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lundi 4 novembre 2024

An american horror story

Le 1er octobre 2020, je titrais un article "The Election That Could Break America". Trump était alors président, et il était prévisible qu'il conteste les résultats en cas de défaite. Je rappelais par ailleurs "que même vainqueur [en 2016], il [avait] contesté l'avantage d’Hillary Clinton au vote populaire". Plus loin, sans doute nourri de lecture d'analystes politiques, j'écrivais : "Partant de là, tout est possible. Manifestations, violences, émeutes...". Ce qui s'est produit.

Cette fois, il n’est pas président sortant. Mais toujours candidat. Et le scénario catastrophe s'oriente vers des dizaines de contestations locales, doublées de recours juridiques en pagaille, qui pourraient chacun compromettre la désignation d'un vainqueur. 

The first rule is: attack, attack, attack.
Rule two: admit nothing, deny everything.
Rule three: no matter what happens, you claim victory and never admit defeat

Mais que sont ces règles ? Celles apprises à Donald Trump par son mentor (et conseiller juridique de Donald Trump de 1974 à 1986) Roy Cohn, telles que rapportées dans le film "The Apprentice".


Film habile qui nous à aide à comprendre la genèse de l'actuel candidat. Préparons nous à des semaines difficiles et riches en imprévu... et espérons une issue heureuse et pacifique. Loin de cette dystopie, sortie un peu plus tôt au cinéma


Civil War, Alex Garland (2024)
the Apprentice, Ali Abbasi (2024)
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Et pour qui s'intéresse à la genèse de Vladimir Poutine, lire (ou voir au théâtre), Le Mage du Kremlin (Giuliano da Empoli)

dimanche 29 novembre 2020

Bouffée d'Art

Les lieux de culture restant résolument fermés, une petite bouffée d'art pictural ne fera pas de mal. Petite sélection de choses vues au MAC VAL (musée d'art contemporain du val-de-marne), entre deux confinements.

Vues dans l'exposition monographique du duo d’artistes Brognon et Rollin, ces marqueteries de paille qui donnent à voir "l'attente dans sa construction"


David Brognon et Stéphanie Rollin« I Lost My Page Again » (2018)


J'ai d'autre part apprécié ce que j'ai vu de Bianca Argimón (ci-dessous, un détail de Weltschmertz, avec cette cabine networkless, et Melancholia XXI)


On termine en vidéo, avec ce finalement très arnaud-fleurent-didiesque "Tunnel of Mondialisation" de 
Jean-Charles Massera

et les images saisissante du documentaire « Braguino » de Clément Cogitore, parti filmer une petite société vivant en autarcie en Sibérie. A voir et à revoir, si vous pouvez.


vendredi 20 mars 2020

Ce fichu mal des rayons

L'un des scènes les plus impressionnantes de la série Chernobyl est celle du déblaiement manuel des résidus de graphite sur le toit de la centrale. Le témoignage de ce "liquidateur", dans l'ouvrage "La Supplication" éclaire cette séquence.

Deux militaires se sont présentés à l'usine où je travaillais. J'ai été convoqué : "Sais-tu faire la différence entre l’essence et le gasoil ?" J’ai demandé aussitôt :

— Où voulez-vous m’envoyer ?
— Où ça ? Mais à Tchernobyl ! Tu partiras comme volontaire.

Ma profession militaire est spécialiste du combustible nucléaire. C'est une spécialité secrète. On m’a embarqué directement de l’usine, avec la chemisette que je portais. On ne m’a même pas autorisé à faire un saut à la maison. J’ai dit :

— Je dois prévenir ma femme.
— Nous nous en chargerons.

Dans le bus, nous étions une quinzaine, tous des officiers de réserve. Les gars m’ont plu : s’il faut y aller, on y va ; s’il faut travailler, on travaille ; si on nous envoie à la centrale, nous grimperons sur le toit du réacteur.

Près des villages évacués, il y avait des miradors avec des soldats en armes. Des barrières. Des panneaux : “Accotements contaminés. Arrêt strictement interdit.” Des arbres gris arrosés du liquide de désactivation. Tout cela m’a mis la cervelle sens dessus dessous. Les premiers jours, nous avions peur de nous asseoir par terre, sur l’herbe. Nous ne marchions pas, mais courions. Nous mettions nos masques dès qu’une voiture passait en soulevant la poussière. Et nous restions dans les tentes après le travail. Ha ! Ha ! Deux mois plus tard, nous nous comportions normalement. C’était désormais notre vie. Nous cueillions des prunes, pêchions du poisson. Il y a là-bas des brochets énormes. Et des brèmes. Nous faisions sécher les brèmes pour les manger avec de la bière. Nous jouions au foot. Nous nous baignions ! (Il rit encore.) Nous avions foi en notre bonne étoile. Dans notre for intérieur, nous sommes tous des fatalistes et non des pharmaciens. Nous ne sommes pas rationalistes. C’est la mentalité slave... Je croyais en mon étoile... Ha ! Ha ! Me voici invalide au deuxième degré... Je suis tombé malade tout de suite après mon retour. Ce fichu mal des rayons. Avant cela, je n’avais même pas de dossier au centre médical. Mais je m’en fous ! Je ne suis pas le seul... La mentalité... [...] 

