Affichage des articles dont le libellé est loneliness. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est loneliness. Afficher tous les articles

jeudi 25 décembre 2025

Etre un rocher, invisible, ignoré

Retour à "bien-être", et à la famille formée de Jack, Elizabeth et leur fils Toby. Elizabeth est chercheuse en psychologie. Elle investit beaucoup d'énergie pour être une bonne mère. Elle y travaille. Ardemment. Tant et si bien que chacune de ses interrogations et réflexions la renvoie à un ouvrage ou à un article de socio ou psychologie qu'elle a littéralement étudié. Je me souviens d'un chapitre dédié à sa relation avec son fils, à la bibliographie impressionnante (à laquelle se réfère le personnage).

Parfois, comme dans ce nouvel extrait, observer son fils la renvoie à sa propre enfance, ballotée d'écoles en écoles, et à son propre caractère.

Elle compatissait. Elle comprenait pourquoi Toby pouvait avoir envie d'être seul, loin des autres. Elle aussi elle avait voulu ça, quand elle avait son âge. Elle se souvenait encore d'un certain album qu'elle avait lu et relu quand elle était enfant, plus jeune que lui aujourd'hui : le livre s'appelait Sylvestre et le caillou magique, et il racontait l'histoire d'un garçon - en fait un âne, mais peu importe - qui trouvait un caillou magique capable d'exaucer les vœux. Et un jour, alors qu'il tient le caillou, Sylvestre croise un lion à l'air féroce et affamé et, terrifié à l'idée d'être dévoré, il hurle « Je souhaite être un rocher. » Et il se transforme en rocher. Un gros rocher gris-rose. Après quoi une grande tristesse l'envahit parce que même s'il n'a plus rien à craindre du lion, il ne peut plus ramasser le caillou et faire le vœu de redevenir lui-même (parce que : pas de bras), alors il reste comme ça, en rocher. Pendant des jours et des jours, les gens le cherchent et lui, muet, les regarde passer devant lui. Pour finir, bien sûr, il redevient Sylvestre et tout est bien qui finit bien, mais Elizabeth s'arrêtait le plus souvent au passage où tout le monde cherchait Sylvestre sans le trouver. Honnêtement, c'était sa partie préférée : être un rocher, invisible, ignoré. La façon dont le lion regardait le rocher d'un air impuissant avant de s'éloigner - c'était en gros ce qu'Elizabeth voulait par-dessus tout chaque fois qu'elle était « la nouvelle ». Être tranquille. Ou au moins afficher le même stoïcisme, la même indifférence et le même air détaché que ce rocher quand l'attention qu'on lui portait devenait trop étouffante. Apparaître tellement dure, grise et sans expression que rien ni personne ne puisse l'atteindre.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

vendredi 22 juillet 2022

L'attente de rien


Il y a quelque chose de poignant dans la position de l'homme assis au bord d'un lit. Les épaules sont rentrées, le buste affaissé. Le lit n'est pas fait pour cette station. Un tableau célèbre d'Edward Hopper montre un homme presque entièrement habillé dans cette situation irrésolue. Ses mains pendent entre ses jambes, il regarde le sol. Derrière lui, mais on ne la voit pas tout de suite, une femme à moitié nue dort tournée vers le mur. Si je pense à l'image, je ne me souviens pas d'elle. L'homme est seul, d'une solitude qui s'exprime de jour comme de nuit, qui n'a rien à voir avec d'autres présences, la lumière ou le décor. La solitude c'est le lit et l'attitude rompue. C'est l'attente de rien. L'homme n'est vu de personne. Le corps inobservé consent à l'abattement. C'est cette particularité de n'être vu de personne qui renvoie à l'enfance, au possible vide de l'avenir. Mon frère qui était toujours grand autrefois s'est amenuisé. Je l'ai laissé en slip, replié au bord du lit [...]. Il me donne l'idée d'une vague responsabilité. Je l'ai dépassé en force, je devrais veiller sur lui.

Yasmina Reza, Serge (2021)
Edward Hopper, excursion into philosophy (1959)

jeudi 4 février 2021

In jedem Ton liegt eine Hoffnung

Il y a deux groupes germanophones que j'adore. Kante et Tocotronic. Tous deux de Hambourg (la fameuse Hamburger Schule). Si j'aime d'amour l'album "Zweilicht" (2001) des premiers, les seconds me font plus régulièrement plaisirs (leur dixième album étant paru en 2018). J'avais presque oublié ce chaleureux morceau de début de pandémie, emprunt d'une si belle mélancolie.
Allez, je guette leur prochaine tournée allemande, et je réserve mes billets de train et hôtel.


