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mardi 25 août 2020

Une disponibilité de temps inouïe

"Perdrix" m'aura permis de découvrir le Parc naturel régional des Ballons des Vosges sous un jour presqu'attractif... dissipant quelque peu la noirceur qui transparaissait du film de Frank Beauvais "Ne croyez surtout pas que je hurle", reclu lui dans le Parc naturel régional des Vosges du Nord (je présume à Graufthal)

Au moment de la rupture, je me retrouve sans permis de conduire, dans ce bel endroit isolé où les allées et venues de chacun sont observées derrière les rideaux voilés des fenêtres, uniformément bordées de jardinières de géraniums. Le dialect alsacien est omniprésent. Je n'entends que rarement parler français. Un français à la grammaire agonisante, malmené par les germanismes.

La première gare est à trente kilomètre, il n'y a pas de réseau de bus, aucun commerce de proximité, pas même un distributeur de billets à moins de deux heures de marche.

L'exil loin de Paris est subi maintenant donc, ici où la généreuse opulence de la nature parvient à dissimuler, à l'oeil non exercé, la raideur parfois protestante, presque immanquablement droitière de ses habitants.

[...]

J'ai découvert une forme d'ivresse de la solitude qui, peu à peu, s'est transformée en vertige. Vivre seul, c'est tout d'abord le plaisir de vivre à mon rythme. Je dors peu. Je dispose à mon gré de journées de dix-huit heures. En dehors de petites obligations journalières : nourrir les animaux, m'alimenter, maintenir un semblant de fonctionnement domestique, ma retraite m'offre la compensation d'une disponibilité de temps inouïe.

Frank Beauvais, Ne croyez surtout pas que je hurle (2020)

La première fois que je vous ai parlé de ce film, c'était dans mon bilan cinéma 2019. Maintenant que j'ai mis la main sur le texte, je publierai encore d'autres extraits dans les prochains jours.

mardi 12 mai 2015

Cette espèce de tremblement du sens

Rue Richard-Lenoir. Une galerie, sur le devanture de laquelle est inscrit "ici on tente de résoudre les mots-croisés de Georges Perec" (je cite de tête). Amateur de contrainte, et amoureux des mots, l'écrivain Georges Perec a aussi été un grand cruciverbiste. Une centaine de ses grilles sont compilées dans un ouvrage, en préface duquel Perec explique cet art. La fabrication d'un mot croisé passe par deux étapes successives et indépendantes : la construction de la grille, et la recherche des définitions. Si la première est laborieuse, la seconde fait appel à toute la subtilité et la créativité de son auteur :

Ce qui, en fin de compte, caractérise une bonne définition de mots croisés, c'est que la solution en est évidente, aussi évidente que le problème a semblé insoluble tant qu’on ne l'a pas résolu. Une fois la solution trouvée, on se rend compte qu’elle était très précisément énoncée dans le texte même de la définition, mais que l’on ne savait pas la voir, tout le problème étant de voir autrement : un mot de onze lettres simplement défini par Do (c’est une définition, bien sûr, de Robert Scipion) m’a plongé pendant des heures dans des abîmes de perplexité jusqu'à ce que je réalise que ce « do » était la moitié de « dodo » et que la réponse était DEMI-SOMMEIL.
Ce n'est pas par hasard si, dans les années trente, on appelait « Sphinx » celui qui composait les grilles et « Œdipe » celui qui tentait de les résoudre. La popularisation croissante de la psychanalyse a chargé ces termes de connotations troublantes, mais il n’en demeure pas moins, d’une part que la devinette posée par le Sphinx était, si j'ose m’exprimer ainsi, d'une simplicité aveuglante, et d'autre part, que ce qui est en jeu, dans les mots croisés comme en psychanalyse, c'est cette espèce de tremblement du sens, cette « inquiétante étrangeté » à travers laquelle s’infiltre et se révèle l’inconscient du langage.

Georges PerecLes Mots Croisés (1999)


Vous pouvez vous délecter des "considérations de l’auteur sur l'art et la manière de croiser les mots" dans un pdf disponible ici.

