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lundi 8 décembre 2025

La courbe en U

Sur la base d'une bonne critique, j'ai récemment voulu donner sa chance à "In violentia veritas" de Catherine Girard, inspiré de sa vie réelle. Après abandon, je peux le réaffirmer : les ouvrages dans lesquels sont dépeints l'enfance, la famille, les ascendants et autres bisaïeuls de l'auteur ou de l'autrice ne m'intéressent pas.

Contrepied parfait, le génial roman de Nathan Hill lu quelques semaines plus tôt, "Bien-être" (Wellness, dans son titre original).J'aime les romans qui résultent d'un travail impressionnant d'imagination et de conception (personnages, structure de la narration), de documentation et qu'il donne matière à réflexion ! Bonus si le tout est écrit avec humour ou esprit.

Préparez-vous à lire de nombreux extraits dans les jours à venir !
Nous y suivrons les pensées et pérégrinations sur une grosse vingtaine d'années d'Elizabeth et Jack, tous deux cultivés, elle, plutôt scientifique, , venant de la bourgeoisie, et lui, plutôt artiste, venant d'un milieu rural, tout en en apprenant régulièrement sur leurs passés respectifs.
 
Posant fourchette et téléphone, Jack croisa les doigts devant lui et la considéra un moment. « Tout va bien ? demanda-t-il.
- Bien sûr.
- Tu n'es pas insatisfaite ?
- Je vais bien, Jack.
- Parce qu'on dirait que tu es insatisfaite.
- Je vais tout à fait bien, vraiment.
- Mais tous ces aménagements que tu prévois pour le nouvel appartement. Les étagères ouvertes. Le pas-de-télé. La salle de jeux. Ta nouvelle esthétique minimaliste.
- Qu'est-ce qu'elle a, mon esthétique ?
- Ça ne ressemble pas exactement à nous. Ça donne l'impression que tu es peut-être insatisfaite, peut-être un peu malheureuse.
- Je ne suis pas malheureuse, le rassura Elizabeth en lui tapotant le bras. Ou en tout cas pas anormalement.
- Pas anormalement ? Ça veut dire quoi ?
- Ça veut dire que je suis tout à fait aussi heureuse que je peux espérer l'être, à cette étape de ma vie.
- Et de quelle étape parle-t-on ?
- Du bas de la courbe en U. »

Ah oui bien sûr, la courbe en U : elle y avait souvent fait référence ces derniers temps, chaque fois que Jack la bousculait de cette façon-là. Un phénomène bien connu de certains économistes et des psychologues comportementaux, selon lequel, sur une vie, le bonheur avait tendance à suivre un schéma familier : les gens étaient plus heureux dans leurs jeunes années puis pendant leur vieillesse que pendant les décennies du milieu. Le bonheur était à son maximum autour de la vingtaine, puis à nouveau vers soixante ans, mais il touchait le fond entre les deux. Et c'était là que Jack et Elizabeth se trouvaient en ce moment, au fond de cette courbe, au milieu de leur vie, période qui s'illustrait beaucoup moins en réalité par les fameuses « crises de la quarantaine » (un phénomène finalement plutôt rare puisque seulement 10% des gens affirmaient en vivre une) que par sa lente et déroutante glissade vers une insatisfaction et une frustration chroniques. C'était, Elizabeth insistait bien là-dessus, une constante universelle : la courbe en U concernait aussi bien les hommes que les femmes, les couples mariés que les célibataires, les riches que les pauvres, les actifs que les inactifs, les diplômés que les non-diplômés, les parents que les sans-enfants. Quel que soit le pays, quelles que soient la culture et l'origine ethnique, des décennies d'études démontraient scientifiquement qu'en milieu de vie les gens portaient en eux, en permanence, un sentiment qui, statistiquement parlant, était semblable à la perte d'un être cher. Voilà ce qu'on éprouvait, soutenait-elle, voilà à quel point on était loin de son pic du début de la vingtaine, selon les mesures objectives du bien-être. Elizabeth soupçonnait la biologie, la sélection naturelle, les pressions évolutionnistes vieilles de millions d'années, puisqu'il avait récemment été démontré par les primatologues que les grands singes faisaient exactement la même expérience de la courbe du bonheur, ce qui tendait à suggérer que cette tristesse particulière devait avoir assuré un avantage préhistorique, qu'elle devait avoir aidé nos ancêtres primates à survivre. Peut-être, avançait-elle, était-ce dû au fait que, dans tous les groupes, les membres les plus vulnérables étaient les jeunes et les vieux, si bien qu'il était important pour eux d'être heureux car, plus leur satisfaction était grande, moins ils prenaient de risques et plus ils étaient nombreux à survivre. Alors qu'au mitan de la vie le besoin était inverse : il était nécessaire de se sentir absolument insatisfait, d'éprouver un tourment intérieur qui pousse à aller se mesurer aux dangers du monde. Après tout, il fallait bien que quelqu'un s'y colle.

