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lundi 24 novembre 2025

#NotAllPoliceMen mais beaucoup quand même

Le 6 novembre dernier, j'ai ressenti le besoin impérieux de commenter un des mes anciens posts, daté du 11 avril 2023. Je me souvenais y avoir abordé les violences policières, mais aussi m'être livré à un "effort d'empathie" envers les forces de l'ordre en situation tendue. Je citais d'ailleurs Ste Soline.

Seulement voilà, cet article (exposant les révélations de Médiapart et Libération de la veille) m'ont fait regretter cette remarque pondérée. Que montrent les vidéos dont il est question ? Des consignes d'exécution de tirs tendus de lance-grenades (interdits car dangereux), propos injurieux désignant les manifestants, réjouissance guerrière malsaine. Tout ceci, rappellons-le, pour défendre un "trou".

Ajoutons que la semaine avait déjà été émaillée d'autres méfaits crimes (policiers accusés de viol au tribunal de Bobigny...). Dans une chronique de La Dernière (l'inénarrable émission hebdomadaire de Nova), l'excellent Pierre-Emmanuel Barré se chargeait de mettre ces faits en perspectives, et de conclure :

"On attend l'enquête de l'IGPN. Suspense! Non, bien sûr. Non, ils vont pas se réveiller un matin et admettre que ces institutions sont structurellement brutales, racistes et déresponsabilisantes. Mon enquête ira plus vite : des viols, des mutilations, des meurtres et des mecs qui se filment en train de faire tout ça en se marrant, en fait la police et la gendarmerie, c'est DAESH avec la sécurité de l'emploi"

La chute vaut à l'humoriste d'être l'objet d'une plainte déposée par l'actuel ministre de l'intérieur Laurent Nuñez. On eût apprécié qu'il se penche en premier lieu sur ce que dénonce la chronique, autrement plus grave qu'une comparaison hyperbolique dans une chronique satirique. On rappelle que ce procédé rhétorique "met en parallèle deux éléments de manière outrancière, créant un contraste saisissant, une image frappante, allant bien au-delà de la réalité".

Pour aller plus loin, vous pouvez écouter la chronique de Guillaume Meurice sur le traitement de la plainte dans les médias, et tant qu'à être là même si ça n'a rien à voir, toutes les chroniques de Pierre-Emmanuel Barré (y compris le courrier des lecteurs la saison passée) ou celles d'Aymeric Lompret, Florence Mendez, etc, etc.

mercredi 2 juillet 2025

S'aimer et se pardonner de notre mieux

Les reculs sur l'écologie se multiplient et ça rend fou. On est au-delà de l' "inaction criminelle" (D. Voynet, questions au gouvernement du 1er juillet). Ces LR et Renaissance capables d'initier un tel mouvement pour satisfaire lobbies ou électorat traditionnel sont de la pire espèce. Ils me donneraient presque envie d'user du même vocabulaire que Pierre-Emmanuel Barré dans ses chroniques sur Nova.
Ou alors de publier l'ultime extrait de la conférence sur l'environnement qui ouvre le roman de Sigrid Nunez.

Avant les applaudissements, avant la fin du discours, l'homme aborda un dernier point qui ourla tout de même la surface lisse de l'auditoire. Un murmure bruissa parmi le public (que l'homme ignora), les gens remuèrent sur leurs sièges, je remarquai quelques mouvements de tête et, quelques rangées derrière moi, une femme étouffa un rire nerveux. C'est fini, répéta-t-il, c'était trop tard, nous avions trop longtemps repoussé l'échéance. Notre société était devenue trop fragmentée, trop dysfonctionnelle pour que nous puissions encore espérer réparer à temps les erreurs calamiteuses que nous avions commises. Et dans tous les cas, il demeurait difficile de capter l'attention des gens. Ni les catastrophes climatiques qui se succédaient, saison après saison, ni la menace d'extinction d'un million d'espèces animales à travers le monde ne parvenaient à placer la destruction de l'environnement au premier plan des préoccupations de notre pays. Et quelle tristesse, remarqua-t-il, de constater le nombre de gens, parmi les classes les plus créatrices et les plus instruites, celles dont on aurait pu espérer des solutions inventives, qui préféraient se tourner vers la thérapie personnelle, vers des pratiques pseudo-religieuses prônant le détachement, le moment présent, l'acceptation de la réalité telle qu'elle est, la sérénité face aux tracas du monde. [...] Le culte du bien-être, l'apaisement des angoisses quotidiennes, l'évitement du stress : tels étaient les nouveaux idéaux de notre société, dit-il — plus nobles apparemment que le salut de la société elle-même. La mode de la pleine conscience n'était qu'une nouvelle forme de distraction, dit-il. Bien sûr que nous devrions être stressés. Nous devrions être littéralement consumés par la peur. La méditation en pleine conscience pourra bien aider celui qui se noie à se noyer dans la sérénité, mais jamais elle ne remettra le Titanic à flot, dit-il. Ni les efforts individuels pour accéder à la paix intérieure, ni l'attitude compassionnelle à l'égard des autres n'auraient pu conduire à une action préventive opportune, mais bien une obsession collective, fanatique, excessive, du désastre imminent.

Il était inutile, dit l'homme, de nier la perspective de souffrances d'une magnitude immense, ou l'absence d'issue pour y échapper.

Comment, alors, devrions-nous vivre ?

La première chose que nous devrions nous demander, c'est devrions-nous continuer de faire des enfants ?

(Là, moment de flottement, celui dont je parlais plus haut: des murmures, des mouvements dans le public, ce rire nerveux de femme. Ce passage était, de plus, inédit. Le sujet des enfants n'avait pas été abordé dans l'article.)

Pour être bien clair, il ne suggérait pas que toutes les femmes enceintes aillent se faire avorter, précisa l'homme. Bien sûr que ce n'était pas ce qu'il voulait dire. Ce qu'il disait, c'était que peut-être l'idée de fonder une famille, en cours depuis des générations, devait être repensée. Que peut-être c'était une mauvaise idée de donner naissance à des êtres humains dans un monde qui avait de grandes chances, au cours de leur vie, de devenir un lieu morose, terrifiant, sinon invivable. Il s'interrogeait simplement : n'est-il pas égoïste de continuer aveuglément de se comporter comme s'il n'y avait que peu de chances que le monde devienne ce lieu morose, voire immoral, cruel ?

Et, après tout, poursuivit-il, n'y avait-il pas dans le monde d'innombrables enfants en mal désespéré de protection face aux menaces existantes ? N'y avait-il pas des millions et des millions de gens souffrant déjà de différentes crises humanitaires, que des millions et des millions d'autres décidaient tout bonne-ment d'oublier ? Pourquoi ne pourrions-nous pas concentrer notre attention sur les douleurs grouillant déjà parmi nous ?

C'était là, sans doute, que résidait notre dernière chance de nous racheter, dit l'homme en élevant la voix. Le seul cap sensé et moral que puisse suivre une civilisation courant à sa perte : apprendre à demander pardon et réparer dans une très moindre mesure le mal dévastateur que nous avions causé à notre famille humaine, aux créatures qui nous entourent et à notre magnifique planète. S'aimer et se pardonner de notre mieux. Et apprendre à dire au revoir. [...]

La foule quittait les lieux dans une atmosphère maussade. Certains avaient l'air assommés.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

mercredi 11 juin 2025

Cela dépasse l'entendement

Avant de développer son intrigue, "Quel est donc ton tourment ?", le roman de Sigrid Nunez, débute par le récit d'un long exposé auquel l'autrice assiste. L'analyse est brillante, implacable, je ne peux ici l'ignorer.

