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dimanche 12 avril 2015

A poil !

Petite leçon de conjugaison, avec Raymond Queneau, dans Zazie dans le métro...

Il parut inquiet.
– Je me vêts, répéta-t-il douloureusement. C'est français ça : je me vêts ? Je m'en vais, oui, mais :
je me vêts ? Qu’est-ce que vous en pensez, ma toute belle ?
– Eh bien, allez-vous-en.
– Ça n’est pas du tout dans mes intentions. Donc, lorsque je me vêts…
– Déguise…
– Mais non ! pas du tout ! ! ce n'est pas un déguisement ! ! ! qu'est-ce qui vous a dit que je n'étais
pas un véritable flic ?
Marceline haussa les épaules.
– Eh bien vêtez-vous.
– Vêtissez-vous, ma toute belle. On dit : vêtissez-vous.
Marceline s’esclaffa.
– Vêtissez-vous ! vêtissez-vous ! Mais vous êtes nul. On dit : vêtez-vous.
– Vous ne me ferez jamais croire ça.
Il avait l'air vexé.
– Regardez dans le dictionnaire.
– Un dictionnaire ? mais j’en ai pas sur moi de dictionnaire. Ni même à la maison. Si vous croyez
que j'ai le temps de lire. Avec toutes mes occupations.
– Y en a un là-bas (geste).
– Fichtre, dit-il impressionné. C'est que vous êtes en plus une intellectuelle.
Mais il bougeait pas.
– Vous voulez que j'aille le chercher ? demanda doucement Marceline.
– Non, j'y vêts.
L'air méfiant, il alla prendre le livre sur une étagère en s’efforçant de ne pas perdre de vue Marceline. Puis, revenu avec le bouquin, il se mit à le consulter péniblement et s’absorba complètement dans ce travail.
– Voyons voir… vésubie… vésuve… vetter… véturie, mère de Coriolan… ça y est pas.
– C’est avant les feuilles roses qu’il faut regarder.
– Et qu’est-ce qu’il y a dans les feuilles rosés ? des cochonneries, je parie… j’avais pas tort, c’est en latin… «fèr’ ghiss ma-inn nich’t’, veritas odium ponit, victis honos…», ça y est pas non plus.
– Je vous ai dit : avant les feuilles roses.
– Merde, c'est d’un compliqué… Ah ! enfin, des mots que tout le monde connaît… vestalat… vésulien… vétilleux…euse… ça y est ! Le voilà ! Et en haut d’une page encore. Vêtir. Y a même un accent circonchose. Oui : vêtir. Je vêts… là, vous voyez si je m'esprimais bien tout à l’heure. Tu vêts, il vêt, nous vêtons, vous vêtez… vous vêtez… c’est pourtant vrai… vous vêtez… marant… positivement marant… Tiens… Et dévêtir ?… regardons dévêtir… voyons voir… déversement… déversoir… dévêtir… Le vlà. Dévêtir vé té se conje comme vêtir. On dit donc dévêtez-vous. Eh bien, hurla-t-il brusquement, eh bien, ma toute belle, dévêtez-vous ! Et en vitesse ! A poil ! à poil !

Raymond Queneau, Zazie dans le métro (1959)

*
*     *

Ce sera le dernier extrait de ce livre, ici. Bien que grand fan de Queneau, je ne l'avais encore jamais lu ! Au final, c'est loin d'être mon préféré, je trouve qu'il repose trop sur les dialogues et la gouaille de ses protagonistes. La dénouement (inattendu) m'a tout de même fait réévaluer mon jugement à la hausse.

lundi 30 mars 2015

Le bulbulement des bières

Trouscaillon et la veuve Mouaque avaient déjà fait un bout de chemin lentement côte à côte mais droit devant eux et de plus en silence, lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils marchaient côte à côte lentement mais droit devant eux et de plus en silence. Alors ils se regardèrent et sourirent : leurs eux cœurs avaient parlé. Ils restèrent face à face en se demandant qu’est-ce qu’ils pourraient bien se dire et en quel langage l’esprimer. Alors la veuve proposa de commémorer sur-le-champ cette rencontre en asséchant un glasse et de pénétrer à cette fin dans la salle de café du Vélocipède boulevard Sébastopol, où quelques halliers déjà s’humectaient le tube ingestif avant de charrier leurs légumes. Une table de marbre leur offrirait sa banquette de velours et ils tremperaient leurs lèvres dans leurs demi’toyens en attendant que la serveuse à la chair livide s’éloigne pour laisser enfin les mots d’amour éclore à travers le bulbulement de leurs bières. A l’heure où se boivent les jus de fruits aux couleurs fortes et les liqueurs fortes aux couleurs pâles, ils resteraient posés sur la susdite banquette de velours échangeant, dans le trouble de leurs mains enlacées, des vocables prolifiques en comportements sexués dans un avenir peu lointain.


