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mercredi 5 février 2014

A language virus


Débat d'idées impromptu entre les détectives Rust Cohle et Martin Hart (dans la série True Detective), tandis qu'ils assistent à un prêche prononcé lors d'un rassemblement religieux.

: What do you think the average IQ of this group is?

M : Can you see Texas up there on your high horse? What do you know about these people?

R : Just observation and deduction. I see a propensity for obesity, poverty, a yen for fairy tales. Folks putting what bucks they do have into a wicker basket being passed around. Safe to say nobody here’s going to be splitting the atom, Marty.

M : See that? Your fuckin’ attitude. Not everybody wants to sit alone in an empty room and get off on murder manuals. Some folks enjoy community, common good.

R : If the common good’s got to make up fairy tales, it’s not good for anybody.

: Can you imagine if people didn’t believe, the things they would get up to?



R : The same things they do now, just out in the open.

M : Bullshit. It would be a fucking freak show of murder and debauchery, and you know it.

R : If the only thing keeping a person decent is the expectation of divine reward, then brother that person is a piece of shit. [...] What does it say about a life? You gotta get together and tell yourself stories that violate every law of the universe just to get through the goddamn day? What’s that say about your reality, Marty? Certain linguistic anthropologists think that religion is a language virus that rewrites pathways in the brain and dulls critical thinking.

M : I don’t use ten-dollar words as much as you, but for someone who sees no point in existence, you sure fret about it an awful lot.

*
*     *

Les arguments sont connus, mais l'échange est intéressant. C'est d'ailleurs un des points forts de la série que d'enrichir la narration de telles réflexions.

Je ne suis pas calé en "histoire des idées" donc je ne saurais ici retracer l'origine des arguments avancés. Je peux toutefois établir un lien avec Schopenhaueur (encore !) qui dans l'un de ses écrits annexes (les Parerga et Paralipomena) a mis en scène un débat fictif entre un religieux (Démophèle) et un philosophe (Philalèthe).

Dans ce qui suit, je m'attache à relever un parallélisme amusant (sans pour autant soutenir que les scénaristes ont construit le dialogue autour de ce texte, hein)

La scène décrite ci-dessus s'ouvre sur une remarque que le défenseur de la Religion trouve méprisante ("See that? Your fuckin’ attitude").
Idem du côté de Schopenhauer : pas d'intro, rien, directement, cette réplique :

D : Soit dit entre nous, mon cher et vieil ami, il me déplaît qu'à l'occasion tu manifestes ta compétence philoskophique par des sarcasmes, et même une raillerie ouverte à l'encontre de la religion. À chacun, sa foi religieuse est sacrée; il devrait en être par conséquent de même pour toi.

La réponse du philosophe ne se fait pas attendre. Elle renvoie à la notion de vérité, et il reprochera tout au long de l'entretien à Démophèle de la masquer sciemment (cf. plus haut : "fairy tales" ; "stories that violate every law of the universe").

P : Je nie la conséquence ! Je ne vois pas pourquoi je devrais, en raison de l'ingénuité d'autrui, respecter le mensonge et la tromperie. En tout lieu je respecte la vérité, mais non, pour cette raison précise, ce qui lui est contraire. Jamais sur terre ne brillera la vérité aussi longtemps que vous en entraverez d'une telle façon les inspirations.

Une fois qu'on en est là, Démophèle est forcé de nuancer en arguant  qu'il s'agit d'une vérité "sous une forme mythico-allégorique", et là, BIM, on passe à l'argument suivant, selon lequel sans religion, le monde ne serait qu'anarchie et barbarie (cf. plus haut : "Can you imagine if people didn’t believe, the things they would get up to?" ; "It would be a fucking freak show of murder and debauchery")

D: il s'agit tout d'abord d'enchaîner les esprits grossiers et mauvais de la foule afin de la tenir éloignée de l'injustice extrême, des cruautés, des actes violents et honteux. Maintenant, si l'on voulait attendre qu'elle ait reconnu et embrassé la vérité, on viendrait immanquablement trop tard. En effet, même en posant que la vérité vient d'être trouvée, celle-ci excèdera la faculté de compréhension de la foule. La seule chose qui lui convienne en tous les cas, c'est un habillement allégorique de cette vérité, une parabole, un mythe.

Exemples à l'appui (dont je vous dispense), Philalèthe rejette l'argument (tout comme Rust)

P : les fins pratiques et la nécessité de la religion au sens [...] généralement affectionné aujourd'hui, à savoir un fondement indispensable de tout ordre légal, je ne peux les reconnaître et je dois me défendre contre cette idée.

La suite, je vous laisse la découvrir dans le texte original (édité dans un recueil titré "Sur la religion"). Je ménage mon lectorat en m'abstenant de reproduire les tirades relatives à la fonction d'"apaisement et consolation dans la souffrance et la mort" de la religion, et à ses méthodes d'endoctrinement, telles que les analyse Schopenhauer. Rust Cohle s'en charge, et de manière plus consise :

The ontological fallacies of expecting a light at the end of the tunnel, well that is what the preacher sells, same as the shrink. See, the preacher he, encourages your capacity for illusion then he tells you, to a fucken virtue, one is about to be had doing that. It is such a desperate sense of entitlement, isn't it? 
"Surely this is all for me?"
"Me ? Me , me , I , I ..."
"I am so fucking important"

True Detective (S01E03)
Arthur Schopenhauer, Sur la religion (1851)

dimanche 26 janvier 2014

Ce "meilleur des mondes possibles"

Dans l'article reprenant un dialogue de la série True Detective que je publiais la semaine passée , le détective Rust Cohle se référait à la notion de "pessimisme" en philosophie.

