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samedi 12 mars 2022

L'angoisse s’est emparée du monde entier

Lire principalement de la littérature contemporaine, dans laquelle les êtres, les choses, le style ne sont pas forcément ni beaux, ni nobles, donne à une oeuvre classique un supplément de charme un brin désuet. Dernier exemple en date, Clarissa de Stefan Zweig, avec la destinée méritoire de cette femme autrichienne, son histoire d'amour toute en pudeur... le tout alors que les cieux s'assombrissent au-dessus de l'Europe, à l'aube de ce qui sera la première guerre mondiale.

Ce dernier aspect n'a évidemment en soi rien de charmant...
ni même de désuet (émoji drapeau ukrainien)

- À quoi sert ce que nous pensons ? Qui sommes-nous ? Les grands de ce monde disposent de nous comme bon leur semble. Il nous faut attendre. Notre vie ne représente pas beaucoup d’énergie, un peu comme cette cendre qui couvre le sol là-bas. Le moindre souffle de vent l’emporte. Il ne nous laisseront pas vivre ensemble. [...] Maintenant, les empereurs télégraphient. J'ai le sentiment qu'il commencent à avoir peur. L'angoisse s'est emparée du monde entier, à présent rien ne peut plus nous aider. Aucune sagesse. Maintenant, les empereurs télégraphient. J’ai le sentiment qu’ils commencent à avoir peur. L’angoisse s’est emparé du monde entier, à présent. Rien ne peut plus nous aider. Aucune sagesse.

- Que devons nous faire ?

- [...] Remémorons-nous une fois encore tout ce que nous avons vécu, Fixons une fois encore tout ce que nous avons vu ici. Il ne nous restera peut-être rien d’autre que le souvenir de cette période.

Stefan Zweig, Clarissa (inachevé, publié en 1992)

dimanche 16 novembre 2014

Ça commencera comme ça, par une indiscipline

Dans une chronique intitulée "Chère Fleur Pellerin" (Libération du 14/11), Christine Angot s'adresse à la Ministre de la Culture, qui avait concédé il y a peu "n'[avoir] pas du tout le temps de lire depuis deux ans." Elle y cite de larges passages d'une interview de Marguerite Duras datant de 1985

La prose est belle, Marguerite Duras conjugue sa vision de l'Homme au futur, avec un phrasé me rappelant les affirmations poétiques d'Alexandre dans "La Maman et la Putain"

Je retranscris ici ses propos dans leur intégralité. L'auteure répondait à l'interrogation suivante : "Les hommes ont toujours eu besoin de réponses, même si un jour elles s'avèrent fausses ou seulement provisoires. Alors en l'an 2000, où seront les réponses ?"

"Il n'y aura plus que ça, la demande sera telle qu'il n'y aura plus que des réponses, tous les textes seront des réponses en somme. Je crois que l'homme sera littéralement noyé dans l'information, dans une information constante. Sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. C'est pas loin du cauchemar.

Il n'y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision, on aura des postes partout, dans la cuisine, dans les water closets, dans les bureaux, dans les rues... Où sera-t-on ? Tandis qu'on regarde la télévision où est-on ? On n'est pas seul. On ne voyagera plus, ce ne sera plus la peine de voyager. Quand on peut faire le tour du monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire ? Dans le voyage il y a le temps du voyage. C'est pas voir vite, c'est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage, ça ne sera plus possible. Tout sera bouché. Tout sera investi.

Il restera la mer quand même. Les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça. Un homme un jour lira. Tout recommencera. On repassera par la gratuité. C'est à dire que les réponses à ce moment-là, elles seront moins écoutées. Ça commencera comme ça, par une indiscipline, un risque pris par l'homme envers lui-même. Un jour il sera seul de nouveau avec son malheur, et son bonheur, mais qui lui viendront de lui-même.

Peut-être que ceux qui se tireront de ce pas seront les héros de l'avenir, c'est très possible. Espérons qu'il y en aura encore.