C'est fini, répéta-t-il. Il ne restait plus rien de la foi et de la consolation qui avaient nourri des générations et des générations, cette conviction que, bien que notre séjour individuel sur Terre doive un jour se terminer, ce que nous aimions, ce qui comptait pour nous continuerait après nous, le monde auquel nous avions appartenu nous survivrait — cette époque était révolue, dit-il. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas. Il nous faudrait vivre et mourir en en étant conscients. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas, expliqua l'homme, car ils ne pourraient résister aux forces que nous avions nous-mêmes déployées pour les attaquer. Nous étions notre propre pire ennemi, nous nous étions positionnés en cibles faciles, permettant non seulement la création d'armes capables de nous tuer de mille manières imaginables mais aussi que ces armes atterrissent entre les mains d'égopathes, nihilistes, dépourvus de toute empathie, de toute conscience. Entre notre incapacité à contrôler la diffusion des armes de destruction massive et notre incapacité à éloigner du pouvoir ceux pour qui leur utilisation non seulement était envisageable mais représentait peut-être une tentation irrésistible, la perspective d'une guerre apocalyptique devenait hautement probable... 

[...] Mais imaginons qu'il n'y ait pas de menace nucléaire, poursuivit l'homme. Imaginons que, par quelque miracle, tout l'arsenal nucléaire mondial ait été pulvérisé pendant la nuit. Ne serions-nous pas confrontés aux périls engendrés par des générations d'hommes stupides, sans vision aucune et capables de se mentir à eux-mêmes... ? Les industriels des énergies fossiles, dit l'homme. Combien sont-ils, combien sommes-nous ? Cela dépasse l'entendement que nous, peuple libre, citoyens d'une démocratie, nous n'ayons pas su les arrêter, nous n'ayons pas su nous dresser contre ces hommes et leurs complices politiques, tout entiers dévoués à la négation du changement climatique. Et dire que ces mêmes personnes ont déjà dégagé des profits en milliards, faisant d'eux les hommes les plus riches ayant jamais existé... Et puisque la nation la plus puissante du monde a pris leur parti et s'est engagée en première ligne du déni, quel genre d'espoir reste-t-il à la planète Terre ? Il est absurde d'espérer que les foules de réfugiés fuyant le manque de nourriture et d'eau potable causé par le désastre écologique puissent trouver de la compassion là où leur désespoir les a conduits. Au contraire, nous allons assister bientôt au déploiement de l'inhumanité de l'homme envers l'homme à une échelle jamais vue auparavant. 

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

mercredi 4 juin 2025

La laideur la plus exquise

Il est une classe de dirigeants qui ne goûtent guère les contre-pouvoirs et la critique. Une telle inclinaison peut facilement mener à désanctuariser l'Art et questionner les manifestations culturelles financées par les pouvoirs publics. Tout "travail de mémoire" peut tout à coup passer pour un acte antipatriote, qui saperait les "valeurs" d'un pays. Donald Trump ne signait-il pas récemment un décret présidentiel "Restoring truth and sanity to American history" pour encadrer l'activité d'un groupement du musées ?

Faisons maintenant l'exercice mental de pousser cette logique à son paroxysme... c'est-à-dire jusqu'à atteindre le point Godwin. Où cela nous conduit-il ? A parler d' "Art dégénéré", expression retenue par le régime Nazi dès 1937 pour désigner et rejeter un large pan de la création artistique d'alors. L'art - comme la "race" - serait menacé de perdre sa pureté.

Cette appellation intrigue.
Et davantage encore le fait que les Nazis ait consacré une exposition à cet art pour donner à voir sa bassesse!


Ironie de l'Histoire, l'exposition fut un succès. On ne peut bien sûr différencier les spectateurs venus dénigrer ces oeuvres saisies dans les musées allemands de ceux venus admirer Dix, Nolde, Kandinsky, Klee, Van Gogh, Chagall, Picasso... Signalons tout de même que dans le même temps, l'art officiel du régime, exposé à deux pas, accueillit moins de 500 000 visiteurs, ce qui eut pour effet d'irriter passablement Goebbels.

Ironie de l'Histoire encore, les oeuvres non détruites continuent aujourd'hui d'être exposées et admirées, parfois même au sein d'exposition reprenant ce même titre, comme en ce moment au Musée Picasso.

Replongeons-nous en juillet 1937, dans les mots du discours inaugural d'Adolf Ziegler, chargé d'écumer et expurger les collection des musées allemands

Nous voici dans une exposition qui ne rassemble qu'une fraction de ce qui a été acheté dans toute l'Allemagne par un grand nombre de musées avec les deniers économisés par le peuple allemand, et présenté comme art. Vous voyez autour de nous ces produits de la démence, de l'impudence, de l'incompétence et de la dégénérescence ("diese Ausgeburten des Wahnsinns, der Frechheit, des Nichtkönnertums und der Entartung"). Ce que propose cette exposition nous choque et nous dégoûte tous ("Erschütterung und Ekel"). 

[...]

Dans le cadre de ma mission consistant à rassembler tous les documents de la décadence et de la dégénérescence de l'art ("alle Dokumente des Kunstniederganges und der Kunstentartung"), j'ai visité presque tous les musées allemands. [...] J'ai été profondément étonné de constater que certains de ces documents d'art en décomposition apportés ici à Munich étaient jusqu'à il y a quelques jours encore exposés. Les produits présentés ici ne sont qu’une partie de ceux encore disponibles dans les institutions susmentionnées. Des trains entiers n’auraient pas suffi à débarrasser les musées allemands de ces déchets ("Schund"). Cela devra pourtant être fait aussitôt que possible. C'est un péché et une honte que les institutions soient remplies de ce genre de choses et que les artistes allemands locaux et respectables aient peu ou pas d’occasions d’exposer dans tels lieux.

Je peux vous épargner la peine de vous raconter ici quelles ont été mes impressions lorsque j'ai découvert ces œuvres. J'espère que ce sont les mêmes que vous aurez au cours de votre visite.

On ne peut être qu'horrifié lorsqu'on voit comment le soldat allemand est ici sali, souillé ("bespuckt und besudelt"), ou lorsque dans d'autres œuvres ces porcs figurent la mère allemande en une putain en chaleur ou une femme bestiale avec une expression d'imbécillité. En somme, on peut dire que tout ce qui est sacré pour l'allemand honnête devait nécessairement être trainé dans la boue. Le temps me manque, chers compatriotes, pour vous exposer tous les crimes que ces individus - agissant par ordre de la juiverie mondiale ont commis contre l'art allemand. Le plus bas, le plus sale, voilà quels étaient leurs critères de valeur ("Niedrigstes und Gemeinstes waren hohe Begriffe"). La laideur la plus exquise est devenue l’idéal de beauté.

[...] ces formes d'expression [...] étaient présentées comme une affaire de personnes soi-disant cultivées, auxquelles le commun des mortels ne comprenait rien. Et il était malheureusement de bon ton, à l'époque bourgeoise, pour un certain nombre de citoyens qui avaient trop d'argent en poche, d'acheter ce genre de choses pour être modernes.

Le peuple allemand verra ici, comme dans tous les domaines de la vie, qu'il peut faire confiance sans hésitation à l'homme qui est aujourd'hui son chef et qui connaît la voie sur laquelle l'art allemand doit s'engager s'il veut accomplir sa grande mission d'annonciateur de l'être et de la nature allemands. Je déclare ouverte l'exposition « L'Art Dégénéré ». Peuple allemand, viens et juge par toi-même. 