Je saisis cette opportunité pour revenir au "Monde comme volonté et représentation" (dont j'ai déjà cité de nombreux extraits) et ainsi illustrer ce terme, qui est souvent le premier qualificatif qui vient à l'esprit, lorsqu'il est question de Schopenhauer.

Chacun qui est sorti de ses premiers rêves de jeunesse, qui considère son expérience propre et celle d’autrui, qui a promené son regard dans la vie, dans l’histoire du passé et de son époque, et enfin dans les œuvres des grands poètes, celui-là, à supposer qu'aucun préjugé profondément ancré et indélébile ne paralyse sa faculté de juger, admettra la conclusion que le monde des hommes est l'empire du hasard et de l'erreur qui y gouvernent sans pitié, à petite comme à grande échelle, épaulés par la bêtise et la méchanceté qui agitent leur fouet. C'est ce qui explique que le meilleur ne perce que péniblement, que le noble et le sage ne se manifestent que très rarement et ne trouvent guère influence ou audience, alors que l'absurde et le faux dans le domaine de la pensée, le plat et le banal dans le domaine de l'art, le méchant et le perfide dans le domaine de la conduite, continuent effectivement d'exercer leur empire, lequel n’est perturbé que par de brèves interruptions. Par contre, l'excellent en tout genre n'est toujours qu'une exception, un cas parmi des millions, et, lorsqu'il s’est déclaré dans une œuvre durable, celle-ci, après avoir survécu à l'animosité de ses contemporains, se tient isolée, conservée comme une météorite tombée d’un autre ordre de choses que celui qui domine ici-bas. [...]

Si enfin on mettait sous les yeux de chacun les douleurs et les tourments terribles auxquels sa vie est constamment exposée, il serait figé d'effroi; et si on conduisait l’optimiste le plus borné à travers les hospices, les lazarets et les salles d’opérations chirurgicales, dans les prisons, les chambres de torture et les étables à esclaves, sur les champs de bataille et aux lieux de supplice, si on lui dévoilait ensuite tous les obscurs logis où la misère se cache des regards de la froide curiosité [...], il finirait certainement par comprendre lui aussi la nature de ce meilleur des mondes possibles. Car où Dante aurait-il puisé la matière pour son Enfer sinon dans ce monde réel qui est le nôtre ? Et encore, c'est devenu un Enfer plutôt bien ordonné. Mais lorsqu'il devait s'atteler à la tâche de dépeindre le Ciel et ses joies, il était confronté à une difficulté insurmontable, car notre monde n’offre pas du tout le matériau à cette fin. [...]

Et de conclure (attention, c'est radical) :
A mon sens l'OPTIMISME, lorsqu'il n est pas le bavardage irréfléchi de ceux qui derrière leur front bas n’abritent rien d'autre que des mots, n’est pas seulement une manière de penser absurde, mais aussi véritablement INFÂME, car elle revient à railler et à mépriser les souffrances sans nom de l'humanité.

Une nouvelle fois dans ces colonnes, je me permets un rapprochement avec des dialogues entendus dans Twin Peaks :

- James, don't leave ... It's not our fault!
- It doesn't matter. Don't you see? Nothing we do matters. Nothing's ever going to change. It doesn't matter if we're happy when the rest of the world goes to hell.

La pauvre Donna n'a pas le temps de répliquer, que James a déjà enfourché sa moto, et est sorti du cadre. Bien sûr, la question qui vient à l'esprit, est celle que formule immédiatement Hart à l'endroit de son collègue dans True Detective :

Hart : So, what’s the point of getting out of bed in the morning?
Cohle: I tell myself I bear witness, but the real answer is that it’s obviously my programming. And I lack the constitution for suicide.

Pour être tout à fait complet, je cite la réponse de Schopenhauer :
Si le suicide nous en offrait réellement la possibilité, en sorte que l'alternative «être ou ne pas être» se présentait au sens le plus concret, alors il faudrait absolument le choisir, comme un dénouement éminemment désirable (a consummation devoutly to be wish’d), Mais quelque chose en nous dit qu’il n’en sera pas ainsi, que ce ne sera pas terminé, que la mort ne sera pas un anéantissement absolu.

Twin Peaks (E16), David Lynch (1990)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)

Que mon lectorat se rassure, après ses propos noirs et durs, un prochain article se chargera de louer l'Optimisme.

mardi 17 septembre 2013

La musique, cet exercice métaphysique inconscient

Schopenhauer aura accompagné ce blog tout au long de l'été, via son ouvrage "Le monde comme volonté et représentation". Il me reste encore tout un "Livre" à évoquer, mais je vous proposerai, après cet article, de marquer une pause avant d'y revenir.

Schopenhauer est un de ces philosophes qui a bâti un "système philosophique", complet et cohérent. Il pousse d'ailleurs la logique à son extrême puisque le moindre concept y est défini (matière, force, rire, joie, erreur, mensonge...), de telle sorte que partant de rien, on a un peu l'impression de recomposer page après page le monde qui nous entoure.

