autrui pour la reprendre dès que son cerveau aura forgé quelque autre pensée nouvelle.

-

J'aime ce passage parce qu'il me rappelle ce que je peux ressentir à la traversée d'une gare.
Ca marche mieux, d'ailleurs, avec les trains qu'avec les avions, puisqu'il est plus facile de monter à bord sur un coup de tête, sans même savoir où l'on va:
Un pas sur le marche-pied, et on peut se retrouver quelques heures plus tard à Brest, Munich, ou Irun...

mardi 19 octobre 2010

Foreign Landscapes

Le nouveau groupe que j'ai envie d'aimer (et qui en plus répond à mes espérances, ce qui n'aura par exemple pas été le cas de Gayngs cet été), c'est Sun Airway, sur le label ami Dead Oceans (Evangelicals, BowerBirds...).
Un nom difficile à retenir (car passe-partout), un chant un peu linéaire, une production pas forcément marquée, donc je ne m'explique pas pourquoi cette musique m'attire.

Tout comme ce clip...
Quoique l'interprétation que je lui prête, depuis que j'y ai repensé tout à l'heure dans le Strasbourg-Paris me plaît assez.




Sun Airway - Nocturne of Exploded Crystal Chandelier
(Dead Oceans, 2010)
www.myspace.com/sunairway

Sun Airway ainsi que d'autres groupes tous plus intéressants les uns que les autres seront dans ma prochaine émission, Dimanche, à 19h.

En attendant, vous pouvez écouter le premier volume de Top Tape Saison 3, sur le (nouveau) site de Radio Campus Paris, ici:
http://www.radiocampusparis.org/toptape

Volume assez calme, avec pas mal d'instrumentaux (Max Richter, Hauschka, Sam Prekop) et des chansons folk (Lost in the Trees, Sufjan Stevens). En prime, le nouvel album de David Karsten Daniels est à gagner!

dimanche 3 octobre 2010

Too many days without thinking


Il y a une phrase que j'aime bien dans "Règlement de compte" (the Big Heat) de Fritz Lang. Elle est prononcée par Debby Marsh, jeune femme légère. Je ne parierais pas sur l'exactitude de chacun des mots que je vous rapporte, mais en tout cas le sens y est :

"il est difficile de devoir rester assise à réfléchir quand vous avez passé votre vie à ne pas penser"

the Big Heat, Fritz Lang (1953)




(cette dernière affiche date de 2009)

mardi 31 août 2010

Très souvent on devrait se taire

Elle : Vous venez souvent ici ?

Lui : Non, quelques fois. Aujourd’hui, c’est par hasard.

Elle : Pourquoi vous lisez ?

Lui : C’est mon métier.

Elle : C’est drôle, tout à coup je ne sais pas quoi dire. Ca m’arrive très souvent. Je sais ce que je veux dire, je réfléchis avant de le dire pour savoir si c’est bien ça qu’il faut dire. Mais au moment de le dire… puff je ne suis plus capable de le dire.

Lui : Oui évidemment. Ecoutez, vous avez lu "les trois mousquetaires"?

Elle : Non, mais j’ai vu le film, pourquoi ?

Lui : Parce que. Vous voyez il y a là-bas Porthos, d’ailleurs c’est pas dans "les trois mousquetaires", c’est dans "vingt ans après". Porthos le grand, le fort, un peu bête, il n’a jamais pensé de sa vie, vous comprenez. Alors une fois il faut qu’il mette une bombe dans un souterrain pour la faire éclater, il le fait, il place sa bombe, il allume la mèche et puis il se sauve naturellement. Et en courant tout à coup il se met à penser. Il pense à quoi? Il se demande comment il est possible qu’il puisse mettre un pied devant l’autre, ça vous est arrivé aussi sans doute. Alors il s’arrête de courir, de marcher, il peut plus, il peut plus avancer. Tout explose, le souterrain lui tombe dessus, il le retient avec ses épaules, il est assez fort, mais finalement au bout d’un jour, deux jours je sais pas, il est écrasé, il meurt.
En somme la première fois qu’il a pensé, il en est mort.