Elizabeth semblait trouver réconfortant que cet hiatus de milieu de vie tienne davantage à un câblage biologique qu'à un problème spécifique dans son couple ou dans sa vie. Mais ça ne réconfortait absolument pas Jack. Ça ne faisait que confirmer ses craintes. Tout ce qu'il entendait était que sa femme était triste.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

lundi 19 août 2024

Es-tu content ?

Bien sûr que je ne suis pas content. Je ne suis pas content mais d'une manière générale, je ne suis pas un garçon qui peut dire, je suis content. Je cherche... je cherche un événement dont je pourrais dire, de ça, je suis content... Es-tu content de te marier ? m'a dit un jour bêtement ma mère, es-tu seulement content de te marier ?... Sûrement, sûrement maman...
Art, Yasmina Reza

mercredi 20 septembre 2023

Un leurre pour détourner les gens

Je revendique consciemment le fait de ne pas faire de la joie de vivre mon fonds de commerce. Il y a tellement de gens qui le font en France, tous ces petits chanteurs qui jouent sur une sorte de douceur hyper opprimante avec des petits arrangements, un truc samba... Pour moi, à entendre à la radio, c'est une oppression terrible. J'ai l'impression que c'est une sorte d'oblitération de la situation catastrophique dans le monde. Des chansons de propagande. Un leurre pour détourner les gens. Dans la vie de tout le monde, c'est horrible. Je n'ai jamais vu quelqu'un venir vers moi et me dire: « Je suis heureux. » Mais on compense, on fait avec... Pour autant, il y a une sorte de confort dans la mélancolie qui est assez agréable. Quand j'écoute Townes Van Zandt, je suis bien, je ne suis pas en train de me dire que c'est triste. Et c'est atrocement triste pourtant. Totalement désespéré. Mais ses chansons me soulagent. Ces chansons-là, je ne les sens pas essayer de m'annihiler. De nier ma réalité quotidienne. Comme le font les chansons de la radio.

Pascal Bouaziz, Mendelson, intégrale (1996 - 2021)

J'ai l'impression qu'il y a deux catégories de personnes : ceux que les musiques tristes affectent et au final dérangent, et ceux qui les apprécient sans qu'elles n'aient d'incidence sur leur humeur ou moral 

jeudi 8 octobre 2020

Epiphanie

C’est parfois de la nature que survient une consolation inattendue. Une lumière singulière qui sature soudain les couleurs extérieures, nappant les frondaisons figées sous le soleil. Comme un appel pressant au vagabondage. Certains jours, où malgré ma turbulente impatience, mon esprit s’accorde instinctivement à la campagne telle qu’elle s’offre à mon regard. Je sors et m’engage sur un chemin dont je sais connaître le moindre caillou, et je redécouvre alors le décor magnifiée par des jeux d’ombres inédit : un chêne moribond transcendé par le contre-jour, la rivière, habituellement grise est insignifiante, emperlée de reflets adamantins. Le paysage dont j’étais certain d’avoir épuisé toutes les ressources et enregistré toutes les variations chromatiques contredit avec aplomb mon caractère désabusé. L’œil s’ouvre, palpite, cherche, trouve, l’esprit se libère, s’aplanit, les brumes résiduelles de l’angoisse se dispersent. L’horizon, sous l’effet de l’accident épiphanie se dégage. La forêt, ces jours-là, n’est que vibrantes et contagieuses promesses. L’avenir, lorsque l’on s’échappe de l’enchantement du moment présent pour y songer, s’y décline en d’innombrables possibles. Il suffirait d’un presque rien et je me sentirais perméable au bonheur, disposé à la sérénité, invité au voyage.

Frank Beauvais, Ne croyez surtout pas que je hurle (2020)

mercredi 22 mai 2019

All My Happiness Is Gone

La dernière fois que je vous donnais des nouvelles de David Berman (Silver Jews), c'était en 2014, par le biais d'une interview de la bassiste du groupe, Cassie Berman (par ailleurs son épouse). Elle pariait alors sur son retour à la musique... Elle avait raison ! Après un hiatus de dix années, David Berman s'apprête a publier un album, cette fois sous le nom de Purple Mountains.