Je me souviens avoir lu dans le livre d'un auteur allemand de l'entre-deux-guerres, je me souviens du titre, "Le dernier civil", de Ernst Glaeser, ça, j'avais lu ça, que lorsque la liberté aurait déserté le monde, il resterait toujours un homme pour en rêver.

Je crois... Je crois que c'est déjà commencé même."


mardi 17 décembre 2013

L’illusion romanesque

Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l’abandonna à cause d’affaires urgentes et l’ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement intéresser par l’intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoirs et discuté avec l’intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d’où la vue s’étendait sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l’apparence des héros. L’illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s’éloigner petit à petit, ligne après ligne, de ce qui l’entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu’au-delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.

Julio Cortázar, Continuité des Parcs (1963)

dimanche 8 juillet 2012

Une des aptitudes humaines les plus fondamentales

"Beaucoup de gens estiment que d'autres techniques sont plus séduisantes: mettez un écran dans un musée, et plus personne ne regarde les tableaux. Mais ma profession, c'est la peinture. C'est ce qui m'a depuis toujours le plus intéressé. J’ai maintenant atteint un certain âge et je viens d'une tradition différente. De toute façon, je ne sais rien faire d'autre. Je reste cependant persuadé que la peinture fait partie des aptitudes humaines les plus fondamentales, comme la danse ou le chant, qui ont un sens, qui demeurent en nous, comme quelque chose d'humain.
Ce n'est pas que je pense tout le temps comment créer un objet intemporel, c'est plus un désir de conserver une certaine qualité artistique qui nous anime, qui nous émeuve et aille au-delà de ce que nous sommes, qui soit, en ce sens, intemporelle"

Gerhard Richter


J'avoue, je garde un faible pour la peinture figurative... même lorsque la technique de peinture atteint un rendu quasi photographique. Je dis "même", puisque l'oeuvre de tels artistes est généralement déconsidérée, je pense notamment à William Bouguereau (contemporain des impressionnistes).

Du coup, je me réjouissais de voir Panorama, l'expo Gerhard Richter au Centre Pompidou. Parce que je suis sensible à ses peintures, découvertes grâce à Sonic Youth [un peu comme pour Richard Prince. Pour d'avantage d'explications, je laisse les récents lecteurs de ce blog se reporter à ma saga Sonic Youth, et plus précisément à l'article Schizophrenia / Sonic Youth Album Covers Part.2]


Au final, je n'ai pas été déçu, ai apprécié chaque minute de cette visite, suis revenu trois-quatre fois sur mes pas et aurai bien ramené chez moi une dizaine d'oeuvres, avec sans doute autant de paysages que de portraits,tels celui-ci.


Reader, Gerhard Richter (1994)
Note 1 : l'effet "flou" est caractéristique de la technique de Gerhard Richter
Note 2 : ce tableau fait référence au portrait de Vermeer : La jeune fille lisant à la fenêtre (1657)

samedi 12 mars 2011

Quel sens avait le fromage?

J'étais persuadé d'avoir achevé de citer des passages du recueil "Penser/Classer" de Perec... Et pourtant, en m'apprêtant à le restituer à son propriétaire, j'ai relu le chapitre intitulé :

Lire : esquisse
socio-physiologique

Car si "toute une école moderne de critique a depuis plusieurs décennies déjà, mis précisément l'accent sur le comment de l'écriture, le faire, le poïétique (*) [...], un travail équivalent reste à faire [lui]-semble-t-il sur l'aspect éfferent de cette production: la prise en charge du texte par le lecteur".

Seront évoqués par la suite différents aspects liés au corps (yeux, voix, lèvres, mains, postures), avant d'en venir à l'environnement de lecture.

Mettons de côté la lecture à des fins professionnelles ou studieuses, pour évoquer la lecture loisir.

Ne convient-il pas, en tout cas, d'interroger ces environnements de lecture: lire ce n'est pas seulement lire un texte, déchiffrer des signes, arpenter des pages, traverser un sens ; ce n'est pas seulement la communion abstraite de l'auteur et du lecteur, la noce mystique de l'Idée et de l'Oreille, c'est, en même temps, le bruit du métro, ou le balancement du wagon de chemin de fer, ou la chaleur du soleil sur une plage et les cris des enfants qui jouent un peu plus loin, ou la sensation de l'eau chaude dans la baignoire, ou l'attente du sommeil...