Elle : Pourquoi vous me racontez des histoires comme ça ?

Lui : Comme ça, un peu pour parler.

Elle : Mais pourquoi est-ce qu’il faut toujours parler ? Moi je trouve que très souvent on devrait se taire. Vivre en silence. Plus on parle, plus les mots ne veulent rien dire.

(...)

Vivre sa Vie, Jean-Luc Godard (1962)
Le film du week-end...
(à suivre)


Cette scène constitue le onzième "tableau" du film

PLACE DU CHÂTELET - L'INCONNU - NANA FAIT
DE LA PHILOSOPHIE SANS LE SAVOIR

mercredi 28 juillet 2010

Personne ne m'arrêtera puisque je vais nulle part

Un jour je volerai mieux que dans mes rêves
Mais d'ici là je dois rester calme
Les rêves sont la prison que j'aime
Parce qu'elle est mienne, je l'aime

Je ne finis rien
Ce sont les gens et les choses qui se finissent en moi
J'exagère
Les mots n'ont pas le poids que j'espère
A chaque nouvelle phrase
Je donne une nouvelle interprétation des faits
Incomplète et imparfaite

Je suis cette succession de personnes différentes
Partiellement fausses, partiellement vraies
Cette instabilité.
Très tôt je suis devenu soldat
je ne sais pas dans quelle armée
ni quel combat
Je n'ai pas trouvé le moyen de me sentir utile

Tout ce que j'ai trouvé
C'est le pouvoir de me poser mille fois les mêmes questions
Sans les formuler exactement de la même manière
Et je me demande encore si ca vient de moi
Ou si ca vient des autres
S'il y a un seul problème général
Ou plusieurs différents qui s'affrontent

Poing perdu, j'ai survécu
Personne ne m'arrêtera, personne me voit
Je ferme la marche, des rêves éventrés sur les bras
Leur sang regorge de souvenir
C'est trop tard
Personne ne m'arrêtera puisque je ne vais nulle part

Arnaud Michniak, Poing Perdu I
Poing Perdu (Ici d'ailleurs, 2007)


lundi 28 juin 2010

Movie Poster of the Week

L'affiche originale était réussie, elle a été, comme souvent, re-designée pour la France, en moche quelconque.
Voici donc la version américaine.



Un peu comme le personnage joué par Ben Stiller dans le film, ce weekend, j'ai renoué avec la pratique de la compilation CD. Ca devait faire trois bonnes années que je n'avais pas fait ça! Hormis bien sûr mon émission Top Tape, dans le cadre de laquelle j'assemble et diffuse publiquement une mixtape bimensuelle.

D'ailleurs, sans doute que je mettrai ce volume hors série en ligne dans le courant de l'été, pour palier au manque créé par la pause estivale.
A suivre...

lundi 3 mai 2010

la solitude n'apprend rien, l'indifférence n'apprend rien

Derniers extraits d'Un Homme qui Dort, un livre que j'aurais aimé écrire, et dont chaque page est empreinte d'une force saisissante.
A lire donc, si le cheminement psychologique reliant les différents états décrits dans les trois extraits cités suscite votre curiosité.


Le jeu est fini, la grande fête, l'ivresse fallacieuse de la vie suspendue. Le monde n'a pas bougé et tu n'as pas changé. L'indifférence ne t'a pas rendu différent.

Tu n'es pas mort. Tu n'es pas devenu fou.

[...]

Le temps, qui veille à tout, a donné la solution malgré toi.
Le temps, qui connaît la réponse, a continué de couler.

C'est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout commence, que tout continue. [...]

Non. Tu n'es plus le maître anonyme du monde, celui sur qui l'histoire n'avait pas de prise, celui qui ne sentait pas la pluie tomber, qui ne voyait pas la nuit venir. Tu n'es plus l'inaccessible, le limpide, le transparent. Tu as peur, tu attends. Tu attends, place Clichy, que la pluie cesse de tomber.

