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vendredi 22 février 2019

Notre ordure lancée au visage de l'humanité

Des années que je voulais lire du Claude Lévi-Strauss, tant les propos et écrits sur l'humanité qui parvenaient jusqu'à moi semblaient profonds (exemple)... et puis un jour : je trouve Tristes Tropiques dans un vieux carton de livres abandonnés, sur le trottoir.
Premier extrait.

Aujourd'hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l'Asie tout entière prend le visage d'une zone maladive, où les bidonvilles rongent l'Afrique, où l'aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d'en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n'a certes pas réussi à les produire sans contrepartie. Comme son oeuvre la plus fameuse, pile où s'élaborent des architectures d'une complexité inconnue, l'ordre et l'harmonie de l'occident exigent l'élimination d'une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est infectée. Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.

Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que vingt-mille ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à grand peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur diversité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture, elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)

lundi 22 avril 2013

2 ou 3 choses en attendant la 'Zombie Apocalypse'

Il y a 8 jours, dans la rubrique "La vidéo du dimanche soir", je vous proposais de regarder Cargo, sorte de condensé de "La Route" (de Cormac McCarthy) avec des zombies.

Un père de famille, mordu (et donc contaminé) par sa femme, tente de sauver sa fille, avant qu'il ne soit à son tour transformé en zombie et ne devienne un danger pour elle. Si l'on peut se satisfaire de l'aspect purement divertissant d'un film de zombies bien ficelé, on peut également être sensible aux thèmes qu'ils abordent, et aux questions qu'ils posent.

Par essence, le zombie questionne la notion d'humanité. Peut-on vraiment dire que l'humanité s'en est allée dans ces corps transformés, dont l'esprit ne semble voué qu'à la simple satisfaction de besoins biologiques ?


Les réalisateurs les plus doués (Romero en tête, naturellement) utilisent leurs films pour questionner notre société. Dans "Night of the living dead", l'homme se révèle finalement plus dangereux pour le héros afro-américain qu'une horde de morts vivants. Dans "Dawn of the Dead", les zombies finissent par converger vers le centre commercial de leur ville, comme leur vie d'avant les y avait habitués.


Depuis peu, les problématiques sont également d'ordre scientifique. Saviez-vous que les zombies souffraient du Consciousness Deficit Hypoactivity Disorder? Un tel trouble est caractérisé par «la perte de tout comportement rationnel remplacé par une agressivité à la fois délirante et impulsive, une attention axée uniquement autour de stimulus, une incapacité à coordonner les fonctions du langage et un appétit insatiable pour la chair humaine.»

Je vous laisse vous reporter à cet article très complet de Slate. On y parle neurologie... On apprend également par exemple que les zombies détectent leur proie grâce à une vision infrarouge (que permet la rhodopsine, pigment protéique photosensible présent dans l'oeil de l'Homme... j'ai vérifié sur Wikipedia, quand même)

J'avoue que ces "zombie studies" me laissent perplexe. Celles qui relèvent de l'épidémiologie paraissent déjà plus intéressantes. Encore faudrait-il qu'on commence par m'expliquer pourquoi une population de zombie croîtrait si vite, alors même qu'ils se nourrissent (goulûment) de chair humaine (a priori sans en laisser une miette). Pour que leurs effectifs se renforcent aussi vite, il faudrait qu'ils ne fassent que mordre (puis retourner à leurs occupations, comme par exemple aller au centre commercial).

Laissons cela. Vous aurez compris que la problématique liée à la caractérisation de l'humanité m'intrigue d'avantage. A vrai dire, elle est encore plus riche en se basant sur l'observation d'autres "créatures" anthropomorphes : les robots.

J'en viens donc à la finalité de cet article : la série Real Humans, diffusée en ce moment sur arte. Alors certes, il est nécessaire de s'accommoder de la VF (j'ai failli abandonner pour cette raison). L'attrait de la série tient au fait qu'on débarque dans un monde où les robots domestiques (conçus à l'image de l'Homme) sont déjà très répandus et perfectionnés. A tel point qu'on ne les distingue que difficilement des "vrais humains", avec lesquels ils peuvent d'ailleurs dialoguer et interagir. 
Signes caractéristiques (tout de même) : un regard et une peau qui manquent de naturel... un port USB dans la nuque.


Hormis les dizaines de répercussions (intéressantes en soi) sur la vie pratiques qu'introduit la série, on est rapidement amené à se poser la question : 
Qu'est-ce qui ferait qu'on puisse considérer l'un de ces "hubots" comme une personne?
(et pas comme l'équivalent d'un aspirateur)

On objectera qu'un robot est une machine (mais la  biologie ne tend-elle pas à montrer que l'homme aussi, d'une certaine manière?), que l'homme a des souvenirs une mémoire et qu'il apprend (le robot aussi), des sentiments (on peut cependant discuter du concept sur le plan philosophique), de la dignité (on a déjà vu des hommes en avoir été privé)


Du coup, là, comme ça, si je devais répondre à la question ci-dessus, peut-être que je dirais :
- être conscient de son existence, et redouter la non-existence
- pouvoir agir/penser "au-delà" de ce que son concepteur aura imaginé



Possible que le deuxième point soit par essence inatteignable.