Un exemple me permettra de préciser le sens de cette interrogation que l'on est parfaitement en droit, au demeurant, de trouver tout à fait oiseuse: il y a une bonne dizaine d'années, je dînais avec quelques amis dans un petit restaurant (hors-d'oeuvre, plat du jour garni, fromage ou dessert) ; à une autre table, dînait un philosophe déjà justement réputé ; il dînait seul, tout en lisant un texte ronéotypé qui était vraisemblablement une thèse. Il lisait entre chaque plat, et souvent même entre chaque bouchée, et nous nous sommes demandés, mes compagnons et moi, quel pouvait être l'effet de cette double activité, comment ça se mélangeait, quel goût avaient les mots et quel sens avait le fromage: une bouchée, un concept, une bouchée, un concept... Comment est-ce que ça se mâchait, un concept, comment est-ce que ça s'ingurgitait, comment ça se digérait? Et comment pouvait-on rendre l'effet de cette double nourriture, comment le décrire, comment le mesurer?

Georges Perec, Penser/Classer (1978)

Je pourrai bien sûr citer d'autres passages ou développer, mais, en raison du goût de l'auteur pour l'énumération, beaucoup de choses figurent déjà dans ce texte (de l'activation des muscles même lorsqu'on lit "dans sa tête", à la perception visuelle des noms propres dans les romans russes). Je vous laisse vous y reporter.

Questionner l'acte de lire est également intéressant pour un écrivain : tel livre / passage aura-t-il plutôt suscité une lecture attentive, captivée, distraite, flottante, laborieuse? à moins que comme évoqué ci-dessus, cela ait fortement varié selon les conditions et individus.
Et vous, comment lisez-vous?


(*) Poïétique: En art, étude des processus de création et du rapport de l'auteur à l'œuvre.

mercredi 2 février 2011

L'illusion de l'achevé. Le vertige de l'insaisissable

Si vous n'êtes pas venus ici depuis quelques temps, STOP, cette série d'articles commence à peine plus pas, ici (et d'ailleurs, limite, , comme me le fait remarquer "Poitrilomirtiop").

Toujours en vous rapportant les propos de Perec, j'étais donc parti pour vous exposer le §2.1, "Manières de ranger les livres"

classement alphabétique
classement par continent ou par pays
classement par couleurs
classement par date d'acquisition
classement par date de parution
classement par formats
classement par genres
classement par grandes périodes littéraires
classement par langues
classement par priorité de lecture
classement par reliures
classement par séries

Aucun de ces classements n'est satisfaisant à lui tout seul. Dans la pratique, toute bibliothèque s'ordonne à partir d'une combinaison de ces modes de classements : leur pondération, leur résistance au changement, leur désuétude, leur rémanence, donnent à toute bibliothèque une personnalité unique.


Il convient d'abord de distinguer les classements stables et les classements provisoires ; les classements stables sont ceux qu'en principe on continuera à respecter ; les classements provisoires ne sont censés durer que quelques jours ; [...]

En ce qui me concerne, près des trois quarts de mes livres n'ont jamais été réellement classés. Ceux qui ne sont pas rangés d'une façon définitivement provisoire le sont d'une façon provisoirement définitive, comme à l'OuLiPo. [...]

Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent le livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l'illusion de l'achevé et le vertige de l'insaisissable? Au nom de l'achevé, nous voulons croire qu'un ordre unique existe qui nous permettrait d'accéder d'emblée au savoir ; au nom de l'insaisissable, nous voulons penser que l'ordre et le désordre sont deux mêmes mots désignant le hasard.

Georges Perec, Penser/Classer (1978)


Ma bibliothèque personnelle est assez peu fournie: J'ai en effet l'opportunité de pouvoir facilement emprunter... De plus, j'ai pris le parti de vendre tout livre que je ne relirai pas.