La galerie sus mentionnée était la Galerie Artistic Athévains, face au Théâtre Artistic Athévains où se jouait jusqu'à fin avril une adaptation du texte Espèce d'Espace (de Perec, donc)

dimanche 12 avril 2015

A poil !

Petite leçon de conjugaison, avec Raymond Queneau, dans Zazie dans le métro...

Il parut inquiet.
– Je me vêts, répéta-t-il douloureusement. C'est français ça : je me vêts ? Je m'en vais, oui, mais :
je me vêts ? Qu’est-ce que vous en pensez, ma toute belle ?
– Eh bien, allez-vous-en.
– Ça n’est pas du tout dans mes intentions. Donc, lorsque je me vêts…
– Déguise…
– Mais non ! pas du tout ! ! ce n'est pas un déguisement ! ! ! qu'est-ce qui vous a dit que je n'étais
pas un véritable flic ?
Marceline haussa les épaules.
– Eh bien vêtez-vous.
– Vêtissez-vous, ma toute belle. On dit : vêtissez-vous.
Marceline s’esclaffa.
– Vêtissez-vous ! vêtissez-vous ! Mais vous êtes nul. On dit : vêtez-vous.
– Vous ne me ferez jamais croire ça.
Il avait l'air vexé.
– Regardez dans le dictionnaire.
– Un dictionnaire ? mais j’en ai pas sur moi de dictionnaire. Ni même à la maison. Si vous croyez
que j'ai le temps de lire. Avec toutes mes occupations.
– Y en a un là-bas (geste).
– Fichtre, dit-il impressionné. C'est que vous êtes en plus une intellectuelle.
Mais il bougeait pas.
– Vous voulez que j'aille le chercher ? demanda doucement Marceline.
– Non, j'y vêts.
L'air méfiant, il alla prendre le livre sur une étagère en s’efforçant de ne pas perdre de vue Marceline. Puis, revenu avec le bouquin, il se mit à le consulter péniblement et s’absorba complètement dans ce travail.
– Voyons voir… vésubie… vésuve… vetter… véturie, mère de Coriolan… ça y est pas.
– C’est avant les feuilles roses qu’il faut regarder.
– Et qu’est-ce qu’il y a dans les feuilles rosés ? des cochonneries, je parie… j’avais pas tort, c’est en latin… «fèr’ ghiss ma-inn nich’t’, veritas odium ponit, victis honos…», ça y est pas non plus.
– Je vous ai dit : avant les feuilles roses.
– Merde, c'est d’un compliqué… Ah ! enfin, des mots que tout le monde connaît… vestalat… vésulien… vétilleux…euse… ça y est ! Le voilà ! Et en haut d’une page encore. Vêtir. Y a même un accent circonchose. Oui : vêtir. Je vêts… là, vous voyez si je m'esprimais bien tout à l’heure. Tu vêts, il vêt, nous vêtons, vous vêtez… vous vêtez… c’est pourtant vrai… vous vêtez… marant… positivement marant… Tiens… Et dévêtir ?… regardons dévêtir… voyons voir… déversement… déversoir… dévêtir… Le vlà. Dévêtir vé té se conje comme vêtir. On dit donc dévêtez-vous. Eh bien, hurla-t-il brusquement, eh bien, ma toute belle, dévêtez-vous ! Et en vitesse ! A poil ! à poil !

Raymond Queneau, Zazie dans le métro (1959)

*
*     *

Ce sera le dernier extrait de ce livre, ici. Bien que grand fan de Queneau, je ne l'avais encore jamais lu ! Au final, c'est loin d'être mon préféré, je trouve qu'il repose trop sur les dialogues et la gouaille de ses protagonistes. La dénouement (inattendu) m'a tout de même fait réévaluer mon jugement à la hausse.

samedi 12 mai 2012

Les rapides dragons de la nuit

Nouvel extrait du songe d'une nuit d'été, cette fois moins pour le sens que pour la beauté de la langue (ici dans la traduction de François-Victor Hugo).
Ou comment dire que "la nuit touche à sa fin" et 'le jour se lève", en mieux.

