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mardi 3 décembre 2024

Une insatisfaction organisée


Pour la première fois de son histoire, l'enjeu pour l'humanité va être de se survivre à elle-même. Non plus à des prédateurs, à la faim ou aux maladies, mais à elle-même. Elle n'y est pas préparée. Devant ce défi suprême, elle ne répond que par des incohérences. La preuve : pourquoi, alors que nous sommes dotés d'outils extrêmement précis qui nous informent clairement de la tournure que vont prendre les événements dans quelques décennies, restons-nous impassibles ? Pourquoi, face à la catastrophe, continuons-nous à agir comme par le passé ? Qu'est-ce qui, en nous, est si dysfonctionnel ? 


C'est là le propos du livre "Le bug humain", dans lequel l'auteur cherche à comprendre et expliquer "pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l'en empêcher". Commençons par déterminer ce que cherche notre cerveau : 
 
[il] est programmé pour poursuivre quelques objectifs essentiels, basiques, liés à sa survie à brève échéance : manger, se reproduire, acquérir du pouvoir, le faire avec un minimum d'efforts et glaner un maximum d'informations sur son environnement. Ces cinq grands objectifs ont été le leitmotiv de tous les cerveaux qui ont précédé le nôtre sur le chemin accidenté de l'évolution des espèces vivantes. Et ce, depuis les premiers animaux qui ont vu le jour dans les océans à l'ère précambrienne, il y a un demi-milliard d'années, jusqu'au dirigeant d'entreprise qui règne sur des milliers d'employés et gère le cours de ses actions depuis son smartphone.

L'atteinte de ces objectifs active "le circuit de la récompense" (lié à la sécrétion de dopamine). Là où le bas blesse, et ce que montrent des expériences sur des rats, c'est qu'à gain égal, la récompense diminue. Nous sommes donc "programmés pour vouloir toujours plus". Cet aspect neurologique entre tragiquement en résonance avec l'une des puissants moteurs du capitalisme :

A partir des années 1920, le discours publicitaire insista justement sur la comparaison sociale. Pour amener chaque foyer américain à se procurer une automobile puissante et luxueuse alors que la sienne était amplement suffisante et que de toute façon les limitations de vitesse rendaient totalement abscons un moteur de 180 chevaux, les slogans firent vibrer la corde de l'envie et du statut : "Savez-vous que votre voisin possède déjà la Buick 8.64 sport roadster ?"

Cette stratégie s'est avérée diablement efficace. Sans le savoir, les cabinets de publicitaires avaient libéré la force profonde de nos cerveaux, une énergie primate ancienne, capable de faire tourner toute une économie. Le principe d'action de cette nouvelle incitation à consommer était presque miraculeux car il supposait une escalade permanente. Lorsque tout le monde possède un certain type de produit sophistiqué, le seul moyen de gagner un petit cran de statut supplémentaire est de s'en procurer d'encore meilleurs. Charles Kettering, alors vice-président de General Motors, déclarait ainsi dans les années 1920: «La clé de la prospérité économique, c'est la création d'une insatisfaction organisée.» Le même principe était énoncé quelques années plus tard par l'économiste John Galbraith, pour qui l'économie avait pour principale mission de « créer les besoins qu'elle cherche à satisfaire». En 1929, Herbert Hoover, alors président des États-Unis, commanda un rapport sur les changements dans l'économie. [...] extrait [...] : 

L'enquête démontre de façon sûre ce qu'on avait longtemps tenu pour vrai en théorie, à savoir que les désirs sont insatiables ; qu'un désir satisfait ouvre la voie à un autre. Pour conclure, nous dirons qu'au plan économique un champ sans limites s'offre à nous ; de nouveaux besoins ouvriront sans cesse la voie à d'autres plus nouveaux encore, dès que les premiers seront satisfaits. [...] La publicité et autres moyens promotionnels [...] ont attelé la production à une puissance motrice quantifiable. [...] Il semble que nous pouvons continuer à augmenter l'activité. [...] Notre situation est heureuse, notre élan extraordinaire. 
 
Sébastien Bohler, Le Bug humain (2019)

Je me permets de détourner le sens premier du titre de l'essai, et choisis comme illustration à cet article une image marquante d'une série marquante (dont je tais le nom pour ne pas vous spoiler) qui donne tout à coup une autre lecture du titre !

dimanche 18 novembre 2018

Et si nous nous trompions de transition ?

Intéressante tribune dans Libération ce week-end, qui établit un lien entre cette transition numérique inéluctable que nous vivons tous et la nécessaire transition écologique, aujourd'hui au point mort.

Peut-on raisonnablement affirmer que la transition numérique se fait au détriment de la transition écologique? De nombreux éléments l'indiquent : les volumes astronomiques d'énergie (à 80 % fossiles aujourd'hui) requise par les centres de traitement et de stockage des données, les quantités gargantuesques de déchets produites par la métamorphose de notre société de consommation en société de livraison, les dommages écologiques colossaux liés, en amont, à l’extraction des composantes des appareils numériques et, en aval, à leur recyclage minimal, quand il existe.

