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dimanche 25 septembre 2016

Le récit véridique de votre vie est déjà sur internet

Mon atypique professeur de français de 1ère - qui me semblait à l'époque loin d'être parmi les plus brillants ou captivants, m'a tout de même laissé quelques souvenirs et connaissances durables. 
Il y a par exemple cette citation de Baudelaire, qu'il se plaisait à rappeler : "Le beau est toujours bizarre" (*)... mais il m'a surtout permis de faire connaissance de Jorge Luis Borges, et de sa bibliothèque de Babel.

5 ans après avoir annoncé vous en parler dans ces colonnes, je m'exécute donc seulement aujourd'hui. Le concept de bibliothèque de Babel est simple, mais néanmoins vertigineux si on prend le temps d'y réfléchir.

[Ceci permit] à un bibliothécaire de génie de découvrir la loi fondamentale de la Bibliothèque. Ce penseur observa que tous les livres, quelque divers qu'ils soient, comportent des éléments égaux : l'espace, le point, la virgule, les vingt-deux lettres de l'alphabet. Il fit également état d'un fait que tous les voyageurs ont confirmé : il n’y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques. De ces prémisses incontroversables il déduisit que la Bibliothèque est totale, et que ses étagères consignent toutes les combinaisons possibles des vingt et quelques symboles orthographiques (nombre, quoique très vaste, non infini), c'est-à-dire tout ce qu'il est possible d'exprimer, dans toutes les langues. Tout : l'histoire minutieuse de l'avenir, les autobiographies des archanges, le catalogue fidèle de la Bibliothèque, des milliers et des milliers de catalogues mensongers, la démonstration de la fausseté de ces catalogues, la démonstration de la fausseté du catalogue véritable, l'évangile gnostique de Basilide, le commentaire de cet évangile, le commentaire du commentaire de cet évangile, le fait véridique de ta mort, la traduction de chaque livre en toutes les langues, les interpolations de chaque livre dans tous les livres, Quand on proclama que la Bibliothèque comprenait tous les livres, la première réaction fut un bonheur; extravagant. Tous les hommes se sentirent, maîtres d'un essor intact et secret. Il n’y avait pas de problème personnel ou mondial dont l'éloquente solution n’existât quelque part : dans quelque hexagone. L'univers se trouvait justifié, l’univers avait brusquement conquis les dimensions illimitées de l'espérance. En ce temps-là, il fut beaucoup parlé des Justifications : livres d'apologie et de prophétie qui justifiaient à jamais les actes de chaque homme et réservaient à son avenir de prodigieux secrets. Des milliers d'impatients abandonnèrent le doux hexagone natal et se ruèrent à l'assaut des escaliers, poussés par l’illusoire dessein de trouver leur Justification. Ces pèlerins se disputaient dans les étroits couloirs, proféraient d'obscures malédictions, s'étranglaient entre eux dans les escaliers divins, jetaient au fond des tunnels les livres trompeurs, périssaient précipités par les hommes des régions reculées. D'autres perdirent la raison...

Jorge Luis BorgesLa Bibliothèque de Babel (1941)


Cette bibliothèque contient donc tous les ouvrages possibles, parmi lesquels naturellement une écrasante majorité de textes abscons, mais également toutes les vérités et contre-vérités, tous les chefs d'oeuvre passés et futurs, votre destinée, et même ce texte !


Si j'écris cet article, c'est aussi parce que, chose INCROYABLE, cette bibliothèque infinie existe... ...sur internet

Vous pouvez donc au choix parcourir ses rayonnages, ou vous servir du moteur de recherche pour tenter de trouver des informations pertinentes vous concernant.
Le concept a même été étendu, puisque la bibliothèque est désormais doublée d'une photothèque
(avec toutes les images possibles et imaginables, dont celles de votre naissance, mariage et décès)
Vertigineux, disais-je...
[via]

Et pour revenir à Baudelaire, voici ce qu'il écrivait :
Le beau est toujours bizarre. ... Je dis qu' il contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c' est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement Beau. C'est son immatriculation, sa caractéristique.

mercredi 2 février 2011

L'illusion de l'achevé. Le vertige de l'insaisissable

Si vous n'êtes pas venus ici depuis quelques temps, STOP, cette série d'articles commence à peine plus pas, ici (et d'ailleurs, limite, , comme me le fait remarquer "Poitrilomirtiop").

Toujours en vous rapportant les propos de Perec, j'étais donc parti pour vous exposer le §2.1, "Manières de ranger les livres"

classement alphabétique
classement par continent ou par pays
classement par couleurs
classement par date d'acquisition
classement par date de parution
classement par formats
classement par genres
classement par grandes périodes littéraires
classement par langues
classement par priorité de lecture
classement par reliures
classement par séries

Aucun de ces classements n'est satisfaisant à lui tout seul. Dans la pratique, toute bibliothèque s'ordonne à partir d'une combinaison de ces modes de classements : leur pondération, leur résistance au changement, leur désuétude, leur rémanence, donnent à toute bibliothèque une personnalité unique.


Il convient d'abord de distinguer les classements stables et les classements provisoires ; les classements stables sont ceux qu'en principe on continuera à respecter ; les classements provisoires ne sont censés durer que quelques jours ; [...]

En ce qui me concerne, près des trois quarts de mes livres n'ont jamais été réellement classés. Ceux qui ne sont pas rangés d'une façon définitivement provisoire le sont d'une façon provisoirement définitive, comme à l'OuLiPo. [...]

Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent le livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l'illusion de l'achevé et le vertige de l'insaisissable? Au nom de l'achevé, nous voulons croire qu'un ordre unique existe qui nous permettrait d'accéder d'emblée au savoir ; au nom de l'insaisissable, nous voulons penser que l'ordre et le désordre sont deux mêmes mots désignant le hasard.

Georges Perec, Penser/Classer (1978)


Ma bibliothèque personnelle est assez peu fournie: J'ai en effet l'opportunité de pouvoir facilement emprunter... De plus, j'ai pris le parti de vendre tout livre que je ne relirai pas.

Ma discothèque est en revanche bien plus étendue.
Description.

Ma toute première tentative de rangement (au collège, donc) fut alphabétique. Un classement simple, et lisible pour les personnes extérieures (càd autres que moi). Trop terne, trop prévisible. J'optai donc rapidement pour un classement chromatique, qui fit son effet un long moment. Il atteignit ses limites lorsque la masse des CDs à tranche noire ou blanche devint trop importante. Enfin, je me résolus à adopter un classement thématique, avec au sein d'une catégorie, un sous-classement de proche en proche, soit par analogie de style, identité de label, proximité géographique / temporelle, ou tout simplement parce que tel et tel artiste auront collaboré ensemble. Un classement chronologique parachève le tout. Aujourd'hui cet ordre demeure.

Les disques que je reçois pour la radio sont quant à eux provisoirement classés par ordre de date de publication, puis par priorité d'écoute, avant de rejoindre les archives... par ordre d'archivage. Ce dernier classement est idéal pour qui rejette l'idée de devoir déplacer ses disques : en revanche, il se double nécessairement d'un étiquettage et d'une base de données.

Dans un prochain article, je vous exposerai comment sont rangés mes T-Shirts (de groupe).

Blague à part, je profiterai de ce que Perec cite Borges pour revenir sur le vertigineux concept constitutif de sa bibliothèque de Babel.