Moi, je brûlais d’envie de monter sur le toit du réacteur. “Ne sois pas si pressé, m’a-t-on dit. Le dernier mois avant la démobilisation, on expédiera tout le monde sur le toit.” Notre période de service était de six mois. Le cinquième mois, notre lieu de cantonnement fut changé. Nous nous trouvions désormais tout près du réacteur. Cela a engendré pas mal de blagues, mais aussi des conversations sérieuses : nous prévoyions le passage sur le toit. Combien de temps nous resterait-il après cela ? Cela s’est passé sans bruit, sans panique.

— Les volontaires, un pas en avant.

Toute la compagnie a fait ce fameux pas en avant. Un moniteur de télévision est installé près du commandant. Il l’allume. Sur l’écran apparaît le toit du réacteur parsemé de morceaux de graphite, le bitume fondu.

— Vous voyez, les gars, il y a des décombres sur le toit. Il faut nettoyer la surface. Et ici, dans ce carré, vous allez faire un trou.

Quarante à cinquante secondes aller-retour. L’un de nous charge le bard, les autres en balancent le contenu dans le réacteur. Nous avions l’ordre de ne pas regarder en bas, mais nous l’avons fait tout de même. Les journaux écrivaient : “Au-dessus du réacteur, l’air est pur.” Nous avons ri, nous avons juré. L’air est peut-être pur, mais les doses énormes ! Nous avions des dosimètres. L’un était étalonné jusqu’à cinq röntgens : l’aiguille venait aussitôt buter au maximum. Un autre, qui ressemblait à un stylo, pouvait mesurer jusqu’à deux cents röntgens. Il ne suffisait pas, non plus. On nous a dit que nous pourrions avoir de nouveau des enfants au bout de cinq ans... À condition de ne pas mourir avant ! (Il rit.) On nous donnait des diplômes d’honneur. J’en ai deux. Avec Marx, Engels, Lénine et des drapeaux rouges... Un gars a disparu. Nous pensions qu’il s’était enfui. On l’a retrouvé dans les buissons, deux jours plus tard. Il s’était pendu. Le zampolit nous a réunis pour nous parler. Il a prétendu que le type avait reçu une lettre de sa famille : sa femme le trompait. C’était peut-être vrai. Qui sait ? Nous devions être démobilisés une semaine plus tard... Notre cuistot avait tellement la trouille qu’il vivait non pas dans sa tente, mais dans l’entrepôt : il s’était creusé une niche sous les caisses de beurre et de conserves de viande. Il y avait installé son matelas et son oreiller. Soudain arrive l’ordre de former une nouvelle équipe et de l’envoyer sur le toit. Mais nous y étions tous passés. Il fallait donc trouver des gens. Et on l'a pris. Il n’y est monté qu’une seule fois... Maintenant, il est invalide au deuxième degré. Il m'appelle souvent. Nous ne perdons pas le contact. Nous maintenons des liens les uns avec les autres. Notre mémoire vivra tant que nous vivrons.

Avant de monter sur le réacteur, le commandant nous a réunis pour le briefing. Quelques gars se sont rebellés : “Nous y sommes déjà montés. On doit nous renvoyer à la maison.” Certains se trouvaient dans le même cas que moi : mon affaire, c’était le combustible, l’essence. Et l’on m’envoyait malgré tout sur le toit. Moi, je n’ai rien dit. Je voulais y aller. Mais d’autres ont refusé. Le commandant a réglé toute l’affaire :

— Les volontaires iront sur le toit et les autres chez le procureur.

[...] Les gars étaient bien. Deux sont tombés malades, alors il s’en est trouvé un pour dire : “J’y vais !” Il y était déjà allé, ce jour-là. On l’a vraiment respecté. La prime était de cinq cents roubles. Un autre était chargé de percer un trou, sur le toit, pour insérer le tuyau qui devait permettre de faire descendre les décombres. On lui a fait signe qu’il était temps de partir, mais il a continué. Il a continué à percer, à genoux. Il ne s’est relevé que lorsqu'il a eu fini. Il a touché une prime de mille roubles. On pouvait s’acheter deux motos avec cela. Aujourd'hui, il est invalide au premier degré... Mais pour la peur, on payait tout de suite...