Mais ne serait-il pas facile de mettre la transition numérique au service de la transition écologique ? C'est le contraire qui est de plus en plus apparent : la transition numérique entrave matériellement, symboliquement et psychologiquement la transition écologique. Parce qu’elle donne l’illusion confortable d’une dématérialisation de l’économie à l’heure où il nous faut mesurer et réduire son empreinte destructrice de notre bien-être. Parce qu’elle accélère sans fin le temps pour le rentabiliser et raccourcit nos horizons collectifs au moment précis où il nous faut retrouver le sens du temps long. Parce qu’elle nous enferme dans des sociétés d’intermittence et de diversion, de haute fréquence mais de basse intensité, alors que les défis sociaux et écologiques du début du XXIe siècle exigent une énergie sociale maximale et continue. [...]

Mais que faire, étant entendu que rien n’arrêtera plus la «révolution» numérique ? Tout. Et d'abord comprendre qu'il n’y a aucune autre urgence à la transition numérique que la transition numérique elle-même. L'urgence c'est de sauvegarder nos écosystèmes, pas nos données. L’urgence, c’est d’actualiser nos connaissances scientifiques, pas nos profils. Fondamentalement, il faut décélérer la transition numérique afin d’accélérer la transition écologique. L'imaginaire clé à l’œuvre ici est que la transition numérique simplifie la vie et fluidifie les échanges humains, tandis que la transition écologique diminue le bien-être et punit les individus. Ces deux idées devraient presque être inversées pour refléter la réalité.

La transition numérique complique et ralentit beaucoup plus qu’elle ne simplifie et fluidifie. Elle complique d'abord les rapports humains dans l'espace et, de ce fait, ralentit la coopération. Ainsi, elle rive nos regards vers le bas au lieu de les projeter vers l’avant ou vers le ciel. Les passants ne se regardant plus, ils ne se considèrent plus les uns les autres et n’ont presque plus conscience de leur environnement. La circulation sur les trottoirs s'en trouve compliquée, tout comme dans les transports publics et sur les routes (le nombre d’accidents liés à l’usage des appareils numériques ne cesse de croître). La transition numérique complique et ralentit également la coopération dans le temps : l'interruption permanente de l'attention et la diversion constante rendent impossible la continuité requise par la coopération. L'intermittence technologique est l'ennemie de la continuité sociale et donc de la transition écologique.

On peut donc plaider tout à fait sérieusement pour un «luddisme écologique» : un mouvement conscient de ralentissement de la transition numérique [...]

Suite de la tribune, à lire dans Liberation

Et si nous nous trompions de transition ?
Eloi Laurent (Economiste, enseignant à Sciences Po et à l'Université de Stanford)

vendredi 18 mai 2018

We are lost

Au moment où Donald Glover (aka Childish Bambino) cartonne avec sa vision critique de l'Amérique ["This is America"], rappelons-nous de Kate Tempest, poétesse, autrice et rappeuse anglaise, qui chantait notre monde en perdition.



Europe is lost, America lost, London lost
Still we are clamouring victory
All that is meaningless rules
We have learned nothing from history
The people are dead in their lifetimes
Dazed in the shine of the streets
But look how the traffic's still moving
System’s too slick to stop working
Business is good, and there’s bands every night in the pubs
And there’s two for one drinks in the clubs
And we scrubbed up well
Washed off the work and the stress
And now all we want’s some excess
Better yet; a night to remember that we’ll soon forget
All of the blood that was bled for these cities to grow
All of the bodies that fell
The roots that were dug from the earth
So these games could be played
I see it tonight in the stains on my hands
The buildings are screaming
I can't ask for help though, nobody knows me
Hostile, worried, lonely
We move in our packs and these are the rights we were born to
Working and working so we can be all that we want
Then dancing the drudgery off
But even the drugs have got boring
Well, sex is still good when you get it

To sleep, to dream, to keep the dream in reach
To each a dream, don’t weep, don’t scream
Just keep it in, keep sleeping in
What am I gonna do to wake up?

I feel the cost of it pushing my body
Like I push my hands into pockets, and softly
I walk and I see it, this is all we deserve
The wrongs of our past have resurfaced
Despite all we did to vanquish the traces
My very language is tainted
With all that we stole to replace it with this
I am quiet, feeling the onset of riot
Riots are tiny though, systems are huge
Traffic keeps moving, proving there’s nothing to do
'Cause it’s big business, baby, and its smile is hideous
Top down violence, a structural viciousness
Your kids are dosed up on medical sedatives
But don’t worry bout that, man, worry 'bout terrorists
The water level's rising! The water level's rising!
The animals, the elephants, the polar bears are dying!
Stop crying, start buying, but what about the oil spill?
Shh, no one likes a party pooping spoil sport
Massacres, massacres, massacres/new shoes
Ghettoised children murdered in broad daylight
By those employed to protect them
Live porn streamed to your pre-teen's bedrooms
Glass ceiling, no headroom
Half a generation live beneath the breadline
Oh, but it's happy hour on the high street
Friday night at last lads, my treat!
All went fine till that kid got glassed in the last bar
Place went nuts, you can ask our Lou
It was madness, road ran red, pure claret
And about them immigrants? I can't stand them
Mostly, I mind my own business
They’re only coming over here to get rich, it’s a sickness
England! England! Patriotism!
And you wonder why kids want to die for religion?
It goes, work all your life for a pittance
Maybe you’ll make it to manager, pray for a raise
Cross the beige days off on your beach babe calendar
The anarchists are desperate for something to smash
Scandalous pictures of fashionable rappers
In glamorous magazines, who’s dating who?
Politico cash in an envelope
Caught sniffing lines off a prostitutes prosthetic tits
Now it's back to the house of lords with slapped wrists
They abduct kids and fuck the heads of dead pigs
But him in a hoodie with a couple of spliffs
Jail him, he’s the criminal
Jail him, he’s the criminal
It's the BoredOfItAll generation
The product of product placement and manipulation
Shoot 'em up, brutal, duty of care
Come on, new shoes, beautiful hair, bullshit!
Saccharine ballads and selfies, and selfies, and selfies
And here’s me outside the palace of ME!
Construct a self and psychosis
Meanwhile the people were dead in their droves
And, no, nobody noticed; well, some of them noticed
You could tell by the emoji they posted

Sleep like a gloved hand covers our eyes
The lights are so nice and bright and let's dream
But some of us are stuck like stones in a slipstream
What am I gonna do to wake up?