Texte intégral (version originale) :

Ce discours est partiellement retranscrit dans la BD de Luz "Deux filles nues" (fauve d'or 2025 à Angoulême) dont est extraite l'illustration de l'article.

vendredi 10 janvier 2025

Décider où le monde doit aller

"On sait tous que nos enfants à l'école ont plutôt intérêt à être bons en maths qu'en dessin. C'est fou! L'art, c'est extraordinaire pour inventer des possibles, déconstruire des certitudes, voir les choses autrement, pour inventer de la contingence.

La plupart de nos dirigeants sortent grosso modo de l'école polytechnique. Ca veut dire que les gens qui choisissent les orientations sociétales sont essentiellement choisis parce qu'ils sont très bons pour inverser des matrices et résoudre des équations différentielles non linéaires. Ca n'a aucun sens. Ce sont des qualités qui existent [...] mais c'est pas du tout intéressant pour décider où le monde doit aller! C'est même quelque part anti-corrélé avec les qualités humaines, poétiques et d'imagination qui permettraient de nous donner une chance."

Parole pleine de bon sens, exprimée à l'oral par Aurélien Barrau. Qu'on n'ergote pas sur les écoles d'origine, on aura compris le fond de la pensée. Que je rapproche d'ailleurs du passage suivant du "Bug humain" (ouvrage dont je publie en ce moment des extraits)


Le paradoxe humain tient au fait que nous sommes dotés d'un cortex cérébral d'une très grande puissance de calcul, que nous employons essentiellement à des fins utilitaires, de performance et de technique. Depuis plusieurs millénaires, notre pouvoir d'abstraction, de conceptualisation et de planification nous sert principalement à concevoir des outils et des machines qui améliorent notre confort, notre accès aux ressources alimentaires et notre santé. Nous vivons mieux, nous vivons plus longtemps, nous succombons moins aux maladies et ne mourons plus de faim. [...]. Bravo au cortex ! Magnifique réussite pratique ! Mais, derrière cette fantastique capacité à trouver des solutions technologiques pour améliorer notre vie matérielle, les forces profondes qui nous animent restent totalement impénétrables. Nous excellons dans l'art de réaliser nos objectifs, pas dans celui de les établir. Le seul critère qui guide notre action est la faisabilité technique.

Sébastien Bohler, Le Bug humain (2019)

Alternative : donnons-nous et priorisons des indicateurs directement liés au bien-être de la société et de la biodiversité, nul doute que nous atteindrons nos objectifs. Relire à ce propos - et entre autres - Serge Latouche (publié dans ces colonnes en 2011).

lundi 4 novembre 2024

An american horror story

Le 1er octobre 2020, je titrais un article "The Election That Could Break America". Trump était alors président, et il était prévisible qu'il conteste les résultats en cas de défaite. Je rappelais par ailleurs "que même vainqueur [en 2016], il [avait] contesté l'avantage d’Hillary Clinton au vote populaire". Plus loin, sans doute nourri de lecture d'analystes politiques, j'écrivais : "Partant de là, tout est possible. Manifestations, violences, émeutes...". Ce qui s'est produit.

Cette fois, il n’est pas président sortant. Mais toujours candidat. Et le scénario catastrophe s'oriente vers des dizaines de contestations locales, doublées de recours juridiques en pagaille, qui pourraient chacun compromettre la désignation d'un vainqueur. 

The first rule is: attack, attack, attack.
Rule two: admit nothing, deny everything.
Rule three: no matter what happens, you claim victory and never admit defeat

Mais que sont ces règles ? Celles apprises à Donald Trump par son mentor (et conseiller juridique de Donald Trump de 1974 à 1986) Roy Cohn, telles que rapportées dans le film "The Apprentice".


Film habile qui nous à aide à comprendre la genèse de l'actuel candidat. Préparons nous à des semaines difficiles et riches en imprévu... et espérons une issue heureuse et pacifique. Loin de cette dystopie, sortie un peu plus tôt au cinéma


Civil War, Alex Garland (2024)
the Apprentice, Ali Abbasi (2024)
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Et pour qui s'intéresse à la genèse de Vladimir Poutine, lire (ou voir au théâtre), Le Mage du Kremlin (Giuliano da Empoli)

mardi 2 janvier 2024

Kit de survie pour les fêtes

Plus on vieillit, plus on devient de droite.

Sans même aller jusqu'à l'extrême (et donc jusqu'à la xénophobie), il est probable qu'à l'occasion des fêtes de fin d'année, vous ayez été confrontés à des propos louant le marché, les mesures impulsés par l'actuel président, les riches patrons qui soutiennent l'économie (et peuvent se montrer d'une grande générosité pour une grande cause), la réduction de tel ou tel impôt (sur le capital, le patrimoine), etc.

Dans ce contexte, je relaye, bien qu'un peu tard, deux vidéos diddactiques qui se chargent pour l'une de rappeler et illustrer une évidence (les inégalités en France, sans doute le problème premier), pour l'autre de remettre en question une notion qui fait débat : le mérite.

S'interroger sur cette dernière notion est certes dérangeant, mais néanmoins salutaire dans la mesure où elle peut à elle seule servir à justifier les premières ! Il est étonnant comme les plus fervents soutiens de la méritocraties sont souvent ceux qui ont d'avantage "hérité que mérité".

La méritocratie est un système social problématique qui reproduit, légitime et naturalise l'inégalité [...] parce que ce système postule que les personnes douées et peu soucieuses d'autrui méritent un statut social, un niveau d'éducation, une profession et un revenu plus élevés [...]

Elle fait de la solidarité un projet presque impossible
(Pierre-Michel Menger / Michael Sandel)

A visionner, donc, le kit de survie pour des fêtes en Macrono-Lepénie de François Ruffin, et "Pourquoi la méritocratie n'existe pas" par Salomé Saqué (Blast).

mardi 11 avril 2023

#notallcops (?)


La tension politique et sociale actuelle, exacerbée par l'adoption au forceps de la réforme des retraites à l'Assemblée Nationale, place à nouveau dans le débat publique la question des "violences policières". En l'absence de chiffres sur les violences "avérées", il est impossible de prouver (et ou quantifier) leur augmentation. Une chose est sûre : le nombre de signalements et enquêtes de l'IGPN a bel et bien augmenté, ainsi bien sûr que la visibilité des abus, filmés puis relayés sur les réseaux sociaux.

Faisons un effort d'empathie : dans le contexte des manifestations récurrentes de gilets jaunes, ou en prévision d'affrontements annoncés avec des manifestants prêts à en découdre (Ste Soline), je peux m'imaginer qu'à être collectivement hué, moqué, caillassé, attaqué sur la seule foi d'un uniforme, un groupe soudé d'individus puisse se sentir menacé, traqué, acculé. Je conçois que le cerveau, dopé à l'adrénaline, bascule en mode "instinct de survie", oublie toute "règle" et voit en tout inconnu un ennemi.

Comprendre n'est pas excuser. On peut bien entendu questionner la stratégie du maintien de l'ordre à la française... mais il doit y avoir plus que ça.

Que disent les violences policières gratuites ou disproportionnées, et le sentiment d'impunité qui les accompagne ? J'aimerais beaucoup que sociologues et psychologues étudient de tels comportements. A l'évidence, le devoir de réserve et la culture du silence de l'institution n'aident pas. On peut tout de même avancer que ces violences traduisent le fait que la protection des individus n'est pas au coeur de l'ADN, a minima, de la direction centrale de la sécurité publique (en charge du maintien de l'ordre public). En voyant la manière dont sont considérés méprisés les immigrés en situation irrégulière et parfois reçues les femmes victimes de violences sexuelles et sexistes, on pourrait sans mal élargir la portée. La comparaison avec les professions de la sécurité civile (pompiers, sauveteurs...) ou de santé est certes biaisée, mais néanmoins éclairante : il y a quelque chose de fondamental à changer dans le recrutement, la formation et le fonctionnement de la police.

vendredi 24 juin 2022

Le département du Cantal

 Elections législatives 2022, 89 députés "Rassemblement National"... Banalisation/normalisation de leurs idées, stratégie de dédiabolisation menée par MLP depuis de nombreuses années, siphonnage des partis traditionnels de gauche et droite menée par EM, on en est donc là.