Le livre III traite de l'Art (l'Idée platonicienne : l'objet de l'art). Tous les arts y sont abordés un à un, de l'architecture à la tragédie, en passant par la peinture (dont il était d'ailleurs question dans un précédent article). Schopenhauer aborde la musique en dernier.

[...] Nous devons alors constater que, néanmoins, l'un des beaux-arts était exclu de nos considérations, et devait le rester, car dans l'enchaînement systématique de notre présentation, aucune place ne lui était appropriée: il s'agit de la MUSIQUE. Elle se tient tout à fait à part de tous les autres arts. Nous ne reconnaissons pas en elle la reproduction, la répétition d'une quelconque Idée des êtres dans le monde et pourtant elle est un art si important et absolument magnifique, elle agit avec une telle puissance sur le plus intime de l'homme, elle est comprise si parfaitement et si profondément par lui, comme un langage tout à fait universel dont l'évidence surpasse celle du monde perceptible lui-même, au point que nous devons certainement chercher bien davantage en elle qu’un exercitium arithmeticae occultum nescientis se numerare animi [exercice d'arithmétique inconscient où l'esprit ne sait pas qu'il compte], comme la qualifiait Leibniz (*), et ce tout à fait à juste titre, dans la mesure où il ne considérait que sa signification immédiate et externe, son écorce. [...] À notre point de vue, fixé sur l'effet esthétique, nous devons lui accorder une signification beaucoup plus sérieuse et profonde, qui renvoie à l'essence la plus intime du monde et à notre soi ; [...] D'une manière ou d'une autre, la musique doit se rapporter au monde comme la représentation se rapporte au représenté, la copie au modèle ; c'est ce que nous pouvons déduire, par analogie, des autres arts, qui possèdent tous ce trait caractéristique, et dont l'effet sur nous est, dans l'ensemble, de la même espèce que l'effet exercé par la musique, sauf que celui-ci est plus fort, plus rapide, plus nécessaire, plus infaillible. [...]

[La musique] n'énonce jamais le phénomène, mais toujours seulement l'essence intime, l'en-soi de tout phénomène, la volonté elle-même. Elle n'exprime donc pas telle ou telle joie singulière et déterminée, telle ou telle affliction, ou douleur, ou terreur, ou jubilation, ou gaieté ou sérénité, mais LA joie, l'affliction, LA douleur, LA terreur, LA jubilation, LA gaieté, LA sérénité elles-mêmes, pour ainsi dire in abstracto, c'est-à-dire ce qu'elles ont d'essentiel sans aucun ajout, donc sans non plus leurs motifs. Nous les comprenons pourtant parfaitement dans cette quintessence abstraite même. C'est la raison pour laquelle notre imagination s'en trouve si aisément stimulée, en essayant alors de forger ce monde d'esprits qui nous parle aussi directement, ce monde invisible et pourtant si vif et animé, de lui conférer chair et os, bref de l'incarner dans un exemple analogue.

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation
(1819)

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Il faut préciser ici que Schopenhauer parle de musique "instrumentale", et devient plus nuancé (sur l'universalité de la musique) lorsqu'elle est accompagnée d'un chant intelligible.

(*) La notion d'arithmétique se rapporte à l'ensemble des principes harmoniques [occidentaux serait-on tenter d'ajouter]. Reprenant cette citation de Leibniz, Schopenhauer écrira un peu plus loin dans le même chapitre :
"La musique est un exercice de métaphysique inconscient où l’esprit ne sait pas qu’il philosophe"

Pour celles et ceux que ça intéresse : Le texte intégral de ce chapitre (qui aborde même des notions de théorie et d'harmonie) est accessible en ligne ici (dans une autre traduction)

mercredi 21 août 2013

La pure contemplation

On reparle un peu philo ? Toujours avec Schopenhauer. C'est déjà le sixième article. Celui-ci reprend d'ailleurs bien ceux que j'avais intitulés la danse des poignards, et le sentiment du Sublime.

Je trouve ce passage particulièrement clair et bien articulé, donc je vous encourage à le lire (si d'aventure vous aviez l'habitude de ne faire que survoler ces textes).

Quatre paragraphes.
Le premier décrit la mécanique d'une vie qui ne serait rythmée que par la recherche de satisfaction de besoins successifs à combler, c'est-à-dire quand l'Homme est le sujet du vouloir. Impossible dans cet état de prétendre au "bien-être véritable".

Les deux paragraphes suivants reviennent sur l'état dans lequel l'Homme peut se libérer de la volonté, n'être sujet que de la connaissance, en se plongeant par exemple dans la contemplation objective de l'objet. De la même manière que derrière celui-ci apparaît bientôt son concept générique (ou "Idée"), le sujet se sent appartenir à un tout et dépasse son individualité. On touche alors au "bien suprême". Cet état rejoint le sentiment du Sublime, évoqué plus haut.

Le moment est donc bien choisi dans le dernier paragraphe, pour discourir d'Art. L'exemple pris est celui des natures mortes. Il sera intéressant si comme moi vous n'y voyez qu'un tas d'aliments peints avec minutie. Schopenhauer montre l'articulation entre le Sublime, le sujet spectateur d'un tableau ne représentant pourtant que des objets banal, et la démarche du peintre.
Je serais curieux de savoir ce qu'il aurait pensé de l'art abstrait...