Lorsqu'on nous a démobilisés, nous sommes montés dans les camions et l’on a traversé toute la zone en klaxonnant. Aujourd'hui, lorsque je me remémore ces journées, je me dis que j’ai éprouvé un sentiment... fantastique. Je ne réussis pas à l’exprimer. Les mots « grandiose » ou « fantastique » ne parviennent pas à tout retranscrire. Je n’ai jamais éprouvé un tel sentiment, même pendant l’amour... »

Svetlana Aleksievitch, La Supplication (1997)

mercredi 11 mars 2020

Nous sommes d’une étoffe particulière

Récit de Victor Latoun, photographe, mais à l'époque de Tchernobyl, soldat affecté à la reconstruction. Ce sera l'avant-dernier extrait de témoignage de "La Supplication" que je citerai ici.

Une commission est venue nous calmer. « Dans votre coin, tout va bien. Le fond de la radiation est normal. À quatre kilomètres d’ici, la vie est impossible, on va évacuer la population, mais chez vous, c’est calme. » Un dosimétriste les accompagnait. Il a mis en marche son appareil et a promené son capteur le long de nos bottes. Il a brusquement fait un bond de côté... Un réflexe...

Là commencent les choses intéressantes pour vous, en tant qu’écrivain. Combien de temps croyez-vous que nous avons conservé cela en mémoire ? À peine quelques jours. Le Soviétique est incapable de penser exclusivement à lui-même, à sa propre vie, de vivre en vase clos. Nos hommes politiques sont incapables de penser à la valeur de la vie humaine, mais nous non plus. Vous comprenez ? Nous sommes organisés d’une manière particulière. Nous sommes d’une étoffe particulière. Bien sûr nous buvions comme des trous. Le soir, plus personne n’était sobre. Après les deux premiers verres, la plupart soupiraient en se souvenant de leurs femmes et de leurs enfants ou se plaignaient du travail et pestaient contre les chefs. Mais, après une ou deux bouteilles, on ne parlait plus que du destin du pays et de l’organisation de l’univers. De Gorbatchev et de Ligatchev. De Staline. Étions-nous un grand pays ou non ? Allions-nous vaincre les Américains ? L’année 1986... Quels avions étaient les meilleurs et quelles fusées les plus sûres ? D'accord, Tchernobyl avait explosé, mais nous étions les premiers à avoir envoyé un homme dans l’espace ! Nous discutions jusqu’à l’extinction de voix, jusqu’au petit matin. Et ce n’était qu’en passant que nous nous demandions pourquoi nous n’avions pas de dosimètres, pourquoi on ne nous donnait pas de comprimés par prophylaxie, pourquoi nous n’avions pas de machines à laver pour nettoyer nos vêtements de travail tous les jours et non deux fois par mois. Nous sommes ainsi faits, que diable !

La vodka était plus appréciée que l’or. Il était impossible d’en acheter. Nous avons bu tout ce qu’on pouvait trouver dans les villages des alentours : tord-boyaux, lotions, laques, sprays... On posait sur la table un récipient de trois litres de tord-boyaux ou un sac rempli de flacons d’après-rasage et on causait... On causait. Il y avait parmi nous des profs et des ingénieurs... C’était une vraie internationale : des Russes, des Biélorusses, des Kazakhs, des Ukrainiens... Et nous tenions des conversations philosophiques... Nous sommes prisonniers du matérialisme, disait-on, et ce matérialisme nous limite au monde des objets. Or Tchernobyl est une ouverture vers l’infini. Je me souviens aussi de discussions sur le sort de la culture russe, de son penchant pour le tragique. Impossible de rien y comprendre sans l’ombre de la mort. La catastrophe n’est compréhensible qu’à partir de la culture russe. C’est la seule qui s’y prête... Nous craignions la bombe, le champignon nucléaire et les choses ont pris une autre tournure... Nous savons comment brûle une maison incendiée par une allumette ou un obus... Mais ce que nous voyions ne ressemblait à rien... Les rumeurs disaient que c’était le feu céleste. Et même pas un feu, mais une lumière. Une lueur. Un rayonnement. Le bleu céleste. Et pas de fumée. Avant cela, les scientifiques étaient des dieux. Maintenant, ce sont des anges déchus. Des démons ! La nature humaine demeure toujours un mystère pour eux. Je suis russe. Je suis né près de Briansk. Chez nous, les vieux sont assis sur le seuil de leurs maisons de guingois qui ne vont pas tarder à tomber en ruine, mais ils philosophent, réorganisent le monde. Ainsi faisions-nous, près du réacteur...