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*       *

Un dimanche dans une famille française, désespérée de ne trouver aucun sujet de conversation.
Vu par l'excellent Fabcaro.





Fabcaro, Formica: Une tragédie en trois actes (2019)

mercredi 18 mai 2022

Ecarlate

La force et la pertinence de la servante écarlate ("the handmaid's tale") se vérifie chaque jour, tant cette dystopie se révèle plausible. Dans le livre, une baisse drastique de la fécondité occasionne la prise de pouvoir d'une communauté, qui établit un régime totalitaire, contrôlant entièrement la vie des femmes, pour n'en dédier certaines qu'à la simple fonction reproductive (et d'autres aux tâches ménagères, à l'enseignement, ou au rôle d'épouse).

En faisant un effort de "projection", quels systèmes de pensées pourraient aujourd'hui s'accommoder d'une telle conception de la femme ? Les partis revendiquant une "politique nataliste" (et nationaliste, hum...) d'une part. Et les fondamentalistes religieux d'autre part.

Ceci étant posé, rapide aperçu de l'ambiance actuelle aux Etats-Unis, depuis qu’a fuité le projet de décision de la Cour suprême remettant en cause le droit constitutionnel à l’avortement, via cet article de LeMonde :
 
Les experts de la surveillance numérique recommandent aux femmes qui résident dans des Etats anti-avortements de supprimer les applications de suivi du cycle menstruel. Et si elles visitent une antenne du Planning familial, de ne surtout pas emporter leur portable. Certaines militantes sont alarmistes. « Dans des Etats comme le Texas, la situation va être plus effrayante que vous ne l’imaginez, écrit l’essayiste Lauren Hough, qui vit à Austin (Texas). Ne discutez pas de vos plans sur les réseaux sociaux. Effacez vos applications de suivi menstruel. Ne mettez rien par écrit. » Et si vous ratez une menstruation, préconise une autre commentatrice, « n’en parlez à personne ».

Aux Etats-Unis, suspicion sur les applis de suivi des règles, Corine Lesnes

jeudi 14 avril 2022

Scrutin crétin

Le premier tour de l'élection présidentiel est passé, donnant le triste podium que l'on connaît, à savoir : 
  1. Emmanuel Macron (LREM) : 27,8 % / 9 784 985 voix
  2. Marine Le Pen (RN) : 23,1 % / 8 135 456 voix
  3. Jean-Luc Mélenchon (LFI) : 22 % / 7 714 574 voix
Le reste? Un candidat à 7%, tout le reste en-dessous de la barre des 5% [dont Yannick Jadot (EELV) 4,6 %]. Ayant rédigé un article "engagé", je me devais donc d'y revenir.

Ce qui saute aux yeux, à la lecture de ce résultat, et quel que soit le résultat du second tour, c'est que notre système de vote n'est pas adapté au paysage politique actuel... et que les forces politiques actuelles en retour ne tirent pas les leçons de ce constat.

Quel est-il ? Le système électoral français prévoit pour l'élection présidentielle un scrutin uninominal majoritaire à deux tours. S'il convient en situation de bipartisme, il trouve ses limites avec un paysage politique éclaté, avec ses deux inconvénients principaux (devenus criants avec cette élection) :

- Les interférences entre deux candidats idéologiquement proches, qui provoquent la défaite irrémédiable d'un camp même majoritaire s'il arrive en ordre dispersé

- le vote utile que finissent par adopter, en réaction, les électeurs, empêchant malgré tout un vote de conviction, c'est-à-dire un vote pleinement en accord avec ses idées.

A défaut de pouvoir changer ce système (nous y reviendrons), comment palier à ces inconvénients? Le désistement (que dissuade la perspective de non-remboursement des frais de campagne) ou, mieux, une f*cking primaire (en amont). Et là, les seules raisons qui vont à l'encontre de cette idée sont de nature égoïste (ego surdimensionné, crainte de voir disparaître son parti ou soi-même). A ceux qui craignent de voir le candidat affaibli par des mois de précampagne pugnace : un peu de tenue, bon sang, que le meilleur projet gagne !

On peut ainsi légitimement reprocher à Jadot/Hidalgo/Roussel de ne pas s'être désistés... Mais on peut tout autant déplorer que Mélenchon ait décliné la primaire. Disons qu'il aurait "juste" pu être Président de la République...

Quant à changer de mode de scrutin : l'idéal me paraît être un vote par approbation ! "Dans ce système l'électeur s'exprime sur chaque candidat en indiquant s'il le soutient ou non, et le candidat soutenu par le plus grand nombre est élu.". Un peu comme dans un doodle pour trouver une date pour un rassemblement entre amis (il ne viendrait à l'idée de personne de ne choisir qu'une seule date). Des millions de français auraient alors pu sereinement mêler convictions et vote utile.

vendredi 18 février 2022

They already knew


Reçu en début d'année dans la Matinale de France Inter, Yannick Jadot, candidat Europe Ecologie Les Vert à l'élection présidentielle, était introduit par Nicolas Demorand en ces termes :

"Température record, sécheresse, incendies, inondation, banquise en train de fondre : les catastrophes climatiques sont presque quotidiennes et se voient désormais à l'oeil nu. Dans ce contexte, vous devriez bénéficier d'une puissante dynamique électorale. Or ce qu'on voit, c'est que la planète brûle et que pourtant, les écologistes en France ne sont pour l'instant crédités que de 7% dans les intentions de vote. Comment expliquez-vous ce qui semble être une contradiction majeure entre notre époque et votre offre politique ?"

Avant d'en venir à mon propos, relevons tout de même que Nicolas Demorand omet de citer l'autre versant du problème, à savoir l'effondrement de la biodiversité (après tout, la sixième extinction de masse est en cours)... et passons sur le paralogisme contenu dans la question, qu'on supposera mal formulée. Il renchérit :

"L'écologie politique est perçue comme négative, punitive, liées aux idées de limitation, de privation, de retour en arrière, d'ascèse, vous disiez, 'il faut de l'enthousiasme', mais pourquoi n'arrivez vous pas à mobiliser des affects positifs, à enchanter le combat écologique, à le rendre passionnant et excitant ?"

On voit l'idée. Je vois moins en quoi le candidat en serait comptable.

Sur la faiblesse des intentions de votes : pourquoi ne pas poser la question aux électeurs eux-mêmes, à toute personne qui s'apprête à NE PAS voter Ecologie. Personnellement, j’ai du mal à comprendre : il y a une crise écologique ; nous-mêmes, les jeunes générations, nos enfants vont en pâtir, et tout (TOUT) sera impacté. J'ai un jour entendu Eric Zemmour se targuer d'avoir une vision à mille ans... mais il lui manque la vision à 30 ans, et le désert sera en France avant les Touaregs. Quant aux autres candidats : qui peut croire qu'un saupoudrage de mesures, qu'une politique de « petits pas », qu'un récent verdissement pourront être efficaces ?