Tout vouloir naît du besoin, donc du manque, donc de la souffrance; la satisfaction y met un terme ; mais pour un souhait satisfait, au moins dix se trouvent frustrés; en outre la convoitise dure longtemps, ses exigences sont sans fin; la satisfaction, elle, est brève et chichement comptée. Or ce contentement final n’est lui-même qu'apparent: le souhait satisfait donne aussitôt lieu à un autre souhait; le premier est une illusion qui a été reconnue, le second une illusion qui ne l'a pas encore été. Aucun objet atteint par le vouloir ne peut procurer un contentement durable, définitif : l'objet sera toujours pareil à l'aumône qui, jetée au mendiant, lui permet de vivoter aujourd'hui en remettant son tourment à demain. — C'est pourquoi, aussi longtemps que notre conscience est remplie par notre volonté, aussi longtemps que nous cédons à l'élan des souhaits avec l'espoir et la crainte incessants qui lui sont associés, aussi longtemps que nous sommes sujets du vouloir, nous ne connaîtrons jamais ni bonheur durable ni repos. Poursuivre ou fuir un objet, craindre le malheur ou chercher le plaisir, voilà, pour l'essentiel, une seule et même chose: le souci pour la volonté toujours demandeuse, quelle qu’en soit la forme, remplit et agite sans cesse notre conscience ; or sans repos, il n'est absolument pas de bien-être véritable. Ainsi le sujet du vouloir se trouve continuellement attaché sur la roue tournante d'Ixion, il remplit éternellement le tonneau des Danaïdes, il est Tantale subissant ses éternels supplices.

Mais lorsqu'une occasion extérieure ou un état affectif intime nous font subitement sortir de ce flux sans fin du vouloir, en arrachant la connaissance à l'esclavage de la volonté, lorsque l’attention n'est plus dirigée sur les motifs du vouloir mais qu'elle appréhende les choses indépendamment de leur lien avec la volonté, c’est-à-dire qu’elle les considère comme sans intérêt, sans subjectivité, de manière purement objective, lorsqu'elle s’y adonne entièrement, ces choses n'étant que des représentations et non des motifs, alors ce repos, toujours recherché par cette première voie du vouloir, mais toujours demeuré hors d'atteinte, se manifeste spontanément, d'un seul coup, nous procurant le bien-être le plus complet. Il s'agit de cet état sans douleur qu'Épicure vante comme le bien suprême, l'état des dieux: pendant un moment, nous sommes, en effet, débarrassés de ce vil élan de la volonté, nous célébrons le sabbat des travaux forcés du vouloir, la roue d'Ixion est à l'arrêt.

Or, cet état est justement celui que nous décrivions plus haut comme la condition nécessaire pour la connaissance de l'Idée : c'est la pure contemplation, la dissolution dans l'intuition, la perte dans l'objet, l'oubli de toute individualité, la suppression du mode de connaissance obéissant au principe de raison et ne saisissant que des relations, alors qu’en même temps, de manière inséparable, la chose singulière qui est perçue s'exhausse à l'idée de son espèce, l'individu connaissant au pur sujet de la connaissance sans volonté : comme tels, les deux ne se trouvent plus dans le flux du temps et de toutes autres relations. Peu importe alors si on voit le soleil se coucher depuis un cachot ou depuis un palais.

Un état affectif intime, la prépondérance du connaître sur le vouloir, peuvent provoquer cet état quel que soit le milieu. C'est ce que nous montrent ces excellents Hollandais qui ont dirigé cette intuition purement objective sur les objets les plus insignifiants, en édifiant un monument durable de leur objectivité et de leur tranquillité d'esprit dans la nature morte que le spectateur esthétique ne saurait contempler sans émotion, car elle lui présente cet affectif de l'artiste, calme, tranquille, dénué de volonté, qui était nécessaire pour percevoir des objets aussi insignifiants de manière aussi objective, pour les contempler aussi attentivement et répéter cette image intuitive de manière aussi consciente ; et comme l'image l'enjoint à partager, lui aussi, cet état, son émotion se trouve souvent encore accrue par l'opposition avec sa propre constitution affective, agitée, perturbée par un vouloir véhément, dans laquelle il se trouve à ce moment. Dans le même esprit, des paysagistes, particulièrement Ruysdael, ont souvent peint des paysages tout à fait insignifiants, provoquant par là le même effet de manière encore plus réjouissante.

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation
(1819)

samedi 10 août 2013

Le sentiment du sublime

Qui ne s'est jamais laissé aller à des pensée existentielles en contemplant la voûte céleste, lors d'une nuit étoilée?
Dans le livre III (l'idée platonicienne: l'objet de l'art) du "Monde...", après avoir traité du BEAU, Schopenhauer saisit cette occasion pour évoquer le SUBLIME.