OBERON.— Tu vois que ces amoureux cherchent un lieu pour se battre : dépêche-toi donc, Robin, assombris la nuit ; Couvre sur le champ la voûte étoilée d'un brouillard accablant, aussi noir que l'Achéron, et égare si bien ces rivaux acharnés, que l'un ne puisse rencontrer l'autre. Tantôt contrefais la voix de Lysandre, en provoquant Démétrius par des injures amères ; et tantôt raille Lysandre avec l'accent de Démétrius. Va, écarte-les ainsi l'un de l'autre, jusqu'à ce que sur leur front le sommeil imitant la mort glisse avec ses pieds de plomb et ses ailes de chauve-souris. Alors tu écraseras sur les yeux de Lysandre cette herbe, dont la liqueur a la salutaire vertu d'en enlever toute illusion, et de rendre aux prunelles leur vue accoutumée. [...]

PUCK.— Souverain des fées, ceci doit être fait en hâte ; car les rapides dragons de la nuit fendent les nuages à plein vol, et là-bas brille l'avant-coureur de l'aurore. À son approche, les spectres errant çà et là regagnent en troupe leurs cimetières : tous les esprits damnées, qui ont leur sépulture dans les carrefours et dans les flots, sont déjà retournées à leur lit véreux. Car, de crainte que le jour ne luise sur leurs fautes, ils s'exilent volontairement de la lumière et sont à jamais fiancés à la nuit au front noir.

OBERON.—Mais nous, nous sommes des esprits d'un autre ordre : souvent j'ai fait une partie de chasse avec l'amant de la matinée, et, comme un garde forestier, je puis marcher dans les halliers même jusqu'à l'instant où la porte de l'Orient, toute flamboyante, s'ouvrant sur Neptune avec de divins et splendides rayons, change en or jaune le sel vert de ses eaux. Mais, pourtant, hâte-toi ; Ne perds pas un instant ; nous pouvons encore achever cette affaire avant le jour.

William Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été (1600)

(Version originale - partielle - ci-dessous)
PUCK :
My fairy lord, this must be done with haste,
For night's swift dragons cut the clouds full fast,
And yonder shines Aurora's harbinger;
At whose approach, ghosts, wandering here and there,
Troop home to churchyards: damned spirits all,
That in crossways and floods have burial,
Already to their wormy beds are gone;
For fear lest day should look their shames upon,
They willfully themselves exile from light
And must for aye consort with black-brow'd night.

vendredi 27 avril 2012

La langue que tu ne parles plus


La première fois que Solange m'a parlé, c'était courant Février dans feu le Grand Webze (programme regretté de france 5, interrompu en cours d'année après une quatrième émission pourtant très réussie. Et drôle). Solange ne m'avait alors pas particulièrement touché.
Je réalise aujourd'hui que la séquence retenue n'était pas la meilleure qu'elle ait produite. Et que son ton devait encore évoluer.


Dans sa pastille du 16 avril, cette fois, Solange est au sommet de son art et me séduit tout à fait. Aussi parce que son phrasé me renvoit aux films de Godard.

Ainsi donc Solange te parle québécois :

jeudi 4 août 2011

une simplicité profonde

Lorsque je salue des connaissances (typiquement au Métier), j'essaie autant que possible de limiter l'usage du "ça va?" lorsque ça n'a que peu de sens de poser la question, c'est-à-dire lorsqu'aucune des parties ne se sent réellement concernée par la réponse de l'autre... qui de toute façon sera positive.

Se soumettre à cette discipline nécessite tout de même d'avoir d'autres formules de politesse en réserve (cette fois sensées et justifiées)... Car on peut aussi vouloir rester poli et cordial.

Cette introduction étant faite, je laisse la parole à Raymond Queneau (*).

Etienne, le lendemain matin s'en alla trouver Narcense [...] Saturnin balayait devant la porte. Etienne le reconnut et lui demanda si sa santé était bonne. L'autre répondit qu'elle n'était point mauvaise; et le fait est qu'il se portait fort bien. A son tour, il s'enquit de la santé du visiteur et appris sans surprise que celui-ci n'avait pas à s'en plaindre. Ces préliminaires ne durèrent que quelques secondes, car leur complexité apparente cachait une simplicité profonde.

