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mardi 8 décembre 2020

Un silence croisé

On le voit régulièrement à l'occasion d'accusations publiques ou de procès, peu de femmes victimes de viol "cochent toutes les cases" de la "bonne" victime, unique condition à laquelle l'opinion publique se ralliera à leur cause.
La bonne victime doit être perçue comme séduisante [affaire du sofitel de NY] sans toutefois être perçue comme aguicheuse/inconséquente, elle doit avoir combattu son agresseur, et déposé plainte immédiatement après les faits, en étant psychologiquement dévastée, tout en gardant une parfait cohérence dans son témoignage [affaire du 36 quai des orfèvres].

Ce constat revient souvent sous la plume de féministes (comme ici)... Je l'ai retrouvée développée dans King Kong Theory (2006), dans le chapitre dans lequel Virginie Despentes revient sur son viol (1986).


Une femme qui tiendrait à sa dignité aurait préféré se faire tuer. Ma survie, en elle-même, est une preuve qui parle contre moi. [...] Car il faut être traumatisée d'un viol, il y a une série de marques visibles qu'il faut respecter. Peur des hommes, de la nuit, de l'autonomie, dégoût au sexe et autres joyeusetés. On te le répète sur tous les tons : c'est grave, c'est un crime, les hommes qui t'aiment, s'ils le savent, ça va les rendre fous de douleur et de rage (c'est aussi un dialogue privé, le viol, où un homme déclare aux autres hommes : je baise vos femmes à l'arraché). Mais le conseil le plus raisonnable, pour tout un tas de raisons, reste « garde ça pour toi ». Etouffe, donc, entre les deux injonctions. Crève, salope, comme on dit.

Alors le mot est évité. A cause de tout ce qu'il recouvre. Dans le camp des agressées, comme chez les agresseurs, on tourne autour du terme. C'est un silence croisé. 

[...] dans le viol, il faut toujours prouver qu'on n'était vraiment pas d'accord. La culpabilité est comme soumise à une attraction morale non énoncée, qui voudrait qu'elle penche toujours du côté de celle qui s'est fait mettre, plutôt que de celui qui a cogné. 

[...] Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses de force, alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais pas me remettre. Et je suis surtout folle de rage de ce qu'en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s'échapper en courant, je me sente encore aujourd'hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau

[...] Post-viol, la seule attitude tolérée consiste à retourner la violence contre soi. Prendre vingt kilos, par exemple. Sortir du marché sexuel, puisqu'on a été abîmée, se soustraire de soi-même au désir. En France, on ne tue pas les femmes à qui c'est arrivé mais on attend d'elles qu'elles aient la décence de se signaler en tant que marchandise endommagée, polluée. Putes ou enlaidies, qu'elles sortent spontanément du vivier des épousables.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

jeudi 7 septembre 2017

Do you remember being nineteen?

"Better Call Saul"... Qui a vu "Breaking Bad" se souvient évidemment du slogan employé par l'avocat Saul Goodman. Il aura donné son nom à la série spin-off, centrée sur ce personnage (et, dans une moindre mesure, sur Mike Ehrmantraut). Six ans les faits aujourd'hui connus, on assiste donc à la génèse de Saul Goodman, personnage haut en couleur : touchant, travailleur, humble (et flamboyant), juste (honnête... à sa manière), drôle...

Au final, la série pourrait faire penser à une sorte de mash-up entre Ally McBeal et un Perry Mason burlesque, le tout dans l'univers de Breaking Bad. Savoureux.
Voici une plaidoirie extraite du tout premier épisode.


Oh, to be nineteen again! You with me, ladies and gentlemen? Do you remember nineteen? Let me tell you, the juices are flowing. The red corpuscles are corpuscling, the grass is green, and it's soft, and summer's gonna last forever.... ... Now, do you remember? Yeah, you do. But if you're being honest...I mean, well, really honest, you'll recall that you also had an underdeveloped nineteen-year-old brain. Me, personally, I...it...If I were held accountable for some of the stupid decisions I made when I was nineteen... Oh, boy, wow. And I bet if we were in church right now, I'd get a big "amen!"


Which brings us to these three... Now, these three knuckleheads. And I'm sorry, boys, but that's what you are. They did a dumb thing. We're not denying that. However, I would like you to remember two salient facts. Fact one: nobody got hurt, not a soul. Very important to keep that in mind. Fact two: Now, the prosecution keeps bandying this term "criminal trespass." Mr. Spinowzo, the property owner, admitted to us that he keeps most portions of his business open to the public both day and night. So, trespassing? That's a bit of a reach, don't you think, Dave? Here's what I know: These three young men, near honors students all, were feeling their oats one Saturday night, and they just went a little bananas. I don't know. Call me crazy, but I don't think they deserve to have their bright futures ruined by a momentary, minute, never-to-be-repeated lapse of judgment. Ladies and gentlemen, you're bigger than that.

S'en suivra la projection par le procureur d'une vidéo awkward tournée... dans une morgue. Je n'en dis pas plus.


Better Call Saul, Uno
(Vince Gilligan, Peter Gould : 2015)

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Cette plaidoirie m'a rappelé l'un des arguments employé par le père de Broke Turner, cet étudiant "modèle" qui avait violé une étudiante inconsciente sur le campus de Stanford. Cette affaire avait fait grand bruit en 2016 [wikipedia], dans la mesure où elle mettait en lumière des comportements trop souvent tus sur les campus américains, et, de manière plus large, illustrait la "culture du viol".

Au final, Broke Turner aura donc été condamné pour les chefs d'inculpation : 
- Assault with intent to rape an intoxicated woman,
- Sexually penetrating an intoxicated person with a foreign object
- Sexually penetrating an unconscious person with a foreign object

Craignant que la condamnation résultante (notamment son inscription au registre des délinquants sexuels) n'hypothèque l'avenir de son fils, le père, Dan Turner, écrivit au procureur une lettre, dans laquelle figuraient les propos suivants :
“His life will never be the one that he dreamed about and worked so hard to achieve. That is a steep price to pay for 20 minutes of action out of his 20 plus years of life.”

J'en reviens donc à Jimmy (Better Call Sall) : "I don't think they deserve to have their bright futures ruined by a momentary, minute, never-to-be-repeated lapse of judgment". La différence? Il précisait, peu avant :
"Nobody got hurt, not a soul."