Raymond Queneau, Zazie dans le métro (1959)

mercredi 18 mars 2015

La chronique des cœurs saignants

Charles effectivement attendait en lisant dans une feuille hebdomadaire la chronique des cœurs saignants. Il cherchait, et ça faisait des années qu’il cherchait, une entrelardée à laquelle il puisse faire don des quarante-cinq cerises de son printemps. Mais les celles qui, comme ça, dans cette gazette, se plaignaient, il les trouvait toujours soit trop dindes, soit trop tartes. Perfides ou sournoises. Il flairait la paille dans les poutrelles des lamentations et découvrait la vache en puissance dans la poupée la plus meurtrie.

Raymond Queneau, Zazie dans le métro (1959)

lundi 9 mars 2015

Encore faire appel à la violence

Paris, Gare d'Austerlitz. Gabriel attend sa nièce. Avec la chaleur, les odeurs, l'ambiance s'électrise, et certains propos désobligeants se font entendre.

Le ptit type examina le gabarit de Gabriel et se dit c’est un malabar, mais les malabars c’est toujours bon, ça profite jamais de leur force, ça serait lâche de leur part. Tout faraud, il cria :
– Tu pues, eh gorille.
Gabriel soupira. Encore faire appel à la violence. Ça le dégoûtait cette contrainte. Depuis l'hominisation première, ça n'avait jamais arrêté. Mais enfin fallait ce qu'il fallait. C'était pas de sa faute à lui, Gabriel, si c'était toujours les faibles qui emmerdaient le monde. Il allait tout de même laisser une chance au moucheron.
– Répète un peu voir, qu'il dit Gabriel.
Un peu étonné que le costaud répliquât, le ptit type prit le temps de fignoler la réponse que voici :
– Répéter un peu quoi ?
Pas mécontent de sa formule, le ptit type. Seulement, l'armoire à glace insistait : elle se pencha pour proférer cette pentasyllabe monophasée :
– Skeutadittaleur…
Le ptit type se mit à craindre. C’était le temps pour lui, c’était le moment de se forger quelque bouclier verbal. Le premier qu'il trouva fut un alexandrin :
– D'abord, je vous permets pas de me tutoyer.
– Foireux, répliqua Gabriel avec simplicité.
Et il leva le bras comme s'il voulait donner la beigne à son interlocuteur. Sans insister, celui-ci s'en alla de lui-même au sol, parmi les jambes des gens. Il avait une grosse envie de pleurer.

Raymond Queneau, Zazie dans le métro (1959)

lundi 12 janvier 2015

Si l'Oulipo n’existait pas

Une "autre" illustration de l' "esprit français" : l'oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle), mouvement littéraire fondé en 1960 par François Le Lionnais et Raymond Queneau - et toujours actifIl fait l'objet d'une exposition jusqu'au 15 février à la Bibliothèque de l'Arsenal

On peut se demander ce qui arriverait si l'Oulipo n’existait pas ou s'il disparaissait subitement. À court terme on pourrait le regretter. À terme plus long, tout rentrerait dans l’ordre, l’humanité finissant par trouver, en tâtonnant, ce que l'Oulipo s'efforce de promouvoir consciemment. Il en résulterait cependant dans le destin de la civilisation un certain retard que nous estimons de notre devoir d’atténuer.

François Le Lionnais, Le Second Manifeste (1973)


lundi 26 novembre 2012

les mouvements convulsifs de ce qui va être et de ce qui a été

Le dimanche de la vie, suite et fin (dans ces colonnes). Bien que ponctuées de quelques visites, les journées de vendeur de cadres de Valentin sont bien calmes. A tel point qu'il s'absorbe souvent dans la contemplation du mouvement des aiguilles de l'horloge du magasin, ceci dans la finalité de sentir le temps passer. Pour cela, il lui faut ne surtout pas laisser ses pensées vagabonder et faire le vide. 

Comme toujours, la première minute est la plus facile. [...]
Valentin suit toujours la marche de la grande aiguille, mais il sent bien qu'il n'ira pas loin, écrasé par le poids des mots et des images. [...] [Il] donne un grand coup de balai, mais il s'y prend trop tard, des bouts d'images restent accrochés aux fibres de jonc, il insiste et c'est maintenant de la boue d'image. Il ne s'en dépêtre plus. Avec de grands efforts, de la méthode, du muscle, il parvient à rétablir le désert, mais alors il constate que cinq minutes ont passé dont il ne saurait rendre compte

*
*     *

Ce préambule relatif à la disposition d'esprit de Valentin était nécessaire à la compréhension du joli texte qui suit, reflétant les pensées du jeune homme en réaction au sujet de conversation le plus banal qui soit : la météo du moment.

- Il a fait beau aujourd'hui, hein? dit Houssette.
Valentin n'avait pas spécialement remarqué. Au mois de juin, il trouvait ça naturel. Il répondit au hasard :
- Superbe.
Le temps qui passe, lui, n'est ni beau ni laid, toujours pareil. Peut-être quelques fois pleut-il des secondes ou bien le soleil de quatre heures retient-il quelques minutes comme des chevaux cabrés. Le passé ne conserve peut-être pas toujours la belle ordonnance que donnent au présent les horloges, et l'avenir accourt pour se faire, le premier, débiter en tranches. Et peut-être y a-t-il du charme ou de l'horreur, de la grâce ou de l'abjection, dans les mouvements convulsifs de ce qui va être et de ce qui a été. Mais Valentin ne s'était jamais complu dans ces suppositions. Il n'en savait pas encore assez. Il voulait se contenter d'une identité bien sectionnée en morceaux de longueurs diverses, mais de caractère toujours semblable, sans la teinter des couleurs de l'automne, la laver dans les giboulées de mars ou la marbrer de l'inconstance des nuages.