Hier ist ein Lied, das uns verbindet
Und verkündet: Bleibt nicht stumm
Ein kleines Stück, Lyrics and Music
Gegen die Vereinzelung

In jedem Ton liegt eine Hoffnung,
eine Aktion in jedem Klang
In jedem Ton liegt eine Hoffnung
Auf einen neuen Zusammenhang

Hier ist ein Lied, das uns verbindet
Und es fliegt durchs Treppenhaus
Ich hab den Boden schwarz gestrichen
Wie komm ich aus der Ecke raus?

Aus jedem Ton spricht eine Hoffnung
Transformation aus jedem Klang
Aus jedem Ton spricht eine Hoffnung
Auf einen Neuanfang

Und wenn ich dann schweigen müsste
Bei der Gefahr die mich umgibt
Und wenn ich dann schweigen müsste
Dann hätte ich umsonst gelebt

Wenn ich dich nicht bei mir wüsste
Hätte ich umsonst gelebt
Wenn ich dich nicht bei mir wüsste
Hätte ich umsonst gelebt

Tocotronic - Hoffnung (2020)

mardi 25 août 2020

Une disponibilité de temps inouïe

"Perdrix" m'aura permis de découvrir le Parc naturel régional des Ballons des Vosges sous un jour presqu'attractif... dissipant quelque peu la noirceur qui transparaissait du film de Frank Beauvais "Ne croyez surtout pas que je hurle", reclu lui dans le Parc naturel régional des Vosges du Nord (je présume à Graufthal)

Au moment de la rupture, je me retrouve sans permis de conduire, dans ce bel endroit isolé où les allées et venues de chacun sont observées derrière les rideaux voilés des fenêtres, uniformément bordées de jardinières de géraniums. Le dialect alsacien est omniprésent. Je n'entends que rarement parler français. Un français à la grammaire agonisante, malmené par les germanismes.

La première gare est à trente kilomètre, il n'y a pas de réseau de bus, aucun commerce de proximité, pas même un distributeur de billets à moins de deux heures de marche.

L'exil loin de Paris est subi maintenant donc, ici où la généreuse opulence de la nature parvient à dissimuler, à l'oeil non exercé, la raideur parfois protestante, presque immanquablement droitière de ses habitants.

[...]

J'ai découvert une forme d'ivresse de la solitude qui, peu à peu, s'est transformée en vertige. Vivre seul, c'est tout d'abord le plaisir de vivre à mon rythme. Je dors peu. Je dispose à mon gré de journées de dix-huit heures. En dehors de petites obligations journalières : nourrir les animaux, m'alimenter, maintenir un semblant de fonctionnement domestique, ma retraite m'offre la compensation d'une disponibilité de temps inouïe.

Frank Beauvais, Ne croyez surtout pas que je hurle (2020)

La première fois que je vous ai parlé de ce film, c'était dans mon bilan cinéma 2019. Maintenant que j'ai mis la main sur le texte, je publierai encore d'autres extraits dans les prochains jours.

lundi 7 octobre 2019

Monologue... ou dialogue intérieur ?

Rien de tel qu'un bon séjour en captivité pour approfondir la question...

Roubachof avait toujours pensé qu'il se connaissait assez bien. Dépourvu de préjugés moraux, il n’avait pas d’illusions sur le phénomène appelé « première personne du singulier ». Il avait admis, sans émotion particulière, le fait que ce phénomène était doué de certains mouvements impulsifs que les humains éprouvent généralement quelque répugnance à avouer. À présent, lorsqu'il collait son front contre la vitre ou qu'il s’arrêtait soudain sur le troisième carreau noir, il faisait des découvertes inattendues. Il s’apercevait que le processus incorrectement désigné du nom de « monologue » est réellement un dialogue d’une espèce spéciale ; un dialogue dans lequel l’un des partenaires reste silencieux tandis que l’autre, contrairement à toutes les règles de la grammaire, lui dit « je » au lieu de « tu », afin de s'insinuer dans sa confiance et de sonder ses intentions ; mais le partenaire muet garde tout bonnement le silence, se dérobe à l’observation et refuse même de se laisser localiser dans le temps et dans l'espace.