Raymond Queneau, Le chiendent (1933)


(*) Queneau est le genre de type qui préfère écrire
"il commença par employer exclamativement la deuxième personne du singulier de l'impératif présent du verbe tenir, puis énonça les syllabes composant le nom de la personne reconnue par lui"
plutôt que "Tiens, Albert".


P.-S. Dans une prochain article, nous discuterons de l'absurde redondance sémantique à laquelle on est confronté lors d'un trajet en ascenceur:
Bonjour!
[et quelques secondes et étages plus tard]
Bonne journée!

mardi 14 septembre 2010

Tuer la vie trop quotidienne

Suite de la conversation entre nana et "le philosophe".
Le début c'était ici:

http://arise-therefore.blogspot.com/2010/08/tres-souvent-on-devrait-se-taire.html



Elle : Et pourquoi faut-il s’exprimer ? Pour se comprendre ?

Lui : Il faut qu’on pense, pour penser il faut parler (on ne pense pas autrement), et pour communiquer, il faut parler, c est la vie humaine.

Elle : Oui mais en même temps c’est très difficile, moi je trouve que la vie devrait être facile, au contraire. Vous voyez votre histoire des Trois mousquetaires, c’est peut être très très beau mais c est terrible.

Lui : C est terrible oui, mais c’est une indication, je crois qu’on arrive à bien parler que quand on a renoncé à la vie pendant un certain temps, c’est presque le prix.

Elle : Mais le vrai parler, c’est mortel.

Lui : Oui mais parler c’est presque une résurrection par rapport à la vie, en ce sens que quand on parle, c’est une autre vie que quand on parle pas, vous comprenez, et alors pour vivre en parlant, il faut avoir passé par la mort de la vie sans parler, vous voyez... je ne sais pas si je m’explique bien, mais il y a une sorte d’ascèse qui fait qu’on ne peut bien parler que quand on regarde la vie avec détachement.

Elle : Pourtant la vie de tous les jours, on ne peut pas la vivre avec… je sais pas moi… avec…

Lui : Avec détachement ! Oui mais alors on balance justement, c est pour cela que l’on va du silence à la parole, on balance entre les deux, parce que c’est le mouvement de la vie qui est qu'on est dans la vie quotidienne et puis on s’en élève vers une vie, appelons la supérieure, c’est pas bête de le dire parce que c’est la vie avec la pensée. Mais cette vie avec la pensée suppose qu’on a tué la vie trop quotidienne, la vie trop élémentaire.

Elle : Oui mais est ce que penser et parler, c’est pareil ?

Lui : Je le crois, je le crois. C’était dit dans Platon, remarquez. C’est une vieille idée mais je crois qu’on ne peut pas distinguer dans la pensée ce qui serait la pensée et les mots pour l’exprimer. Analyser la conscience, vous n’arriverez pas à saisir autrement que par des mots un moment de pensée.

Vivre sa Vie, Jean-Luc Godard (1962)

(à suivre)


dimanche 8 août 2010

les aristocrates à la lanterne

Vous avez dû remarquer, ce blog a ses hérauts héros récurrents.
Raymond Queneau est l'un d'eux.

Je m'aperçois qu'il me restait un dernier extrait des Fleurs Bleues à citer ici... avant de m'attaquer à la relecture du "Chiendent" (grand moment en perspective)

Dans cet épisode, le Duc d'Auge est sommé par un représentant du Roi de s'acquiter d'une amende, pour avoir occis une petite vingtaine de bourgeois sur un mouvement d'humeur.
(Pour un pitch global, voir les premiers articles rédigés au sujet de ce livre)