Lorsque nous nous perdons dans la considération de la grandeur infinie du monde dans le temps et dans l'espace, lorsque nous méditons sur les millénaires écoulés, les millénaires à venir — mais aussi lorsque le ciel nocturne nous met effectivement devant les yeux d'innombrables mondes en faisant ainsi pénétrer dans notre conscience l'incommensurabilité de l'univers —, alors nous sentons que nous sommes réduits à rien, nous avons le sentiment d'être un individu, un corps animé, phénomène éphémère de la volonté qui s'évanouit comme une goutte dans l'océan qui se dissout dans le néant. Mais en même temps, s'élève contre ce fantôme de notre propre vanité, contre cette impossibilité mensongère, la conscience immédiate que tous ces mondes n'existent bel et bien que dans notre représentation, ne sont que les modifications du sujet éternel de la pure connaissance ; nous constatons que nous sommes ce sujet dès que nous oublions l'individualité, ce sujet qui est le support nécessaire et la condition de tous les mondes, de toutes les époques. La grandeur du monde, qui nous inquiétait d'abord, repose désormais en nous. Notre dépendance à son égard se trouve supprimée par sa dépendance à notre égard. — Tout ceci ne pénètre cependant pas immédiatement la réflexion et ne se montre d'abord que sous la forme d'une conscience qui sent qu'on ne fait qu'un avec le monde en un certain sens (ce sens que la philosophie seule permet de rendre évident), qu'on n'est pas écrasé, mais élevé par son incommensurabilité. Il s'agit de cette conscience qui sent cela même que les Upanishads du Véda expriment par des tournures si multiples, en particulier dans la sentence déjà citée plus haut: Hae omnes creaturae in totum ego sum et praeter me aliud ens non est [Je suis toutes ces créatures et à part moi n'existe aucun autre être]. Il s'agit de l'élévation au-dessus de notre propre individu, le sentiment du sublime.

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)

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Le Véda ("vision" ou "connaissance" en senskrit) est un ensemble de textes indiens, de portée philosophique et métaphysique, transmise oralement de brahmane à brahmane au sein du védisme, du brahmanisme, et de l'hindouisme. Les premiers écrits remontent au XVème siècle...
...et donc Schopenhaueur est fan (il y fait très souvent référence)

samedi 3 août 2013

Have you ever experienced absolute loss?

Have you ever experienced absolute loss?
It's more than grief. Its deep down inside. Every cell screams.
You can hear nothing else.


Voici comment je m’explique que la folie est souvent occasionnée par une souffrance véhémente de l’esprit, par des événements terribles et imprévus. En tant qu'événement réel, toute souffrance de cette espèce est toujours limitée au présent, elle n’est donc qu'éphémère et, dans cette mesure, elle n'est pas encore excessivement pesante: elle ne devient outrancièrement lourde que lorsqu'il s'agit d'une douleur durable; or, comme telle, la souffrance n'est qu'une pensée et réside donc dans la MEMOIRE : si un tel chagrin, un tel savoir ou souvenir douloureux, est atroce au point de devenir purement et simplement insupportable, au point que l’individu risque d'y passer, alors la nature ainsi angoissée recourt à la FOLIE comme à l'ultime moyen de sauver la vie: l’esprit tant tourmenté déchire alors en quelque sorte le fil de sa mémoire, comble les trous par des fictions et se réfugie ainsi dans la folie face à cette douleur qui dépasse ses forces, à l'instar d'un membre brûlant qu’on ampute pour le remplacer par un membre en bois — Qu’on prenne comme exemple Ajax enragé, le roi Lear et Ophélie, car les créatures du génie authentique, auxquelles seules on peut se référer ici comme étant universellement connues, égalent dans leur vérité les personnes réelles: l’expérience réelle montre d’ailleurs souvent tout à fait la môme chose. Un cas analogue, mais affaibli, de cette espèce de passage de la douleur à la folie nous est fourni par le fait que bien souvent, nous cherchons à chasser de manière quasi mécanique un souvenir pénible, qui revient subitement, par une remarque à voix haute ou par un mouvement, nous cherchons à en détourner notre propre attention, à nous en distraire de force. —

Twin Peaks (E11), David Lynch (1990)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)

De nouveau, un peu de Schopenhauer appliqué... le paragraphe qui précède pourra sembler ne pas porter en soi d'idée novatrice, et pour cause : la théorie de la folie qui y est développée est "conforme à ce qui est aujourd'hui admis" (dixit Wikipedia). On est cependant au début du XIXème siècle, qui plus est avant l'essor de la psychologie. Carl Jung (1875 - 1961 / collaborateur à ses débuts de Freud) parlera même à un moment donné de la psychologie comme une continuation de « l'héritage de Schopenhauer ».

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De manière annexe, Alain reprendra lui aussi plus tard l'idée selon laquelle la folie constitue un cas "grossi", amplifié, de nos comportements ou erreurs.

mercredi 24 juillet 2013

La danse des poignards

Après avoir introduit Schopenhauer par des aspects périphériques (et néanmoins fondamentaux) de son oeuvre (Critique de la Philosophie kantienne), je vais désormais en venir au coeur du "Monde comme Volonté et Représentation".

Le premier livre traite du monde comme représentation, çàd comme objet du sujet. Analysant la représentation comme soumise au principe de raison, Schopenhauer finit ce livre en abordant la raison "pratique".

La lecture de différents textes m'aura appris, que dès qu'on emploie l'épithète "pratique" en philo, c'est qu'on s'apprête à discourir de la manière dont une philosophie peut s'appliquer dans le comportement et les actions des Hommes. En bref, on va sans doute finir par parler morale ou vertu (*).
Ce faisant, Schopenhauer s'attarde un moment sur les idées de l'école stoïcienne, dont les principes visent à s'aider de la raison pour atteindre le bonheur (dans tout ça, la vertu est moyen, et non finalité). Ca donne des préceptes tels que :

Comment peux-tu passer doucement tes jours,
Si tu dois te laisser mener et tourmenter par un désir toujours insatisfait
Par la crainte, par l'espérance de biens peu utiles
(Horace)


Facile, certes. Mais utile si l'on comprend que, poussée à l'extrême, la logique de convoiter / acquérir ne peut qu'aboutir à un cycle frustration / ennui. Intéressante pour qui se rebiffe contre le consumérisme à outrance.