Des journalistes passaient nous voir. Ils prenaient des photos. Des sujets inventés. Ils posaient un violon devant la fenêtre d’une maison abandonnée et appelaient cela la “symphonie de Tchernobyl”. En fait, il n’y avait rien à inventer. Il y avait de quoi faire : un globe terrestre écrasé par un tracteur dans la cour d’une école ; le linge étendu sur le balcon depuis un mois, devenu tout noir, des fosses abandonnées ; l’herbe qui atteignait déjà la hauteur des soldats en plâtre sur le piédestal des monuments, et des oiseaux qui avaient fait leur nid sur les mitraillettes de plâtre ; les portes d’une maison défoncées par les pillards, mais les rideaux tirés aux fenêtres. Les habitants sont partis, mais leurs photos, chez eux, sont restées vivre à leur place. Comme leurs âmes.

Il n’y avait rien de superflu, dans tout cela. J’avais envie de tout mémoriser en détail et avec précision : l’heure à laquelle j’ai vu telle ou telle chose, la couleur du ciel, mes sensations. Vous comprenez ? L’homme s’en était allé pour toujours de ces endroits et nous étions les premiers à visiter ce “pour toujours”. Nous n’avions pas le droit de laisser échapper un seul détail... Les visages des vieux paysans qui ressemblent à des icônes... Ils ne comprennent vraiment pas ce qui s’est passé. Ils n’ont jamais quitté leur maison, leur terre. Ils venaient au monde, faisaient l’amour, gagnaient leur pain dans la sueur, assuraient la lignée, attendaient les petits-enfants et, ayant vécu leur vie, ils quittaient la terre pour rentrer en elle. La maison biélorusse ! Pour nous, citadins, l’appartement est une machine pour la vie, mais pour eux, la maison représente un monde tout entier. Un cosmos. Et passer à travers des villages vides... On éprouve tellement le désir de rencontrer quelqu'un... Avec mon groupe, nous sommes entrés dans une église abandonnée, pillée... Cela sentait la cire. J’avais envie de prier...

C’est parce que je voulais me rappeler tout cela que je me suis lancé dans la photo... Voilà mon histoire.

Svetlana Aleksievitch, La Supplication (1997)

dimanche 23 février 2020

Un esprit communautaire

La Russie me fascine, qu'elle soit pré- ou post-révolutionnaire. Plus précisément sa culture... l'âme slave. Maintes fois abordée sur ce blog depuis sa création, elle l'est sans doute encore plus récemment, entre Tchernobyl (livre et série), "Le Zéro et l'Infini", et l'excellent documentaire "Goulag, une histoire soviétique" (à visionner sur arte.fr)

Poursuivons donc les extraits de la Supplication. Au détour de ce témoignage d'un inspecteur de la préservation de la nature, est abordé le rapport entre l'individu et un peuple tout entier.

Soudain, nous avons éprouvé un sentiment nouveau, inhabituel : chacun de nous avait une vie propre. Jusque-là, nous n'en avions pas besoin. Chacun a commencé à s’interroger à chaque instant sur ce qu'il mangeait, ce qu'il donnait à manger aux enfants, ce qui était dangereux pour la santé et ce qui ne l'était pas... Et il devait prendre ses décisions personnellement. Nous n’étions pas habitués à vivre ainsi, mais avec tout le village, toute la communauté, toute l'usine, tout le kolkhoze. Nous étions des Soviétiques, avec un esprit communautaire.

Si j'ai relevé ce passage, c'est sans doute que j'avais été sensibilisé plus tôt par "Le Zéro et l'Infini", où la place de l'individu n'a de cesse d'être discutée (et niée)

[... ]le « Je » [était] une qualité suspecte. Le Parti n’en reconnaissait pas l’existence. La définition de l’individu était : une multitude d’un million divisée par un million.

Le Parti niait le libre arbitre de l’individu – et en même temps exigeait de lui une abnégation volontaire. Il niait qu’il eût la possibilité de choisir entre deux solutions – et en même temps il exigeait qu’il choisît constamment la bonne. Il niait qu’il eût la faculté de distinguer entre le bien et le mal – et en même temps il parlait sur un ton pathétique de culpabilité et de traîtrise. L’individu – rouage d’une horloge remontée pour l’éternité et que rien ne pouvait arrêter ou influencer – était placé sous le signe de la fatalité économique, et le Parti exigeait que le rouage se révolte contre l’horloge et en change le mouvement. Il y avait quelque part une erreur de calcul, l’équation ne collait pas.