Voici le premier morceau, extrait de cet album à paraître le 12 juillet. Surprise, on y retrouve au cours d'une longue intro le musicien là où on l'avait laissé, c'est-à-dire dans les grottes de Cumberland pour le dernier concert de Silver Jews. A +2'06, le morceau commence, et on est très heureux de retrouver David Berman inchangé et son timbre, intact (Bon, il ramène un peu plus les cheveux "sur le dessus" alors que... barbu et chauve, c'est la classe - Coucou, Doug Martsch)

On espère en tout cas qu'il va mieux (mais on est pas sûr)
(*)

Friends are warmer than gold when you're old
And keeping them is harder than you might suppose
Lately, I tend to make strangers wherever I go
Some of them were once people I was happy to know

Mounting mileage on the dash
Double darkness falling fast
I keep stressing, pressing on
Way deep down at some substratum
Feels like something really wrong has happened
And I confess I'm barely hanging on

All my happiness is gone
All my happiness is gone
It's all gone somewhere beyond
All my happiness is gone

Ten thousand afternoons ago
All my happiness just overflowed
That was life at first and goal to go
Me and you and us and them
And all those people way back when
All our hardships were just yardsticks then, you know
You know

Not the purple hills
It's not the silver lake
It's not the snowcloud shadowed interstates
It's not the icy bike chain rain of Portland, Oregon
Where nothing's wrong and no one's asking
But the fear's so strong it leaves you gasping
No way to last out here like this for long

'Cause everywhere I go, I know
Everywhere I go, I know

All my happiness is gone
All my happiness is gone
It's all gone somewhere beyond
All my happiness is gone

Purple MountainsAll My Happiness Is Gone
(Drag City, 2019)

(*) L'histoire ne dit en effet pas si son rapport à son père - un puissant lobbyiste dénué d'éthique - a changé... Pour rappel, David Berman en parlait en ces termes : "a despicable man. My father is a sort of human molestor. An exploiter. A scoundrel. A world historical motherfucking son of a bitch". Les méfaits du père étaient tels qu'elles poussaient le fils à se taire indéfiniment.

Si Wikipedia le décrit désormais comme étant un "ancien" lobbyiste, un rapide survol du site de son cabinet (https://www.bermanco.com/about-us/) paraît démentir l'information. Comment diable suis-je tombé sur cette page ? C'est vers elle que renvoie désormais l'ancienne URL citée dans mon article de 2009 qui recensait et dénonçant ses actions (www.bermanexposed.org)

vendredi 4 août 2017

Je ne me rendais pas compte de mon bonheur

Plus on est heureux et moins on prête attention à son bonheur. Cela pourra sembler étrange, mais au cours de ces deux années j'eus même parfois l'impression que je m'ennuyais. Non, je ne me rendais pas compte de mon bonheur. En aimant ma femme et en étant aimé d'elle je croyais faire comme tout le monde; cet amour me semblait un fait commun, normal, sans rien de précieux, comme l'air que l'on respire et qui n'est immense et ne devient inestimable que lorsqu'il vient à vous manquer. En ce temps-là, si quelqu'un m'avait fait remarquer que j'étais heureux, je me serais récrié. Selon toute probabilité j'aurais répondu que je ne possédais pas le bonheur puisque tout en aimant ma femme et étant payé de retour, je n'avais pas la sécurité du lendemain. C'était exact, nous arrivions à peine à nous tirer d'affaire avec mon labeur ingrat de critique de cinéma dans un quotidien de seconde importance et d'autres travaux journalistiques du même ordre. Nous vivions dans une chambre meublée chez un logeur en garnis; l'argent nous manquait souvent pour le superflu et parfois même pour le nécessaire. Comment dès lors aurais-je pu être heureux ? En fait jamais je ne me suis autant lamenté qu'à cette époque où — je pus m'en rendre compte plus tard — j'étais pleinement et profondément heureux.

Le Mépris, Alberto Moravia (1963)

samedi 4 mars 2017

Parlons Joie


Riad Sattouf, Les cahiers d'Esther - Tome 2 : Histoire de mes 11 ans (2017)

mardi 4 octobre 2016

Le bonheur, c'aurait dû être quelque chose de différent

Dans cette nouvelle, Henry James nous livre le journal d'un homme revenu en Italie, et replongé dans les souvenirs d'une romance interrompue de sa jeunesse.
"Retour à Florence" est l'histoire d'une erreur prégnante.

J'avoue que je suis surpris. J'ai mené une vie trop sérieuse ; mais cela, après tout, conserve peut-être la jeunesse. Quoiqu'il en soit, j'ai voyagé trop loin, j'ai travaillé trop dur. J'ai vécu sous des climats brutaux, et me suis associé à des gens épuisants. Quand un homme a atteint sa cinquante-deuxième année sans être tout à fait usé, quand il jouit d'une bonne santé, d'une jolie fortune, d'une conscience en ordre, et d'une totale dispense de parents encombrants, je suppose qu'il est tenu, par délicatesse, d'écrire qu'il est heureux. Mais j'avoue que j'esquive cette obligation. Je n'ai pas été malheureux, je n'irais pas jusqu'à dire cela, du moins jusqu'à l'écrire. Mais le bonheur, le bonheur effectif, aurait dû être quelque chose de différent. Je ne sais pas si, tout compte fait, c'aurait été quelque chose de mieux, et si cela m'aurait laissé dans un meilleur état aujourd'hui. Mais cela aurait certainement fait cette différence que je n'aurais pas été réduit, poursuivant une image séduisante, à exhumer un épisode enterré voilà plus d'un quart de siècle. J'aurais trouvé une distraction  plus comment dirai-je? — plus contemporaine. J'aurais eu une femme et des enfants, et je n'aurais pas été d'humeur à faire (pour parler comme les Français) des infidélités au présent.