We are lost, we are lost, we are lost
And still nothing, will stop, nothing pauses
We have ambitions and friendships and courtships to think of
Divorces to drink off the thought of
The money, the money, the oil
The planet is shaking and spoiled
And life is a plaything
A garment to soil
The toil, the toil
I can't see an ending at all
Only the end
How is this something to cherish?
When the tribesmen are dead in their deserts
To make room for alien structures
Develop, develop
And kill what you find if it threatens you
No trace of love in the hunt for the bigger buck
Here in the land where nobody gives a fuck

Kate Tempest, Europe is lost
Let them eat chaos (Fiction Records, 2016)

mardi 26 septembre 2017

Militant quotidien de l'inhumanité

Tant que la maximisation du profit immédiat guidera l'économie, cette chanson restera d'actualité.

Je suis un mannequin glacé, avec un teint de soleil
Ravalé, homme pressé
Mes conneries proférées sont le destin du monde
Je n'ai pas le temps, je file : ma carrière est en jeu
Je suis l'homme médiatique
Je suis plus que politique
Je vais vite, très vite
Je suis une comète humaine universelle
Je traverse le temps
Je suis une référence
Je suis omniprésent
Je deviens omniscient
J'ai envahi le monde que je ne connais pas
Peu importe, j'en parle, peu importe, je sais

J'ai les hommes à mes pieds
Huit milliards potentiels de crétins asservis
A part certains de mes amis du même monde que moi
Vous n'imaginez pas ce qu'ils sont gais

Qui veut de moi et des miettes de mon cerveau ?
Qui veut entrer dans la toile de mon réseau ?

Militant quotidien de l'inhumanité,
Des profits immédiats, des faveurs des médias
Moi je suis riche, très riche, je fais dans l'immobilier
Je sais faire des affaires, y'en a qui peuvent payer
J'connais le tout Paris et puis le reste aussi
Mes connaissances uniques, et leurs femmes que je...
...Fréquente évidemment
Les cordons de la bourse se relâchent pour moi
Il n'y a plus de secrets, je suis le Roi des rois
Explosé l'audimat, pulvérisée l'audience
Et qu'est-ce que vous croyez
C'est ma voie, c'est ma chance
J'adore les émissions à la télévision
Pas le temps de regarder, mais c'est moi qui les fais
On crache la nourriture à ces yeux affamés
Vous voyez qu'ils demandent!
Nous les savons avides de notre pourriture
Mieux que de la confiture à des cochons

Qui veut de moi et des miettes de mon cerveau
Qui veut entrer dans la toile de mon réseau

Vous savez que je suis un homme pressé
Je suis un militant quotidien de l'inhumanité
Et des profits immédiats et puis des faveurs des médias
Moi je suis riche, très riche, je fais dans l'immobilier
Je sais faire des affaires, y'en a qui peuvent payer
Et puis je traverse le temps,
Je suis devenu omniprésent
Je suis une super référence,
Je peux toujours ramener ma science
Moi je vais vite, très vite
Ma carrière est en jeu
je suis l'homme médiatique
Moi je suis plus que politique
Car je suis un homme pressé

Noir Désir, L'homme pressé
666.667 Club (Barclay, 1996)

dimanche 24 septembre 2017

#pasgorafi

Extrait d'un article du Monde titré
"Allergan passe un accord avec une tribu indienne pour protéger ses brevets"

L’histoire se déroule au cœur d’une réserve indienne, dans les méandres du droit tribal. Le 8 septembre, le laboratoire pharmaceutique Allergan a annoncé avoir transféré une série de brevets à la Saint Regis Mohawk Tribe, une enclave indienne située à la frontière des Etats-Unis et du Canada, dans l’Etat de New York. En raison de l'immunité dont ces territoires bénéficient, ce tour de passe-passe devrait empêcher les concurrents d'Allergan de copier son Restasis, dont la formule pourrait tomber dans le domaine public.
Ces gouttes pour les yeux ont rapporté à la firme irlandaise célèbre pour son Botox près de 1,5 milliard de dollars (1,26 milliard d’euros) en 2016. Le brevet initial est tombé en 2014 mais Allergan en a déposé six autres afin d’empêcher toute copie… avant 2024. Plusieurs fabricants de génériques, dont l'israélien Teva et l'américain Mylan, avaient de bonnes chances de les faire invalider. Ce coup de théâtre a tout chamboulé : prévue le 15 septembre, leur audience devant les trois juges du Patent Trial and Appeal Board, le tribunal de première instance et d'appel pour les brevets, a été reportée sine die.
« Les tribus indiennes étant souveraines, elles ne peuvent être poursuivies en justice. Si elles possèdent des brevets, aucune entreprise ne peut les attaquer », décrypte Robert Anderson, professeur à l’Université de Washington et spécialiste du droit indien.