Mais maintenant, il semblait à Roubachof que le partenaire habituellement muet parlait de temps en temps, sans qu’on lui adressât la parole et sans prétexte apparent ; sa voix paraissait totalement étrangère à Roubachof qui l'écoutait avec un sincère émerveillement et qui s’apercevait que c'étaient ses lèvres à lui qui remuaient. Il n’y avait là rien de mystique ni de mystérieux ; il s'agissait de faits tout concrets ; et ses observations persuadèrent peu à peu Roubachof qu'il y avait dans cette première personne du singulier un élément bel et bien tangible qui avait gardé le silence pendant toutes les années écoulées et qui se mettait maintenant à parler.

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

samedi 31 décembre 2016

the Loneliest Night of the Year

It's the 31st of December
‘Round midnight, I suppose.
I’ve been drinking since September
And the time just kind of goes.
No party mood, just room for two;
Me all alone with my last beer.
New year’s eve’s the loneliest night of the year

Your leaving left a bitter taste-
Like lithium in a stream-
But I wouldn’t change you
For all the stolen Roman marble
In the British Museum.
All gone, it's lost. I'll count the cost:
One lonely night for every tear.
New year's eve's the loneliest night of the year

It had to be in winter
When the night lasts most of the day
I haven't smiled since summer
When I mistook the world for OK
Guess I'll spend another year that way

Now my only resolution
Is to stagger through this day
Somewhere Sinatra growls low
And a dog whistles ‘My Way’
The death knell strikes; it’s now midnight
And all so painfully clear;
New year's eve's the loneliest night of the year

Bonnie "Prince" Billy and Trembling Bells - New Year's Eve's the Loneliest Night of the Year
(Honest Jon's, 2010)

dimanche 25 décembre 2016

Christmas will crush your soul


Christmas will break your heart
If your world is feeling small
There's no one on the phone
You feel close enough to call

Christmas will crush your soul
Like that laid back rock'n'roll
But your body's getting old
It's much too tired to be so bold

Christmas can wreck your head
Like some listless awkward sex
So you refuse to leave your bed
Get depressed when no one checks

Christmas will break your heart
Like the armies of the unrelenting dark
Once the peace talks fall apart

But still I'm coming home to you

Christmas will shove you down
So just lay back in the snow
That quiet wind won't wake
What inside you has grown cold

Christmas will drown your love
Like a storm down from above
On your fading memories of a normal life

Oh while I thought to make you mine
Believing in the line
That your heart would melt with time
And though you're out with them again
Your thick and fickle friends
They might replace the love that ends

But still I'm coming home to you

What if you're done?
What if you don't want it anymore?
So what if they're gone?
So what if they don't love you anymore?

I'm coming home
Can you see me?
Can you still see me?
Hey mama, take my hand!


LCD SoundsystemChristmas Will Break Your Heart (2015)
[audio]
-
A propos de cette chanson et de son enregistrement, James Murphy écrivait, à sa publication (= le 24 décembre 2015) :
So, there’s been this depressing christmas song I'd been singing to myself for the past 8 years, and every year I wouldn't remember that I wanted to make it until december, which is just too late to actually record and release a christmas song… but this year, Al Doyle had a short break between Hot Chip tours where he could be in NYC, and Pat and Nancy were home, and Tyler agreed to fly out from Berlin for a few days, so we all recorded this together, reserved a pressing plant slot, and our friend Bob Weston was available to master it quickly — so that means, less than 2 weeks after we recorded it, There is actually a christmas 7″, which feels like something that could only have happened a very, very long time ago.

Anyway, for the holidays we give you the previous, very long run-on sentence, and this song: “christmas will break your heart”, which is another one of those songs which had about 75 lines of lyrics, though we’ve knocked down to 8 to keep the suicide rate in check.

jeudi 12 mai 2016

We're like strangers

[Alexander]  Are you sure you know when I'm happy?
[Katherine]  No, ever since we left on this trip I'm not so sure. I realised for the first time that we... we're like strangers.


— That's right. After eight years of marriage, it seems like we don't know anything about each other.
— At home everything seemed so perfect, but now that we're away, alone...
— Yes, it's a strange discovery to make...


Voyage en Italie, Roberto Rossellini (1954)

dimanche 20 mars 2016

I need someone to comfort me

Scène lynchienne mémorable pour qui a 'réussi' à regarder the Leftovers, jusqu'à la fin :
Kevin Garvey (joué par Justin Théroux, d'ailleurs vu dans Mulholland drive) interprétant  sur la scène d'un bar "Homeward Bound".


I'm sitting in the railway station.
Got a ticket for my destination.
On a tour of one-night stands my suitcase and guitar in hand.
And every stop is neatly planned for a poet and a one-man band.