Svetlana Aleksievitch, La Supplication (1997)
Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

vendredi 31 janvier 2020

La foi

Extrait du témoignage de l'ancien ingénieur en chef de l’Institut de l’énergie nucléaire de l'Académie des sciences de Biélorussie, toujours dans "la Supplication", toujours donc, en lien avec Tchernobyl. Il répond notamment à la question
"pourquoi avons-nous gardé le silence alors que nous savions ?"

Un premier déplacement dans la zone : dans la forêt, le fond de radiation était cinq à six fois plus élevé que dans les champs et sur la route. Partout des doses élevées, mais les tracteurs travaillaient dans les champs, les paysans s’occupaient de leurs potagers. Dans quelques villages, nous avons pris des mesures de la thyroïde des habitants : entre cent et mille fois supérieures à la normale. Une femme faisait partie de notre groupe. Elle était radiologue. Elle a eu une crise d’hystérie quand elle a vu des enfants jouer dans le sable. Nous avons également contrôlé le lait maternel : il était radioactif... Les magasins étaient ouverts et, comme il est de règle dans les villages, les vêtements et les denrées alimentaires étaient disposés les uns à côté des autres : des costumes, des robes, du saucisson, de la margarine. Les aliments n’étaient même pas couverts de plastique. Nous mesurions le saucisson, des œufs : c’étaient des déchets radioactifs...

Nous demandions des instructions. Que fallait-il faire ? Mais tout ce qu’on nous répondait, c’était : “Continuer les mesures. Et regardez la télé.” À la télé, Gorbatchev était rassurant : “Des mesures d’urgence ont été prises.” J'y croyais. Moi, avec vingt ans d’ancienneté en tant qu’ingénieur et une bonne connaissance des lois de la physique. Je savais bien qu’il fallait faire partir de là tout être vivant. Même temporairement. Mais nous avons continué à mesurer consciencieusement et à regarder la télé. Nous avions l’habitude de croire. J'appartiens à la génération de l’après-guerre et nous avons grandi dans la foi. Mais d'où venait-elle ? Du fait que nous étions sortis vainqueurs d'une guerre horrible. Tout le monde nous vénérait, alors. C’était ainsi ! Dans les Andes, on a même taillé le nom de Staline sur des rochers. C'était un symbole. Le symbole d’un grand pays.

Voici les réponses à vos questions : pourquoi avons-nous gardé le silence alors que nous savions ? Pourquoi n’avons-nous pas crié sur la place publique ? Nous avons fait des rapports, écrit des notes explicatives, mais nous nous sommes tus. Nous avons obéi sans un murmure parce qu’il y avait la discipline du parti, parce que nous étions communistes. Je ne me souviens pas qu’un seul des employés de l’Institut ait refusé d’aller en mission dans la zone. Pas par peur d’être exclu du parti. Parce qu’ils croyaient. C’était la foi de vivre dans une société belle et juste. La foi que l’homme, chez nous, était la valeur suprême. Pour beaucoup de gens, l’effondrement de cette foi s’est soldé par des infarctus et des suicides. Certains se sont tiré une balle dans le cœur, comme l’académicien Legassov... Parce que, dès que l’on perd la foi, on n’est plus un participant, on devient un complice et l’on perd toute justification. Je le comprends si bien.

Svetlana Aleksievitch, La Supplication (1997)

jeudi 9 janvier 2020

Le monde de Tchernobyl

Si l'écriture de la mini-série "Chernobyl" est une telle réussite, c'est qu'elle mêle Histoire et histoires, c'est-à-dire le récit de l'accident nucléaire (qui a confronté l'humanité à une situation inédite, prenons-en la mesure), et celui de la destinée d'une galerie de personnages, tous concernés d'une manière ou d'une autre.

Cette dernière dimension est reprise en grande partie du livre de la journaliste et autrice Svetlana Aleksievitch "La Supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse". Pour l'écrire, elle a rencontré plus de cinq cent témoins.

"Un événement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs, il devient l’Histoire." Et c'est bien ce qu'a prouvé Claude Lanzmann avec "Shoah".

Je m'apprête dans les jours qui viennent à vous en rapporter certains passages (sans spoiler). Le témoignage qui ouvre le livre est celui de Lyudmilla Ignatenko, femme d'un pompier appelé en pleine nuit pour une intervention.

Nous étions jeunes mariés. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin... Je lui disais : “Je t’aime.” Mais je ne savais pas encore à quel point je l’aimais... Je n’avais pas idée... Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait. Au premier étage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les véhicules étaient garés en bas, au rez-de-chaussée. Les véhicules rouges des pompiers. C’était son travail. Je savais toujours où il était, ce qui lui arrivait. Au milieu de la nuit, j’ai entendu un bruit. J’ai regardé par la fenêtre. Il m’a aperçue : “Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour.”