- Je n'ai pas droit à une réduction en tant que croisé de la septième? demanda le duc avec une pâle grimace, la pâle grimace qu'il avait accoutumé de faire dès qu'on voulait toucher à ses sous.
Le héraut répondit avec fermeté:
- Non. Le compte est juste.
Il ajouta:
- Il n'est susceptible que de croître. Jamais de diminuer.
Joachim d'Auge se tut et fit la mine de réfléchir.
Le chapelain devina que le duc envisageait de passer à la rébellion ouverte. Le héraut devina la même chose. Le duc devina que les deux autres avaient deviné. Le chapelain devina que le duc avait deviné qu'il avait deviné, mais ne devinait point si le héraut avait lui aussi deviné que le duc avait deviné qu'il avait deviné. Le héraut, de son côté, ne devinait point si le chapelain avait deviné que le duc avait deviné qu'il avait deviné, mais il devinait que le duc avait deviné qu'il avait deviné.
Cette rude tension disposait au silence, ce qui permit à tout un chacun d'entendre Bélusine et Pigranelle chanter des chansons de toile, des chevaux hennir, des chiens aboyer, des céhéresses piétiner et Phélise bêler.
- Jarnicoton, finit par s'écrier le duc, décision ai prise, point ne verra le saint roi la couleur de mes écus tournois d'or raffiné pur et sans alliage, point n'écouterai messes cendrées, point ne dirai ribambelles de patravéfiteors, et point ne me croiserai. Hors d'ici, faraud céhéresse! [...] Si les Capets commencent à nous traiter de la sorte, on verra bientôt les aristocrates à la lanterne.

Les Fleurs Bleues, Raymond Queneau (1978)

Il y a un petit côté "Sacré Graal" (1975) dans ces scènes médiévales...



Prochain post:
How Soon is Now? / Smiths' Cover Arts part.3

dimanche 30 mai 2010

En quoi serait-il hérétique de rêver de péniche?

Dans les Fleurs bleues, il y a deux trames narratives enchevêtrées. L'une concerne Cidrolin (qui était le sujet des deux extraits précédents), l'autre, le duc d'Auge (quelques centaines d'années auparavant).
Pour citer la quatrième de couverture :

"On connaît le célèbre apologue chinois: Tchouang-tseu rêve qu'il est papillon, mais n'est-ce point le papillon qui rêve qu'il est Tchouang-tseu? De même dans ce roman, est-ce le duc d'Auge qui rêve qu'il est Cidrolin ou Cidrolin qui rêve qu'il est le duc d'Auge?"


Quoiqu'il en soit, le moindre assoupissement de l'un nous amène à suivre les péripéties de l'autre. Bien sûr, si c'est le duc d'Auge qui rêve (et se représente l'avenir), c'est qu'il est sacrément visionnaire:

- Je ne rêve jamais de tout cela
- Et de quoi rêvez vous, messire?
- Je rêve souvent que je suis sur une péniche, je m'assois sur une chaise longue, je me mets un mouchoir sur la figure et je fais une petite sieste.
- Sieste... mouchoir... péniche... qu'est-ce que c'est que tous ces mots-là? Je ne les entrave point.
- Ce sont des mots que j'ai inventés pour désigner des choses que je vois dans mes rêves.
- Vous pratiqueriez donc le néologisme, messire?
- Ne néologise pas toi-même: c'est là privilège de duc. Aussi de l'espagnol pinaça je tire pinasse puis péniche, du latin sexta hora l'espagnol siesta puis sieste et, à la place de mouchenez que je trouve vulgaire, je dérive du bas-latin mucare un vocable bien françoué selon les règles les plus acceptées et les plus diachroniques.
- Nous voilà bien loin de l'onirologie sapientale et chrétienne. Votre science sémantique, messire, a fumet d'hérésie.
- En quoi serait-il hérétique de rêver de péniche?
- Je reconnais qu'il n'est point courant de voir en songe les anges et les saints. Le plus souvent, si je puis en juger par mon expérience propre, les rêves n'ont pour objet que les menus incidents de la vie courante.
- Alors, ceux-la, boufre, sont-ils du Diable ou de Dieu?
- Ni de l'un ni de l'autre. Ils sont indifférents. Positivement indifférents. Ad primam respondi.
- Oh là! ne te satisfais pas aussi vite, l'abbé. Je n'ai pas besoin de toi pour d'aussi médiocres propos, je serais bien capable de les inventer tout seul. Crois-tu que je vais continuer à te donner ta pâtée quotidienne si tu te contentes de pareilles banalités? J'exige une autre réponse.