[La suite, ici: lemonde.fr]

mardi 10 mai 2016

Le Grand Incendie

De Renault à France Télécom devenu Orange, les exemples de privatisation suivies de transformations réussies sont nombreux [...]

Robin Rivaton, "Aux actes dirigeants !" (2016)


*
*      *

Il est tout de même bon de rappeler quelques éléments de contexte... ce que me permet de faire l'exposition "Le Grand Incendie" - dérivée du web documentaire du même nom, et - sous-titrée :
"ils se sont immolés par le feu pour se faire entendre".
Parmi les sept gestes tragiques narrés, celui de Rémy Louvradoux.


Rémy Louvradoux a intégré France Télécom à 20 ans en tant que technicien. Tout au long de sa mission de service public, il a gravi les échelons jusqu'à devenir cadre pour, finalement, être "placardisé" dans une agence près de Bordeaux. Suite à la privatisation du groupe, il est victime des nouvelles techniques managériales alors mises en œuvre.

Le plan NEXT conçu par Didier Lombard, PDG du groupe France Télécom / Orange de 2003 à 2010, a pour but de diminuer la masse salariale de 10 %. "Je ferai partir 22 000 salariés par la porte ou par la fenêtre", dit-il sans complexe lors d'une réunion interne

Environ 4000 employés ont été formé afin d'accompli,r sur le terrain, la réduction des effectifs. Mobilités forcées, placardisations, les nouvelles stratégies de management sont violemment appliquées. Les directives déshumanisées de l'encadrement consistent à dégrader les conditions de travail, afin de pousser psychologiquement au "départ volontaire" une partie des employés au statut de fonctionnaire. Ce plan provoque une vague de suicides sans précédent dans l'entreprise - "une mode" selon son PDG.

Rémy était préventeur chez France Télécom / Orange : il avait pour mission d'apporter un éclairage sur les dysfonctionnements au sein de l'entreprise et les raisons des suicides, afin d'en améliorer la prévention. On ne lui a attribué pour cela qu'un bureau sans fenêtre, sans ordinateur, ni téléphone. Ses courriers d'alerte envoyés à la direction nationale du groupe sont restés sans réponse. Son manager "n+1" a reçu l'ordre de ne pas lui répondre non plus. Il dira par la suite "avoir obéi aux ordres".

Rémi Louvradoux s'est immolé par le feu le 26 avril 2011 sur le parking de son entreprise.


Samuel Bollendorff, Olivia Colo, Le Grand Incendie (2013)
Web doc, à voir ici.


Enfin, Robin Rivaton, vu à la TV le 30 avril dernier.

jeudi 18 février 2016

Global burn-out

Je vais au travail tous les matins depuis 20 ans déjà / A l'heure du départ, à peine deux petites lumières au coin de la rue / Je prends un premier train, puis un deuxième / Je rêve de me tromper de direction 244 fois par an en moyenne / Partir sur une plage, même en hiver, être reçu par la taulière au pull en laine / café-au-lait et brioche maison

Mais j'arrive au boulot aux premières heures du jour, les yeux lourds, et le coeur, qu'en dire, il bat vite / J'ai peur des inconnus et je ne vois que ça / J'ai peur du rythme soutenu, des accélérations soudaines, des secousses / J'ai peur de la peur, obligé de me vider de haut en bas avant de prendre mon service / je suis un caissier Schlecker comme ont dit / Je suis global burn-out, je ne fais plus de bruit / Je bippe, j'encaisse, j'enchaîne

Adolescent j'étais contemplatif, je regardais passer les choses et les gens / Qui a actionné l'avance rapide? Pas moi, pause cigarette de circonstance / C'est le noir, le vide des profondeurs / Je suis fou, je suis flou / Un jour, je ne me lèverai plus, comme mon collègue Thierry, hospitalisé six mois durant / Un jour, ma femme et mes gosses ne me reconnaîtront plus, paralysé sur un lit d'hôpital / J'ai quarante ans, je suis victime du capitalisme et de la schizophrénie / Que faire ?

[...]

Gontard! - Travail
Blitz EP (s/r, 2014)

Adoptant un point de vue opposé, Gontard prête sa voix dans "Adaptation" à un narrateur fustigeant les salariés qui acceptent tacitement le système capitaliste

Toi, tu te plains, mais tu veux le maintien du système où tu végètes
C'est toi qui produis, toi qui laboures, et qui sèmes, qui pétris, qui transformes, qui alimentes
Tu es d'abord tout, mais tu ne possèdes rien
Tu es l'électeur, le votard, le volontaire laquais, l'ouvrier résigné de ton propre esclavage
Tu es même, toi, ton propre bourreau
Mais de qui te plains-tu
Tu es un danger pour nous les hommes libres
Tu es un danger à l'égal des maîtres que tu nous donnes
Que tu soutiens, que tu nourris, que tu [légitimes] par ton vote
Du coup, aie confiance en tes mandataires,
Arrête de te plaindre
C'est toi le criminel,
Et ironie du sort,
C'est toi l'esclave et la victime aussi

[...]
Gontard! - Adaptation
Blitz EP (s/r, 2014)
-
Gontard!, en concert ce jeudi soir à Petit Bain
https://gontard.bandcamp.com/album/blitz-mixtape-11-titres

lundi 18 janvier 2016

La propriété, c'est le vol (2)

Dernier article au sujet de "Résurrection" de Tolstoï... On y suit Nekhlioudov, personnage, en pleine prise de conscience, et révolution intérieure :


Il éprouvait un violent dégoût pour le milieu dans lequel il avait jusqu'alors vécu, pour ce milieu qui cachait si soigneusement toutes les souffrances supportées par des millions d’êtres, à seule fin d'assurer à une minorité bien-être et plaisir, pour ce milieu qui ne voit pas, ne peut pas voir ces souffrances et ainsi la cruauté et le caractère criminel de sa propre vie.