Je n’ai pas vu l’explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire... Tout le ciel... Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brûlait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendrait qu’ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils étouffaient la flamme. Ils balançaient en bas, avec leurs pieds, le graphite brûlant... Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelés comme pour un incendie ordinaire...


Svetlana AleksievitchLa Supplication (1997)
Craig MazinChernobyl (2019)

vendredi 29 novembre 2019

Quel vilain gâchis

Que reste-t-il à la lecture d'un (bon) roman ? L'histoire en elle-même, bien sûr, l'écriture, l'ambiance, un personnage... ou les confrontations entre deux personnages (bonus s'il s'agit d'esprits brillants). (l'exemple le plus évident qui me revient est Crîme et Châtiment, avec les passages Porphyre vs Raskolnikov). Dans le Zéro et l'Infini, roman qui a d'ailleurs une filiation évidente avec celui de Dostoïevski, je retiendrai donc l'échange intense entre Roubachof et Ivanof sur le projet de civilisation porté par le Communisme.

Au coeur de cette discussion et de ce roman, la négation de l'individu au profit de la masse. Lorsque j'évoquerai de nouveau Tchernobyl sur ce blog, on verra à quel point il était ancré dans la culture russe de ne pas se penser comme individu, mais comme partie du peuple.

L'extrait suivant est un poil long, mais il vaut la peine d'être lu. Egalement pour ceux qui souhaiteraient comprendre comment l'idéal communiste a abouti à des dérives.


« Je n’approuve pas le mélange des idéologies, poursuivit Ivanof. Il n'y a que deux conceptions de la morale humaine, et elles sont à des pôles opposés. L’une d’elles est chrétienne et humanitaire, elle déclare l’individu sacré, et affirme que les règles de l’arithmétique ne doivent pas s’appliquer aux unités humaines – qui, dans notre équation, représentent soit zéro, soit l’infini. L’autre conception part du principe fondamental qu’une fin collective justifie tous les moyens, et non seulement permet mais exige que l’individu soit en toute façon subordonné et sacrifié à la communauté – laquelle peut disposer de lui soit comme d’un cobaye qui sert à une expérience, soit comme de l’agneau que l’on offre en sacrifice. La première conception pourrait se dénommer morale antivivisectionniste ; la seconde, morale vivisectionniste. Les fumistes et les dilettantes ont toujours essayé de mélanger les deux conceptions ; en pratique cela est impossible. Quiconque porte le fardeau du pouvoir et de la responsabilité s’aperçoit du premier coup qu’il lui faut choisir ; et il est fatalement conduit à choisir la seconde conception. Connais-tu, depuis l’établissement du Christianisme comme religion d’État, un seul exemple d’État qui ait réellement suivi une politique chrétienne ? Tu ne peux pas m’en désigner un seul. Aux moments difficiles – et la politique est une suite ininterrompue de moments difficiles – les gouvernants ont toujours pu invoquer des « circonstances exceptionnelles », qui exigeaient des mesures exceptionnelles. Depuis qu’il existe des nations et des classes, elles vivent l’une contre l’autre dans un état permanent de légitime défense qui les force à remettre à d’autres temps l’application pratique de l’humanitarisme…»

Roubachof regarda par la fenêtre. La neige fondue avait gelé et étincelait, formant une surface irrégulière de cristaux d’un blanc jaunâtre. Sur le mur la sentinelle faisait les cent pas, l’arme à l’épaule. Le ciel était limpide mais sans lune ; au-dessus de la tourelle brillait la Voie lactée.

Roubachof haussa les épaules.
« Admettons, dit-il, que soient incompatibles l’humanitarisme et la politique, le respect de l’individu et le progrès social. Admettons que Gandhi soit une catastrophe pour l’Inde ; que la chasteté dans le choix des moyens conduise à l’impuissance politique. Dans la négative, nous sommes d’accord. Mais regarde où nous a conduits l’autre méthode…

— Où donc ? » demanda Ivanof. Roubachof frotta son pince-nez sur sa manche, et regarda Ivanof d’un air myope.