Sur le manque d'attrait des thèmes écologiques... ou de manière plus inquiétante, sur leur manque tout court. N'est-ce pas la responsabilité des journalistes de rendre ces thèmes centraux ? Tout comme il eût été de leur responsabilité de ne pas "faire" Zemmour ? Dans cet article (Pourquoi la crise climatique ne parvient pas à émerger dans la campagne présidentielle), Cécile Duflot explique : "Le climat, ça n’intéresse pas les journalistes politiques – trop technique, trop anxiogène –, ils sont autant dans le déni que les politiques."

La réponse à ces deux questions tient en effet en quatre lettres (bien connues de Y. Jadot également) : D, E, N, I.

Faut-il rendre l'écologie plus "sexy" ? Sans doute suffisamment pour la faire accéder au pouvoir, dois-je concéder. Mais quelle conception infantilisante a-t-on des électeurs ? Car oui, désolé, il faut consommer moins, manger moins de viande, rouler et voler moins. Consommer "mieux" ne suffira hélas pas (voir par exemple L'utopie de la mode durable). On peut aussi relire mon article de 2011 sur "le pari de la décroissance" de Serge Latouche (2006)… Notre immobilisme collectif fait peur.

Bref, votons, l'impact pourrait être bien plus important que "nos petits gestes du quotidien". L'enjeu est d’obtenir une classe politique déterminée à agir… et à remettre le capitalisme en question. Souvenons-nous que "nos vies valent plus que leurs profits" et que, comme le tweetait le journaliste de mediapart Mickaël Correia, "la seule minorité dangereuse, ce sont les 1% les plus riches qui brûlent notre planète."

Nouvelle marche pour le climat, un peu partout, le samedi 12 mars

lundi 25 janvier 2021

Du triomphe à bons frais

Il faudrait décidément presque citer intégralement ce livre de Virginie Despente. Je retiens ce prochain extrait, car il résonne avec des débats affrontements d'idées récents, comme par exemple ceux qui suivirent  les agressions sexuelles du Nouvel An 2016 en Allemagne. A ma droite, on y vit la preuve de la criminalité consubstantielle à l'immigration. A ma gauche, on se refusa d'instrumentaliser ce fait alors que les agressions sexuelles sont finalement assez uniformément réparties. Le premier camp reprocha au second de rester muet face à de telles mésactions, et le second, au premier, de ne s'intéresser à l'oppression masculine que lorsqu'elle était le fait d'étrangers. 

Quand, à la télé, consternés, ils passent en boucle des images de « Happy slapping », un gamin qui met une trempe à une fille qu'il dépasse de deux bonnes têtes et de facile quinze kilos, en se faisant filmer par un pote pour ensuite frimer devant d'autres mecs, on nous montre ça comme pour dire : « Ces musulmans, fils de parents polygames, ils n'ont aucun respect de la femme, on n'en peut plus. » Sauf que c'est exactement ce que vous faites dans un tiers de la littérature masculine blanche. Raconter comment vous profitez de vos statuts de dominants pour abuser de gamines que vous choisissez parmi les plus faibles, raconter comment vous les trompez les baisez les humiliez, pour vous faire admirer par vos potes. Du triomphe à bons frais. [...] Dans un tiers de la production cinématographique blanche contemporaine, regardez ce qu'on leur fait, aux filles. Triomphes de lâches. C'est qu'il faut rassurer les hommes. Ça passe par là.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

jeudi 1 octobre 2020

The Election That Could Break America

Article à lire pour anticiper un tant soit peu ce qui pourrait se passer avec les élections américaines (c'est-à-dire à partir du 3 Novembre). Rien n'est écrit, mais il y a quand même un alignement notoire de planètes pour que ce soit le chaos. Et encore, de l'aveu même d'un conseiller juridique de Trump : "Any scenario that you come up with will not be as weird as the reality of it".

Le risque vient de l'attitude de Trump d'une part, et tient au processus de transition post-élection d’autre part (en gros de novembre à janvier) dans la mesure où il n'offre quasiment pas de garde-fou : "Our Constitution does not secure the peaceful transition of power, but rather presupposes it" (Lawrence Douglas, juriste, auteur du récent essai "Will He Go?")

Revue non exhaustive des menus obstacles à une élection sereine.


Il y a d'abord la question de la reconnaissance des résultats. Ce n'était déjà pas acquis en 2016 (déclaration du candidat Trump au meeting de Delaware, OH) :
“Ladies and gentlemen, I want to make a major announcement today. I would like to promise and pledge to all of my voters and supporters, and to all the people of the United States, that I will totally accept the results of this great and historic presidential election.” He paused, then made three sharp thrusts of his forefinger to punctuate the next words: “If … I … win!”

(lol)
(non)

On se rappelera d'ailleurs que même vainqueur, il aura contesté l’avantage d’Hillary Clinton au vote populaire (çàd au nombre global de votes) avec un excédent de 2,868,692 voix (Il estimait les votes irréguliers d'immigrants sans-papier au bas mot à trois millions). La rhétorique de défiance envers les résultats des votes se poursuit encore aujourd'hui.

L'éventualité de la fraude électorale (au demeurant négligeable dans les faits) donnerait un bon prétexte à de zélées milices (armées) républicaines de "sécuriser" les abords des bureaux de vote stratégiques (cf. Ballot Security Task Force). De la "sécurisation" à "l'intimidation" (des populations plus enclines à voter démocrate), il n'y a bien sûr qu'un pas. Le parti recrute par ailleurs actuellement 50'000 "poll watchers". Comment cela est-il possible?

Le "consent degree", pour résumé un accord de bonne conduite à valeur juridique et signé en 1982 entre Republican National Committee (RNC) et Democratic National Committee (DNC) a pris fin en... 2017. Et son renouvellement, souhaité par les Démocrates, a été rejeté en 2018.
  • Voter Caging : mailing de masse servant à détecter - en français - des NPAI ("N'habite plus à l'adresse indiquée"), permettant de mettre ultérieurement en doute puis d'invalider le vote des personnes concernées.
  • Lying Flyers / Robocalls : distribution de prospectus mensongers (date de vote erronée, fausse allégation "impossibilité de voter si un membre de la famille a été reconnu coupable d'un crime"...), appels ciblés, par exemple envers les afro-américains leur disant que le candidat démocrate été déjà qualifié et qu'il ne servait à rien de se déplacer...
  • Ceci s'ajoute aux dispositions légales de purge de liste électoral (qui parfois excluent des électeurs valides), de restriction du droit de vote (visant par exemple à exclure des anciens prisonniers) ou de définition de la liste des justificatifs d'identité valables (on pourra par exemple accepter les permis de port d'arme, et refuser les cartes d'étudiants)

Combinés et ciblés, ces dispositifs peuvent bien sûr avoir un impact sensible... Et encore, on ne parle ici que de vote "physique", sur place. La pandémie actuelle va favoriser le vote par correspondance... que Donald Trump s'applique également à sapper.

En affaiblissant l'US Postal Service de l'intérieur tout d'abord. En évoquant la menace de votes frauduleux orchestré par des nations étrangères. Alors que 60% des partisans démocrates sont prêts à voter par correspondance contre seulement 28% de républicains, on voit tout de suite les répercussions... D'autant qu'un bulletin de vote par correspondance, même dépouillé dans les temps, est beaucoup plus facile à invalider pour vice de forme.

Objectifs : Alimenter le chaos, la défiance. Ce que pourrait tout à fait finir de provoquer un "blue shift", le soir des élections : premières estimations largement en faveur des Républicains, avant que le dépouillement des votes ne fasse glisser le verdict en faveur des Démocrates.

Partant de là, tout est possible. Manifestations, violences, émeutes... Etat d'urgence, etc...