Je zappe intentionnellement les maximes qui pourraient sembler prôner l'ascétisme, ou celles aisément caricaturables en éthique de loser (« Ne demande pas que les choses arrivent comme tu le désires mais désire-les telles qu'elles arrivent et tu seras heureux. »), pour passer à cette pensée d'Epitecte, telle que la rapporte par Schopenhaueur

« Il faut penser et distinguer entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas et, ensuite, ne tenir aucun compte de ce qui ne dépend pas de nous, moyennant quoi on restera de manière assurée indemne de toute douleur, souffrance et angoisse. »


*
*    *

Puisque les stoïciens sont mes amis, ceux de Schopenhauer et d'Alain aussi, je termine cet article en citant un texte de ce dernier, intitulé "La danse des poignards" et extrait de ses célèbres "Propos sur le Bonheur".

Chacun connaît la force d’âme des stoïciens. Ils raisonnaient sur les passions, haine, jalousie, crainte, désespoir et ils arrivaient ainsi à les tenir en bride, comme un bon cocher tient ses chevaux.
Un de leurs raisonnements qui m’a toujours plu et qui m’a été utile plus d’une fois, est celui qu’ils font sur le passé et l’avenir. «Nous n'avons, disent-ils, que le présent à supporter. Ni le passé, ni l’avenir ne peuvent nous accabler, puisque l’un n’existe plus et que l’autre n’existe pas encore.»

C’est pourtant vrai. Le passé et l’avenir n’existent que lorsque nous y pensons ; ce sont des opinions, non des faits. Nous nous donnons bien du mal pour fabriquer nos regrets et nos craintes. J’ai vu un équilibriste qui ajustait une quantité de poignards les uns sur les autres ; cela faisait une espèce d’arbre effrayant qu’il tenait en équilibre sur son front. C’est ainsi que nous ajustons et portons nos regrets et nos craintes en imprudents artistes. Au lieu de porter une minute, nous portons une heure ; au lieu de porter une heure, nous portons une journée, dix journées, des mois, des années. L’un, qui a mal à la jambe, pense qu’il souffrait hier, qu’il a souffert déjà autrefois, qu’il souffrira demain ; il gémit sur sa vie tout entière. Il est évident qu’ici la sagesse ne peut pas beaucoup; car on ne peut pas toujours supprimer la douleur présente. Mais s’il s’agit d’une douleur morale, qu’en restera-t-il si l’on se guérit de regretter et de prévoir ?

Cet amoureux maltraité, qui se tortille sur son lit au lieu de dormir, et qui médite des vengeances corses, que resterait-il de son chagrin s’il ne pensait ni au passé, ni à l’avenir ? Cet ambitieux, mordu au coeur par un échec, où va-t-il chercher sa douleur, sinon dans un passé qu’il ressuscite et dans un avenir qu’il invente ? On croit voir le Sisyphe de la légende qui soulève son rocher et renouvelle ainsi son supplice.

Je dirais à tous ceux qui se torturent ainsi : pense au présent ; pense à ta vie qui se continue de minute en minute ; chaque minute vient après l’autre ; il est donc possible de vivre comme tu vis, puisque tu vis. Mais l’avenir m’effraie, dis-tu. Tu parles de ce que tu ignores. Les événements ne sont jamais ceux que nous attendions ; et quant à ta peine présente, justement parce qu’elle est très vive, tu peux être sûr qu’elle diminuera. Tout change, tout passe. Cette maxime nous a attristés assez souvent ; c’est bien le moins qu’elle nous console quelquefois.

AlainPropos sur le bonheur (1925)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)


(*) Peut-être ma prof de philosophie en terminale avait-elle tenté de m'avertir, mais j'avoue n'avoir pas du tout été attentif durant ces heures du samedi matin.

samedi 6 juillet 2013

L'ombre des choses réelles


Chronicle, Josh Trank (2012)

Je continue d'utiliser Chronicle pour vous rendre compte de ma lecture de Schopenhauer. Discourant sur Kant, il en vient en effet à évoquer Platon, qui aura eu l'intuition de ce que le philosophe allemand devait plus tard démontrer. Dans la République (au septième livre me dit-on), Platon exprime cette vision par un mythe, auquel on fait souvent référence en tant qu'allégorie de la caverne.

Pour ce qu'il faut retenir, et donc avec les mots de Schopenhauer :

Les hommes, enchaînés dans une caverne obscure, ne voient ni la vraie lumière originelle ni les choses réelles, mais seulement la faible lumière du feu qui brûle dans la caverne et les ombres des choses réelles que projette ce même feu placé dans leur dos. Ils pensent pourtant que les ombres sont la réalité et la détermination de la succession de ces ombres, la vraie sagesse.

(j'ai fait court)

Arthur Schopenhauer, Critique de la Philosophie Kantienne (1819)
cf. aussi Le Monde comme Volonté et Représentation (Livre III, §31)

mercredi 26 juin 2013

Avant Kant, nous étions DANS le temps. Maintenant, c'est le temps qui est en nous


Bon, alors évidemment, ça n'est pas la scène visuellement la plus impressionnante du film "Chronicle" (à base d'ados, qui font un peu n'importe quoi de supers pouvoirs nouvellement acquis).