Le roman permet ainsi à Tolstoï d'énoncer tout un tas d'idées à portée sociale, politique et économique [exemple]. Abordée à plusieurs reprises, la question du droit de propriété de la terre, qu'on pourra rapprocher des écrits de Proudhon. L'économiste français n'est cependant pas cité dans le roman, au profit de Herbert Spencer ("Social Statics") et Henry George.
.
Quoiqu'il en soit, ce qui importe, c'est que Nekhlioudov - comme moi, à vrai dire - sente qu'il y a une problématique fondamentale liée à la notion de Propriété, qu'il s'agirait de réviser.
Dans le contexte du roman, il ne la discute qu'appliquée à la terre (et aux fruits de son travail).

Maintenant, il lui apparaissait clair comme le jour que la cause principale de cette misère dont le peuple avait conscience et que lui-même avait toujours mise au premier plan se trouvait dans l’aliénation, au bénéfice des propriétaires fonciers, de la terre qui, seule, pouvait le nourrir.

Il est évident que toutes les misères du peuple, ou tout au moins [leur] cause principale et immédiate, réside dans ce que la terre qui nourrit le peuple ne lui appartient pas, mais ce trouve entre les mains de gens qui jouissent de ce droit de propriété, qui vient du travail d’autrui.

La terre, si indispensable au peuple qu’il meurt faute d’en avoir, est toutefois cultivée par ces gens réduits à l’extrême besoin, pour que le blé qu’elle produit soit vendu à l’étranger et que les propriétaires fonciers puissent s’acheter des cannes, des calèches, des bronzes...

Dans les sociétés savantes, dans les administrations, dans les journaux, nous dissertons sur les causes du paupérisme et sur les moyens d’améliorer le sort du peuple, mais nous laissons de côté l'unique moyen qui pourrait y remédier et qui consisterait à cesser de le priver de cette terre qui lui est indispensable. Il se rappelait nettement les principes fondamentaux de Henry George et l'enthousiasme qu’ils avaient suscité en lui ; il s’étonna d’avoir pu les oublier.

La terre ne saurait être l’objet d’une propriété privée, elle ne saurait être l'objet de vente et d'achat, pas plus que l’eau, l’air ou les rayons du soleil. Tous les hommes ont un droit égal sur la terre et sur tous les biens qu’elle produit.

Peu après, Nekhlioudov se démettra sur ses terres cultivables de son droit de propriétaire foncier. Il instaurera un loyer auquel seront soumis les paysans qui travailleront la terre. Ce loyer bénéficiera entièrement à la communauté, afin qu'elle puisse couvrir ses dépenses.

Ce dispositif soulève tout de même en moi quelques interrogations pratiques... sans réponse, d'autant que l'histoire ne raconte pas comment s'en sont tirés les paysans.
Je poursuis donc ma quête du système idéal qui mettra à mal le Capital. 

Tolstoï, Résurrection (1899)

samedi 24 mai 2014

La propriété, c'est le vol

Si j’avais à répondre à la question suivante : Qu’est-ce que l'esclavage ? et que d’un seul mot je répondisse : c'est l’assassinat, ma pensée serait d’abord comprise. Je n’aurais pas besoin d’un long discours pour montrer que le pouvoir d'ôter à l’homme la pensée, la volonté, la personnalité, est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave, c’est l’assassinat. Pourquoi donc à cette autre demande : Qu'est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même : c’est le vol, sans avoir la certitude de n'être pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première transformée ?

Lorsqu'on s'interroge sur la société actuelle et la religion de la Croissance, on en vient naturellement à questionner le Capitalisme, puis les notions de "Capital" et enfin de "Propriété".
Dès lors, quoi de plus attirant que la lecture de l'ouvrage "Qu'est-ce que la propriété ?" par le 
polémiste/journaliste/économiste/philosophe/sociologue bisontin Pierre-Joseph Proudhon.

La formule qui reste est effectivement celle citée en exergue :
"La propriété, c'est le vol" (*)

Remettant d'abord en cause celle de la terre ("on veut savoir en vertu de
quel droit l'homme s'est approprié cette richesse qu'il n'a point créée, et que la nature lui
donne gratuitement"), il en vient naturellement à celle des moyens de production, puis en vient à la notion de travail, le capitalisme étant l'apothéose d'une extorsion invisible. 


Quiconque travaille devient propriétaire : ce fait ne peut être nié dans les principes actuels de l'économie politique et du droit. Et quand je dis propriétaire, je n'entends pas seulement, comme nos économistes hypocrites, propriétaire de ses appointements, de son salaire, de ses gages ; je veux dire propriétaire de la valeur qu'il crée, et dont le maître seul tire le bénéfice.