Homeward bound,
I wish I was homeward bound,
Home where my thought's escaping,
Home where my music's playing,
Home where my love lies waiting
Silently for me.

Every day's an endless stream
Of cigarettes and magazines.
And each town looks the same to me, the movies and the factories
And every stranger's face I see reminds me that I long to be...

...Homeward bound,
I wish I was homeward bound,
Home where my thought's escaping,
Home where my music's playing,
Home where my love lies waiting
Silently for me.

Tonight I'll sing my songs again,
I'll play the game and pretend.
But all my words come back to me in shades of mediocrity
Like emptiness in harmony I need someone to comfort me.

Simon and Garfunkel - Homeward bound
Parsley, Sage, Rosemary and Thyme (Columbia, 1966)

the Leftovers, Damon Lindelof, Tom Perrotta
(2014, 2015)

samedi 3 janvier 2015

Postcards from Pripyat, Chernobyl

La fusion du cœur d'un réacteur nucléaire survient lorsque les crayons de combustible nucléaire, qui contiennent l'uranium ou le plutonium ainsi que des produits de fission hautement radioactifs, commencent à surchauffer puis à fondre à l'intérieur du réacteur. C'est ce qui s'est produit le 11 mars 2011 sur les réacteurs 1, 2 et 3 de Fukushima. Mais aussi le 26 avril 1986 à 1h23 à la centrale nucléaire de Tchernobyl, provoquant l'explosion du réacteur 4, et le rejet , dans l'atmosphère, de l'équivalent radioactif de 400 fois la bombe d'Hiroshima.

Pripyat est la ville ouvrière attenante bâtie pour héberger les travailleurs... Elle est donc dans "la zone", cet espace inhabité de 30km autour de la centrale [Carte]

Danny Cook, en marge d'un reportage pour CBS, a ramené les images suivantes de la ville fantôme...


La vidéo complète :


D'autres villes fantômes, déjà évoquées ici,
Detroit :
Kangbashi :

mardi 19 août 2014

Where I feel safe

La réédition de la BD Pinkerton aux éditions La Mauvaise Tête est accompagnée d'une postface du journaliste musical Nicolas Tittley. Il y revient sur ses souvenirs personnels liés à Weezer, remontant notamment à la sortie de l'album bleu.

Certes, le leader de Weezer n'avait ni la rage ni le magnétisme d'un Kurt Cobain, non plus que le détachement et l'ironie de Steven Malkmus, l'élégance de Jeff Buckley ou l'arrogance de Liam Gallagher. En fait, Rivers Cuomo était l'anti-rock star par excellence : une sorte de Charlie Brown de la musique, un loser sympathique qui semblait avoir toujours un train de retard. C'est précisément ce qui rendait si attachant ce petit binoclard timoré qui, sur In the Garage, revendiquait fièrement son statut de nerd asocial. Chaque fois que je me repasse l'album bleu, j'imagine un jeune Rivers entouré de ses comic books, de son jeu de Donojns et Dragons et de ses posters de Kiss, grattant sa guitare pour son seul plaisir, sans songer un instant à une hypothétique gloire internationale.


I've got the Dungeon Master's Guide.
I've got a 12-sided die.
I've got Kitty Pryde
And Nightcrawler too
Waiting there for me.
Yes I do, I do.

I've got posters on the wall,
My favorite rock group, KISS.
I've got Ace Frehley.
I've got Peter Criss
Waiting there for me.
Yes I do, I do

In the garage, I feel safe.
No one cares about my ways.
In the garage where I belong.
No one hears me sing this song.
In the garage.

I've got an electric guitar.
I play my stupid songs.
I write these stupid words
And I love every one
Waiting there for me.
Yes I do, I do.

In the garage, I feel safe.
No one laughs about my ways.
In the garage where I belong.
No one hears me

No one hears me sing this song.


Weezer, In the Garage
the blue album (1994)

François Samson-dunlop / Alexandre Fontaine Rousseau
Pinkerton (2012)

Un garage qu'on peut voir dans le clip du morceau, ainsi que dans celui de Say it ain't soUne photo figure en double page dans le livret de l'album, en noir et blanc sur la version d'origine, et colorisée sur la version deluxe, sortie pour les 10 ans de l'album.



*
*      *

Je profite de cet article consacré à Weezer pour rappeler la sortie imminente du premier album en 15 ans de the Rentals (aka le Matt Sharp, ex-Weezer): Lost in Alphaville.
Le neuvième album studio de Weezer - Everything Will Be Alright in the End - paraîtra quant à lui le 30 septembre.

mardi 18 mars 2014

It must end somewhere


Les fraises sauvages, Ingmar Bergman (1957)

*
*     *

Marianne Borg: I saw you with your mother, and I was panic-stricken.