Bien sûr, c'est un grand avantage que d'avoir gagné la liberté, et de ne pas avoir commis une énorme sottise. Et je suppose que, quelle que soit l'importance du pas qu'on puisse avoir fait à vingt-cinq ans. après un combat, et avec un effort violent, et de quelle manière que se trouve justifiée par les événements la conduite qu'on a pu avoir, il restera toujours un certain élément de regret, un certain sentiment de privation embusqué dans le sentiment des avantages, une tendance à imaginer, avec bien des vœux, ce qui aurait pu être. Ce qui aurait pu être, dans ce cas précis, aurait été, sans aucun doute, très triste, et ce qui a été l'a été d'une façon confortable et allègre. Mais il y a néanmoins deux ou trois questions que je devrais me poser. Pourquoi, par exemple, ne me suis-je jamais marié ? Pourquoi n'ai-je jamais été capable d'être pris par aucune femme comme j'ai été pris par elle ? Ah, pourquoi les montagnes  sont-elles bleues,  et  pourquoi   les rayons du soleil sont-ils chauds? Bonheur mêlé de conjectures importunes, voilà mon lot.

Henry James, Retour à Florence (1879)

jeudi 12 mai 2016

We're like strangers

[Alexander]  Are you sure you know when I'm happy?
[Katherine]  No, ever since we left on this trip I'm not so sure. I realised for the first time that we... we're like strangers.


— That's right. After eight years of marriage, it seems like we don't know anything about each other.
— At home everything seemed so perfect, but now that we're away, alone...
— Yes, it's a strange discovery to make...


Voyage en Italie, Roberto Rossellini (1954)

lundi 28 juillet 2014

Il me semble que je n’ai plus peur


Antoine : Je regrette de partir, je voudrais être avec vous.
Cléo : Vous y êtes. Il me semble que je n’ai plus peur. Il me semble que je suis heureuse.

Cléo de 5 à 7, Agnès Varda (1962)

vendredi 18 juillet 2014

Quel genre d'humain préfère l'album vert à Pinkerton!?

Aujourd'hui, sur Arise Therefore, nous allons parler de Conditionnement Romantique Négatif Amplifié. Mais qu'est-ce donc que ce vocable abscon? C'est pourtant simple:


Dans "Pinkerton", deux amis nouvellement célibataires reviennent sur leur vie sentimentale respective. Ils décèlent le germe de leurs échecs dans leurs goûts musicaux, et plus précisément dans les paroles de leurs groupes fétiches des années 1990.

Afin d'inverser la tendance, ils décident de se confronter, chanson par chanson, au disque qu'ils jugent emblématique de cette inclinaison nostalgique : Pinkerton de Weezer.


D'où la couverture de cette BD, qui reprend le visuel de l'album (pour rappel, lui-même basé sur une estampe de Hiroshige)

Le récit est émaillé de pas mal de noms ou références pour initiés.
Connaître la discographie de Weezer ajoute au plaisir de lecture. Ne serait-ce que pour goûter ce genre de dialogue :

- Je connais des gens qui préfèrent l'album VERT à Pinkerton ! Peux-tu croire ?
- Ha ha. Quel genre d'humain pourrait préférer l'album vert à Pinkerton ?
- Le genre d'humain heureux qui dort paisiblement la nuit sans être déchiré par des souvenirs trop vifs de relations passées, ou torturé par l'angoisse que jamais plus ce bonheur ne se reproduira...


Pinkerton, François Samson-dunlop, Alexandre Fontaine Rousseau (2012) 

lundi 21 avril 2014

Pour en finir avec le “bonheur”

Partant du constat que les livres traitant de la quête du bien-être et du bonheur se multiplient et deviennent quasi-systématiquement des succès de librairie, cette critique lue sur le site des Inrockuptibles présente en réaction l'ouvrage Pour en finir avec le "bonheur".

Je n'aurai probablement jamais ce livre entre les mains, aussi me contenté-je de reproduire sans vergogne les deux tiers de la critique (car l'analyse est intéressante) 

S'il "n’y a pas de honte à préférer le bonheur" (Albert Camus), cette obsession cache un vice plus pernicieux que l'aspiration légitime à vouloir "réussir sa vie" : sa dérive normative et apolitique. Comme le souligne André Guigot dans Pour en finir avec le "bonheur" (Bayard), l’aspiration au bonheur est une "injonction terrifiante, absolument normative et inséparable d'une police des conduites". Trop parler du bonheur est le signe d’une manière froide de l’appréhender comme une "performance" individuelle, une lutte de soi contre soi convoquant des recettes fixes (vaincre ses peurs, se détacher du monde, équilibrer les plaisirs, vivre selon sa nature, atténuer la tristesse), même si chacun pressent que le bonheur ne surgit que lorsqu'on ne l'a pas cherché ; il est inversement proportionnel à l’obsession qu'on lui porte.