Comme tout ceci touche à la théorie des salaires et de la distribution des produits, et que cette matière n'a point encore été raisonnablement éclaircie, je demande permission d'y insister ; cette discussion ne sera pas inutile à la cause. Beaucoup de gens parlent d'admettre les ouvriers en participation des produits et des bénéfices ; mais cette participation que l'on demande pour eux est de pure bienfaisance ; on n'a jamais démontré, ni peut-être soupçonné, qu'elle fût un droit naturel, nécessaire, inhérent au travail, inséparable de la qualité de producteur jusque dans le dernier des manœuvres.

Voici ma proposition : Le travailleur conserve, même après avoir reçu son salaire, un droit naturel de propriété sur la chose qu'il a produite.

Je continue à citer M. Ch. Comte
« Des ouvriers sont employés à dessécher ce marais, à en arracher les arbres et les broussailles, en un mot à nettoyer le sol : ils en accroissent la valeur, ils en font une propriété plus considérable ; la valeur qu'ils y ajoutent leur est payée par les aliments qui leur sont donnés et par le prix de leurs journées : elle devient la propriété du capitaliste. »

Ce prix ne suffit pas : le travail des ouvriers a créé une valeur ; or, cette valeur est leur propriété. Mais ils ne l'ont ni vendue, ni échangée ; et vous, capitaliste, vous ne l'avez point acquise. Que vous ayez un droit partiel sur le tout pour les fournitures que vous avez faites et les subsistances que vous avez procurées, rien n'est plus juste : vous avez contribué à la production, vous devez avoir part à la jouissance. Mais votre droit n'annihile pas celui des ouvriers, qui, malgré vous, ont été vos collègues dans l'œuvre de produire. Que parlez-vous de salaires ? L'argent dont vous payez les journées des travailleurs solderait à peine quelques années de la possession perpétuelle qu'ils vous abandonnent. Le salaire est la dépense qu'exigent l'entretien et la réparation journalière du travailleur ; vous avez tort d'y voir le prix d'une vente. L'ouvrier n'a rien vendu : il ne connaît ni son droit, ni l'étendue de la cession qu'il vous a faite, ni le sens du contrat que vous prétendez avoir passé avec lui. De sa part, ignorance complète ; de la vôtre, erreur et surprise, si même on ne doit dire dol et fraude.

Proudhon, Qu'est-ce que la propriété? (1840)

Cette lecture n'ayant pas répondu à toutes mes interrogations, j'ai l'impression que je ne vais pas pouvoir faire l'économie de la lecture de Marx.
A suivre...



(*) Proudhon distingue la propriété (de droit) de la possession (de fait)

mercredi 22 mai 2013

MySpace annonce le rachat d’une cafetière et deux ramettes de papier


Je n'ai pas eu l'occasion de vous le dire, mais il FAUT lire le GORAFI.fr. Des informations et des angles qui sortent de la pensée unique et du formatage imposé par des médias connivents.
Profitez-en aujourd'hui, car ce sera mon unique citation "intégrale" de leur contenu.
Le scoop d'hier, donc (pour qui s'intéresse à l'économie du web 2.0)


Los Angeles – Branle-bas de combat dans le monde très fermé des géants numériques. Après le rachat de Tumblr par Yahoo !, c’est au tour de MySpace de sortir l’artillerie lourde en officialisant le rachat d’une cafetière et de deux ramettes de papier. Une annonce qui a totalement pris les acteurs du monde numérique par surprise, tout comme les utilisateurs. Reportage.

Alors que tout le monde avait les yeux rivés sur le rachat polémique de Tumblr par Yahoo!, c’est MySpace qui a créé la surprise en annonçant le rachat d’une cafetière et de deux ramettes de papier. Le réseau social, jugé en perte de vitesse depuis plusieurs années, démontre une vitalité et une énergie qu’on ne lui connaissait plus. « Ils ont pris tout le monde par surprise, c’est un beau coup de poker » commente le rédacteur en chef de Presse-Citron. « Je pense que ceux qui critiquaient ou tournaient en ridicule MySpace en sont pour leurs frais ».

C’est le site américain Gizmodo qui a révélé l’information, une photo volée prise par un smartphone à l’appui. On y distingue très clairement une cafetière et deux ramettes de papier. «On ne sait pas si la cafetière est de première main, il se peut que cela soit une occasion, mais le modèle semble assez récent » note le site qui s’interroge aussi sur la présence de deux ramettes de papier. « Ils ont des choses à écrire, des plans, des réunions. Le café est servi durant la réunion, le papier est souvent utilisé par des participants de réunions qui vont boire aussi du café ».

Pour les experts, cela veut dire que MySpace est sans doute de retour. « Ils n’ont pas laissé fuité cette photo par hasard, c’est un risque calculé. Cela veut dire, regardez, on fait des réunions, on boit du café, on réfléchit, on va avoir des idées ». Selon plusieurs sources contradictoires, ces idées pourraient alors être mises en application dans les prochains jours ou mois à venir. « On peut s’attendre alors à de gros bouleversements. Il y aura vraisemblablement d’autres rachats comme une photocopieuse ou des classeurs. On y verra plus clair dans la stratégie de MySpace » analyse-t-on chez Presse-Citron.

Le Gorafi (21 mai 2013)

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Le site d'information couvre bien entendu tous les sujets : International, France, Economie, Culture, People, Sport et Faits Divers :

Lyon : Une jeune fille choquée après que son copain a raccroché le premier
Une jeune fille a été fortement choquée ce matin après un échange téléphonique avec son ami, demeurant à Saint-Étienne, qui a été le premier des deux à raccrocher. Surprise, elle tente encore de comprendre les raisons qui ont pu le pousser à un tel acte.