Professor Isak Borg: I don't understand.

Marianne Borg: I thought: That's his mother. An old woman, cold as ice, more forbidding than death. And this is her son, and there are light years between them. He himself says he's a living corpse. And Evald is growing just as lonely, cold and dead. And I thought of the baby inside me. All along the line, there's nothing but cold and death and loneliness. It must end somewhere.

jeudi 27 décembre 2012

Tu ne rêves plus que de ce que tu pourrais peut-être un jour t'acheter

Près d'une ville nouvelle, dernière gare de la ligne
loin, si loin de paris
dans une maison légère, au bord d'une voie rapide
dans un lotissement
dans une vie légère, légèrement vide
en voie d'achèvement

Ta porte en claquant fait un bruit de bricolage
C'est un endroit silencieux
aux couleurs de village
avec ses rues au nom délicieux
sous un ciel très blanc
par dessus ces pylônes, en bordure d'un champ

Plus loin, des pelouses, espaces herbeux
délaissés, déjà sales,
des immeubles en verre, des tours
Les gens vivent là plus nombreux
comme sur une autre planète
jamais personne de toute manière
ne s'imaginera un jour
devoir être heureux

Tu manges toute seule, le soir, au restaurant
et tu n'as même pas trente-cinq ans
tu n'as pas de famille ici
tu n'as pas d'amis
tu n'as plus que des collègues
tu t'accroches aux personnages des séries
tu connais leur prénom, leur visage,
et tu leur donnes tes weekends

Et ton existence doucement se dissout
dans ces espaces trop vastes et trop mal pensés
tu te sens flotter, dans la foule, hagarde
le dimanche, le samedi soir, au supermarché
et plus la foule est nombreuse
et plus tu te sens seule, désertée

Et tu restes là, sans plus de gestes, sans parole
prête à tout, sans rien faire
à vivre comme vaguement
à vivre comme tout un chacun à vivre comme tout naturellement
sans l'idée que revienne un jour
l'envie d'avoir un destin,
une vie
plutôt que des vacances

Dans ces déjà très vieilles villes nouvelles
peuplées de vies en ruine
et d'espoirs se ruinant
tu écoutes de l'utre côté du mur
quelqu'un se tourner en dormant
Plus rien que des regards vides
devant des caddies pleins
dans des voitures neuves
au fond de parking
dans ce monde d'embouteillage
en journée désert
ces contre-allées, lieux de vie, rond-points
ces aires de repos
où tu te vois de plus en plus souvent
dans un vertige de nausée
dormir, tomber d'un sommeil transparent

Et tu ne rêves plus jamais
que de ce que tu pourrais peut-être un jour t'acheter
tu ne crois plus à rien vraiment

Rien ne vaut le bonheur après t'être fait bousculer
de trouver ta place dans le métro bondé
t'assoir, fermer les yeux
et reposer tes pieds


Ville nouvelle (2012)
Texte de Pascal Bouaziz, Musique Michel Cloup / Patrice Cartier

Contraintes : 1 voix, 1 guitare dans les conditions du live / Un texte chacun mis en musique et accompagné par l’autre.
A écouter / acheter (3€) sur Bandcamp

Désolé de plomber l'ambiance. Mais c'est un grand texte. Et puis, certains seront ravis de savoir que le nouvel album de Mendelson est annoncé pour le printemps prochain, sur le label Ici d'ailleurs. Il pourrait prendre cette forme :

Un triptyque : 3 albums, 11 titres en tout.
Titres probables des albums ?
La Force quotidienne
Les Heures
Le chemin

Je ne vous mets pas le "teaser" youtube (parce que je n'aime pas les teasers d'albums), mais vous le trouverez bien soit sur le site du label, soit sur mendelson.free.fr

lundi 15 octobre 2012

Quelque chose de grand

"Nuits fauves", du groupe parisien Fauve, se place clairement dans la catégorie des morceaux en français aux paroles qui interpellent, dans la mesure où elles dépeignent un état d'esprit, et parlent d'amour, de sexe, de l'autre, des autres, du travail, de la vie tout court... Le genre de morceaux qu'ont pu écrire et composer Diabologum (+ filiation), Mendelson ou encore Arnaud Fleurent Didier.