Et il dirigea vers le tibia droit de l'abbé un bon coup de savate qui atteignit son but. Onésiphore voulut répliquer d'une ruade dans le ventre, mais elle fut esquivée et il alla s'étaler.Le duc aussitôt lui saute dessus et commence à le piétiner en criant:
- Réponds, petite tête de clerc! Réponds!


Les Fleurs Bleues, Raymond Queneau (1978)

mercredi 26 mai 2010

l'harmonieuse musculature de son arrière-train

Je citais tantôt un premier passage des Fleurs Bleues de Queneau.
Les livres de Queneau sont truffés de calembours, de tournures, d'astuces littéraires des drôles et subtiles, tant et si bien que chaque page prête à sourire au moins une fois.

C'est tout du moins le souvenir que j'avais de ce livre, que j'ai en effet récemment RElu, pour le plaisir, comme on relirait finalement une BD (certaines situations se prêteraient d'ailleurs facilement à être dessinées par Gottlib).
Aujourd'hui, je confirme.

On retrouve donc dans cet extrait Cidrolin, paisible habitant d'une péniche à Paris, occupant ces journées à révâsser, à dormir, à boire de l'essence de fenouil, à repeindre la barrière menant à son embarcation ou - comme c'est la cas ici, à répondre à des touristes égaré(e)s:

- Et ce campigne? Vous allez finir par me dire où il perche?
Cidrolin fit des gestes qui déterminèrent la situation du lieu à dix centimètres près.
- Je vous remercions, dit l'Iroquoise canadienne, et je vous prions de m'excuser d'avoir troublé votre sieste, mais on m'avait dit que les Français étaient si obligeants.., si serviables...
- C'est un on-dit.
- Alors je me suis permise...
- Permis.
- Permis? Pourtant... l'accord du participe?
- Vous y croyez encore?! Comme à la serviabilité et à l'obligeance de mes compatriotes? Seriez-vous crédule, mademoiselle?
- Comment? il ne faudrait plus croire à la grammaire française?... si douce... si pure... enchanteresse... ravissante.... limpide...
- Allons, allons mademoiselle, vous n'allez pas pleurer pour si peu. Tenez, pour vous réconforter, ne voulez-vous pas prendre un petit verre d'essence de fenouil à bord de ma péniche?
- Nous y voilà! un satyre! ça aussi, on me l'avait bien dit. Tous les Français...
- Mademoiselle... croyez bien...
- Si vous pensez, monsieur, que vous parviendrez à vos fins trombinatoires et lubriques en me dégoisant de galants propos pour m'attirer dans votre pervers antre, moi, pauvre oiselle, pauvre iroquoiselle même, ce que vous vous gourez, monsieur! ce que vous vous gourez!
Faisant aussi sec demi-tour, la jeune demoiselle regrimpa le talus en mettant en évidence l'harmonieuse musculature de son arrière-train.

Les Fleurs Bleues, Raymond Queneau (1978)

lundi 12 octobre 2009

we shall make thoughtcrime impossible

J'ai lu 1984.
(comme tout le monde, j'ai l'impression)
Sur le plan des idées, j'y ai trouvé ce à quoi je m'attendais. J'ai en revanche été surpris par la violence du dénouement. Ceci dit, comme je ne suis pas là pour vous raconter le livre, je vous propose de revenir aux idées.

La conversation ci-dessous se déroule au Ministère de la Vérité. C'est là que Winston, le personnage principal du livre, travaille. Sa mission? Modifier les articles de presse archivés, càd récrire le passé, de telle sorte qu'il concorde avec le déroulé des événements présents.
Il questionne ici un collègue d'un autre service, au sujet de l'avancement de la nouvelle édition du Dictionnaire.

'The Eleventh Edition is the definitive edition,' he said. 'We're getting the language into its final shape -- the shape it's going to have when nobody speaks anything else. When we've finished with it, people like you will have to learn it all over again. You think, I dare say, that our chief job is inventing new words. But not a bit of it! We're destroying words -- scores of them, hundreds of them, every day. We're cutting the language down to the bone. The Eleventh Edition won't contain a single word that will become obsolete before the year 2050.'