Le film est plaisant, et pour ne rien gâcher, on y parle de Schopenhauer (et Platon). Schopenhauer est un philosophe allemand du XIXème siècle, que je m'en vais aborder dans les semaines à venir sur Arise Therefore. Son ouvrage principal "Le Monde comme Volonté et Représentation" prendra le relai dans ces colonnes de la lecture distrayante / dépaysante et haletante qu'était Salammbô.

Etant donné que ma dernière lecture philosophique était l'oeuvre de Kant, je me suis livré à une petite révision en attaquant par la friandise que constitue la "Critique de la Philosophie Kantienne". Bénéficier d'une master class de Schopenhauer, c'est quand même précieux. D'autant que former une analyse critique d'une philosophie n'est pas intellectuellement donné à tout le monde.

Avant de décortiquer et mettre en lumière les erreurs de celui qu'il considère comme un esprit supérieur (*), Schopenhauer prend le temps d'exposer "la pensée fondamentale qui constitue le dessein de toute la Critique de la raison pure", à savoir la distinction du phénomène et de la chose en soi (puisqu'entre les choses et nous, se trouve toujours l'intellect).

Kant montra que les lois qui, avec une nécessité infrangible, règnent dans l'existence, c'est-à-dire dans l'expérience en général, ne doivent pas être appliquées pour déduire et expliquer l'EXISTENCE ELLE-MÊME, et que leur validité n'est donc que relative, c'est-à-dire qu'elle ne commence qu'après que l'existence (le monde de l'expérience en général) a déjà été posée et qu'elle est déjà présente ; que, par conséquent, ces lois ne peuvent nous servir de fil conducteur quand nous en venons à l'explication du monde et de nous mêmes. Toutes les philosophies occidentales antérieures avaient cru, à tort, que ces lois, qui lient entre eux les phénomènes et qui toutes (temps, espace aussi bien que causalité et syllogisme) ont été groupées par moi sous l'expression de «principe de raison», étaient des lois absolues que rien ne conditionnait, des aeternae veritates [vérités éternelles]. Ils ont cru que le monde lui-même n'existait qu’en conséquence de ces lois et en conformité avec elles et que toute l'énigme du monde devait donc pouvoir être résolue en suivant leur fil conducteur. Les hypothèses faites dans ce but, que Kant critique sous le nom d'idées de la raison, ne servaient à vrai dire qu'à élever au rang de réalité unique et suprême le simple phénomène, [...] le monde des apparences de Platon, et ce, afin de le substituer à 1'essence intime et véritable, et de rendre impossible la vraie connaissance de cette dernière, c'est-à-dire, en un mot, pour plonger les rêveurs dans un sommeil encore plus profond. Kant montra que ces lois, et par suite le monde lui-même, sont conditionnés par le mode de connaissance du sujet. D'où il découlait qu'aussi longtemps que l'on continuerait à faire des recherches et des déductions au fil directeur de ces lois, on ne ferait aucun pas en avant dans la question capitale, à savoir dans la connaissance de l'essence du monde tel qu'il est en soi et sans représentation, mais on tournerait comme l’écureuil dans sa roue.

En gros, si je résume :
Les principes fondamentaux (temps, espace, causalité, syllogisme) ne sont que des formes de notre intellect : "Avant Kant, nous étions DANS le temps. Maintenant, c'est le temps qui est en nous". Par conséquent, ces principes ne s'applique qu'à nos représentations des choses (phénomènes), mais en aucun cas à la chose en soi. Toute métaphysique (qui est la science de ce qui se trouve au-delà de la possibilité de toute expérience) est donc impossible.


(*) En épigraphe de la Critique : "C'est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes" (Voltaire)

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)
Chronicle, Josh Trank (2012)

samedi 6 octobre 2012

Le temps vertigineux

La route du "Week-End" (le film de Jean-Luc Godard) est jalonnée d'étranges rencontres, loufoques et surprenantes. Après Saint-Just, Corrine et Roland croisent Emily Brontë, absorbée dans la contemplation d'une pierre.


" Pauvre caillou... L'architecture, la sculpture, la mosaïque, la joaillerie n'en ont rien fait. Il est du début de la planète, parfois venu d'une autre étoile. Il porte alors sur lui la torsion de l'espace comme stigmate de sa terrible chute. Il est d'avant l'homme. Et l'homme quand il est venu ne l'a pas marqué de l'emprunte de son art ou de son industrie. Il ne l'a pas manufacturé le destinant à un usage vulgaire, luxueux ou historique. Le caillou ne perpétue donc que sa propre mémoire.

Ces mots ne doivent pas tromper. Il va de soi que les minéraux n'ont ni indépendance, ni sensibilité. Et c'est justement pourquoi il faut beaucoup pour les émouvoir : température de chalumeau, par exemple, ou d'arc électrique, tremblement de terre, des spasmes de volcan, sans oublier le temps vertigineux... "

Si la contemplation des grands espaces, de la nature souveraine, ou encore de la voûte céleste appellent communément réflexions métaphysiques, je ne m'étais jusqu'alors jamais arrêté sur un vulgaire caillou... 