[...] Dis-leurs que tu te sens seul, et que tu sais plus quoi faire pour trouver un peu de chaleur humaine ; Aller au bois pour que quelqu'un accepte enfin de toucher ton zob, tripoter de la lycéenne, porter des robes ? Te trémousser en talons hauts comme un gogo, puis arpenter les ruelles sombres en secouant ta clochette.

C’est un peu à cause de tout ça si tous les soirs, c’est la même histoire: Métro, apéro, lexo, clopes et films pornos à l’ancienne, sur lesquels tu t’entraînes rageusement, même si ça fait longtemps que ça t’amuse plus vraiment.

Mais il faut pas que tu désespères
Perds pas espoir
Promis-juré qu'on la vivra notre putain de belle histoire
Ce ne sera plus des mensonges
Quelque chose de grand
Qui sauve la vie
Qui trompe la mort
Qui déglingue enfin le blizzard

Imagine-toi : t’es là, en train de te reprendre un verre au bar, quand tout à coup tu croises un regard qui te perfore de part en part. Imagine-toi, t’es là, ça te tombe dessus sans crier gare. Un truc bandant, un truc dément qui redonne la foi.

Un truc comme ça :
« Bonsoir / Bonsoir / quelle chance de se croiser ici
Bonsoir / Bonsoir / Je voudrais partager tes nuits »

Tu connaîtras les nuits fauves, je te le promets. Elle sera tigre en embuscade quand tu viens te glisser sous ses draps, tandis que toi, tu feras scintiller tes canines lorsqu'elle enlève le bas. Elle t’offrira des feulements dans sa voix lorsqu’elle reprend son souffle qui s’échappent dans la cour pour aller faire gauler la lune, des coups de bélier invoqués comme un miracle, et qui veulent dire : « Si tu t’arrêtes, je meure ». Toutes ces choses qui te la feront raidir, rien qu'à te souvenir, pour le million d’années à venir.

Malheureusement, tout ce qu'on t’offre pour l’instant, c’est des chattes épilées et des seins en plastique en vidéo. C’est terrifiant, tout le monde veut la même chose: même les travelos rêvent du prince charmant. Et pourtant, on passe notre temps à se mettre des coups de cutter dans les paumes, à trop mentir, à force de dire : « Par pitié, range la guimauve, écarte les jambes, je t’en supplie, me parle pas. Laisse-moi seulement kiffer mon va-et-vient de taulard, et m’endormir direct moins de trois minutes plus tard ». A force de faire tout ça, on croyait quoi ? On se meurtrit, on fait l’amour comme on s’essuie. Quel gaspillage.

Mais il faut pas que tu désespères
Perds pas espoir
Promis-juré qu'on la vivra notre putain de belle histoire
Ce ne sera plus des mensonges
Quelque chose de grand
Qui sauve la vie
Qui trompe la mort
Qui déglingue enfin le blizzard

Imagine-toi : t’es là, en train de te reprendre un verre au bar, quand tout à coup tu croises un regard qui te perfore de part en part. Imagine-toi, t’es là, ça te tombe dessus sans crier gare. Un truc bandant, un truc dément qui redonne la foi.

Offre-moi dès ce soir ta peau brune et tes lèvres mauves, tes seins, tes reins, tes cheveux noirs, et qu'on se noie dans les nuits fauves. En échange de tout ça, je t’offre ce dont je dispose, mon corps, mon âme, prends tout, tout de suite, et qu'on se noie dans les nuits fauves

Tant pis si on nous prend pour des demeurés. Bien sûr qu'on sait qu'ici c’est pas Hollywood. Sauf qu'aux dernières nouvelles, le fantasme c’est encore gratuit. C’est pour ça qu'on se réfugie dans nos pensées, qu'on ferme les yeux très fort, jusqu'à voir des couleurs en attendant que ça passe.

Y a que comme ça qu'on peut rêver de caresses au réveil et de regards qui veulent dire: « T’inquiète plus, t’inquiète plus », de coups de poings dans le cœur, de quarantièmes qui rugissent dans nos poumons à faire sauter les côtes, de torrents dans nos veines, d’une épaule pour pleurer sans honte et d’une oreille pour tout dire - Tout dire, toujours, quoiqu'il arrive... -, de serments argentés prononcés face au rayon vert: « Est-ce que tu veux m’épouser ? Vivre et mourir à mes côtés ? »

On rêve de réapprendre à respirer, que la médiocrité qui nous accable aille se faire enfler au Pakistan. On attend désespérément celui ou celle qui apaisera d’un doigt nos muscles noués et nos encéphales en sous-régime. On attend désespérément celui ou celle qui fera battre notre cœur plus grand