Ma discothèque est en revanche bien plus étendue.
Description.

Ma toute première tentative de rangement (au collège, donc) fut alphabétique. Un classement simple, et lisible pour les personnes extérieures (càd autres que moi). Trop terne, trop prévisible. J'optai donc rapidement pour un classement chromatique, qui fit son effet un long moment. Il atteignit ses limites lorsque la masse des CDs à tranche noire ou blanche devint trop importante. Enfin, je me résolus à adopter un classement thématique, avec au sein d'une catégorie, un sous-classement de proche en proche, soit par analogie de style, identité de label, proximité géographique / temporelle, ou tout simplement parce que tel et tel artiste auront collaboré ensemble. Un classement chronologique parachève le tout. Aujourd'hui cet ordre demeure.

Les disques que je reçois pour la radio sont quant à eux provisoirement classés par ordre de date de publication, puis par priorité d'écoute, avant de rejoindre les archives... par ordre d'archivage. Ce dernier classement est idéal pour qui rejette l'idée de devoir déplacer ses disques : en revanche, il se double nécessairement d'un étiquettage et d'une base de données.

Dans un prochain article, je vous exposerai comment sont rangés mes T-Shirts (de groupe).

Blague à part, je profiterai de ce que Perec cite Borges pour revenir sur le vertigineux concept constitutif de sa bibliothèque de Babel.

mardi 1 février 2011

La tentation mesquine de la bureaucratie individuelle

Penser/Classer est un recueil de textes (légers) de Georges Perec publiés dans diverses revues, entre 1976 et 1982. Ou comment création et organisation peuvent cohabiter dans un esprit.

L'un d'eux s'intitule
"Notes brèves sur l'art et la manière de ranger ses livres".
Bien sûr, ce qui suit peut sans difficulté s'étendre à votre discothèque.

Dans une brève introduction, Perec discute du nombre d'ouvrages pouvant constituer une bibliothèque, "sinon idéale, du moins suffisante" (nombre évalué à 361). De recueils en oeuvres complètes, les réalités que recouvre le mot "ouvrage" nous orientent rapidement vers l'idée moins contraignante d'une bibliothèque limitée à 361 "thèmes".


Ainsi donc, l'un des principaux problèmes que rencontre l'homme qui garde les livres qu'il a lus ou qu'il se promet de lire un jour est l'accroissement de sa bibliothèque. Tout le monde n'a pas la chance d'être le capitaine Nemo:
"...le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce jour-là, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes derniers journaux, et depuis je veux croire que l'humanité n'a plus ni pensé ni écrit."
Rapidement donc, se pose un problème d'espace, puis un problème d'ordre. Une brève inspection de votre appartement / maison vous permettra d'envisager des réponses au premier problème, je tenais moi à vous sensibiliser à l'importance du second point :

Une bibliothèque que l'on ne range pas se dérange: c'est l'exemple que l'on m'a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu'était l'entropie et je l'ai plusieurs fois vérifié expérimentalement.
Le désordre d'une bibliothèque n'est pas en soi une chose grave; il est de l'ordre du "dans quel tiroir ai-je mis mes chaussettes?" : on croit toujours que l'on saura d'instinct où l'on a mis tel ou tel livre ; et même si on le ne sait pas, il ne sera jamais difficile de parcourir rapidement tous les rayons.
A cette apologie du désordre sympathique, s'oppose la tentation mesquine de la bureaucratie individuelle : une chose pour chaque place et chaque place à sa chose et vice versa; entre ces deux tensions, l'une qui privilégie le laisser-aller, la bonhomie anarchisante, l'autre qui exalte les vertus de la tabula rasa, la froideur efficace du grand rangement, on finit toujours par essayer de mettre de l'ordre dans ses livres : c'est une opération éprouvante, déprimante, mais qui est susceptible de procurer des surprises agréables, comme de retrouver un livre que l'on avait oublié à force de ne plus le voir, et que, remettant au lendemain ce qu'on ne fera pas le jour même, on redévore enfin à plat ventre sur son lit.