Raymond Queneau, Le dimanche de la vie (1952)

Sur le même sujet (central), et convoquant Goerges Perec et Hermann Hesse, lire aussi :

dimanche 11 novembre 2012

Des histoires sur les gens

- Comment est-elle, celle-là?
- Oh, très bien.
Valentin se méfiait des descriptions trop lyriques; sinon il aurait dit : une chouette mouquère un peu mûre avec un balcon aux pommes.
- C'est vague : "très bien".

Valentin raconte sa journée de vendeur de cadres à sa femme, curieuse des clientes qu'il a pu rencontrer. Sachant le sujet glissant, le jeune mari en dit le moins possible.
[...]

- Ca ne suffit pas pour que je la reconnaisse, dit pensivement Julia.
- Qu'est-ce que tu as besoin de la reconnaître? demanda Valentin étonné.
Julia ne répondit pas.
Valentin trempa ses biscuits dans son vin: le grand art consiste à les y laisser jusqu'à ce qu'ils soient bien imprégnés, mais avant qu'ils s'effondrent dans le verre au moment où l'on veut les en retirer. Cette absorbante occupation ne permettait pas à Valentin de voir le charmant sourire que lui adressait Julia.
Un coup de pied dans les tibias le rappelle à plus d'attention.
- J'aime bien, dit Julia, quand tu me racontes des histoires sur les gens. C'est si gentil de ta part.
- Oui? Ca ne t'ennuie pas?
Il voyait avec désespoir son petit beurre en train de se dissoudre.

Raymond Queneau, Le dimanche de la vie (1952)

mardi 23 octobre 2012

Il n'y avait rien à répondre à ça

Trois mois plus tard, ils étaient mariés, l'ancien soldat Brû la mercière. Après une chose s'imposait, mais voilà qu'on se trouvait déjà en octobre : pas possible de fermer la boutique en pleine saison. Ils en discutèrent longtemps, l'ancien soldat Brû la mercière. Fallait voir la réalité en face : effectivement, des flopées de clientes se jetaient sur le bouton de nacre, la ganse et le sparadrap : on n'était pas assez riches pour rater toutes ces bonnes affaires.

Non, bien sûr, disait Valentin. Tu vois bien, disait Julia. Pourtant, disait Valentin, pourtant c'est de rigueur le voyages de noces. En principe, disait Julia, en principe je ndis pas. Tu vois bien, disait Valentin. Faut reconnaître, disait Julia, faut reconnaître qu'un mariage sans voyage de noces, ça n'existe pas. Non, disait Valentin, non ça n'existe pas. Oui, disait Julia, oui mais la pleine saison c'est la pleine saison, et on ne peut rien changer aux saisons. On pourrait peut-être retarder le voyage de noces jusqu'aux vacances prochaine, suggéra Valentin. Et les vacances alors, objecta Julia, quand est-ce qu'on les prendrait? Et il n'y avait rien à répondre à ça.

Ils finirent par adopter la seule solution possible, la seule et unique, à savoir que le seul Valentin ferait seul le voyage de noces.

Raymond Queneau, Le dimanche de la vie (1952)

mercredi 17 octobre 2012

Et surensuite, je m'en fous !

Adeptes de la gaudriole, de la franche poilade, je sens bien que les récents articles aux thèmes trop sérieux ou sombres ne furent pas de ceux devant lesquels vous vous esclaffâtes. Réjouissez-vous, car c'est un nouveau roman de Queneau dont je m'apprête à extraire des passages dans les jours à venir. Et dans un roman de Queneau, c'est bien connu, on se tape les cuisses de rire au moins une fois par page .
Ok, j'en rajoute : sur l'intensité, mais pas sur la fréquence.

Ce roman, c'est le "Dimanche de la Vie", que je ne me souvenais pas avoir lu, jusqu'à donc assister à cette conversation (à la quatrième page)


