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jeudi 7 mai 2020

Body acceptance

Deux soeurs, deux rapports au corps... Un court passage de "Dans la forêt", par Jean Hegland, roman d'anticipation, étonnamment d'actualité, lu sur la seule foi d'une jolie couverture et d'un bandeau aperçus en librairie.

Eva est toujours foncièrement elle-même. Quand elle se regarde dans les miroirs qui tapissent les murs de son studio, elle étudie son reflet sans la vanité des danseuses ni leurs critiques compulsives. Elle croise son propre regard avec la même candeur qu'elle croise celui de n'importe qui, tandis que j'examine le mien minutieusement, l'implore humblement, affecte la modestie. J'aspire mes joues pour que mes pommettes soient plus saillantes. Je regrette que mon nez ne soit pas plus fin et mon menton moins rond. J'admire l'indigo de mes yeux et m'entraîne à sourire sans qu'on voie mes dents. J'essaie d'imaginer que je suis quelqu'un d’autre qui me regarde.
La question que je pose sans fin à mon reflet, c'est: qui es-tu? Mais cela ne viendrait jamais à l'esprit d'Eva de se demander qui elle est. Elle se connaît jusque dans les moindres os de son corps, les moindres cellules, et sa beauté n'est pas un ornement ; c'est l'élément dans lequel elle vit.

Jean Hegland, Dans la forêt (1996)

mercredi 24 août 2016

J'existais de moins en moins

Retrouvailles mère-fille. Ambiance.

Tu commentais, tu racontais, je ne comprenais rien à ce que tu disais et je n'avais qu'une peur, c'était d'être démasquée et que tu ne découvres ma stupidité sans bornes. Je vivais comme paralysée mais il y avait une chose que je comprenais avec toute la clarté nécessaire : pas un iota de ce qui était vraiment moi ne pouvait être aimé ni même accepté. Tu étais comme une forcenée, j'avais de plus en plus peur, j'existais de moins en moins. Je ne savais plus qui j'étais puisque, à chaque instant, j'avais l'obligation de te plaire. Je n'étais plus qu'une marionnette maladroite dont tu tirais les ficelles. Je disais ce que tu voulais que je dise, je répétais tes gestes, tes mouvements pour recevoir ton satisfecit, il n'y avait pas une minute où j'osais être moi-même, même quand j'étais seule, puisque j'étais en désaccord violent avec tout ce qui était à moi. C'était atroce, maman, et je tremble encore de tout mon être quand je parle de ces années.

Ingmar Bergman, Sonate d'automne (1978)

lundi 17 août 2009

Qui suis-je?

Qui suis-je? Si par exception je m'en rapportais à un adage: en effet pourquoi ne reviendrait-il pas à savoir qui je "hante"? Je dois avouer que ce dernier mot m'égare, tendant à établir entre certains êtres et moi des rapports plus singuliers, plus troublants que je ne pensais. Il dit beaucoup plus qu'il ne veut dire, il me fait jouer de mon vivant le rôle d'un fantôme, évidemment il fait allusion à ce qu'il a fallu que je cessasse d'être, pour être qui je suis. Pris d'une manière à peine abusive dans cette acception, il me donne à entendre que ce que je tiens pour les manifestations objectives de mon existence, manifestations plus ou moins délibérées, n'est que ce qui passe, dans les limites de cette vie, d'une activité dont le champ véritable m'est tout à fait inconnu. La représentation que j'ai du "fantôme" avec ce qu'il offre de conventionnel aussi bien dans son aspect que dans son aveugle soumission à certaines contingences d'heure et de lieu, vaut avant tout, pour moi, comme image finie d'un tourment qui peut être éternel. Il se peut que ma vie ne soit qu'une image de ce genre, et que je sois condamné à revenir sur mes pas tout en croyant que j'explore, à essayer de connaître ce que je devrais fort bien reconnaître, à apprendre une faible partie de ce que j'ai oublié. Cette vue sur moi-même ne me paraît fausse qu'autant qu'elle présuppose à moi-même, qu'elle situe arbitrairement sur un plan d'antériorité une figure achevée de ma pensée qui n'a aucune raison de composer avec le temps, qu'elle implique dans ce même temps une idée de perte irréparable, de pénitence ou de chute dont le manque de fondement moral ne saurait, à mon sens, souffrir aucune discussion. L'important est que les aptitudes particulières que je me découvre lentement ici-bas ne me distraient en rien de la recherche d'une aptitude générale, qui me serait propre et ne m'est pas donnée. Par-delà toutes sortes de goût que je me connais, d'affinités que je me sens, d'attirances que je subis, d'événements qui m'arrivent et n'arrivent qu'à moi, par-delà quantité de mouvements que je suis seul à éprouver, je m'efforce, par rapport aux autres hommes, de savoir en quoi consiste, sinon à quoi tien, ma différenciation. N'est-ce pas dans la mesure exacte où je prendrai conscience de cette différenciation que je me révélerai ce qu'entre tous les autres je suis venu faire en ce monde et de quel message unique je suis porteur pour ne pouvoir répondre de son sort que sur ma tête?


Nadja, André Breton (1964)

vendredi 10 avril 2009

Changer de vie

Le soir tombait. Il n'y avait plus une femme dans la rue. Lou ne voulait pas se démarquer de trop, elle entra dans la première gargote venue, un petit débit de brochettes violemment éclairé au néon. Elle vit un peu plus tard qu'elle était la seule personne du sexe féminin dans la clientèle, et tout le temps qu'il fallut au moustachu pour découper des lamelles de viande sur l'animal reconstitué et mal identifiable qui rôtissait à la verticale, elle se félicita de ne pas être une blonde pulpeuse. Brune, c'est bien aussi, lui signifiaient cependant les yeux noirs alentour.
Elle sortit manger son casse-croûte dehors, en marchant. Elle n'osait même pas s'asseoir sur un banc et reprit le chemin de l'hôtel. Changer de vie, changer de vie, se disait-elle. Dire qu'il y a des gens qui en rêvent.

Laurence Cossé, le 31 du mois d'août (2003)

le 31 du mois d'août. 1997.
Lou n'a en effet pas choisi de changer de vie; Ce sont les circonstances qui ont décidé pour elle, lorsque, cette nuit là, au volant d'une Fiat Uno blanche, sous le tunnel du pont de l'Alma, déboule la Mercedes de la princesse Diana, qui vient racler sa voiture et s'écraser sous ces yeux.