Nous verrons sous peu (demain?) les différents classements envisageables, en dépit du provisoirement définitif et du définitivement provisoire.

Georges Perec, Penser/Classer (1978)

jeudi 23 décembre 2010

Je suis d'ailleurs

Il est toujours amusant de constater dans un laps de temps assez réduit des résonnances entre des choses différentes qu'on peut lire ou voir. Ainsi, Peter Sloterdijk consacre un des ces chapitres à Ulysse, et l'Odyssée est le thème du film que tourne Fritz Lang dans "Le Mépris" de Godard (il s'agit d'un film dans le film, pour ceux qui ne l'ont pas vu).

Peter Sloterdijk évoque le mythe de Narcisse (mort d'avoir passé trop de temps à contempler son image réfléchie dans l'eau, et de désespérer ne jamais pouvoir l'attraper)... et Lovecraft, dans l'un de ses contes, décrit la réaction d'un être découvrant pour la première fois son image.

Bon, la réaction n'est pas exactement la même : Le conte s'appelle "Je suis d'ailleurs". En une poignée de pages, on suit un personnage, ayant semble-t-il passé de longues années reclu, seul dans un château toujours sombre. Les souvenirs de ses premières années lui manquent. Il n'a pas souvenir d'avoir jamais entendu voix humaine, et n'a eu de contact avec le monde extérieur que par des livres.
Nous nous interrogions précédemment sur ce que pouvait être une existence sans miroir, et donc sans connaître son visage...


"Mon aspect physique, je n'y pensais jamais non plus, car il n'y avait pas de miroirs dans ce château, et je me considérais moi-même, automatiquement, semblable à ces êtres jeunes que je voyais dessinés et peints dans les livres. Et je me croyais jeune parce que j'avais peu de souvenirs".

Un jour, il parvient à s'échapper, et atteint péniblement une taverne... Aussitôt, des cris.

M'approchant de cette arche, je perçus plus nettement cette présence, et finalement tandis que je poussais mon premier et dernier cri - une ululation spectrale qui me crispa presque autant que la chose horrible qui me la fit pousser - j'aperçus, en pied, effrayant, vivant, l'inconcevable, l'indescriptible, l'innommable monstruosité qui, par sa simple apparition, avait pu transformer une compagnie heureuse en une troupe craintive et terrorisée.
Je ne peux même pas donner l'ombre d'une idée de ce à quoi ressemblait cette chose, car elle était une combinaison horrible de tout ce qui est douteux, inquiétant, importun, anormal et détestable sur cette terre. C'était le reflet vampirique de la pourriture, des temps disparus et de la désolation dont la terre pitoyable aurait dû pour toujours masquer l'apparence nue. Dieu sait que cette chose n'était pas de ce monde - ou n'était plus de ce monde - et pourtant au sein de mon effroi, je pus reconnaître dans une matière rongée, rognée, où transparaissaient des os, comme un grotesque et ricanant travesti de la forme humaine. Il y avait dans cet appareil pourrissant et décomposé, une sorte de qualité innommable qui me glaça encore plus.

H.P. Lovecraft, Je suis d'ailleurs (1921)

Ce que je n'ai pas pu restituer, ici, et qui est très bien rendu dans le conte, c'est qu'en réalité, le narrateur ne réalise pas que c'est sa propre image qu'il aperçoit.
Quoiqu'il en soit, j'aime l'art de Lovecraft de décrire des choses indescriptibles.


N'en cauchemardez pas quand même, je tâcherai d'être plus esprit de Noël demain
^_^

lundi 22 juin 2009

une vie nouvelle en perspective

Deuxième post au sujet des Souvenirs de la maison des morts, de Dostoïevski. Un livre à ranger entre le dernier jour d'un condamné de Victor Hugo et Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Outre la description des conditions de détentions, on y lit les pensées des prisonniers, et pressent celles des tortionnaires.

Le récit ménage toute de même des moments lumineux...