- Tu vas épouser un garçon qui a vingt ou vingt-cinq ans de moins que toi. Où ça peut te mener, hein? Dis-moi : où ça peut te mener?
Elle secoua coquettement ses cheveux et répondit à sa propre question :
- Ton mariage ne tiendra pas debout.
Julia dévisagea sa sœur, puis la dépoitrina et enfin la déjamba. Elle lui dit :
- Tu me trouves moche?
- Non, non, tu tiens le coup. Mais vingt, vingt-cinq ans de différence, c'est quelque chose. Toi tu as pu voir les pioupious français en pantalon rouge défiler devant le président Fallières. Lui il ne doit même pas savoir ce qu'est le président Fallières.
- D'abord je te remercie pour l'allusion
- Faut bien dire ce qui est.
- Ensuite il y a pas vingt ans. Et surensuite je m'en fous. Réponds-moi : tu me trouves déglinguée?
- Pas du tout.
- Ma frimousse?
- Ca va.
- Mes totoches?
- Ca tient.
- Mes gambettes?
- Au quai.
- Alors?
- C'est pas seulement le physique qui compte, dit Chantal, c'est le moral.
- Oh, oh, dit Julia, où as-tu été pêcher une bourdante pareille?
- Cherche pas, je l'ai trouvée toute seule.
- Alors, explique voir.
Chantal faisait allusion aux mœurs des hommes mariés, et singulièrement à celles du sien, Paul Boulingra : l'alcoolisme buté, la tabagie autistique, la paresse sexuelle, la médiocrité financière, la lourdeur sentimentale. Seulement voilà, Julia trouvait que sa sœur avait été particulièrement mal servie en la personne de son Popol. Elle cita des types qui ne buvaient que de l'eau comme le mari à la Trendelino, qui ne fumaient point comme celui de la Foucolle, qui braisaient à houilles rehaussées comme celui de la Panigère, qui gagnaient largement leur vie comme celui de la Parpillon et qui pouvaient avoir pour leur épouse de délicates attentions comme celui de la Foucolle, déjà cité. Sans compter ceux qui savent remettre un plomb, porter les paquets, conduire la voiture, baisser les yeux lorsqu'ils croisent une pute. Julia pensait bien que son militaire serait de cette espèce, et elle en sourit de plaisir.

Raymond Queneau, Le dimanche de la vie (1952)

lundi 5 décembre 2011

Des gynmastiques mentales extrêmement difficiles

Larry O'Rourke détourna les yeux pour ne plus le voir. Il se livrait à des gynmastiques mentales extrêmement difficiles pour essayer de paraître calme et de ne point manifester les abominables sentiments qui le tourmentaient. Il se sentait en enfer. Il aurait bien voulu pleurer comme un gosse ; mais son rôle de sous-chef d'un groupe d'insurgés au crépuscule d'une rébellion manquée (*) lui interdisait les larmes de l'enfance. Il avait essayé de prier, mais ça n'y faisait rien. Alors, il se récitait son cours d'ostéologie, pour se changer les idées.

On est toujours trop bon avec les femmes, Raymond Queneau (1947)

(*) Pour le contexte historique, se reporter au premier article lié à ce roman

[Etude de myologie d'un avant-bras, étude d'ostéologie d'une main]

jeudi 24 novembre 2011

Cette morue d'Angliche à la mormoualeneuf

Comme le laisse entendre le premier extrait de "On est toujours trop bon avec les femmes", il y a quelques épisodes sanglants dans ce livre, narrés froidement, avec la touche d'humour habituelle de Raymond Queneau (humour que je trouve aussi visuel que celui de Gotlib).

Il prit une bouteille de Guiness et la cassa sur le crâne du tavernier Smith, dont la tête se mit à distiller du stout-grenadine. Mais il n'était pas mort, simplement amoché.

On retrouve sinon la propension de l'auteur à recourir aux néologismes (voire à franciser des anglicismes)

Qu'est-ce qu'elle branlait dans les ouatères, cette morue d'Angliche à la mormoualeneuf?

...ainsi qu'aux anachronismes et à l'absurde:
- Non, dit Gertie, je suis agnostique.
- Quoi? Quoi?
Caffrey s'affolait.
- Agnostique, répéta O'Rourke.
- Eh bien, dit Caffrey, on en apprend des mots nouveaux aujourd'hui. On voit qu'on est dans le pays de James Joyce. (1)

(1) Il y a là un léger anachronisme, mais Caffrey, étant analphabète, ne pouvait savoir en 1916 qu'Ulysse n'avait pas encore paru.


Avant de vous citer un dernier extrait de ce roman d'ici quelques jours, je conclus cette série de brèves citations par une réjouissante parodie de l'interrogation clef de Dostoievski:

- Dieu sauve notre Roi!
- Mais vous ne croyez pas en Dieu. Par qui sera-t-il sauvé?
- Dieu sauve notre Roi! répéta Gertie.
- Quelle buse! s'exclama Callinan
- Elle va finir par se prendre pour une Jeanne d'Arc, remarqua Dillon.
- Mais, hurla Mac Cormack [...] puisqu'on vous dit que votre Roi est un con! [...] Et tout le monde sait, en Irlande, qu'il se livre au vice solitaire et que ça l'abrutit tellement qu'il est incapable de comprendre le moindre rapport. Parfaitement.
- Vous croyez? dit Gertie.
- Parfaitement. Pauvre sire, pauvre hère, voilà ce qu'il est, votre Roi . En un mot, et je le répète : un con.
- Mais, s'écria Gertie, si le roi d'Angleterre était un con, tout serait permis!