The worst case is not that Trump rejects the election outcome. The worst case is that he uses his power to prevent a decisive outcome against him. If Trump sheds all restraint, and if his Republican allies play the parts he assigns them, he could obstruct the emergence of a legally unambiguous victory for Biden in the Electoral College and then in Congress. He could prevent the formation of consensus about whether there is any outcome at all. He could seize on that un­certainty to hold on to power.
[...]

The Twentieth Amendment is crystal clear that the president’s term in office “shall end” at noon on January 20, but two men could show up to be sworn in. One of them would arrive with all the tools and power of the presidency already in hand.

“We are not prepared for this at all,” Julian Zelizer, a Prince­ton professor of history and public affairs, told me. “We talk about it, some worry about it, and we imagine what it would be. But few people have actual answers to what happens if the machinery of democracy is used to prevent a legitimate resolution to the election.”

The Election That Could Break AmericaBarton Gellman

dimanche 23 février 2020

Un esprit communautaire

La Russie me fascine, qu'elle soit pré- ou post-révolutionnaire. Plus précisément sa culture... l'âme slave. Maintes fois abordée sur ce blog depuis sa création, elle l'est sans doute encore plus récemment, entre Tchernobyl (livre et série), "Le Zéro et l'Infini", et l'excellent documentaire "Goulag, une histoire soviétique" (à visionner sur arte.fr)

Poursuivons donc les extraits de la Supplication. Au détour de ce témoignage d'un inspecteur de la préservation de la nature, est abordé le rapport entre l'individu et un peuple tout entier.

Soudain, nous avons éprouvé un sentiment nouveau, inhabituel : chacun de nous avait une vie propre. Jusque-là, nous n'en avions pas besoin. Chacun a commencé à s’interroger à chaque instant sur ce qu'il mangeait, ce qu'il donnait à manger aux enfants, ce qui était dangereux pour la santé et ce qui ne l'était pas... Et il devait prendre ses décisions personnellement. Nous n’étions pas habitués à vivre ainsi, mais avec tout le village, toute la communauté, toute l'usine, tout le kolkhoze. Nous étions des Soviétiques, avec un esprit communautaire.

Si j'ai relevé ce passage, c'est sans doute que j'avais été sensibilisé plus tôt par "Le Zéro et l'Infini", où la place de l'individu n'a de cesse d'être discutée (et niée)

[... ]le « Je » [était] une qualité suspecte. Le Parti n’en reconnaissait pas l’existence. La définition de l’individu était : une multitude d’un million divisée par un million.

Le Parti niait le libre arbitre de l’individu – et en même temps exigeait de lui une abnégation volontaire. Il niait qu’il eût la possibilité de choisir entre deux solutions – et en même temps il exigeait qu’il choisît constamment la bonne. Il niait qu’il eût la faculté de distinguer entre le bien et le mal – et en même temps il parlait sur un ton pathétique de culpabilité et de traîtrise. L’individu – rouage d’une horloge remontée pour l’éternité et que rien ne pouvait arrêter ou influencer – était placé sous le signe de la fatalité économique, et le Parti exigeait que le rouage se révolte contre l’horloge et en change le mouvement. Il y avait quelque part une erreur de calcul, l’équation ne collait pas.

Svetlana Aleksievitch, La Supplication (1997)
Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

vendredi 31 janvier 2020

La foi

Extrait du témoignage de l'ancien ingénieur en chef de l’Institut de l’énergie nucléaire de l'Académie des sciences de Biélorussie, toujours dans "la Supplication", toujours donc, en lien avec Tchernobyl. Il répond notamment à la question
"pourquoi avons-nous gardé le silence alors que nous savions ?"

Un premier déplacement dans la zone : dans la forêt, le fond de radiation était cinq à six fois plus élevé que dans les champs et sur la route. Partout des doses élevées, mais les tracteurs travaillaient dans les champs, les paysans s’occupaient de leurs potagers. Dans quelques villages, nous avons pris des mesures de la thyroïde des habitants : entre cent et mille fois supérieures à la normale. Une femme faisait partie de notre groupe. Elle était radiologue. Elle a eu une crise d’hystérie quand elle a vu des enfants jouer dans le sable. Nous avons également contrôlé le lait maternel : il était radioactif... Les magasins étaient ouverts et, comme il est de règle dans les villages, les vêtements et les denrées alimentaires étaient disposés les uns à côté des autres : des costumes, des robes, du saucisson, de la margarine. Les aliments n’étaient même pas couverts de plastique. Nous mesurions le saucisson, des œufs : c’étaient des déchets radioactifs...

Nous demandions des instructions. Que fallait-il faire ? Mais tout ce qu’on nous répondait, c’était : “Continuer les mesures. Et regardez la télé.” À la télé, Gorbatchev était rassurant : “Des mesures d’urgence ont été prises.” J'y croyais. Moi, avec vingt ans d’ancienneté en tant qu’ingénieur et une bonne connaissance des lois de la physique. Je savais bien qu’il fallait faire partir de là tout être vivant. Même temporairement. Mais nous avons continué à mesurer consciencieusement et à regarder la télé. Nous avions l’habitude de croire. J'appartiens à la génération de l’après-guerre et nous avons grandi dans la foi. Mais d'où venait-elle ? Du fait que nous étions sortis vainqueurs d'une guerre horrible. Tout le monde nous vénérait, alors. C’était ainsi ! Dans les Andes, on a même taillé le nom de Staline sur des rochers. C'était un symbole. Le symbole d’un grand pays.

Voici les réponses à vos questions : pourquoi avons-nous gardé le silence alors que nous savions ? Pourquoi n’avons-nous pas crié sur la place publique ? Nous avons fait des rapports, écrit des notes explicatives, mais nous nous sommes tus. Nous avons obéi sans un murmure parce qu’il y avait la discipline du parti, parce que nous étions communistes. Je ne me souviens pas qu’un seul des employés de l’Institut ait refusé d’aller en mission dans la zone. Pas par peur d’être exclu du parti. Parce qu’ils croyaient. C’était la foi de vivre dans une société belle et juste. La foi que l’homme, chez nous, était la valeur suprême. Pour beaucoup de gens, l’effondrement de cette foi s’est soldé par des infarctus et des suicides. Certains se sont tiré une balle dans le cœur, comme l’académicien Legassov... Parce que, dès que l’on perd la foi, on n’est plus un participant, on devient un complice et l’on perd toute justification. Je le comprends si bien.

Svetlana Aleksievitch, La Supplication (1997)

vendredi 29 novembre 2019

Quel vilain gâchis

Que reste-t-il à la lecture d'un (bon) roman ? L'histoire en elle-même, bien sûr, l'écriture, l'ambiance, un personnage... ou les confrontations entre deux personnages (bonus s'il s'agit d'esprits brillants). (l'exemple le plus évident qui me revient est Crîme et Châtiment, avec les passages Porphyre vs Raskolnikov). Dans le Zéro et l'Infini, roman qui a d'ailleurs une filiation évidente avec celui de Dostoïevski, je retiendrai donc l'échange intense entre Roubachof et Ivanof sur le projet de civilisation porté par le Communisme.

Au coeur de cette discussion et de ce roman, la négation de l'individu au profit de la masse. Lorsque j'évoquerai de nouveau Tchernobyl sur ce blog, on verra à quel point il était ancré dans la culture russe de ne pas se penser comme individu, mais comme partie du peuple.

L'extrait suivant est un poil long, mais il vaut la peine d'être lu. Egalement pour ceux qui souhaiteraient comprendre comment l'idéal communiste a abouti à des dérives.