« Quel gâchis, dit-il, quel vilain gâchis nous avons fait de notre âge d’or ! »

Ivanof sourit.
« Cela se peut, dit-il d’un air satisfait. Mais pense aux Gracques, et à Saint-Just, et à la Commune de Paris. Jusqu’à maintenant, toutes les révolutions ont été faites par des dilettantes moralisateurs. Ils ont toujours été de bonne foi et ils ont péri de leur dilettantisme. Nous sommes les premiers à être logiques avec nous-mêmes…

— Oui, dit Roubachof, si logiques, que dans l’intérêt d’une juste répartition de la terre nous avons de propos délibéré laissé mourir en une seule année environ cinq millions de paysans avec leurs familles. Nous avons poussé si loin la logique dans la libération des êtres humains des entraves de l’exploitation industrielle, que nous avons envoyé environ dix millions de personnes aux travaux forcés dans les régions arctiques et dans les forêts orientales, dans des conditions analogues à celles des galériens de l’Antiquité. Nous avons poussé si loin la logique, que pour régler une divergence d’opinions nous ne connaissons qu’un seul argument : la mort, qu’il s’agisse de sous-marins, d’engrais, ou de la politique du Parti en Indochine. Nos ingénieurs travaillent avec l’idée constamment présente à l’esprit que toute erreur de calcul peut les conduire en prison ou à l’échafaud ; les hauts fonctionnaires de l’administration ruinent et tuent leurs subordonnés, parce qu’ils savent qu’ils seront rendus responsables de la moindre inadvertance et seront eux-mêmes tués ; nos poètes règlent leurs discussions sur des questions de style en se dénonçant mutuellement à la Police secrète, parce que les expressionnistes considèrent que le style naturaliste est contre-révolutionnaire, et vice versa. Agissant logiquement dans l’intérêt des générations à venir, nous avons imposé de si terribles privations à la présente génération que la durée moyenne de son existence est raccourcie du quart. Afin de défendre l’existence du pays, nous devons prendre des mesures exceptionnelles et faire des lois de transition, en tout point contraires aux buts de la Révolution. Le niveau de vie du peuple est inférieur à ce qu’il était avant la Révolution ; les conditions de travail sont plus dures, la discipline est plus inhumaine, la corvée du travail aux pièces pire que dans des colonies où l’on emploie des coolies indigènes ; nous avons ramené à douze ans la limite d’âge pour la peine capitale ; nos lois sexuelles sont plus étroites d’esprit que celles de l’Angleterre, notre culte du Chef plus byzantin que dans les dictatures réactionnaires. Notre presse et nos écoles cultivent le chauvinisme, le militarisme, le dogmatisme, le conformisme et l’ignorance. Le pouvoir arbitraire du gouvernement est illimité, et reste sans exemple dans l’histoire ; les libertés de la presse, d’opinion et de mouvement ont totalement disparu, comme si la Déclaration des Droits de l’Homme n’avait jamais existé. Nous avons édifié le plus gigantesque appareil policier, dans lequel les mouchards sont devenus une institution nationale, et nous l’avons doté du système le plus raffiné et le plus scientifique de tortures mentales et physiques. Nous menons à coups de fouet les masses gémissantes vers un bonheur futur et théorique que nous sommes les seuls à entrevoir. Car l’énergie de cette génération est épuisée ; elle s’est dissipée dans la Révolution ; car cette génération est saignée à blanc et il n’en reste rien qu’un apathique lambeau de chair sacrificatoire qui geint dans sa torpeur. Voilà les conséquences de notre logique. Tu as appelé cela la morale vivisectionniste. Il me semble à moi que les expérimentateurs ont écorché la victime et l’ont laissée debout, ses tissus, ses muscles et ses nerfs mis à nu…

— Eh bien, et après ? dit Ivanof de son air satisfait. Tu ne trouves pas cela merveilleux ? Est-ce qu’il est jamais arrivé quelque chose de plus merveilleux dans toute l’histoire ? Nous arrachons sa vieille peau à l’humanité pour lui en donner une neuve. Ce n’est pas là une occupation pour des gens qui ont les nerfs malades ; mais il fut un temps où cela te remplissait d’enthousiasme. Qu’est-ce qui t’a donc changé pour que tu sois maintenant aussi délicat qu’une vieille fille ? »

Roubachof voulut répondre : « Depuis lors j'ai entendu Bogrof m’appeler. » Mais il savait que cette réponse n’avait pas de sens. Il dit :

« Continuons ta métaphore : je vois bien le corps de cette génération écorché vif, mais je ne vois pas trace de peau neuve. Nous avons tous cru que l’on pouvait traiter l’histoire comme on fait des expériences en physique. La différence est qu’en physique on peut répéter mille fois l’expérience, mais qu’en histoire on ne la fait qu’une fois. Danton et Saint-Just ne s’envoient à l’échafaud qu’une seule fois ; et s’il se trouvait que les grands sous-marins étaient après tout ce qu’il nous fallait, le camarade Bogrof ne reviendra pas à la vie.