On est toujours trop bon avec les femmes, Raymond Queneau (1947)

jeudi 17 novembre 2011

du plomb dans le ventre

Le lundi de Pâques de l'année 1916, à Dublin, des insurgés occupent de force la Poste centrale et divers autres bâtiments stratégiques à Dublin, signifiant par là le rejet de la domination britannique sur l'Irlande. Fomenté de longue date par l'Irish Republican Brotherhood, ce soulèvement armé sera conduit, puis réprimé, dans la violence (environ 400 morts au compteur, après six jours de combats en pleine ville).

La demoiselle du Post Office restait immobile. Elle regardait les trois hommes, s'étonnant de leur extravagance, de leurs actions, et de leur goût pervers pour les armes à feu. C'était une petite brune, l'air moyennement folâtre, d'une constitution charnelle et assez architecturée, mais vêtue avec modestie. Son visage s'ornait de narines tournées vers le ciel, et, somme toute, elle avait l'air peut-être espagnol.
Quoi qu'il en soit, ayant reçu du plomb dans le ventre, elle s'écroula morte et saignante.

On est toujours trop bon avec les femmes, Raymond Queneau (1947)

jeudi 4 août 2011

une simplicité profonde

Lorsque je salue des connaissances (typiquement au Métier), j'essaie autant que possible de limiter l'usage du "ça va?" lorsque ça n'a que peu de sens de poser la question, c'est-à-dire lorsqu'aucune des parties ne se sent réellement concernée par la réponse de l'autre... qui de toute façon sera positive.

Se soumettre à cette discipline nécessite tout de même d'avoir d'autres formules de politesse en réserve (cette fois sensées et justifiées)... Car on peut aussi vouloir rester poli et cordial.

Cette introduction étant faite, je laisse la parole à Raymond Queneau (*).

Etienne, le lendemain matin s'en alla trouver Narcense [...] Saturnin balayait devant la porte. Etienne le reconnut et lui demanda si sa santé était bonne. L'autre répondit qu'elle n'était point mauvaise; et le fait est qu'il se portait fort bien. A son tour, il s'enquit de la santé du visiteur et appris sans surprise que celui-ci n'avait pas à s'en plaindre. Ces préliminaires ne durèrent que quelques secondes, car leur complexité apparente cachait une simplicité profonde.

Raymond Queneau, Le chiendent (1933)


(*) Queneau est le genre de type qui préfère écrire
"il commença par employer exclamativement la deuxième personne du singulier de l'impératif présent du verbe tenir, puis énonça les syllabes composant le nom de la personne reconnue par lui"
plutôt que "Tiens, Albert".


P.-S. Dans une prochain article, nous discuterons de l'absurde redondance sémantique à laquelle on est confronté lors d'un trajet en ascenceur:
Bonjour!
[et quelques secondes et étages plus tard]
Bonne journée!

mercredi 27 juillet 2011

la plus triste face de poulet borgne jamais rencontrée

Vous souvenez-vous de Jupiter, caniche blanc doté d'une intelligence peu commune pour un clébard?

La suite peut vous émouvoir.
Je sais, c'est moche.

Surtout raconté ainsi, et de manière annexe, dans une verte correspondance.

1. C'est en revenant de l'enterrement de ma grand-mère que je réponds à la bien singulière carte que vous m'avez envoyée, il y a trois jours. Je crois comprendre que vous êtes le fils d'une certaine personne à laquelle j'ai eu l'audace d'écrire. Cette personne a, paraît-il, déchiré mes lettres et vous, paraît-il, les avez recollées? Si je ne me trompe pas, vous seriez donc le collégien au faciès pervers et aux dents gâtées que je vis, il y a une dizaine de jours, à al guinguette au bord de l'eau, près du château d'Obonne. Je m'aperçus, d'après la minceur de votre front, que vous étiez d'une intelligence obtuse et, d'après la cernure de vos yeux, que vous étiez un solitaire. Je vois maintenant que vous joignez à ces insuffisances la suffisance du mouchard et la prétention de l'espion.
Recevez, jeune Théo, le coup de pied au cul que mérite votre crasseuse initiative et veuillez me croire toujours, de votre mère, le respectueux admirateur.
Narcense.



2. Monsieur,
Vous avez sali la porte de la villa de mon beau-père. Vous m'en rendrez raison.
Théo.
P.-S. J'espère qu'il y a eu de la rigolade à l'enterrement de votre crasseuse grand-mère.




3. Je vois qu'il n’est rien possible de vous cacher, pas même les règles d’hygiène de feu ma grand-mère. J’ajouterai que votre espérance fut réalisée ; un incident grotesque troubla l'ordre de cette cérémonie ; le chien d'un de mes oncles, s'étant approché de la fosse, perdit la patte et tomba sur le cercueil, en gémissant de façon lamentable. Plusieurs personnes rirent ; mon oncle fut de ce nombre. Je puis ajouter que ce dernier, estimant que d'une part son chien avait fait tout son devoir sur la terre et d'autre part qu'il était humain de lui épargner une rhumatisante vieillesse, le pendit après la corde où l'on tend le linge pour qu'il sèche. Pendant un quart d heure, Jupiter, caniche blanc fidèle, se balança entre un caleçon et une serviette.
Je me demande s il ne serait pas humain d'user également d'un pareil traitement a votre égard ; une jeunesse furonculeuse et dégradée vous serait ainsi épargnée. Réfléchissez-y. C'est avec sollicitude que je passerais autour de votre cou une corde de solidité éprouvée : je ne m'y reprendrais pas a deux fois. La mort vous sera douce et j'aurai la satisfaction d'avoir débarrassé Obonne d'un parfait petit salaud.
Je pense que vous devez être actuellement en vacances et ne savez pas trop comment occuper votre temps. Je ne vous donnerai à cet égard aucun conseil, préférant ne pas perdre le mien en écrivant plus longuement à la plus triste face de poulet borgne qu'il m'ait jamais été donné de rencontrer.
Je vous prie de présenter à madame votre mère mes hommages les plus respectueux,
Narcense.


