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samedi 25 février 2012

L’être le plus démuni de tous

Dans le but de démontrer que [...] "l'évolution est une imposture", Olivier Gratiolet a entrepris un inventaire exhaustif de toutes les imperfections et insuffisances dont souffre l'organisme humain : la position verticale, par exemple n'assure à l'homme qu'un équilibre instable : on tient debout uniquement à cause de la tension des muscles, ce qui est une source continuelle de fatigue et de malaise pour la colonne vertébrale laquelle, bien qu’effectivement seize fois plus forte que si elle était droite, ne permet pas à l’homme de porter sur son dos une charge conséquente ; les pieds devraient être plus larges, plus étalés, plus spécifiquement adaptés à la locomotion, alors qu’ils ne sont que des mains atrophiées ayant perdu leur pouvoir de préhension ; les jambes ne sont pas assez solides pour supporter le corps dont le poids les fait ployer, et de plus elles fatiguent le cœur, qui est obligé de faire remonter le sang de près d’un mètre, d’où des pieds enflés, des varices, etc. ; les articulations de la hanche sont fragiles, et constamment sujettes à des arthroses ou à des fractures graves (col du fémur) ; les bras sont atrophiés et trop minces ; les mains sont fragiles, surtout le petit doigt qui ne sert à rien, le ventre n’est absolument pas protégé, pas plus que les parties génitales ; le cou est figé et limite la rotation de la tête, les dents ne permettent pas de prise latérale, l’odorat est presque nul, la vision nocturne plus que médiocre, l’audition très insuffisante ; la peau sans poils ni fourrure n’offre aucune défense contre le froid, bref, de tous les animaux de la création, l’homme, que l’on considère généralement comme le plus évolué de tous, est de tous l’être le plus démuni.

Georges Perec, La vie mode d'emploi (1978)



Bien que sans doute complètement happé par ce texte, vous vous demandez peut-être le lien qu'il peut bien avoir avec la trame globale du roman? Et bien il n'y participe aucunement... et pleinement à la fois.

Car, en plus de Bartlebooth et de son projet que je vous rapportais précédemment, c'est bien de la destinée de tous les habitants d'un immeuble dont Perec se fait l'écho dans ce roman. Il décrit même chaque pièce dans ses moindres détails (càd, par exemple, jusqu'à reproduire la grille le mots-croisés d'un journal étalé par terre pour absorber d'éventuelles gouttes de vin).

Bien entendu, ce niveau de détail intrigue, à la lecture du livre. Tout comme ce Post-Scriptum:
Ce livre comprend des citations, parfois légèrement modifiées, de : René Belletto, Hans Bellmer, Jorge Luis Borges, Michel Butor, Italo Calvino, Agatha Christie, Gustave Flaubert, Sigmund Freud, Alfred Jarry, James Joyce, Franz Kafka, Michel Leiris, Malcolm Lowry, Thomas Mann, Gabriel Garcia Marquez, Harry Matthews, Herman Melville, Vladimir Nabokov, George Perec, Roger Price, Marcel Proust, Raymond Queneau, François Rabelais, Jacques Roubaud, Raymond Roussel, Stendhal, Laurence Sterne, Théodore Surgeon, Jules Vernes, Unica Zürn.

En réalité, en bon Oulipien, Pérec s'est infligé un nombre de contraintes assez saisissant: Réparties en 42 catégories, chacune d'elle peut prendre 10 valeurs. Par un procédé mathématique complexe (qui a à voir avec un bi-carré latin orthogonal d'ordre 10), il associe à chaque chapitre un ensemble unique de contraintes... dont - vous l'aurez compris - la citation d'un auteur, mais aussi la référence à un livre, la description d'un tableau, la mention d'un animal, d'un bijou, le nombre des protagonistes, l'âge et le sexe de l'un d'eux.
Bref, c'est vertigineux.

(cf. tableau des contraintes)


Peut-être aurais-je dû vous préciser que 1 chapitre = 1 pièce de l'immeuble?Et que l'ordre dans lequel les pièces sont abordées répond lui aussi à une contrainte (de malade). Pour la saisir, il vous faudra tout d'abord après une brève analyse du plan de coupe ci-dessus ramener l'immeuble à une matrice de 10 sur 10, soit 100 pièces... Et bien la séquence dans laquelle ces pièces sont abordées est régie par "la polygraphie du cavalier". C'est-à-dire le trajet selon lequel un cavalier (au Jeu d'échec) parcourrait toutes les cases d'un damier de 10x10 cases, une et une seule fois .



Ceci donc pour vous donner de quoi appréhender l'ampleur du projet... et le labeur qu'il a dû occasionner !
Et le texte en lui-même dans tout ça?
A suivre, car il me reste encore quelques extraits à reproduire.