George Romero, Night of the Living Dead (1968)
George Romero, Dawn of the Dead (1978)
Lars Lundström, Real Humans (2012)
diffusé chaque jeudi sur Arte

samedi 25 février 2012

L’être le plus démuni de tous

Dans le but de démontrer que [...] "l'évolution est une imposture", Olivier Gratiolet a entrepris un inventaire exhaustif de toutes les imperfections et insuffisances dont souffre l'organisme humain : la position verticale, par exemple n'assure à l'homme qu'un équilibre instable : on tient debout uniquement à cause de la tension des muscles, ce qui est une source continuelle de fatigue et de malaise pour la colonne vertébrale laquelle, bien qu’effectivement seize fois plus forte que si elle était droite, ne permet pas à l’homme de porter sur son dos une charge conséquente ; les pieds devraient être plus larges, plus étalés, plus spécifiquement adaptés à la locomotion, alors qu’ils ne sont que des mains atrophiées ayant perdu leur pouvoir de préhension ; les jambes ne sont pas assez solides pour supporter le corps dont le poids les fait ployer, et de plus elles fatiguent le cœur, qui est obligé de faire remonter le sang de près d’un mètre, d’où des pieds enflés, des varices, etc. ; les articulations de la hanche sont fragiles, et constamment sujettes à des arthroses ou à des fractures graves (col du fémur) ; les bras sont atrophiés et trop minces ; les mains sont fragiles, surtout le petit doigt qui ne sert à rien, le ventre n’est absolument pas protégé, pas plus que les parties génitales ; le cou est figé et limite la rotation de la tête, les dents ne permettent pas de prise latérale, l’odorat est presque nul, la vision nocturne plus que médiocre, l’audition très insuffisante ; la peau sans poils ni fourrure n’offre aucune défense contre le froid, bref, de tous les animaux de la création, l’homme, que l’on considère généralement comme le plus évolué de tous, est de tous l’être le plus démuni.

Georges Perec, La vie mode d'emploi (1978)



Bien que sans doute complètement happé par ce texte, vous vous demandez peut-être le lien qu'il peut bien avoir avec la trame globale du roman? Et bien il n'y participe aucunement... et pleinement à la fois.

Car, en plus de Bartlebooth et de son projet que je vous rapportais précédemment, c'est bien de la destinée de tous les habitants d'un immeuble dont Perec se fait l'écho dans ce roman. Il décrit même chaque pièce dans ses moindres détails (càd, par exemple, jusqu'à reproduire la grille le mots-croisés d'un journal étalé par terre pour absorber d'éventuelles gouttes de vin).

Bien entendu, ce niveau de détail intrigue, à la lecture du livre. Tout comme ce Post-Scriptum:
Ce livre comprend des citations, parfois légèrement modifiées, de : René Belletto, Hans Bellmer, Jorge Luis Borges, Michel Butor, Italo Calvino, Agatha Christie, Gustave Flaubert, Sigmund Freud, Alfred Jarry, James Joyce, Franz Kafka, Michel Leiris, Malcolm Lowry, Thomas Mann, Gabriel Garcia Marquez, Harry Matthews, Herman Melville, Vladimir Nabokov, George Perec, Roger Price, Marcel Proust, Raymond Queneau, François Rabelais, Jacques Roubaud, Raymond Roussel, Stendhal, Laurence Sterne, Théodore Surgeon, Jules Vernes, Unica Zürn.

En réalité, en bon Oulipien, Pérec s'est infligé un nombre de contraintes assez saisissant: Réparties en 42 catégories, chacune d'elle peut prendre 10 valeurs. Par un procédé mathématique complexe (qui a à voir avec un bi-carré latin orthogonal d'ordre 10), il associe à chaque chapitre un ensemble unique de contraintes... dont - vous l'aurez compris - la citation d'un auteur, mais aussi la référence à un livre, la description d'un tableau, la mention d'un animal, d'un bijou, le nombre des protagonistes, l'âge et le sexe de l'un d'eux.
Bref, c'est vertigineux.

(cf. tableau des contraintes)


Peut-être aurais-je dû vous préciser que 1 chapitre = 1 pièce de l'immeuble?Et que l'ordre dans lequel les pièces sont abordées répond lui aussi à une contrainte (de malade). Pour la saisir, il vous faudra tout d'abord après une brève analyse du plan de coupe ci-dessus ramener l'immeuble à une matrice de 10 sur 10, soit 100 pièces... Et bien la séquence dans laquelle ces pièces sont abordées est régie par "la polygraphie du cavalier". C'est-à-dire le trajet selon lequel un cavalier (au Jeu d'échec) parcourrait toutes les cases d'un damier de 10x10 cases, une et une seule fois .



Ceci donc pour vous donner de quoi appréhender l'ampleur du projet... et le labeur qu'il a dû occasionner !
Et le texte en lui-même dans tout ça?
A suivre, car il me reste encore quelques extraits à reproduire.

à lire aussi :
Cahier des charges de la vie mode d'emploi, de Georges Perec
(ouvrage sur lequel j'adorerais mettre la main !!)


Sur le même sujet de l'extrait introductif (la faiblesse de la "conception" de l'Homme), voir aussi le sketch de Florence Foresti, la Vie est bien faite
(-3 points d'indie cred, je sais)