George Perec, Un homme qui dort (1967)

Note: Toutes les images utilisées en guise d'illustration sont extraites du film du même nom (et du même auteur)

dimanche 22 novembre 2009

D'où je suis, ça me fait plus rien

"Il parait que ça frappe une personne sur cent.
Une personne comme ca au hasard
C'est tout ce qu'on m'a dit."

Deux choix s'offrent à vous : Soit vous lisez ces lignes peu après leur publication, càd ce dimanche soir, et donc c'est le moment idéal pour prendre 10 minutes et regarder ce très beau court-métrage d'animation;
Soit vous êtes tombés dessus au hasard d'une visite récréative et furtive ; il vous faudra alors revenir à un moment plus propice afin de ne pas passer à côté de "Skhizein", de Jérémy Clapin.

Pour vous faire patienter, voici tout de même un lien vers le teaser d'une autre de ses oeuvres, "Une histoire Vertébrale".

Voici le film en question, encadré de la multitude de prix reçus:


CANNES 2008 - Semaine de la Critique —> Prix découverte Kodak du meilleur court métrage. ANIMAFEST (Zagreb) —> Meilleur film (animation and new media students jury). ANNECY (France) —> Prix du public. ODENSE (Danemark ) —> Meilleur film d’animation. PALM SPRINGS (USA ) —> 2nd Best Animation Film. OFF-COURTS Trouville (France) —> mention spéciale du jury. ANIMANIMA (Serbie) —> BRONZE PEGBAR. KLIK fest. (Amsterdam) —> GRAND PRIX - KLIK ! Award. Fest. Int. du Film Francophone de NAMUR (Belgique) —> Bayard d’Or du Meilleur Court Métrage. ANIMADRID (Madrid - Espagne) —> 2nd prize. ANIMADRID (Madrid - Espagne) —> Audience award. ANIM’EST (Bucharest)—> Meilleur film d’animation. IMAGO (Portugal) —> Audience award. IMAGO (Portugal) —> ONDA CURTA-RTP2 AWARD. CURTOCIRCUITO (santiago) —> Meilleur film d’animation Ex-aequo. UPPSALA film fest. (Finlande) —> Audience award. DOK LEIPZIG (Allemagne) —> Golden Dove. Les UTOPIALES (Nantes) —> Nomination pour le Méliès d’or (public). ANIMACOR (espagne) —> Meilleur film d’animation. RIO DE JANEIRO INT. SHORT FILM FEST. (Brésil) —> Prix du jury jeune. BRAUNSCHWEIG Int.Film Festival (Germany) —> Prix « LEO » qui récompense à la fois la musique et la mise en scène du film. FLIP Animation Festival (UK) —> meilleur film international. CINANIMA (Portugal) —> ONDA CURTA-RTP2 AWARD. Festival on WHEELS (Turquie) —> Audience award. BAF 2008 (Bradford - UK) —> Meilleur film professionnel. LEEDS International Film Festival (UK) —> Meilleur film d’animation. LEEDS International Film Festival (UK) —> Prix du public. ENCOUNTERS festival (UK) —> Prix du public - nomination pour le cartoon d’or. Festival International du Court Métrage de LILLE (France) —> Prix du public. I CASTELLI Animati (Rome) —> Meilleur film Européen - nomination pour le cartoon d’or. Les Sommets du cinéma d’animation (Québec, Canada) —> Prix du Public.
OSCAR - 81st American Academy Award - Shortlisted. Festival int. de Clermont Ferrand (France) —> Meilleur film d’animation francophone (SACD). CESAR 2009 - Nomination - Catégorie Meilleur Court-Métrage. ANIMA (Bruxelles) —> Grand prix du jury. ANIMA (Bruxelles) —> Prix du public. FfAT Munich —> Mention spéciale du jury. Festival Regard sur le court métrage au Saguenay —> Meilleur court métrage d’animation. LUCCA Animation festival (Italie) —> Grand prix. Wood Green int. short film fest. —> Audience award. ANIMABASQUE (Bilbao) —> Best 35mm Short Film Award. Ann Arbor Film Festival (USA - Michigan) —> Audience award. DRESDEN (Allemagne) —> Audience award. DRESDEN (Allemagne) —> Youth jury prize. KKO festival (France) —>Mention spéciale du jury. COLCOA (Los Angeles) —> Meilleur film d’animation. TRICKFILM STUTTGART —> Prix du Public. TRICKFILM STUTTGART —> Mention Spéciale du Jury. FICA (Algarve, Portugal) —> Meilleur court-métrage d’animation. FESTANIM (Meknès, Maroc) —> Prix de la Francophonie. KRAKOW FILM FESTIVAL —> Prix du jury étudiant. HUESCA FILM FESTIVAL —> Mention spéciale du Jury Jeune. BROOKLYN INTERNATIONAL FILM FESTIVAL —> Prix du public. ARCIPELAGO —> Meilleur film numérique. MESSAGE TO MAN (St Petersburg) —> Centaur du meilleur film d’animation. XIIe Nuit des Lutins du Court-Métrage —> Meilleur Producteur. XIIe Nuit des Lutins du Court-Métrage —> Meilleur Film d’animation. L.A FILM FESTIVAL (Los Angeles)—> Best Animated Short. SHORT FILM POETRY SLAM (Braunschweig) —> Prix du Public. ANIMA MUNDI (Brésil) —> Meilleur scénario. FEST ANCA (slovaquie) —> 3e Prix. MOLISECINEMA (Italie) —> Mention Spéciale. CONCORTO (Italie) —> Premier Prix (Asino d’oro). SAO PAULO INTERNATIONAL FILM FESTIVAL (Brésil) - Prix du Public. PRIX ARS ELECTRONICA —> Silver Nica Award. MILANO INTERNATIONAL FILM FESTIVAL —> Staff Award + Mention Spéciale du jury
Skhizein, Jérémy Clapin (2008) www.muiye.com