à lire aussi :
Cahier des charges de la vie mode d'emploi, de Georges Perec
(ouvrage sur lequel j'adorerais mettre la main !!)


Sur le même sujet de l'extrait introductif (la faiblesse de la "conception" de l'Homme), voir aussi le sketch de Florence Foresti, la Vie est bien faite
(-3 points d'indie cred, je sais)

samedi 11 juillet 2009

le plaisir de la lenteur

"Regarde-les, tous ces fous qui roulent autour de nous. Ce sont les mêmes qui savent être si extraordinairement prudents quand on dévalise sous leurs yeux une vielle femme dans la rue. Comment se fait-il qu'ils n'aient pas peur quand ils sont au volant?"

Que répondre? Peut-être ceci : l'homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol; il s'accroche à un fragment de temps coupé et du passé et de l'avenir; il est arraché à la continuité du temps; il est en dehors du temps; autrement dit, il est dans un état d'extase; dans cet état, il ne sait rien de son âge, rien de sa femme, rien de ses enfants, rien de ses soucis et, partant, il n'a pas peur, car la source de la peur est dans l'avenir, et qui est libéré de l'avenir n'a rien à craindre.

La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme. Contrairement au motocycliste, le coureur à pied est toujours présent dans son corps, obligé sans cesse de penser à ses ampoules, à son essoufflement; quand il court il sent son poids, son âge, conscient plus que jamais de lui-même et du temps de sa vie. Tout change quand l'homme délègue la faculté de vitesse à une machine: dès lors, son propre corps se trouve hors du jeu et il s'adonne à une vitesse qui est incorporelle, immatérielle, vitesse pure, vitesse en elle-même, vitesse extase.

Curieuse alliance: la froide impersonnalité de la technique et les flammes de l'extase. Je me rappelle cette Américaine qui, il y a trente ans, mine sévère et enthousiaste, sorte d'apparatchik de l'érotisme, m'a donné une leçon (glacialement théorique) sur la libération sexuelle; le mot qui revenait le plus souvent dans son discours était le mot orgasme; j'ai compté; quarante-trois fois. Le culte de l'orgasme: l'utilitarisme puritain projeté dans la vie sexuelle; l'efficacité contre l'oisiveté; la réduction du coït à un obstacle qu'il faut dépasser le plus vite possible pour arriver à une explosion extatique, seul vrai but de l'amour et de l'univers.

Pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu? Ah, où sont-ils les flâneurs d'antan? [...] Un proverbe tchèque définit leur douce oisiveté par une métaphore: ils contemplent les fenêtres du bon Dieu. Celui qui contemple les fenêtres du bon Dieu ne s'ennuie pas; il est heureux. Dans notre monde, l'oisiveté s'est transformée en désoeuvrement, ce qui est tout autre chose: le désoeuvré est frustré, s'ennuie, est à la recherche constant du mouvement qui lui manque.


A ce sujet, lire également Céline ici :
Sur le chemin de rien du tout

Et pour revenir à la vitesse au volant, je terminerai en citant une dernière fois Humbert Humbert, qui décidément ne s'arrange pas, mais reste prompt à analyser son comportement et son ressenti :

La route se déroulait devant moi à paysage découvert, et l'idée me vint soudain - dénuée de toute velléité de protestation, ou de symbolisme, ou de quelqu'autre arrière-pensée - que puisque j'avais violé toutes les lois de la société, je ne perdais rien de plus en violant aussi celles de la circulation. Je passai donc sur le côté gauche de la route nationale, et auscultai mes réactions : elles étaient délicieuses. J'éprouvais une délicate fusion diaphragmatique, émaillée d'éclairs de sensations tactiles, le tout décuplé par la pensée que rien n'est aussi propice à l'élimination totale des lois physiques fondamentales que de conduire délibérément du mauvais côté de la route. Vue sous un certain angle, c'est une émotion authentiquement spirituelle. Sans jamais dépasser le trente ou trente-cinq à l'heure, je roulais doucement, rêveusement, comme si ce mauvais côté avait été le reflet du bon dans le miroir. Il y avait peu de circulation. Les voitures qui me doublaient de temps en temps sur le bord que je leur avait abandonné me cornaient brutalement aux oreilles. Celles qui venaient vers moi tanguaient et viraient avec des hurlements d'épouvante. J'abordai bientôt des régions plus peuplées. Brûler un feu rouge me dispensa la même joie qu'une gorgée de bourgogne défendu lorsque j'étais enfant. Cependant, diverses complications s'élevaient de-ci, de-là. Je m'aperçus que j'étais suivi - escorté.