« Je n’approuve pas le mélange des idéologies, poursuivit Ivanof. Il n'y a que deux conceptions de la morale humaine, et elles sont à des pôles opposés. L’une d’elles est chrétienne et humanitaire, elle déclare l’individu sacré, et affirme que les règles de l’arithmétique ne doivent pas s’appliquer aux unités humaines – qui, dans notre équation, représentent soit zéro, soit l’infini. L’autre conception part du principe fondamental qu’une fin collective justifie tous les moyens, et non seulement permet mais exige que l’individu soit en toute façon subordonné et sacrifié à la communauté – laquelle peut disposer de lui soit comme d’un cobaye qui sert à une expérience, soit comme de l’agneau que l’on offre en sacrifice. La première conception pourrait se dénommer morale antivivisectionniste ; la seconde, morale vivisectionniste. Les fumistes et les dilettantes ont toujours essayé de mélanger les deux conceptions ; en pratique cela est impossible. Quiconque porte le fardeau du pouvoir et de la responsabilité s’aperçoit du premier coup qu’il lui faut choisir ; et il est fatalement conduit à choisir la seconde conception. Connais-tu, depuis l’établissement du Christianisme comme religion d’État, un seul exemple d’État qui ait réellement suivi une politique chrétienne ? Tu ne peux pas m’en désigner un seul. Aux moments difficiles – et la politique est une suite ininterrompue de moments difficiles – les gouvernants ont toujours pu invoquer des « circonstances exceptionnelles », qui exigeaient des mesures exceptionnelles. Depuis qu’il existe des nations et des classes, elles vivent l’une contre l’autre dans un état permanent de légitime défense qui les force à remettre à d’autres temps l’application pratique de l’humanitarisme…»

Roubachof regarda par la fenêtre. La neige fondue avait gelé et étincelait, formant une surface irrégulière de cristaux d’un blanc jaunâtre. Sur le mur la sentinelle faisait les cent pas, l’arme à l’épaule. Le ciel était limpide mais sans lune ; au-dessus de la tourelle brillait la Voie lactée.

Roubachof haussa les épaules.
« Admettons, dit-il, que soient incompatibles l’humanitarisme et la politique, le respect de l’individu et le progrès social. Admettons que Gandhi soit une catastrophe pour l’Inde ; que la chasteté dans le choix des moyens conduise à l’impuissance politique. Dans la négative, nous sommes d’accord. Mais regarde où nous a conduits l’autre méthode…

— Où donc ? » demanda Ivanof. Roubachof frotta son pince-nez sur sa manche, et regarda Ivanof d’un air myope.

« Quel gâchis, dit-il, quel vilain gâchis nous avons fait de notre âge d’or ! »

Ivanof sourit.
« Cela se peut, dit-il d’un air satisfait. Mais pense aux Gracques, et à Saint-Just, et à la Commune de Paris. Jusqu’à maintenant, toutes les révolutions ont été faites par des dilettantes moralisateurs. Ils ont toujours été de bonne foi et ils ont péri de leur dilettantisme. Nous sommes les premiers à être logiques avec nous-mêmes…

— Oui, dit Roubachof, si logiques, que dans l’intérêt d’une juste répartition de la terre nous avons de propos délibéré laissé mourir en une seule année environ cinq millions de paysans avec leurs familles. Nous avons poussé si loin la logique dans la libération des êtres humains des entraves de l’exploitation industrielle, que nous avons envoyé environ dix millions de personnes aux travaux forcés dans les régions arctiques et dans les forêts orientales, dans des conditions analogues à celles des galériens de l’Antiquité. Nous avons poussé si loin la logique, que pour régler une divergence d’opinions nous ne connaissons qu’un seul argument : la mort, qu’il s’agisse de sous-marins, d’engrais, ou de la politique du Parti en Indochine. Nos ingénieurs travaillent avec l’idée constamment présente à l’esprit que toute erreur de calcul peut les conduire en prison ou à l’échafaud ; les hauts fonctionnaires de l’administration ruinent et tuent leurs subordonnés, parce qu’ils savent qu’ils seront rendus responsables de la moindre inadvertance et seront eux-mêmes tués ; nos poètes règlent leurs discussions sur des questions de style en se dénonçant mutuellement à la Police secrète, parce que les expressionnistes considèrent que le style naturaliste est contre-révolutionnaire, et vice versa. Agissant logiquement dans l’intérêt des générations à venir, nous avons imposé de si terribles privations à la présente génération que la durée moyenne de son existence est raccourcie du quart. Afin de défendre l’existence du pays, nous devons prendre des mesures exceptionnelles et faire des lois de transition, en tout point contraires aux buts de la Révolution. Le niveau de vie du peuple est inférieur à ce qu’il était avant la Révolution ; les conditions de travail sont plus dures, la discipline est plus inhumaine, la corvée du travail aux pièces pire que dans des colonies où l’on emploie des coolies indigènes ; nous avons ramené à douze ans la limite d’âge pour la peine capitale ; nos lois sexuelles sont plus étroites d’esprit que celles de l’Angleterre, notre culte du Chef plus byzantin que dans les dictatures réactionnaires. Notre presse et nos écoles cultivent le chauvinisme, le militarisme, le dogmatisme, le conformisme et l’ignorance. Le pouvoir arbitraire du gouvernement est illimité, et reste sans exemple dans l’histoire ; les libertés de la presse, d’opinion et de mouvement ont totalement disparu, comme si la Déclaration des Droits de l’Homme n’avait jamais existé. Nous avons édifié le plus gigantesque appareil policier, dans lequel les mouchards sont devenus une institution nationale, et nous l’avons doté du système le plus raffiné et le plus scientifique de tortures mentales et physiques. Nous menons à coups de fouet les masses gémissantes vers un bonheur futur et théorique que nous sommes les seuls à entrevoir. Car l’énergie de cette génération est épuisée ; elle s’est dissipée dans la Révolution ; car cette génération est saignée à blanc et il n’en reste rien qu’un apathique lambeau de chair sacrificatoire qui geint dans sa torpeur. Voilà les conséquences de notre logique. Tu as appelé cela la morale vivisectionniste. Il me semble à moi que les expérimentateurs ont écorché la victime et l’ont laissée debout, ses tissus, ses muscles et ses nerfs mis à nu…

— Eh bien, et après ? dit Ivanof de son air satisfait. Tu ne trouves pas cela merveilleux ? Est-ce qu’il est jamais arrivé quelque chose de plus merveilleux dans toute l’histoire ? Nous arrachons sa vieille peau à l’humanité pour lui en donner une neuve. Ce n’est pas là une occupation pour des gens qui ont les nerfs malades ; mais il fut un temps où cela te remplissait d’enthousiasme. Qu’est-ce qui t’a donc changé pour que tu sois maintenant aussi délicat qu’une vieille fille ? »

Roubachof voulut répondre : « Depuis lors j'ai entendu Bogrof m’appeler. » Mais il savait que cette réponse n’avait pas de sens. Il dit :

« Continuons ta métaphore : je vois bien le corps de cette génération écorché vif, mais je ne vois pas trace de peau neuve. Nous avons tous cru que l’on pouvait traiter l’histoire comme on fait des expériences en physique. La différence est qu’en physique on peut répéter mille fois l’expérience, mais qu’en histoire on ne la fait qu’une fois. Danton et Saint-Just ne s’envoient à l’échafaud qu’une seule fois ; et s’il se trouvait que les grands sous-marins étaient après tout ce qu’il nous fallait, le camarade Bogrof ne reviendra pas à la vie.