lundi 17 août 2009

Qui suis-je?

Qui suis-je? Si par exception je m'en rapportais à un adage: en effet pourquoi ne reviendrait-il pas à savoir qui je "hante"? Je dois avouer que ce dernier mot m'égare, tendant à établir entre certains êtres et moi des rapports plus singuliers, plus troublants que je ne pensais. Il dit beaucoup plus qu'il ne veut dire, il me fait jouer de mon vivant le rôle d'un fantôme, évidemment il fait allusion à ce qu'il a fallu que je cessasse d'être, pour être qui je suis. Pris d'une manière à peine abusive dans cette acception, il me donne à entendre que ce que je tiens pour les manifestations objectives de mon existence, manifestations plus ou moins délibérées, n'est que ce qui passe, dans les limites de cette vie, d'une activité dont le champ véritable m'est tout à fait inconnu. La représentation que j'ai du "fantôme" avec ce qu'il offre de conventionnel aussi bien dans son aspect que dans son aveugle soumission à certaines contingences d'heure et de lieu, vaut avant tout, pour moi, comme image finie d'un tourment qui peut être éternel. Il se peut que ma vie ne soit qu'une image de ce genre, et que je sois condamné à revenir sur mes pas tout en croyant que j'explore, à essayer de connaître ce que je devrais fort bien reconnaître, à apprendre une faible partie de ce que j'ai oublié. Cette vue sur moi-même ne me paraît fausse qu'autant qu'elle présuppose à moi-même, qu'elle situe arbitrairement sur un plan d'antériorité une figure achevée de ma pensée qui n'a aucune raison de composer avec le temps, qu'elle implique dans ce même temps une idée de perte irréparable, de pénitence ou de chute dont le manque de fondement moral ne saurait, à mon sens, souffrir aucune discussion. L'important est que les aptitudes particulières que je me découvre lentement ici-bas ne me distraient en rien de la recherche d'une aptitude générale, qui me serait propre et ne m'est pas donnée. Par-delà toutes sortes de goût que je me connais, d'affinités que je me sens, d'attirances que je subis, d'événements qui m'arrivent et n'arrivent qu'à moi, par-delà quantité de mouvements que je suis seul à éprouver, je m'efforce, par rapport aux autres hommes, de savoir en quoi consiste, sinon à quoi tien, ma différenciation. N'est-ce pas dans la mesure exacte où je prendrai conscience de cette différenciation que je me révélerai ce qu'entre tous les autres je suis venu faire en ce monde et de quel message unique je suis porteur pour ne pouvoir répondre de son sort que sur ma tête?