etc, etc...

Raymond Queneau, Le chiendent (1933)

samedi 23 juillet 2011

Ouah ouah, fait le caniche avec intelligence

Il me restera juste un ou deux extrait(s) du Gai Savoir à publier ici, mais j'enclenche tout de suite sur le prochain livre à noircir les pages d'Arise Therefore : "Le chiendent" de Queneau. D'autant que je le (re)lisais en septembre dernier...
Vous voyez un peu le retard !
Le chiendent, càd l'un des meilleurs romans de Queneau avec "les fleurs bleues", qu'on peut relire une fois tous les cinq ans, tant c'est distrayant et intelligemment bzw. astucieusement écrit.

Pour situer, peut-être vous faut-il savoir que je ne suis pas loin de penser que Raymond Queneau est l'homme le plus drôle du monde.

Queneau, et l'art de la description factuelle et méthodique :
A 6 heures, l'autre était là, exact, à sa table de café. Ce jour-là, son voisin de droite, étouffant sans arrêt, buvant une potion jaunâtre à même une petite bouteille ; le meussieu de gauche se grattait distraitement les parties génitales en lisant le résultat des courses. Au sud-ouest, un couple se couplait devant un raphaël-citron. Au sud-sud-ouest, une dame seule ; au sud-sud-est, une autre dame seule. Au sud-est, une table très exceptionnellement vide. Au zénith, un nuage ; au nadir, un mégot.

Quelques pages plus tard, un portrait léché :
[...] Le chien du notaire est un caniche blanc, répondant au nom de Jupiter. L'intelligence de Jupiter est grande; si son maître avait eu le temps, il lui aurait appris l'arithmétique, peut-être même les éléments de la logique formelle, sophismes compris. Mais ses occupations l'ont obligé à négliger l'instruction de Jupiter qui ne sait dire que ouah ouah de temps à autre et s'asseoir sur le derrière pour obtenir un bout de sucre.

Raymond Queneau, Le chiendent (1933)

dimanche 8 août 2010

les aristocrates à la lanterne

Vous avez dû remarquer, ce blog a ses hérauts héros récurrents.
Raymond Queneau est l'un d'eux.

Je m'aperçois qu'il me restait un dernier extrait des Fleurs Bleues à citer ici... avant de m'attaquer à la relecture du "Chiendent" (grand moment en perspective)

Dans cet épisode, le Duc d'Auge est sommé par un représentant du Roi de s'acquiter d'une amende, pour avoir occis une petite vingtaine de bourgeois sur un mouvement d'humeur.
(Pour un pitch global, voir les premiers articles rédigés au sujet de ce livre)

- Je n'ai pas droit à une réduction en tant que croisé de la septième? demanda le duc avec une pâle grimace, la pâle grimace qu'il avait accoutumé de faire dès qu'on voulait toucher à ses sous.
Le héraut répondit avec fermeté:
- Non. Le compte est juste.
Il ajouta:
- Il n'est susceptible que de croître. Jamais de diminuer.
Joachim d'Auge se tut et fit la mine de réfléchir.
Le chapelain devina que le duc envisageait de passer à la rébellion ouverte. Le héraut devina la même chose. Le duc devina que les deux autres avaient deviné. Le chapelain devina que le duc avait deviné qu'il avait deviné, mais ne devinait point si le héraut avait lui aussi deviné que le duc avait deviné qu'il avait deviné. Le héraut, de son côté, ne devinait point si le chapelain avait deviné que le duc avait deviné qu'il avait deviné, mais il devinait que le duc avait deviné qu'il avait deviné.
Cette rude tension disposait au silence, ce qui permit à tout un chacun d'entendre Bélusine et Pigranelle chanter des chansons de toile, des chevaux hennir, des chiens aboyer, des céhéresses piétiner et Phélise bêler.
- Jarnicoton, finit par s'écrier le duc, décision ai prise, point ne verra le saint roi la couleur de mes écus tournois d'or raffiné pur et sans alliage, point n'écouterai messes cendrées, point ne dirai ribambelles de patravéfiteors, et point ne me croiserai. Hors d'ici, faraud céhéresse! [...] Si les Capets commencent à nous traiter de la sorte, on verra bientôt les aristocrates à la lanterne.

