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dimanche 13 juin 2010

tout est, tout a sa vie et appartient au présent

Je partageais récemment dans ces colonnes trois extraits d' "Un Homme qui dort", de Pérec, l'histoire d'un homme poussant à son paroxysme l'expérience de l'indifférence absolue en ce monde, jusqu'à ce que cette position se révèle intenable.

Après lecture de ce livre, C. de Londres m'écrivait récemment qu'elle y voyait aussi "une forme d'expression de l'expérimentation de la méditation bouddhiste ou de la tradition zen"...

Une résonnance que je n'avais pas perçue, puis qui m'est apparue évidente en relisant à la faveur d'un Paris-Brest en train, Siddharta d'Hermann Hesse.

Hermann Hesse est le roi du roman iniatique. On suit dans celui-ci le cheminement spirituel de Siddharta à la recherche de la sagesse ultime, celle qui mène au Nirvana:


Un but, un seul, se présentait aux yeux de Siddharta: vider son coeur de tout son contenu, ne plus avoir d'inspiration, de désirs, de rêves, de joies, de souffrances, plus rien. Il voulait mourir à lui-même, ne plus être soi, chercher la paix dans le vide de l'âme, ouvrir la porte au miracle qu'il attendait. "Quand le moi sous toutes ses formes sera vaincu et mort, se disait-il, quand toutes les passions et toutes les tentations qui viennent du coeur se seront tues, alors se produira le grand prodige, le réveil de l'Etre intérieur et mystérieux qui vit en moi et qui ne sera plus moi."


Ca, c'est au début du roman, par la suite, Siddharta cherche (et trouve) sa propre voie.

Là où ça devient intéressant, c'est que dans ce livre, comme dans celui de Pérec, la notion clef qui permet à la démarche spirituelle d'aboutir ou d'échouer, c'est le (rapport au) Temps. Ainsi le personnage du roman de Pérec se voit tiré de son rêve de ce qu'il n'a pu maîtriser le temps.

Le temps, qui veille à tout, a donné la solution malgré toi.
Le temps, qui connaît la réponse, a continué de couler.

Siddharta, lui, devient à sa manière l'alter ego de Bouddha, pour ce qu'il a compris du temps. A la fin de son existence (et donc du livre), on l'entend mener la discussion suivante :


- Est-ce que le fleuve t'a aussi initié à ce mystère: que le temps n'existe pas?
- Oui, Siddharta, lui répondit-il. Tu veux dire sans doute que le fleuve est partout simultanément: à sa source et à son embouchure, à la cataracte, au bac, au rapide, dans la mer, à la montagne: partout en même temps, et qu'il n'y a pas pour lui la moindre parcelle de passé ou la plus petite idée d'avenir, mais seulement le présent?
- C'est cela, dit Siddharta. Et quand j'eus appris cela, je jetai un coup d'oeil sur ma vie, et elle m'apparut aussi come un fleuve, et je vis que Siddharta petit garçon n'était séparé de Siddharta homme et de Siddharta vieillard par rien de réel, mais seulement par des ombres. Les naissances passées de Siddharta n'étaient pas plus le passé que sa mort et son retour à Brahma ne seront l'avenir. Rien ne fut, rien ne sera; tout est, tout a sa vie et appartient au présent.

Siddharta parlait avec enthousiasme, car la lumière qui s'était faite en lui le comblait de joie. Oh! toute souffrance n'était-elle donc pas dans le temps, toute torture de soi-même, toute crainte, n'étaient-elles pas aussi dans le temps? Est-ce que tout ce qui dans le monde pesait sur nous ou nous était hostile ne disparaissait pas et ne surmontait pas dès qu'on avait vaincu le temps, dès que par la pensée, on pouvait faire abstraction du temps?

Siddharta, Hermann Hesse (1922)


Je termine en citant les paroles qui me reviennent en tête d'une chanson d'Arnaud Michniak (Programme), déjà publiées ici:

la bataille ne se situe pas dans le temps / elle est le temps

mardi 22 mai 2007

Plus encore

Le destin n'est pas bienveillant, la vie est capricieuse et cruelle, il n'y a ni bonté ni raison dans la nature. Mais en nous, dans l'être humain, il y a bonté et raison, bien que le hasard se joue de nous; et nous pouvons être plus forts que la nature et le destin, ne fût-ce qu'en de rares moments. Nous pouvons nous entraider, offrir d'un regard notre compréhension à autrui, nous pouvons nous aimer les uns les autres et vivre pour notre consolation mutuelle.

Et parfois, quand faiblissent les forces des ténèbres, nous pouvons faire plus encore : pour un instant être des dieux, soumettre des éléments à notre volonté en étendant la main et créer des objets tels qu'ils poursuivent leur existence hors de nous. Avec des sons et des mots, et d'autres éléments périssables et sans valeur intrinsèque, nous pouvons inventer des jeux, des mélodies et des chants riches de sens, de consolation et de bonté, doués de vertu éternelle et plus beaux que les jeux tapageurs du hasard et du destin. [...] Notre coeur ne peut se dérober à la vie, mais nous pouvons lui imposer une discipline et lui apprendre qu'il est plus fort que le hasard et qu'il peut contempler la souffrance sans se briser.


Herman Hesse - Gertrude (1910)