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En plus d'amener à réfléchir sur le Temps et l'origine du monde, le "caillou" a souvent constitué en philosophie un exemple pratique pour illustrer telle ou telle thèse sur le libre arbitre.


Spinoza, Lettre 58 à Schuller :
« Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu'elle est nécessaire, mais parce qu'elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre, il faut l’entendre de toute chose singulière (…) parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée.

Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre tandis qu'elle continue à se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère sans son mouvement que parce qu'elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent "

Pour Spinoza, en effet, la liberté n'est pas un « libre décret » de la volonté, mais la connaissance des causes qui nous déterminent nécessairement. Plus tard, Schopenhaueur reprendra cet exemple dans "Le Monde comme Volonté et Représentation" :

Spinoza dit (épître [58]) qu'une pierre propulsée en l'air par un choc penserait qu'elle vole par un acte de sa propre volonté, si elle était douée de conscience. Je ne fais qu'ajouter à cela que la pierre aurait raison. Le choc est pour elle ce qu'est pour moi le motif, et ce qui apparaît en elle comme cohésion, pesanteur et persistance dans la situation admise ici, est, d'après son essence intime, identique à ce que je reconnais en moi comme volonté, et que la pierre reconnaîtrait aussi comme volonté, encore qu'il faudrait pour cela lui ajouter la connaissance. Spinoza, dans ce passage, avait en vue la nécessité avec laquelle la pierre tombe, et il veut à bon droit la transporter à la nécessité qu'il y a à un acte de la volonté d'une personne singulière. Tandis que moi, à l'inverse, je considère l’essence intime qui seule confère à toute nécessité réelle (c'est-à-dire à tout effet procédant d'une cause), en tant que son présupposé; signification et validité. On nomme cette essence intime caractère chez l’homme et propriété dans la pierre, mais dans les deux cas, elle n'est  qu'une seule et même chose, puisque là où on la connaît immédiatement, on lui donne pour nom VOLONTE, celle-ci ayant dans la pierre un très faible et chez l'homme un très puissant degré de visibilité et d'objectité. Cet élément présent dans l'aspiration de toute chose et qui est identique à notre vouloir, même St Augustin l'a reconnu avec un sentiment juste et je ne puis m'empêcher de citer ici l'expression naïve qu'il a donné à cette affaire : [...] "Si nous étions pierres, flots, vents, flammes ou tout autre chose de cette espèce, sans aucune forme de conscience et de vie, nous ne manquerions pas pour autant d'une sorte d'aspiration. Car dans les mouvements imprimés par la pesanteur s'exprime en quelque sorte l'amour des corps dépourvus de vie, qu'ils tendent vers le bas en vertu de la gravité, ou vers le haut en vertu de leur légèreté".

Jean-Luc Godard, Week-End (1967)
Arthur Schopenhaueur, Le Monde comme volonté et représentation [Livre II, §24] (1819)
SpinozaLettre à Schuller (1674)
Augustin, La Cité de Dieu [livre XI] (413-426)

jeudi 6 septembre 2012

A circle of pain, a circle of suffering

As the night wind blows, the boughs move to and fro.
The rustling, the magic rustling that brings on the dark dream.
The dream of suffering and pain.
Pain for the victim, pain for the inflicter of pain.
A circle of pain, a circle of suffering.
Woe to the ones who behold the pale horse.

Twin Peaks (E14), David Lynch (1990)

Je viens de passer 2,5 mois à lire "Le Monde comme volonté et représentation" (tome 1), donc ça teinte forcément ma vision des choses. Les paroles de la Log Lady de Twin Peaks revêtent même des accents schopenhauriens, c'est dire.


Pain for the victim, pain for the inflicter of pain.
A circle of pain, a circle of suffering.


[...] la volonté étant l'en-soi de tout phénomène, le tourment affligé à autrui et celui éprouvé par soi-même, la méchanceté et le mal, ne touchent toujours que cette même et unique essence, quoique les phénomènes, par lesquels se manifeste l'un comme l'autre, se présentent comme des individus tout à fait différents, séparés même par l'éloignement dans le temps et dans l'espace. [...] la différence entre celui qui inflige la douleur et celui qui doit la supporter n'est qu'un phénomène et ne concerne pas la chose en soi, laquelle est la volonté qui vit en tous les deux et qui, dans ce cas, abusée par la connaissance attachée à son service, se méconnaît elle-même et, en cherchant un bien-être accru dans l'UN de ses phénomènes, produit une grande souffrance dans l'AUTRE ; c'est ainsi que sous une impulsion véhémente, elle enfonce ses crocs dans sa propre chair, ignorant qu'elle ne blesse toujours qu'elle-même, et révèle de cette manière, par l'intermédiaire de l'individuation, ce conflit avec elle-même qu'elle porte en son sein. Le bourreau et la victime ne font qu'un.

Ceci sans même parler des remords ou troubles de conscience, que Schopenhaueur évoquera plus tard.

Je ne souhaite pas m'attarder sur ce texte, d'une part parce que le temps n'est pas encore venu d'aborder cet ouvrage (d'autant qu'il faudra en passer par Kant, ne serait-ce que pour comprendre l'oppostion entre "chose en soi" et "phénomène"), d'autre part parce que c'est limite la partie de son "système" à laquelle j'adhère le moins : j'en serais donc un piètre avocat.

Le Monde comme volonté et représentation (Livre IV, §63),
Arthur Schopenhaueur (1819)