Un banal coup de fil qui vire au psychodrame
La journée s’annonçait pourtant belle ce dimanche dans la capitale des Gaules. Juliette, 17 ans, appelait son ami, Éric à Saint-Étienne. Soudain, c’est le drame. Alors qu’ils sont sur le point de terminer leur conversation, le jeune homme sans histoires prend l’initiative de raccrocher le premier. « Je venais juste de lui dire au revoir, j’ai eu à peine le temps de lui dire “Allez, à trois on raccroche ? 1, 2 , 3” puis, plus rien ». En couple depuis plus de six mois, Juliette a déclaré ne pas comprendre les raisons d’un tel geste lors d’une conférence de presse. Selon elle, « Éric est quelqu’un de très équilibré, je ne comprends pas ce qui s’est passé ».

lundi 11 février 2013

Une parenthèse de l’humanité

Sur Rue89, Samedi, interview de Vincent Liegey (co-auteur du livre « Un projet de décroissance – Manifeste pour une dotation Inconditionnelle d’Autonomie » ; membre du parti pour la décroissance). Extrait :

Voulez-vous remettre en question la propriété privée ?
On ne remet pas en cause facilement quelque chose d’aussi ancien et ancré dans nos sociétés occidentales. Mais nous pensons qu'il faut remettre en valeur le droit d’usage plutôt que le droit de propriété, comme le dit Illich. Il faut aussi se demander s’il est normal que celui qui a une maison secondaire utilisée quelques jours par an n’en paie pas le vrai prix environnemental.

Nous ne sommes pas liberticides, nous disons aux gens qu'ils sont libres de rouler en 4x4 et de consommer dix planètes, mais s’ils veulent vivre ainsi, ils doivent en payer le prix réel. Si c’était le cas, ils seraient condamnés à travailler énormément pour sécuriser les puits de pétrole en Irak nécessaires à leur approvisionnement, pour acheter les armes pour contrôler la raffinerie, etc...

Trouvez-vous normal que le kérosène des avions soit le seul carburant non taxé ? Croyez-moi, si le prix de l’avion incluait son prix écologique, il y aurait beaucoup moins de monde qui le prendrait !

Vous allez loin en parlant de « banalité du mal », au sujet de la consommation...
Le problème du système actuel, c’est qu'on est pris dans une spirale où on ne se rend jamais compte des conséquences de nos actes de consommation. En ce moment, on sécurise les puits d’uranium de la France au Niger… au nom de l’indépendance énergétique de la France !

Il faut rappeler qu'on vit aujourd'hui dans une parenthèse de l’humanité : en l’espace de quatre-cinq générations, on a consommé de l’énergie accumulée pendant des dizaines de millions d’années. Mais tout cela est terminé, puisque le « peak oil » est passé, et que maintenant il va falloir se désintoxiquer du pétrole. [...] Il faut sortir de cette aliénation par l’argent et reparler d’autonomie, car comme le dit Cornelius Castoriadis : la vraie liberté, ce n’est pas celle de consommer !

Il faut remettre l’économie à sa place : celle d’un outil pour instaurer des politiques.

Le débat national sur la transition énergétique peut-il servir à cela ?
Ce sera des guignoleries : si on ne remet pas en cause le paradigme croissansiste, ils ne trouveront que des palliatifs. Le développement durable, comme dit Paul Ariès, c’est « polluer moins pour pouvoir polluer plus longtemps ». Il faut arrêter l’acharnement thérapeutique et construire un nouveau modèle de société moins énergivore et moins dépendant des méga-machines.

Interview signée Sophie Caillat,
à lire sur Rue89

Sur cette même thématique, se reporter aussi dans ces colonnes aux articles

mercredi 3 octobre 2012

La contradiction officielle (en fait, l'unité réelle)

C’est la lutte de pouvoirs qui se sont constitués pour la gestion du même système socio-économique, qui se déploie comme la contradiction officielle, appartenant en fait à l’unité réelle ; ceci à l’échelle mondiale aussi bien qu’à l’intérieur de chaque nation.

Guy Debord, la Société du Spectacle (1967)

Je me rappelle que je lisais ce livre peu avant le déroulement des élections présidentielles. Cette phrase trouvait nécessairement un écho particulier en cette période. On se gardera cependant d'en profiter pour railler l'UMPS (terminologie qu'emploie le FN). Je préfère la rapprocher de cette citaton d'Albert Einstein, que reprenait un leader des "indignés" espagnols dans une interview au Monde :

"On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré."

Toute la difficulté étant donc de s'abstraire de ces modes de pensée.
En guise d'illustration, vous pouvez lire :

samedi 22 septembre 2012

Une fabrication ininterrompue de pseudo besoins

La victoire de l'économie autonome doit être en même temps sa perte. Les forces qu'elle a déchaînées suppriment la nécessité économique qui a été la base immuable des sociétés anciennes. Quand elle la remplace par la nécessité du développement économique infini, elle ne peut que remplacer la satisfaction des premiers besoins humains sommairement reconnus, par une fabrication ininterrompue de pseudo besoins qui se ramènent au seul pseudo besoin du maintien de son règne. Mais l’économie autonome se sépare à jamais du besoin profond dans la mesure même où elle sort de l’inconscient social qui dépendait d’elle sans le savoir. « Tout ce qui est conscient s’use. Ce qui est inconscient reste inaltérable. Mais une fois délivré, ne tombe-t-il pas en ruine à son tour ? » (Freud.)