Nadja, André Breton (1964)

lundi 9 février 2009

l'éloquence des passions

Il y a différentes choses, dans Anna Karénine. Une description de la noblesse russe, de Moscou à Petersbourg.
Dans ce contexte, le récit d'une passion, d'un adultère et de ses suites. Hors de ce contexte, la trajectoire de Lévine, qui nie la culture, l'art, loue la campagne, la simplicité et se met à rechercher, par nécessité, une (sinon la) foi.
Et puis bien sûr, plein de passages mémorables.


L'extrait suivant concerne Anna... Une jeune femme d'une beauté céleste, cultivée et fine d'esprit (que ce soit dans l'art de la conversation ou dans celui de comprendre autrui), à tel point qu'on ne l'imagine pas au début du roman, pouvoir manquer de clairvoyance, et se débattre avec des choses aussi pesantes que le doute, la jalousie ou le désespoir.
Tout ceci sera la résultat d'un long processus insidieux.
On en voit ici l'aboutissement, dans un passage agité, où le fil des pensées contradictoires est particulièrement bien rendu, entrecoupé qu'il est du commentaire machinal de ce qui croise son regard.


Doucement bercée par la calèche qu'entraînaient rapidement deux trotteurs gris, Anna jugea différemment sa situation en repassant au grand air et dans le fracas continuel des roues les événements des derniers jours. L'idée de la mort l'effraya moins, mais ne lui parut plus aussi inévitable. Et elle se reprocha vivement l'humiliation à laquelle elle s'était abaissée. "Pourquoi m'être accusée, avoir imploré son pardon? Ne puis-je donc vivre sans lui?" En laissant cette question sans réponse, elle se mit à lire machinalement les enseignes. "Bureau et magasins. Dentiste. Oui, je vais me confesser à Dolly ; elle n'aime pas Vronski, ce sera dur de tout lui dire, mais je le ferai ; elle m'aime, je suivrai son conseil ; je ne me laisserai pas traiter comme une enfant. Philippov ; kalatches. On dit qu'il en expédie la pâte à Petersbourg. L'eau de Moscou est meilleure, les reservoirs de Mytistchy." Et elle se souvint d'avoir autrefois passé dans cette localité en se rendant avec sa tante en pèlerinage à la Trinité-Saint-Serge. "On y allait en voiture dans ce temps-là ; était-ce vraiment moi avec des mains rouges? Que de choses qui me paraissaient des rêves irréalisables me semblent aujourd'hui misérables, et des siècles ne sauraient me ramener à l'innoncence d'alors! Qui m'eût dit l'abaissement dans lequel je tomberais? Mon billet l'aura fait triompher ; mais je rabattrai son orgueil... Mon Dieu, que cette peinture sent mauvais! pourquoi éprouve-t-on toujours le besoin de bâtir et de peindre?... Modes et parures."

Un passant la salua, c'était le marie d'Annouchka. "Nos parasites, comme dit Vronski. Pourquoi les nôtres?... Ah! si l'on pouvait arracher le passé avec ses racines! C'est impossible, hélas! mais tout au moins peut-on feindre de l'oublier..." Et se rappelant tout à coup son passé avec Alexis Alexandrovitch, elle constata qu'elle en avait aisément perdu le souvenir. "Dolly me donnera tort, puisque c'est le second que je quitte. Ai-je la prétention d'avoir raison!" Et elle sentit les larmes la gagner... "De quoi ces deux jeunes filles peuvent-elles bien parler en souriant? d'amour? elles n'en connaissent ni la tristesse ni l'ignominie... Le boulevard et des enfants. Trois petits garçons qui jouent aux chevaux... Serge, mon petit Serge, je vais tout perdre sans pour cela te regagner!... Oui, s'il ne revient pas, tout est bien perdu. Peut-être aura-t-il manqué le train et le retrouverai-je à la maison? Allons, voilà que je veux encore m'humilier... Non, je vais dire tout de suite à Dolly : je suis malheureuse, je souffre, je l'ai mérité, mais viens-moi en aide!... Oh! ces chevaux, cette calèche qui lui appartiennent, je me fais horreur de m'en servir! Bientôt je ne les reverrai plus!"