C’est pour ça qu'il faut pas que tu désespères
Perds pas espoir
Promis-juré qu'on la vivra notre putain de belle histoire
Ce ne sera plus des mensonges
Quelque chose de grand
Qui sauve la vie
Qui trompe la mort
Qui déglingue enfin le blizzard



Fauve, Nuits fauves (2012)


Les amateurs pourront également écouter "St Anne", quelque part entre "France Culture" et "Vivre Autrement" d'Arnaud-Fleurent Didier.

mardi 6 décembre 2011

Dust, Flesh and Bones


Top Tape Vol.3 (S4) est en ligne !
Avec son rythme désormais mensuel, l'émission devient rare. Profitez-en, donc.

Ce mois-ci, plein de petits groupes trop bien, Siskyiou, Wet Illustrated, Breton, un peu de hip-hop à la fin, et des trucs plus connus, Atlas Sound, Tom Waits, Matt Elliott et la plus belle chanson du monde du mois de novembre par Radical Face.

Bonne écoute !


"Encore Matt Elliott!" pourriez-vous spontanément 'commenter', après deux articles qui auront largement couvert sa discographie, via les visuels de ses albums...
Bah oui.

Il faut dire qu'il ressort un album /folk/ qui s'annonce superbe (the Broken Man), en témoigne le premier single que vous pouvez écouter dans l'émission sus liée, ou même, tiens, directement là (ça dure 9'16 quand même):
La couverture est à nouveau signée Uncle Vania.

Some things are so dark that woe betide the light that shines on them
I swear to god I thought it was a sign
This shallow grave recedes with every darkened patch of sky
The withered, wearied features start resembling mine
And in the disparate clamour of the chaos that surrounds you
It's hard to know which of the voices that you hear
Are your own

Some things scar your heart so deeply that a howl is not enough
To adequately purge the soul of pain
Still you yearn for contact but the burden that you shoulder means
you'll never trust a living soul again
And in the disparate clamour of the chaos that surrounds you
It's hard to know which of the voices that you hear
Are your own

This is how it feels to be alone, just like we'll die alone

This is how it feels to be alone
This is how it feels to be alone
This is all that we can call our own
Dust flesh and bone
This is how it feels to be alone
Just like we'll die alone

Matt Elliott - dust, flesh and bones
the broken man (Ici d'ailleurs, 2012)

Par ailleurs, Third Eye Foundation sera en concert lundi 12 décembre à la Fondation Cartier.

Prochain et dernier épisode de la saga consacrée à une sélection d'artiste designers de pochettes d'albums: John Dyer Baizley (également membre du groupe Baroness).


D'ici là, tradition oblige, j'aurai publié mon récapitulatif de l'année 2011.

dimanche 5 juin 2011

Sinon, impossibe de survivre

Dernier extrait du roman de Murakami...
Pour lire les précédents textes, suivez le tag, et pour en connaître d'avantage sur l'intrigue que je n'ai pas même abordé ici, lisez le livre.

Quand je revins à moi, un sentiment d'impuissance, paisible et silencieux, emplissait la pièce comme de l'eau stagnante. Pour me défaire un peu de cette sensation, j'allai à la salle de bains, pris une douche en sifflotant Red Clay, bus une bière debout dans la cuisine. Puis je fermai les yeux, comptai de un à dix en espagnol, criai: "Terminé!", claquai dans mes mains, et le sentiment d'impuissance disparut comme emporté par le vent. C'était ma formule magique personnelle. Les gens qui vivent seuls finissent par acquérir sans s'en rendre compte de nombreux pouvoirs. Sinon, impossibe de survivre.

Haruki Murakami, Danse, danse, danse (1988)

jeudi 4 novembre 2010

I want to see life

Take me out tonight
where there's music and there's people
who are young and alive
driving in your car
I never never want to go home
because I haven't got one anymore

Take me out tonight
because I want to see people
and I want to see life
driving in your car
oh please don't drop me home
because it's not my home, it's their home
and I'm welcome no more

And if a double-decker bus
crashes in to us
to die by your side
is such a heavenly way to die
and if a ten ton truck
kills the both of us
to die by your side
well the pleasure, the privilege is mine

Take me out tonight
take me anywhere, I don't care
I don't care, I don't care
and in the darkened underpass
I thought Oh God, my chance has come at last
but then a strange fear gripped me
and I just couldn't ask