He bit hungrily into his bread and swallowed a couple of mouthfuls, then continued speaking, with a sort of pedant's passion. His thin dark face had become animated, his eyes had lost their mocking expression and grown almost dreamy. [...]

'You haven't a real appreciation of Newspeak, Winston,' he said almost sadly. 'Even when you write it you're still thinking in Oldspeak. I've read some of those pieces that you write in The Times occasionally. They're good enough, but they're translations. In your heart you'd prefer to stick to Oldspeak, with all its vagueness and its useless shades of meaning. You don't grasp the beauty of the destruction of words. Do you know that Newspeak is the only language in the world whose vocabulary gets smaller every year?'

Winston did know that, of course. He smiled, sympathetically he hoped, not trusting himself to speak. Syme bit off another fragment of the dark-coloured bread, chewed it briefly, and went on:

'Don't you see that the whole aim of Newspeak is to narrow the range of thought? In the end we shall make thoughtcrime literally impossible, because there will be no words in which to express it. Every concept that can ever be needed, will be expressed by exactly one word, with its meaning rigidly defined and all its subsidiary meanings rubbed out and forgotten. Already, in the Eleventh Edition, we're not far from that point. But the process will still be continuing long after you and I are dead. Every year fewer and fewer words, and the range of consciousness always a little smaller. Even now, of course, there's no reason or excuse for committing thoughtcrime. It's merely a question of self-discipline, reality-control. But in the end there won't be any need even for that. The Revolution will be complete when the language is perfect. Newspeak is Ingsoc and Ingsoc is Newspeak,' he added with a sort of mystical satisfaction. 'Has it ever occurred to you, Winston, that by the year 2050, at the very latest, not a single human being will be alive who could understand such a conversation as we are having now?'

'Except-' began Winston doubtfully, and he stopped.

It had been on the tip of his tongue to say 'Except the proles,' but he checked himself, not feeling fully certain that this remark was not in some way unorthodox. Syme, however, had divined what he was about to say.

'The proles are not human beings,' he said carelessly. 'By 2050 earlier, probably -- all real knowledge of Oldspeak will have disappeared. The whole literature of the past will have been destroyed. Chaucer, Shakespeare, Milton, Byron -- they'll exist only in Newspeak versions, not merely changed into something different, but actually changed into something contradictory of what they used to be. Even the literature of the Party will change. Even the slogans will change. How could you have a slogan like "freedom is slavery" when the concept of freedom has been abolished? The whole climate of thought will be different. In fact there will be no thought, as we understand it now. Orthodoxy means not thinking -- not needing to think. Orthodoxy is unconsciousness.'

One of these days, thought Winston with sudden deep conviction, Syme will be vaporized. He is too intelligent. He sees too clearly and speaks too plainly. The Party does not like such people. One day he will disappear. It is written in his face.

Voilà une application concrête de l'idée selon laquelle la restriction du vocabulaire réduit le champ de la pensée. C'est encore là une bonne raison de rendre l'Education et la Culture accessibles à tous.
Qu'en est-il de l'incidence du vocabulaire sur la variété des sentiments? "Un amour de cent mots" (formule d'Erik Orsenna) est-il nécessairement moins riche?

George Orwell, 1984
(1950)

jeudi 21 mai 2009

Des parfums avunculaires

"Ma tragédie personnelle, qui ne peut et ne doit intéresser personne, est qu'il m'a fallu troquer mon idiome naturel, mon vocabulaire russe si riche, libre de toute contrainte et si merveilleusement docile, contre un mauvais anglais de remplacement dépourvu de tous les accessoires - le miroir surprise, le rideau de fond en velours noir, les traditions et associations tacites - que l'illusionniste de terroir, queue-de-pie au vent, manipule avec une aisance magique afin de transcender à son gré l'héritage national"
Vladimir Nabokov, 12 Novembre 1956,
à propos du roman Lolita.