Tout en se torturant ainsi, elle arriva chez Dolly et monta l'escalier.

En réponse à ce passage, on pourrait citer l'un des
"Propos sur le Bonheur" du philosophe Alain,
toujours prêt à faire appel à la raison pour juguler ce qu'il appelle l'éloquence des passions.


L'éloquence des passions nous trompe presque toujours ; j'entends par là cette fantasmagorie triste ou gaie, brillante ou lugubre, que nous déroule l'imagination selon que notre corps est reposé ou fatigué, excité ou déprimé. [...]

Voilà le piège des passions. Un homme qui est bien en colère se joue à lui-même une tragédie bien frappante, vivement éclairée, où il se représente tous les torts de son ennemi, ses ruses, ses préparations, ses mépris, ses projets pour l'avenir ; tout est interprété selon la colère, et la colère en est augmentée; on dirait un peintre qui peindrait les Furies et qui se ferait peur à lui-même. Voilà par quel mécanisme une colère finit souvent en tempête, et pour de faibles causes, grossies seulement par l'orage du coeur et des muscles. Il est pourtant clair que le moyen de calmer toute cette agitation n'est pas du tout de penser en historien et de faire la revue des insultes, des griefs et des revendications ; car tout cela est faussement éclairé, comme dans un délire. Ici encore il faut, par réflexion, deviner l'éloquence des passions et refuser d'y croire. Au lieu de dire : "Ce faux ami m'a toujours méprisé", dire : "dans cette agitation je vois mal, je juge mal ; je ne suis qu'un acteur tragique qui déclame pour lui-même." Alors vous verrez le théâtre éteindre ses lumières faute de public; et les brillants décors ne seront plus que barbouillages. Sagesse réelle ; arme réelle contre la poésie de l'injustice.


Tolstoï, Anna Karénine (1877)
Alain, Propos sur le bonheur (1913)

samedi 8 novembre 2008

l'injustice humaine

Un jeudi soir, à la Cartoucherie (théâtre de la Tempête)... J'aime vraiment cet endroit, je vais tâcher d'y retourner plus souvent. Sachant que l'été, c'est encore plus agréable. La dernière fois, c'était pour Oncle Vania (Tchekhov, déjà), cette fois, pour Ivanov: Une pièce que j'aurais sans doute péniblement subie à 15 ans, mais que j'ai suivie ici avec attention, de bout en bout


ANNA rit.
« Les fleurs reviennent à chaque printemps, mais les joies non. » Qui m'a dit cette phrase ? Je ne sais plus, ça va me revenir… Peut-être est-ce Nicolas [Ivanov, ndlr] qui me l'a dite. Elle tend l'oreille. Encore la hulotte qui hulule !

LVOV.
Qu'elle hulule.

ANNA.
Je commence à penser, docteur, que le destin m'a trahie. Il y a beaucoup de gens, qui, comparés à moi, ne sont pas meilleurs, mais qui sont heureux sans avoir rien à payer pour leur bonheur. Moi, j'ai payé pour tout, pour tout sans exception!... Et très cher ! Pourquoi me faire payer, en plus, des intérêts exorbitants ?... Vous êtes si prudent avec moi, si délicat, vous craignez de me dire la vérité ; croyez-vous que j'ignore de quoi je suis malade ? Je le sais parfaitement. D'ailleurs, c'est très ennuyeux d'en parler… En prenant l'accent juif. Je vous demande pardon ! Avez-vous le don de raconter des histoires ?