Ces voyages au pays du bonheur forment l’indice de l’abandon collectif dont nous sommes victimes et acteurs. "Seul compte le bien-être individuel, le salut de sa petite tribu", regrette Guigot. "On se moque des utopies du grand soir en rabaissant sournoisement l'étalon d’une vie réussie à l’égoïsme le plus décomplexé", renchérit-il. Et comme s'en désole Roland Gori, dans Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux?, le déclin de la participation citoyenne aux affaires publiques "va de pair avec cette recherche d’un bonheur restreint au domaine privé". L'injonction au bonheur devient le plus sûr "allié de la servitude". En son nom, on serait prêt à renoncer à notre liberté, celle d’assumer le risque même de l’existence, le jeu de l'aléatoire, sans autre promesse que celle du plaisir de jouer, de gagner mais aussi de perdre.

Jean-Marie Durand (Les Inrockuptibles)
André Guignot, Pour en finir avec le "bonheur" (2014)

mardi 28 janvier 2014

Le pessimisme est d'humeur ; l'optimisme est de volonté

Quelqu'un me jugeait hier en peu de mots (*) : « Optimisme incurable. » Certainement il l'entendait mal, voulant dire que je suis ainsi par nature et que j'en suis bien heureux, mais qu'enfin une bienfaisante illusion n'a jamais passé pour vérité. C'est confondre ce qui est avec ce que l'on veut faire être. Si l'on considère ce qui est de soi et sans qu'on y travaille, le pessimisme est le vrai ; car le cours des choses humaines, dès qu'on l'abandonne, va tout de suite au pire ; par exemple, qui se livre à son humeur est aussitôt malheureux et méchant. Cela est inévitable par la structure de notre corps, qui tourne tout à mal dès qu'on ne le surveille plus, dès qu'on ne le gouverne plus. Observez qu'un groupe d'enfants, faute d'un jeu réglé, en vient bientôt à la brutalité informe. [...]

Il faut dénouer ; et ce n'est pas un petit travail. Et chacun sait bien que la colère et le désespoir sont les premiers ennemis à vaincre. Il faut croire, espérer et sourire ; et avec cela travailler. Ainsi la condition humaine est telle que si on ne se donne pas comme règle des règles un optimisme invincible, aussitôt le plus noir pessimisme est le vrai.

Alain, Propos sur le bonheur (1925)

(*) ndlr : cf. article précédent

mercredi 24 juillet 2013

La danse des poignards

Après avoir introduit Schopenhauer par des aspects périphériques (et néanmoins fondamentaux) de son oeuvre (Critique de la Philosophie kantienne), je vais désormais en venir au coeur du "Monde comme Volonté et Représentation".

Le premier livre traite du monde comme représentation, çàd comme objet du sujet. Analysant la représentation comme soumise au principe de raison, Schopenhauer finit ce livre en abordant la raison "pratique".

La lecture de différents textes m'aura appris, que dès qu'on emploie l'épithète "pratique" en philo, c'est qu'on s'apprête à discourir de la manière dont une philosophie peut s'appliquer dans le comportement et les actions des Hommes. En bref, on va sans doute finir par parler morale ou vertu (*).
Ce faisant, Schopenhauer s'attarde un moment sur les idées de l'école stoïcienne, dont les principes visent à s'aider de la raison pour atteindre le bonheur (dans tout ça, la vertu est moyen, et non finalité). Ca donne des préceptes tels que :

Comment peux-tu passer doucement tes jours,
Si tu dois te laisser mener et tourmenter par un désir toujours insatisfait
Par la crainte, par l'espérance de biens peu utiles
(Horace)


Facile, certes. Mais utile si l'on comprend que, poussée à l'extrême, la logique de convoiter / acquérir ne peut qu'aboutir à un cycle frustration / ennui. Intéressante pour qui se rebiffe contre le consumérisme à outrance.

Je zappe intentionnellement les maximes qui pourraient sembler prôner l'ascétisme, ou celles aisément caricaturables en éthique de loser (« Ne demande pas que les choses arrivent comme tu le désires mais désire-les telles qu'elles arrivent et tu seras heureux. »), pour passer à cette pensée d'Epitecte, telle que la rapporte par Schopenhaueur

« Il faut penser et distinguer entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas et, ensuite, ne tenir aucun compte de ce qui ne dépend pas de nous, moyennant quoi on restera de manière assurée indemne de toute douleur, souffrance et angoisse. »


*
*    *

Puisque les stoïciens sont mes amis, ceux de Schopenhauer et d'Alain aussi, je termine cet article en citant un texte de ce dernier, intitulé "La danse des poignards" et extrait de ses célèbres "Propos sur le Bonheur".