Qu'aurait-il pensé de sa traduction française?
Celle que j'ai lue (par "Eric Kahane") recèle en effet une belle richesse lexicale... à tel point que cette version devrait presque se lire dictionnaire à la main, pour qui voudrait enrichir son vocabulaire. J'affirme cela, sans toutefois exclure d'être ignorant. D'autant que les mots inconnus sont loin d'appartenir à un vocabulaire spécifique, il restent liés à des notions simples. Exemples :

"des parfums avunculaires"
avunculaire adj. (du latin avunculus, oncle maternel).
Relatif à l'oncle, à la tante

"sa mère et une autre maritorne (inconnue) rôdait alentours"
maritorne n.f. (n. d'une servante d'auberge, dans Don Quichotte) Litt. Fille, femme laide, malpropre et acariâtre

"une boisson prépandiale"
Adj. 1. preprandial - preceding a meal (especially dinner)


Notez cette dernière définition, en anglais dans le texte. Trouvée sur internet. Puisque quand je dis "dictionnaire", encore faut-il avoir le bon. Robert, ou Littré. Car à mon grand désespoir, mon dictionnaire Larousse illustré (édition 2007) sèche régulièrement. Ce qui me donne chaque jour un peu plus envie de le jeter par la fenêtre... Vu que j'habite au-dessus d'une école, je n'en ferai rien, de peur d'écraser un écolier par ce savoir (incomplet), encore qu'il s'agirait d'une belle mort.

Moralité : ne jamais chercher à économiser à l'achat d'un dictionnaire.


Pas sûr cependant que j'eus trouvé tous les mots cherchés dans d'autres volumes. Là où chaque année, Robert ou Larousse communiquent sur les nouveaux mots et acceptions, je serais d'avis qu'ils publient également la liste des mots qu'ils rayent de la langue française.


Ainsi donc, les livres s'attachant à sauvegarder une poignée de mots menacés de disparition ne sont pas que distrayants ou intéressants, mais utiles. Parmi ceux-ci, "Les grands mots du professeur Rollin", par le dit professeur. J'y ai d'ailleurs trouvé (hasard...!) 2 mots croisés dans Lolita.

Coruscant : [...] adjectif aux sonorités épicées, signifie, selon le dictionnaire, et nous allons nous ranger à cette opinion : qui brille d'un vif éclat, étincelant. On dira d'un raisonnement qu'il est coruscant, si toutefois il l'est, on le dira d'une plaisanterie, à la même condition, mais on ne le dira pas d'une brouette, ni d'une soupe aux choux. Si la brouette brille d'un vif éclat, on dira qu'elle est rutilante, un mot à surveiller, soit dit en passant. Si la soupe aux choux brille d'un vif éclat, on dira qu'elle est finie, et que c'est par conséquent le fond de la soupière en argent qu'on voit briller. [...]


Ratiociner : [...] En attendant, je vous propose un cas plus urgent, celui du verbe "ratiociner", qu'il m'est arrivé, second aveu, de prononcer "rat-tiociner", par attirance de l'ion positif, le cation.
Les terminaisons en -tion débouchent d'ailleurs sur de douloureux dilemmes phonétiques, analogues à celui que génère la phrase "les poules du couvent couvent", qu'il ne faut pas lire "les poules du couve kouvan". Ainsi lorsque deux clercs de notaire à la retraite décrivent leur activité d'autrefois, il ne faut pas lire "nous dassions les dations", mais au contraire "nous dations les dations".

"Quoi qu'il en soie", comme disent les magnanarelles..., ratiociner, c'est se perdre en raisonnements, en considérations, en discussions interminables. Admettez que, dans notre France bavarde, ce verbe ratiociner ne manque pas d'applications pratiques, ainsi que ses dérivés que sont le ratiocineur et la ratiocination.
Mes chers compatriotes, je suis un vieux singe, vous le savez, et je ne tomberai pas dans le piège du galimatias. Ainsi, pas plus que je n'ergoterai sur l'ergotage et pas plus que je ne pérorerai sur la péroraison, je ne ratiocinerai sur la ratiocination. [...]



François Rollin, les grands mots du professeur Rollin (2006)
voir aussi
Bernard Pivot, 100 mots à sauver (2004)