— Et que déduis-tu de là ? demanda Ivanof. Faut-il nous tourner les pouces parce que les conséquences d’une action ne sont jamais tout à fait prévisibles, et que par suite toute action est mauvaise ? Nous donnons notre tête en gage pour répondre de chacune de nos actions, on ne peut pas nous en demander davantage. Dans le camp adverse ils n’ont pas de tels scrupules. N’importe quel imbécile de général peut expérimenter avec des milliers de corps vivants ; et s’il commet une erreur, il sera tout au plus mis à la retraite. Les forces de réaction et de contre-révolution n’ont ni scrupules ni problèmes de morale. Imagine-toi un Sylla, un Galliffet, un Koltschak lisant Crime et Châtiment. Des oiseaux rares comme toi ne se trouvent que sur les arbres de la Révolution. Pour les autres, c’est plus facile…»

Il regarda sa montre. La fenêtre de la cellule était d’un gris sale ; le morceau de journal collé sur le carreau cassé se gonflait en bruissant dans le vent du matin. En face, sur la courtine, la sentinelle faisait toujours les cent pas.

« Pour un homme qui a ton passé, reprit Ivanof, ce soudain revirement contre l’expérimentation est plutôt naïf. Chaque année plusieurs millions d’humains sont tués sans aucune utilité par des épidémies et autres catastrophes naturelles. Et nous reculerions devant le sacrifice de quelques centaines de mille pour l’expérience la plus prometteuse de l’histoire ? Pour ne rien dire des légions de ceux qui meurent de sous-alimentation et de tuberculose dans les mines de houille et de mercure, les plantations de riz et de coton. Personne n’y songe ; personne ne demande pourquoi ; mais si, nous autres, nous fusillons quelques milliers de personnes objectivement nuisibles, les humanitaires du monde entier en ont l’écume à la bouche. Oui, nous avons liquidé la section parasitique de la paysannerie et nous l’avons laissée mourir de faim. C’était une opération chirurgicale que le faire une fois pour toutes ; dans le bon vieux temps d’avant la Révolution, il en mourait tout autant pendant une année de sécheresse – mais ils mouraient sans rime ni raison. Les victimes des inondations du fleuve Jaune en Chine se dénombrent parfois par centaines de mille. La nature est généreuse dans les expériences sans objet auxquelles elle se livre sur l’homme. Pourquoi l’humanité n’aurait-elle pas le droit d’expérimenter sur elle-même ? »

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

mardi 22 octobre 2019

Un théâtre de marionnettes

Tchernobyl est souvent considéré comme le début de la fin de l'URSS. Dans la série du même nom, on y voit un pouvoir arc-bouté sur un discours officiel, des voies dissonantes menacées d'élimination (administrative, sociale ou physique), des livres interdits ou amputés de pages gênantes...
Autant de pratiques à leur paroxysme à l'époque des procès de Moscou sous Staline, et qui font du roman "le Zero et l'Infini" un complément idéal du visionnage de la série.

C'était au moment où se préparait le second grand procès de l'opposition. L'air de la légation s'était étrangement raréfié. Photographies et portraits disparaissaient des murs du soir au matin ; ils y étaient depuis des années, personne ne les regardait, mais à présent les tâches claires sautaient aux yeux. Le personnel bornait ses conversations aux affaires du service ; on se parlait avec une politesse prudente et pleine de réserve. Aux repas, à la cantine de la légation, où les conversations étaient inévitables, on s’en tenait aux clichés officiels, qui, dans cette atmosphère familière, semblaient gauches et grotesques ; on aurait dit qu'après s’être demandé le sel et la moutarde, ils se hélaient mutuellement avec les slogans du dernier manifeste du Comité central. Il arrivait souvent que quelqu'un protestât contre une fausse interprétation de ce qu’il venait de dire, et prît ses voisins à témoin, avec des exclamations précipitées : « Je n'ai pas dit cela », ou : « Ce n'est pas ce que je voulais dire. » Tout cela donnait à Roubachof l'impression d'un théâtre de marionnettes bizarre et cérémonieux dans lequel les pantins, montés sur fil de fer, récitaient chacun sa tirade. Seule Arlova, avec son allure silencieuse et endormie, semblait rester elle-même.
Non seulement les portraits sur les murs, mais aussi les rayons de la bibliothèque furent décimés. La disparition de certains livres se faisait discrètement, généralement le lendemain de l'arrivée d’un nouveau message d’en haut.
Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

lundi 23 septembre 2019

Comme si culpabilité ou innocence avaient la moindre importance

Impressionnante scène au cours de laquelle le cérébral et expérimenté Roubachof affine le portrait de son voisin de cellule, à mesure qu'ils perçoit d'infimes détails.

Peut-être le N° 402 était-il un docteur, ou un ingénieur politique [...]. Il n’avait certainement pas d'expérience politique, ou il n’aurait pas commencé par demander le nom. Évidemment en prison depuis un certain temps, il s’est perfectionné dans l’art de frapper au mur, et il est dévoré du désir de prouver son innocence. Il est encore imbu de cette croyance simpliste, que sa culpabilité ou son innocence subjective ont la moindre importance ; il n’a aucune idée des intérêts supérieurs qui sont réellement en jeu. Selon toute probabilité il est à présent assis sur sa couchette, à écrire sa centième protestation aux autorités qui ne la liront jamais, ou sa centième lettre à sa femme qui ne la recevra jamais ; de désespoir il s'est laissé pousser la barbe – une barbe noire à la Pouchkine –, il ne se lave plus et il a contracté l'habitude de se ronger les ongles et de se livrer à des excès érotiques. Rien de pire en prison que d'avoir conscience de son innocence ; cela vous empêche de vous acclimater et cela vous sape le moral… 

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

jeudi 12 septembre 2019

Cet état d'exaltation

Grâce à la liste des "100 romans qui ont le plus enthousiasmé 'Le Monde' depuis 1994" (lien abonné, autre lien), j'ai découvert un autre grand roman russe : "Le Zéro et l'infini". Le contexte est celui des grands procès de Moscou (1936 - 1938), lors desquels le Parti Communiste a été "épuré". L'intérêt de ce livre réside tant dans la trajectoire humaine de son protagoniste principal que dans la vision qu'il donne de la vie du Parti... Ce qui donne des éléments de réponse à une question qui m'a souvent taraudé : Pourquoi l'idéal communiste a-t-il échoué ? 

« Je vais donc être fusillé », se disait Roubachof. Il observait en clignotant le mouvement de son gros orteil qui se dressait verticalement au pied du lit. Dans la bonne chaleur, il se sentait en sécurité et très las ; il ne voyait pas d’inconvénient à mourir tout de suite en dormant, pourvu qu’on lui permette de rester couché sous la douillette couverture. « Ainsi, ils vont te fusiller », se disait-il à lui-même. Il remuait lentement ses orteils dans sa chaussette, et il se souvint d’un vers qui comparait les pieds du Christ à un chevreuil blanc dans un buisson d’épines. Il frotta son pince-nez sur sa manche, geste bien connu de tous ses admirateurs. Bien au chaud dans sa couverture, il se sentait presque parfaitement heureux et il ne redoutait qu’une chose, d'avoir à se lever et à se mouvoir. « Ainsi tu vas être exterminé », se dit-il presque à haute voix en allumant encore une cigarette, bien qu’il ne lui en restât plus que trois. Les premières cigarettes fumées à jeun causaient parfois chez lui une légère ivresse ; et il était déjà dans cet état d'exaltation que procure le contact avec la mort. En même temps, il savait que cet état était répréhensible, et même, d’un certain point de vue, inadmissible, mais il ne se sentait à ce moment-là nullement disposé à adopter ce point de vue. Il préférait observer le jeu de ses orteils dans ses chaussettes. Il sourit. Une chaleureuse vague de sympathie envers son propre corps, pour lequel il n’éprouvait ordinairement aucune affection, montait en lui, et l’imminente destruction de ce corps l’emplissait d’un délicieux attendrissement.

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)