Les Fleurs Bleues, Raymond Queneau (1978)

Il y a un petit côté "Sacré Graal" (1975) dans ces scènes médiévales...



Prochain post:
How Soon is Now? / Smiths' Cover Arts part.3

dimanche 30 mai 2010

En quoi serait-il hérétique de rêver de péniche?

Dans les Fleurs bleues, il y a deux trames narratives enchevêtrées. L'une concerne Cidrolin (qui était le sujet des deux extraits précédents), l'autre, le duc d'Auge (quelques centaines d'années auparavant).
Pour citer la quatrième de couverture :

"On connaît le célèbre apologue chinois: Tchouang-tseu rêve qu'il est papillon, mais n'est-ce point le papillon qui rêve qu'il est Tchouang-tseu? De même dans ce roman, est-ce le duc d'Auge qui rêve qu'il est Cidrolin ou Cidrolin qui rêve qu'il est le duc d'Auge?"


Quoiqu'il en soit, le moindre assoupissement de l'un nous amène à suivre les péripéties de l'autre. Bien sûr, si c'est le duc d'Auge qui rêve (et se représente l'avenir), c'est qu'il est sacrément visionnaire:

- Je ne rêve jamais de tout cela
- Et de quoi rêvez vous, messire?
- Je rêve souvent que je suis sur une péniche, je m'assois sur une chaise longue, je me mets un mouchoir sur la figure et je fais une petite sieste.
- Sieste... mouchoir... péniche... qu'est-ce que c'est que tous ces mots-là? Je ne les entrave point.
- Ce sont des mots que j'ai inventés pour désigner des choses que je vois dans mes rêves.
- Vous pratiqueriez donc le néologisme, messire?
- Ne néologise pas toi-même: c'est là privilège de duc. Aussi de l'espagnol pinaça je tire pinasse puis péniche, du latin sexta hora l'espagnol siesta puis sieste et, à la place de mouchenez que je trouve vulgaire, je dérive du bas-latin mucare un vocable bien françoué selon les règles les plus acceptées et les plus diachroniques.
- Nous voilà bien loin de l'onirologie sapientale et chrétienne. Votre science sémantique, messire, a fumet d'hérésie.
- En quoi serait-il hérétique de rêver de péniche?
- Je reconnais qu'il n'est point courant de voir en songe les anges et les saints. Le plus souvent, si je puis en juger par mon expérience propre, les rêves n'ont pour objet que les menus incidents de la vie courante.
- Alors, ceux-la, boufre, sont-ils du Diable ou de Dieu?
- Ni de l'un ni de l'autre. Ils sont indifférents. Positivement indifférents. Ad primam respondi.
- Oh là! ne te satisfais pas aussi vite, l'abbé. Je n'ai pas besoin de toi pour d'aussi médiocres propos, je serais bien capable de les inventer tout seul. Crois-tu que je vais continuer à te donner ta pâtée quotidienne si tu te contentes de pareilles banalités? J'exige une autre réponse.

Et il dirigea vers le tibia droit de l'abbé un bon coup de savate qui atteignit son but. Onésiphore voulut répliquer d'une ruade dans le ventre, mais elle fut esquivée et il alla s'étaler.Le duc aussitôt lui saute dessus et commence à le piétiner en criant:
- Réponds, petite tête de clerc! Réponds!


Les Fleurs Bleues, Raymond Queneau (1978)

mercredi 26 mai 2010

l'harmonieuse musculature de son arrière-train

Je citais tantôt un premier passage des Fleurs Bleues de Queneau.
Les livres de Queneau sont truffés de calembours, de tournures, d'astuces littéraires des drôles et subtiles, tant et si bien que chaque page prête à sourire au moins une fois.

C'est tout du moins le souvenir que j'avais de ce livre, que j'ai en effet récemment RElu, pour le plaisir, comme on relirait finalement une BD (certaines situations se prêteraient d'ailleurs facilement à être dessinées par Gottlib).
Aujourd'hui, je confirme.

On retrouve donc dans cet extrait Cidrolin, paisible habitant d'une péniche à Paris, occupant ces journées à révâsser, à dormir, à boire de l'essence de fenouil, à repeindre la barrière menant à son embarcation ou - comme c'est la cas ici, à répondre à des touristes égaré(e)s:

- Et ce campigne? Vous allez finir par me dire où il perche?
Cidrolin fit des gestes qui déterminèrent la situation du lieu à dix centimètres près.
- Je vous remercions, dit l'Iroquoise canadienne, et je vous prions de m'excuser d'avoir troublé votre sieste, mais on m'avait dit que les Français étaient si obligeants.., si serviables...
- C'est un on-dit.
- Alors je me suis permise...
- Permis.
- Permis? Pourtant... l'accord du participe?
- Vous y croyez encore?! Comme à la serviabilité et à l'obligeance de mes compatriotes? Seriez-vous crédule, mademoiselle?
- Comment? il ne faudrait plus croire à la grammaire française?... si douce... si pure... enchanteresse... ravissante.... limpide...
- Allons, allons mademoiselle, vous n'allez pas pleurer pour si peu. Tenez, pour vous réconforter, ne voulez-vous pas prendre un petit verre d'essence de fenouil à bord de ma péniche?
- Nous y voilà! un satyre! ça aussi, on me l'avait bien dit. Tous les Français...
- Mademoiselle... croyez bien...
- Si vous pensez, monsieur, que vous parviendrez à vos fins trombinatoires et lubriques en me dégoisant de galants propos pour m'attirer dans votre pervers antre, moi, pauvre oiselle, pauvre iroquoiselle même, ce que vous vous gourez, monsieur! ce que vous vous gourez!
Faisant aussi sec demi-tour, la jeune demoiselle regrimpa le talus en mettant en évidence l'harmonieuse musculature de son arrière-train.