Chacun connaît la force d’âme des stoïciens. Ils raisonnaient sur les passions, haine, jalousie, crainte, désespoir et ils arrivaient ainsi à les tenir en bride, comme un bon cocher tient ses chevaux.
Un de leurs raisonnements qui m’a toujours plu et qui m’a été utile plus d’une fois, est celui qu’ils font sur le passé et l’avenir. «Nous n'avons, disent-ils, que le présent à supporter. Ni le passé, ni l’avenir ne peuvent nous accabler, puisque l’un n’existe plus et que l’autre n’existe pas encore.»

C’est pourtant vrai. Le passé et l’avenir n’existent que lorsque nous y pensons ; ce sont des opinions, non des faits. Nous nous donnons bien du mal pour fabriquer nos regrets et nos craintes. J’ai vu un équilibriste qui ajustait une quantité de poignards les uns sur les autres ; cela faisait une espèce d’arbre effrayant qu’il tenait en équilibre sur son front. C’est ainsi que nous ajustons et portons nos regrets et nos craintes en imprudents artistes. Au lieu de porter une minute, nous portons une heure ; au lieu de porter une heure, nous portons une journée, dix journées, des mois, des années. L’un, qui a mal à la jambe, pense qu’il souffrait hier, qu’il a souffert déjà autrefois, qu’il souffrira demain ; il gémit sur sa vie tout entière. Il est évident qu’ici la sagesse ne peut pas beaucoup; car on ne peut pas toujours supprimer la douleur présente. Mais s’il s’agit d’une douleur morale, qu’en restera-t-il si l’on se guérit de regretter et de prévoir ?

Cet amoureux maltraité, qui se tortille sur son lit au lieu de dormir, et qui médite des vengeances corses, que resterait-il de son chagrin s’il ne pensait ni au passé, ni à l’avenir ? Cet ambitieux, mordu au coeur par un échec, où va-t-il chercher sa douleur, sinon dans un passé qu’il ressuscite et dans un avenir qu’il invente ? On croit voir le Sisyphe de la légende qui soulève son rocher et renouvelle ainsi son supplice.

Je dirais à tous ceux qui se torturent ainsi : pense au présent ; pense à ta vie qui se continue de minute en minute ; chaque minute vient après l’autre ; il est donc possible de vivre comme tu vis, puisque tu vis. Mais l’avenir m’effraie, dis-tu. Tu parles de ce que tu ignores. Les événements ne sont jamais ceux que nous attendions ; et quant à ta peine présente, justement parce qu’elle est très vive, tu peux être sûr qu’elle diminuera. Tout change, tout passe. Cette maxime nous a attristés assez souvent ; c’est bien le moins qu’elle nous console quelquefois.

AlainPropos sur le bonheur (1925)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)


(*) Peut-être ma prof de philosophie en terminale avait-elle tenté de m'avertir, mais j'avoue n'avoir pas du tout été attentif durant ces heures du samedi matin.

mardi 11 septembre 2012

Une grande joie

Que tout cela me paraît irréel en votre compagnie. Tout est devenu soudain indifférent. Je me souviendrai de cette heure de calme, des fraises, du bol de lait et de vos visages au crépuscule. Mickaël endormi, Jof et sa cythare. Je veux me souvenir de nos paroles et garder ce souvenir entre mes mains avec soin comme si c'était un bol rempli de lait frais. Cela me sera un signe, et une grande joie.

Ingmar Bergman, le septième sceau (1957)

vendredi 29 juin 2012

The last thing we need right now is more dumbness


David Berman (Silver Jews) a un blog: mentholmountains.blogspot.com.
Il n'y use guère de la première personne et y publie des extraits d'articles, interviews, livres ou encore photos et vidéos.

En février 2009, je vous rapportais les raisons l'ayant conduit à interrompre sa carrière musicale. Un post récent sur son blog débutait par l'interrogation suivante: 

Why don't you give anything to the public anymore?

David Berman y cite (Sébastien-Roch Nicolas de) Chamfort [poète, journaliste et moraliste français du XVIIIème] :


C’est que le public en use avec les Gens de Lettres comme les racoleurs du Pont Saint-Michel avec ceux qu’ils enrôlent : enivrés le premier jour, dix écus, et des coups de bâton le reste de leur vie.
C’est qu’on me presse de travailler, par la même raison que quand on se met à sa fenêtre, on souhaite de voir passer, dans la rue, des singes ou des meneurs d’ours.
[...]
C’est que je ne voudrais pas faire comme les Gens de Lettres, qui ressemblent à des ânes, ruant et se battant devant un râtelier vide.
C’est que si j’avais donné à mesure, les bagatelles dont je pouvais disposer, il n’y aurait plus pour moi de repos sur la terre.
C’est que j’aime mieux l’estime des honnêtes gens, et mon bonheur particulier que quelques éloges, quelques écus, avec beaucoup d’injures et de calomnies.
C’est que s’il y a un homme sur la terre qui ait le droit de vivre pour lui, c’est moi, après les méchancetés qu’on m’a faites à chaque succès que j’ai obtenu.
C’est que jamais, comme dit Bacon, on n’a vu marcher ensemble la gloire et le repos.
Parce que le public ne s’intéresse qu’aux succès qu’il n’estime pas.
Parce que je resterais à moitié chemin de la gloire de Jeannot.
Parce que j’en suis à ne plus vouloir plaire qu’à qui me ressemble.
C’est que plus mon affiche littéraire s’efface, plus je suis heureux.
C’est que j’ai connu presque tous les hommes célèbres de notre temps, et que je les ai vus malheureux par cette belle passion de célébrité, et mourir, après avoir dégradé par elle leur caractère moral.