Take me out tonight
oh take me anywhere, I don't care
I don't care, I don't care
driving in your car
I never never want to go home
because I haven't got one
no, I haven't got one

And if a double-decker bus
crashes in to us
to die by your side
is such a heavenly way to die
and if a ten ton truck
kills the both of us
to die by your side
well the pleasure, the privilege is mine

There is a light that never goes out
There is a light that never goes out
There is a light that never goes out
There is a light that never goes out

the Smiths - There is a light that never goes out
Queen is Dead (Rough Trade, 1986)

dimanche 15 août 2010

Lonely at the top

I've been around the world
Had my pick of any girl
You'd think I'd be happy
But I'm not

Everybody knows my name
But it's just a crazy game
Oh, it's lonely at the top

Listen to the band, they're playing just for me
Listen to the people paying just for me
All the applause, all the parades
And all the money I have made
Oh, it's lonely at the top

Listen all you fools out there
Go on and love me, I don't care
Oh, it's lonely at the top
Oh, it's lonely at the top


Randy Newman, Lonely at the top
Sail Away (Reprise, 1972)
randynewman.com

lundi 3 mai 2010

la solitude n'apprend rien, l'indifférence n'apprend rien

Derniers extraits d'Un Homme qui Dort, un livre que j'aurais aimé écrire, et dont chaque page est empreinte d'une force saisissante.
A lire donc, si le cheminement psychologique reliant les différents états décrits dans les trois extraits cités suscite votre curiosité.


Le jeu est fini, la grande fête, l'ivresse fallacieuse de la vie suspendue. Le monde n'a pas bougé et tu n'as pas changé. L'indifférence ne t'a pas rendu différent.

Tu n'es pas mort. Tu n'es pas devenu fou.

[...]

Le temps, qui veille à tout, a donné la solution malgré toi.
Le temps, qui connaît la réponse, a continué de couler.

C'est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout commence, que tout continue. [...]

Non. Tu n'es plus le maître anonyme du monde, celui sur qui l'histoire n'avait pas de prise, celui qui ne sentait pas la pluie tomber, qui ne voyait pas la nuit venir. Tu n'es plus l'inaccessible, le limpide, le transparent. Tu as peur, tu attends. Tu attends, place Clichy, que la pluie cesse de tomber.

George Perec, Un homme qui dort (1967)

Note: Toutes les images utilisées en guise d'illustration sont extraites du film du même nom (et du même auteur)

dimanche 24 janvier 2010

Time line

"La Montagne Magique" était le roman du temps qui s'étire et ralentit, "100 ans de solitude" est celui du temps cyclique. On suit donc sur cette période l'histoire d'une famille (et en toile de fond, celle d'un village) aux multiples descendants, dont les destinées semblent vouées à reproduire celles de leurs aïeux. Le fait que chez les Buendia, les prénoms se transmettent à travers les générations renforce cette impression et ajoute à la confusion. Sans compter que la narration n'est pas toujours linéaire [...]

Si j'établis le parallèle avec le roman de Thomas Mann, c'est que dans les deux cas, l'écriture donne à ressentir la perception du temps que l'histoire elle aussi décrit.


Dernier extrait de ce roman dans ce blog, sans rien à voir à mon introduction.

"C'est le cirque!" s'écria-t-elle.
Au lieu de continuer en direction du châtaignier, le colonel Aureliano Buendia se dirigea lui aussi vers la porte de la rue et se mêla aux curieux qui contemplaient le défilé. Il vit une femme toute costumée d'or sur la nuque d'un éléphant. Il vit un dromadaire mélancolique. Il vit un ours vêtu en femme de Hollande qui marquait le rythme de la fanfare avec une louche et une casserole. Il vit des clowns faire des pirouettes en queue de défilé, et il vit à nouveau le misérable spectacle de sa solitude quand tout fut passé et qu'il ne resta plus rien à voir que la plage lumineuse de la rue, l'air rempli de fourmis volantes et quelques curieux penchés au bord du gouffre de l'incertitude. Il se rendit alors sous le châtaignier, pensant au cirque, et voulut continuer d'y penser tout en urinant, mais il n'en retrouva déjà plus trace dans ses souvenirs. Il rentra la tête dans ses épaules comme les poussins et demeura immobile, le front contre le tronc du châtaignier. La famille ne fut au courant que le lendemain, quand Sainte Sophie de la Piété voulut se rendre au fond du jardin pour vider les ordures et eut son attention attirée par le vol d'urubus qui descendait.

100 ans de Solitude, Gabriel Garcia Marquez (1965)