Les Fleurs Bleues, Raymond Queneau (1978)

jeudi 8 avril 2010

Même la chartreuse était authentique

Petite journée tranquillou hier, dans le XVème, chez un client pas très pressé qui m'a octroyé une pause déjeuner de 2h30.
Le temps donc, de continuer d'explorer cet arrondissement loin de tout, d'aller voir la Statue de la Liberté, et surtout de déjeuner au Café du Commerce (le vrai, celui de l'expression).

Quel meilleur endroit pour finir mon livre de Raymond Queneau que ce restaurant, non, franchement, on est pile dans le Paris de Queneau (non loin, d'ailleurs, de la Source).

Extrait gastronomique (pour un restaurant d'un autre "standigne", tout de même) :

Cidrolin s'attendait à ce qu'on lui proposât une table dans un courant d'air ou près d'une desserte. Il n'en fut rien. C'était une belle et bonne table bien large déjà toute chargée de vaisselle et de couverts. Cidrolin en fut impressionné. En tendant la carte d'une superficie d'environ seize cents centimètre carrés, le maître d'hôtel lui demanda s'il désirait prendre un apéritif. Cidrolin opta pour l'essence de fenouil. [...]

Puis il regarda d'un air autoritaire le nom des différents plats. [...] Lorsque Cidrolin eut décidé de commencer par du caviar frais gros grain, la conversation devint des plus amicales. Elle devint franchement cordiale lorsqu'il envisagea d'affronter ensuite un coulibiac de saumon que suivrait un faisan rôti qu'accompagneraient des truffes du Périgord. A la réflexion, Cidrolin, qui était friand de vol-au-vent financière, estima qu'il pourrait en insérer un entre le coulibiac et le faisan. Après le fromage, il prendrait un soufflé aux douze liqueurs.

Le sommelier apportait l'essence de fenouil [...] ; il repartit avec la mission de ramener un carafon de vodka russe, une bouteille de chablis 1925 et une bouteille de château d'arcins 1955.

- [...] Voilà votre caviar gros grain extra-standigne arrivé cet après-midi même par avion supersonique; avec une vodka bien glacée, vous allez vous régaler.

Cidrolin effectivement se régala.

Comme le restaurant était à peu près désert, le maître d'hôtel de temps à autre revenait voir si tout allait bien. Le coulibiac fut apprécié et le vol-au-vent financière dévoré. En attendant la suite, Cidrolin fit un peu la conversation.[...]

L'arrivée d'un couple de clients imprévus débarrassa Cidrolin de la présence du farceur. Il put achever en paix son gibier et ses ascomycètes, se taper dans le calme quelques tranches de fromages variés, déguster dans la sécurité le soufflé aux douzes liqueurs et s'envoyer en toute quiétude derrière la cravate un verre de chartreuse verte. Il demanda l'addition qu'il paya. Il laissa quelques francs supplémentaires pour ne pas décevoir le maître d'hôtel qui le salua bien bas. Et lorsqu'il fut dans la rue, alors il s'émerveilla.
- Ce n'est pas croyable, dit-il à mi-voix, tout était au poil.
- Pardon? demanda le passant.
Comme il faisait nuit noire, Cidrolin ne put le reconnaître.
- Rien, répondit-il. Je me parlais à moi-même. Une habitude que...
- Je sais, je sais, dit le passant un peu agacé. Je vous ai déjà conseillé d'essayer de la perdre, cette habitude.
- Ce n'est pas tous les jours fête.
- C'est fête pour vous, aujourd'hui? En quel honneur?
- J'ai bien dîné.
- Et alors?
- Cela ne m'était pas arrivé depuis bien longtemps. Ou bien c'était franchement mauvais, ou bien il y avait toujours quelque chose de raté. Là, c'était parfait. Au fur et à mesure que le repas avançait, j'étais pris d'angoisse. Je me disais: Ce n'est pas possible, ça ne peut pas durer comme ça, il y a quelque chose qui va louper. Mais non. Le faisan, succulent. Les fromages, de première bourre. Les truffes, entières et bien brossées. Alors j'ai pensé : Ca va être le soufflé - un soufflé aux douze liqueurs, monsieur, - ça va être le soufflé qui va être manqué. Pas du tout: gonflé comme une montgolfière, onctueux, savoureux. Rien à redire. Même la chartreuse était authentique.

Les Fleurs Bleues, Raymond Queneau (1978)