Guy Debord, la Société du Spectacle (1967)

jeudi 6 octobre 2011

Re-use, Reduce, Recycle

"Le fait que les Hébreux vivaient pour adorer Dieu, et que nous, nous vivons pour augmenter le produit national, ça ne découle ni de la nature, ni de l'économie, ni de la sexualité... Ce sont des positions imaginaires premières, fondamentales, qui donnent un sens à la vie"
(*)

C'est en regardant le documentaire "Prêt à jeter" dont je faisais écho en février dernier, que j'ai fait la connaissance de Serge Latouche, économiste, professeur et penseur de la décroissance. J'ai depuis lu certains de ses écrits, sans pour autant trouver comment les aborder sur ce blog.
Entre mes mains, aujourd'hui, "le pari de la décroissance".

Pour être convaincu, on pourrait presque ce contenter d'un constat trivial pour certains, ou d'une prise de conscience pour d'autres, sur le mode "Hé ho, une croissance infinie dans un monde aux ressources finies, c'est pas possible..!"
(le premier qui objecte qu'il existe des croissances asymptotiques sort).

Quand nous aurons tout avalé
Tout consommé, tout consumé
Quand nous aurons tout englouti
Comme des fourmis sur un fruit
Il ne restera que nos corps
Nous commencerons par les pieds
puis nous mangerons notre main
Et nous garderons l'autre pour demain
(**)

Mais il n'y a pas que ça.
"Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour pouvoir rester simplement humains. [...] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société de travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès."
(***)

On peut effectivement relever que
"la société de croissance n'est pas souhaitable pour au moins trois raisons : elle engendre une montée des inégalités et des injustices, elle crée un bien-être largement illusoire, elle ne suscite pas pour les 'nantis' eux-même une société conviviale mais une 'antisociété' malade de sa richesse."

Alors évidemment, dans cet ouvrage, beaucoup de choses sont discutées, la pertinence du PIB comme indicateur tout puissant (et sa totale décorrélation avec la notion de bien-être), la démographie, les rapports Nord-Sud, les exemples absurdes liés aux transports de marchandises à travers la planète, etc... Plutôt que de tout vouloir aborder et résumer, et pour clore la série de billets découlant de ce livre, je reproduis donc les quelques propositions concrètes qui sont formulées par l'auteur. Elles pourront servir de base de réflexion à chacun.

Des mesures très simples et presque anodines en apparence sont susceptibles d'enclencher les cercles vertueux de la décroissance [sans préjudice d'ailleurs pour d'autres mesures de salubrité publique comme la taxation des transactions financières (...)] Le programme de transition peut tenir en quelques points tirant les conséquences de "bon sens" du diagnostic formulé. Par exemple:
1) Retrouver une empreinte écologique égale à inférieure à une planète, c'est-à-dire une production matérielle équivalent à celle des années 60-70.
2) Internaliser les coûts de transport
3) Relocaliser les activités
4) Restaurer l'agriculture paysanne
5) Transformer les gains de productivité en réduction du temps de travail et en création d'emplois, tant qu'il y a du chômage
6) impulser la "production" de biens relationnels
7) Réduire le gaspillage d'énergie d'un facteur 4
8) Pénaliser fortement les dépenses de publicité
9) Décréter un moratoire sur l'innovation technologique, faire un bilan sérieux et réorienter la recherche scientifique et technique en fonction des aspirations nouvelles.

le pari de la décroissance, Serge Latouche (2006)

(*) Cornelius Castoriadis
(**) Jérôme Minière, des pieds et des mains
(***) Paul Ariès

lundi 3 octobre 2011

Le mot d'ordre de décroissance

Je vous laisse lire ce passage, et on en parle juste après (comme on dit à la radio)... càd genre mercredi ou jeudi.

Le mot d'ordre de décroissance a surtout pour objet de marquer fortement l'abandon de l'objectif insensé de la croissance pour la croissance, objectif dont le moteur n'est autre que la recherche effrénée du profit par les détenteurs du capital. Bien évidemment, il ne vise pas au renversement caricatural qui consisterait à prôner la décroissance pour la décroissance. En particulier, la décroissance n'est pas la croissance négative, expression antinomique et absurde qui traduit bien la domination de l'imaginaire de la croissance. On sait que le simple ralentissement de la croissance plonge nos sociétés dans le désarroi en raison du chômage et de l'abandon des programmes sociaux, culturels et environnementaux qui assurent un minimum de qualité de vie. On peut imaginer quelle catastrophe représenterait un taux de ce croissance négatif! De même qu'il n'y a rien de pire qu'une société travailliste sans travail, il n'y a rien de pire qu'une société de croissance sans croissance. C'est ce qui condamne la gauche institutionnelle, faute d'oser la décolonisation de l'imaginaire, au social-libéralisme. La décroissance n'est donc envisageable que dans une société de "décroissance". Le projet de la décroissance est un projet politique, consistant dans la construction, au Nord comme au Sud, de sociétés conviviales autonomes et économes. Au niveau théorique, le mot d' "a-croissance" serait plus approprié, indiquant un abandon du culte irrationnel et quasi religieux de la croissance pour la croissance."

le pari de la décroissance, Serge Latouche (2006)