LVOV.
Je ne suis pas doué pour ça.



ANNA.
Nicolas, lui, a ce don. Ce qui m'étonne, c'est l'injustice humaine : qu'on ne réponde pas à l'amour par l'amour… la vérité payée par le mensonge. Vous pouvez me dire jusqu'à quand mon père et ma mère vont me haïr ? Ils habitent à cinquante kilomètres d'ici, mais jour et nuit, même dans mon sommeil, je sens leur haine. Et puis, d'où vient cette angoisse de Nicolas? Il dit que c'est seulement le soir qu'il ne m'aime pas, quand l'angoisse le prend. Admettons, je peux le comprendre ; mais, imaginez qu'il ne m'aime plus du tout ! Bien sûr, c'est impossible, mais si c'était quand même… Non, non il ne faut surtout pas y penser. Elle chante. « Mon p'tit serin, où t'étais ? » Je me fais des idées, c'est horrible !.. Vous n'avez pas de famille docteur, il y a beaucoup de choses que vous ne pouvez pas comprendre…

LVOV.
Vous dites que ça vous étonne… Il s'assoit à côté d'elle. Mais moi, c'est vous qui m'étonnez! Expliquez-moi, que je comprenne comment c'est arrivé… vous, intelligente, honnête, presque une sainte, vous laisser arnaquer avec un tel cynisme, vous laisser traîner dans ce nid de hulotte ? Qu'est-ce qui vous retient ici ? Qu'avez-vous de commun avec cet homme froid, sans âme… bon, laissons votre mari !... Mais qu'avez-vous de commun avec cette grisaille qui vous entoure. Bon Dieu !... Ce fou de comte, cette ruine, qui passe son temps à maronner, comme vous dites ; cet aigrefin de Borkine, escroc parmi les escrocs, avec sa sale gueule… Expliquez-moi pourquoi vous êtes là ? Comment vous vous êtes retrouvée là ?...

ANNA rit.
Lui aussi… avant… il parlait de cette façon… Exactement… Seulement ses yeux sont plus grands ; avant, quand il se mettait à parler avec ardeur, ses yeux brillaient comme des braises… Parlez, parlez encore !...

LVOV.
Je parle dans le vide ! Allez, rentrez à la maison…

ANNA.
Vous dites, Nicolas… gna-gna-gna… et ceci cela… mais… qu'est-ce que vous savez de lui ? Peut-on connaître un homme en six mois ? Docteur, c'est un homme remarquable ; dommage que vous ne l'ayez pas connu il y a deux ou trois ans. Il s'est assombri, il se tait, il ne fait plus rien, mais avant… Quel enchantement !... Je suis tombée amoureuse, un coup de foudre. Elle rit. À peine je l'ai vu et la souricière - clac ! Il m'a dit : suis-moi… Et j'ai tout coupé, vous savez, comme on coupe des feuilles mortes avec des ciseaux… et je l'ai suivi … Maintenant ce n'est plus comme avant… Maintenant il va chez Lébédev pour s'amuser avec d'autres femmes et moi… je suis assise dans le parc à écouter la hulotte hululer…
On entend la crécelle du gardien.
Docteur, vous avez des frères ?

LVOV.
Non.
Anna s'effondre en larmes, sanglote.
Mais qu'est-ce qu'il y a ? Qu'avez-vous ?

ANNA.
Je n'en peux plus, docteur, je vais y aller…

LVOV.
Où ça ?

ANNA.
Là-bas, là où il est… J'y vais… Faites atteler les chevaux. Elle court vers la maison.

LVOV.
Non mais, je refuse de dispenser mes soins dans de pareilles conditions ! Déjà on ne me paye pas, pas un sou, mais en plus on me met l'âme sens dessus dessous ! Non, je refuse ! Ça suffit ! Il rentre dans la maison.

Anton Tchekhov, Ivanov (1887)
Jusqu'au 9 novembre au théâtre de la Tempête