La lenteur, Kundera (1995)
Lolita, Vladimir Nabokov (1955)

jeudi 28 mai 2009

un miracle de beauté, de franchise et de jeunesse

Cette semaine (qui n'est pas encore finie) aura été un vrai marathon concerts. Art Brut, the Pains of Being Pure at Heart, Câlin + Crystal Stilts, Black Lips + Liars, Bell Orchestre, Dan Deacon + Deerhoof.

Mais cette semaine, c'est aussi Roland Garros.
Parlons tennis.
Si, si.


Avant d'envoyer sa balle de service, elle s'arrêtait, se recueillait un moment (une mesure ou deux de temps strié de blanc) et bien souvent, alors, elle faisait rebondir sa balle, ou piaffait un peu, toujours détendue, toujours un peu indécise quant au score, toujours gaie — comme elle l'était si rarement dans la sombre existence qu'elle menait auprès de moi. Son style de tennis était au sommet le plus haut qu'une jeune créature puisse, à ma connaissance, atteindre dans l'art du faux-semblant, quoique cela ne fût sans doute à ses yeux que l'exacte géométrie de la réalité plus simple.

La clarté exquise de tous ses mouvements avait sa contrepartie acoustique dans le claquement sonore et limpide de chacun de ses coups. La balle, pénétrant l'orbite nimbée de son pouvoir, devenait étrangement plus blanche, sa résilience plus riche, et l'instrument de précision que Lo lui opposait semblait démesurément préhensile et presque conscient au moment tenace du contact. En vérité, son style était une imitation parfaite d'un tennis hors ligne — mais sans aucun résultat utilitaire. Comme me le disait un jour Electra Gold (sœur d'Edusa et monitrice exemplaire), tandis que je tressaillais sur mon banc de bois dur en regardant Dolorès Haze se jouer de Linda Hall (et se faire battre par elle) : « Dolly a un aimant dans les cordes de sa raquette, mais bon sang! pourquoi fait-elle tant de politesses? » Ah, Electra, quelle importance, avec une telle grâce! Il me souvient, la toute première fois que je la vis jouer, d'avoir été submergé par un spasme presque douloureux de réplétion esthétique. Ma Lolita, en amorçant l'essor ample et ductile du cycle de son service, avait une façon inimitable de lever son genou gauche légèrement plié et, pendant une seconde, l'on voyait naître et flotter dans le soleil la trame d'équilibre vital que formaient le bout de ce pied pointé, cette aisselle pure, ce bras poli et brun, sa raquette levée haut en arrière — et elle souriait, les dents étincelantes, au petit globe suspendu dans le ciel, au zénith de ce cosmos puissant et délicat qu'elle avait créé à seule fin de l'abattre d'un coup bref et retentissant de son fléau d'or.
Ce service était un miracle de beauté, de franchise et de jeunesse, que soulignait la pureté toute classique de sa trajectoire — et, en dépit de son impétuosité, il était relativement facile de retourner sa balle, dont le long essor élégant était totalement dépourvu d'« effet » et de mordant.
Aujourd'hui, à la pensée que chacun de ses coups, chacun de ses enchantements pourraient être immortalisés sur des bandes de celluloïd, je ne puis retenir des sanglots de frustration. C'eût été tellement mieux que les photographies que j'ai brûlées! Sa volée haute était à son service ce qu'est l'envoi à la ballade; car elle avait appris, ma gentille, à courir aussitôt au filet sur ses petits pieds pétulants et agiles et chaussés de blanc. Il était impossible de choisir entre son coup droit et son revers : ils se reflétaient exactement l'un l'autre — et mes reins résonnent encore de ces détonations que multipliaient des échos crépitants et les exclamations d'Electra. L'une des perles de son jeu était une demi-volée courte que Ned Litam lui avait enseignée en Californie...

Lolita, Vladimir Nabokov (1955)

J'ai fini ce bouquin il y a quelques jours...
Roman intéressant, par l'écriture et pour sa dimension psychologique.

Humbert Humbert pousse en effet assez loin la description et l'analyse rationnelle de sa déviance pathologique ; le mélange des deux intrigue.

Jeu-concours :
Pas facile de trouver sur internet une photo de tennis woman qui ne soit ni totalement banale, ni voyeuse... J'ai donc choisi celle-ci. J'ignore qui est cette joueuse, 3 points à qui saura me renseigner... (après tout, je sais que certains d'entre vous, lecteurs, lisent l'Equipe)

mercredi 13 mai 2009

les couleurs du mardi

Hier, dans mon sac...
(désolé pour la lumière, j'ai pas eu la patience d'attendre plus uniforme et diffus)

Yppah, They Know what ghost know (Ninja Tune, 2009)
Vladimir Nabokov, Lolita (1955)