Chamfort, Maximes et pensées, caractères et anecdotes (1795)


Une comparaison attentive du texte original et de sa  transcription montre les réponses suivantes ont été laissées de côté (à dessein?) :

C’est que le public me paraît avoir le comble du mauvais goût et la rage du dénigrement.
C’est qu’un homme raisonnable ne peut agir sans motif, et qu’un succès ne me ferait aucun plaisir, tandis qu’une disgrâce me ferait peut-être beaucoup de peine.
C’est que j’ai peur de mourir sans avoir vécu.


Pas plus que sur Arise Therefore, on ne saurait déduire l'exact état d'esprit de l'auteur d'un tel blog par la simple application des mots cités (ou en négatif, par les passages non relevés). Une chose est sûre : David Berman a souvent déploré le manque de reconnaissance que suscitait la musique des Silver Jews (malgré d'excellents classements dans les top décennaux d'Arise Therefore). Tel était son ressenti, il y a quelques années (cf. interviews ci-dessous).
S'en serait-il détaché?  

I keep feeling like I'll keep rewriting the record and trying to make it better and also I don't feel like we've ever been the belle of the ball when it comes to the most popular band, we've never been the critic's darlings or anything and so I felt I'll keep rewriting this record until someone says hey, this band is really good, so maybe that's why I'm doing this.
(2002)

I didn't think the Silver Jews commanded enough respect. We were basically buried. No where to be found in the catalogues of rock criticism. Check your local Spin Guide to the ‘90s.
(2005)

- I guess, but I do feel like there's been a lot of back-handed praise or negative response to the Silver Jews.
- What do you mean?
- Well, you know, I was looking on the Internet the other day. I saw some reviews for Sidewalk.com - and they were essentially the same review from different cities. They started out, "Try as you might to hate the Silver Jews, they're just too damn good to hate. . . ." That kind of nailed it on the head: Why would anyone try to hate us from the beginning? There's a big strain of anti-intellectual sympathy in American pop culture.
If there's any bastion of pseudo-intellectual criticism in American pop culture, it's certainly in the realm of music journalism. You'd think these people would be thrilled.
- Who knows? Maybe people attack what they hate about themselves. But I've been constantly surprised at a lot of these rock critics who like to dabble in extrapolating way out of context of what a music can be. When you open Spin, they're trying to make a case for Garbage being a really conceptual deal, with all of these intents and purposes and stuff like that. They're working so hard to make something out of nothing. So when they're given something where work can actually be put into it, as far as listening, there's some stubbornness and reluctance. I've always found that. Lately I've been more unapologetic about the fact that the culture is dumb. The last thing we need right now is more dumbness. There's nothing wrong with intelligence, even though there's this reverse snobbery in the magazine world.
(?)

mardi 19 juin 2012

Excès et Insuffisance

Il y aurait tant d'extraits à citer dans Guerre et Paix... Ce sera néanmoins le dernier, avant changement d'ambiance pour les prochains romans que j'évoquerai ici.

En captivité, dans le baraquement, Pierre avait découvert - et cela non pas avec son intelligence mais avec tout son être vivant - que l'homme est créé pour le bonheur, que le bonheur est en lui, qu'il consiste dans la satisfaction des besoins naturels de l'homme et que tout le malheur vient non de l'insuffisance mais de l'excès; mais à présent, au cours de ces trois semaines de marche, il avait encore appris une nouvelle et consolante vérité: il avait appris qu'il n'y a au monde rien d'effrayant. Il avait appris que, tout comme il n'existe pas au monde de situation dans laquelle l'homme soit heureux et entièrement libre, il n'existe pas non plus de situation dans laquelle il soit totalement malheureux et privé de liberté. Il avait appris qu'il existe une limite aux souffrances et une limite à la liberté et que cette limite est très proche; que l'homme qui souffrait parce que dans son lit de roses un pétale s'était replié, souffrait comme lui-même souffrait à présent quand il s'endormait sur la terre nue et humide en se réchauffant d'un côté, et en se refroidissant de l'autre; que lorsqu'il mettait autrefois ses étroits escarpins de bal, il souffrait comme il souffrait pieds nus (ses chaussures étaient depuis longtemps tombées en lambeaux), et que ses pieds étaient couverts d'escarres. Il reconnut que lorsqu'il avait, librement croyait-il, épousé sa femme, il n'était pas plus libre qu'à présent qu'on l'enfermait pour la nuit dans une écurie.

La guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)
[ Livre IV, 3ème partie, chapitre XII ]

lundi 7 mai 2012

Le bonheur animal

- Eh bien, discutons, reprit le prince André. Tu dis: des écoles, l'instruction et ainsi de suite, ce qui signifie que tu veux le sortir de sa condition animale. - Il désigna un paysan qui passait devant eux en se découvrant. Tu veux lui donner des besoins moraux, or il me semble, à moi, que le seul bonheur possible est un bonheur animal, et toi, tu veux précisément l'en priver. Moi je l'envie, et toi, tu veux le faire pareil à moi, mais sans lui donner mes moyens. Tu ne peux pas ne pas penser. Je me couche vers trois heures du matin, des pensées m'assaillent et je ne puis m'endormir, je me retourne, je veille jusqu'au jour parce que je pense et ne peux pas ne pas penser.

Je reproduis ce passage d'avantage pour ce qu'il dit sur le 'bonheur' que pour les considérations d'une autre époque sur les serfs. Je ne peux néanmoins pas les passer sous silence. André Bolkonsky ira même plus loin dans l'exposé de ses convictions qui nous paraissent aujourd'hui évidemment révoltantes ([en cas de maladie], "il est beaucoup plus commode et plus simple pour lui de mourir").

Le prince André exposait ses idées de façon si claire, si précise, qu'il était évident qu'il avait plus d'une fois réfléchi à tout cela, et il parlait d'abondance et précipitamment comme un homme qui s'est tu pendant longtemps. Son regard se faisait plus vif à mesure que ses paroles devenaient plus désespérantes.

Qu'on se rassure, sa parole est contrebalancée par celle de son ami (noble également, mais progressiste et humaniste) Pierre Bezoukhov :
"Ah, c'est affreux, affreux! s'exclama Pierre. Je ne comprends pas comment on peut vivre avec des idées pareilles"

La guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)
[ Livre II, 2ème partie, Chapitre XI ]

Note: Le servage en Russie a été aboli en 1861.

dimanche 9 octobre 2011

Beautiful Ground

I wanna sleep underneath
the weeping willow
as it cries all night quietly
Its tears all around me
I'll sleep there so soundly
Until I'm allowed finally
To wake and be happy again

Grandaddy, underneath the weeping willow
the Sophtware Slump (V2, 2000)




Je ré-écoute beaucoup Grandaddy en ce moment, à la faveur de la ré-édition de cet album totalement génial qu'est Sophtware Slump (cf. Top 10 des 00's). On y trouve un CD d'inédits...
Un peu comme ça a été fait avec les albums de Pavement et Sebadoh, sauf que pour ces groupes, des chutes de studio, c'est forcément très brouillon.
Pour Grandaddy, on pouvait espérer des moments de grâce, ce qui est le cas sur quelques pistes (notamment XD-Data-II, She-Deleter, et la démo de Hewlett's Daughter).

A défaut de vous les faire écouter, j'ajoute une video du morceau "Jed's Other Poem", tiré de ce même album. D'abord non-officielle, elle avait finie par être adoptée par le groupe et son label.
Ah et, fait notoire, c'est le premier clip "open source" (avant Radiohead, donc).
[Le code est téléchargeable ici].

Appuyez sur PLAY, vous allez comprendre tout de suite.


mardi 26 avril 2011

Il faut vivre !

IRINA, appuyant sa tête contre la poitrine d'Olga.
Un temps viendra où l'on comprendra tout cela, pourquoi ces souffrances, il n'y aura plus de mystère: mais en attendant, il faut vivre... il faut travailler, travailler... Demain, je partirai seule, j'enseignerai à l'école, je donnerai ma vie à ceux qui en ont peut-être besoin. C'est l'automne, bientôt l'hiver, la neige va tout ensevelir, je travaillerai... je travaillerai...

OLGA, enlaçant ses soeurs.
La musique est si gaie, si encourageante, et on a envie de vivre! Oh! Mon Dieu! Le temps passera, et nous quittons cette terre pour toujours, on nous oubliera, on oubliera nos visages, nos voix, on ne saura plus combien nous étions, mais nos souffrances se changeront en joie pour ceux qui viendront après nous; le bonheur, la paix règneront sur la terre, et on dira du bien de ceux qui vivent maintenant, on les bénira. Oh, mes soeurs chéries, notre vie n'est pas encore terminée. Il faut vivre! La musique est si gaie, joyeuse! Un peu de temps encore, et nous saurons pourquoi cette vie, pourquoi ces souffrances... Si l'on savait! Si l'on savait!

Olga, Irina et Macha sont
Les trois soeurs, dans la pièce de Tchekhov (1900)