Comme j'étais arrivé au bagne en hiver, je devais aussi être libéré durant cette saison-là, le jour anniversaire de mon entrée! Avec quelle impatience j'attendis cet hiver-là, avec quelle satisfaction je voyais l'été mourir, les feuilles jaunir sur les arbres, l'herbe se dessécher dans la steppe! Mais enfin voici l'été fini; le vent d'automne gémit, la première neige tournoie... Cet hiver si longtemps attendu est arrivé... L'immense pressentiment de la liberté me faisait battre le coeur à coups sourds, violents. Et, chose étrange, plus le temps passait, plus je devenais patient, plus je me calmais.

[...]


Les fers tombèrent. Je me soulevai... Je voulais les tenir dans mes mains, les regarder une dernière fois. J'étais tout surpris de ne plus les sentir à mes jambes.
- Allons à la grâce de Dieu! à la grâce de Dieu! répétèrent les forçats de leurs voix rudes et saccadées dans lesquelles je croyais percevoir une note joyeuse.
Oui, à la grâce de Dieu ! La liberté ! une vie nouvelle en perspective, la résurrection d'entre les morts!... Quelle ineffable minute !...


Cette résurrection passera aussi par la lecture... Si l'on retourne en arrière, voici ce qu'écrit Dostoïevski - toujours par l'intermédiaire du journal de son personnage - , à propos de ce sevrage, lorsqu'à la toute fin du séjour, il arrive à se procurer un livre.

Depuis des années, je n'en avais pas lu un seul, et il serait difficile de rendre l'impression étrange et l'émotion que me causa le premier volume - un numéro de revue; il me souvient de l'avoir commencé le soir même, après la fermeture des casernes, et continué toute la nuit jusqu'à l'aube. C'était comme un messager d'un autre monde qui se serait envolé jusqu'à moi; ma vie d'autrefois se dressait devant mes yeux dans une nette clarté et je m'appliquais à deviner à travers la lecture si j'étais resté en arrière, s'ils avaient beaucoup vécu là-bas sans moi. De quoi s'émouvait-on? quelles questions devait-on soulever? Je m'attachais aux mots, je lisais entre les lignes, je tâchais de découvrir la pensée secrète, les allusions au passé; je cherchais les traces de ce qui autrefois, de mon temps, troublait et agitait les esprits. Et quelle tristesse m'étreignit lorsque je dus reconnaître jusqu'à quel point je restais étranger à la vie actuelle! J'étais un membre coupé, retranché de la société!


Omsk, le 22 février 1854.
Tout juste rendu à la liberté, et avant d'être incorporé à l'armée russe et de partir pour Semipalatinsk , Dostoïevski écrit une longue lettre à son frère. Il y évoque ses quatre années de détention, ce qui l'attend encore, il n'a de cesse de s'enquérir des nouvelles de ses proches... et demande à ce qu'il lui procure des livres.

J'aime l'idée d'avoir la
wishlist de celui qui n'a pas encore écrit Les frères Karamazov, et qui ne s'est pas encore heurté à la question de l'existence de Dieu.


Si tu peux, envoie-moi les revues de cette années, au moins Les Annales de la Patrie. Mais voici ce qui est indispensable! Il me faut (j'en ai absolument besoin) les historiens antiques (dans une traduction française) et les modernes, des économistes et des Pères de l'Eglise.
[...] et l'histoire de l'Eglise. N'envoie pas tout ensemble, mais commence à envoyer dès maintenant. Je dispose de ta poche comme si elle était mienne, mais c'est parce que j'ignore ta situation matérielle. Dis-moi quelque chose de précis à ce sujet pour que je puisse me rendre compte. Mais sache, frère, que les livres, c'est la vie, ma nourriture, mon avenir. Donc ne m'abandonne pas, au nom du seigneur Dieu.

[...] Envoie-moi le Coran, La Critique de la Raison pure de Kant et si jamais tu peux faire des envois par voie clandestine expédie absolument Hegel, surtout l'Histoire de la Philosophie de Hegel. Tout mon avenir est lié à cela !