— Et que déduis-tu de là ? demanda Ivanof. Faut-il nous tourner les pouces parce que les conséquences d’une action ne sont jamais tout à fait prévisibles, et que par suite toute action est mauvaise ? Nous donnons notre tête en gage pour répondre de chacune de nos actions, on ne peut pas nous en demander davantage. Dans le camp adverse ils n’ont pas de tels scrupules. N’importe quel imbécile de général peut expérimenter avec des milliers de corps vivants ; et s’il commet une erreur, il sera tout au plus mis à la retraite. Les forces de réaction et de contre-révolution n’ont ni scrupules ni problèmes de morale. Imagine-toi un Sylla, un Galliffet, un Koltschak lisant Crime et Châtiment. Des oiseaux rares comme toi ne se trouvent que sur les arbres de la Révolution. Pour les autres, c’est plus facile…»

Il regarda sa montre. La fenêtre de la cellule était d’un gris sale ; le morceau de journal collé sur le carreau cassé se gonflait en bruissant dans le vent du matin. En face, sur la courtine, la sentinelle faisait toujours les cent pas.

« Pour un homme qui a ton passé, reprit Ivanof, ce soudain revirement contre l’expérimentation est plutôt naïf. Chaque année plusieurs millions d’humains sont tués sans aucune utilité par des épidémies et autres catastrophes naturelles. Et nous reculerions devant le sacrifice de quelques centaines de mille pour l’expérience la plus prometteuse de l’histoire ? Pour ne rien dire des légions de ceux qui meurent de sous-alimentation et de tuberculose dans les mines de houille et de mercure, les plantations de riz et de coton. Personne n’y songe ; personne ne demande pourquoi ; mais si, nous autres, nous fusillons quelques milliers de personnes objectivement nuisibles, les humanitaires du monde entier en ont l’écume à la bouche. Oui, nous avons liquidé la section parasitique de la paysannerie et nous l’avons laissée mourir de faim. C’était une opération chirurgicale que le faire une fois pour toutes ; dans le bon vieux temps d’avant la Révolution, il en mourait tout autant pendant une année de sécheresse – mais ils mouraient sans rime ni raison. Les victimes des inondations du fleuve Jaune en Chine se dénombrent parfois par centaines de mille. La nature est généreuse dans les expériences sans objet auxquelles elle se livre sur l’homme. Pourquoi l’humanité n’aurait-elle pas le droit d’expérimenter sur elle-même ? »

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

mardi 22 octobre 2019

Un théâtre de marionnettes

Tchernobyl est souvent considéré comme le début de la fin de l'URSS. Dans la série du même nom, on y voit un pouvoir arc-bouté sur un discours officiel, des voies dissonantes menacées d'élimination (administrative, sociale ou physique), des livres interdits ou amputés de pages gênantes...
Autant de pratiques à leur paroxysme à l'époque des procès de Moscou sous Staline, et qui font du roman "le Zero et l'Infini" un complément idéal du visionnage de la série.

C'était au moment où se préparait le second grand procès de l'opposition. L'air de la légation s'était étrangement raréfié. Photographies et portraits disparaissaient des murs du soir au matin ; ils y étaient depuis des années, personne ne les regardait, mais à présent les tâches claires sautaient aux yeux. Le personnel bornait ses conversations aux affaires du service ; on se parlait avec une politesse prudente et pleine de réserve. Aux repas, à la cantine de la légation, où les conversations étaient inévitables, on s’en tenait aux clichés officiels, qui, dans cette atmosphère familière, semblaient gauches et grotesques ; on aurait dit qu'après s’être demandé le sel et la moutarde, ils se hélaient mutuellement avec les slogans du dernier manifeste du Comité central. Il arrivait souvent que quelqu'un protestât contre une fausse interprétation de ce qu’il venait de dire, et prît ses voisins à témoin, avec des exclamations précipitées : « Je n'ai pas dit cela », ou : « Ce n'est pas ce que je voulais dire. » Tout cela donnait à Roubachof l'impression d'un théâtre de marionnettes bizarre et cérémonieux dans lequel les pantins, montés sur fil de fer, récitaient chacun sa tirade. Seule Arlova, avec son allure silencieuse et endormie, semblait rester elle-même.
Non seulement les portraits sur les murs, mais aussi les rayons de la bibliothèque furent décimés. La disparition de certains livres se faisait discrètement, généralement le lendemain de l'arrivée d’un nouveau message d’en haut.
Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

lundi 7 octobre 2019

Monologue... ou dialogue intérieur ?

Rien de tel qu'un bon séjour en captivité pour approfondir la question...

Roubachof avait toujours pensé qu'il se connaissait assez bien. Dépourvu de préjugés moraux, il n’avait pas d’illusions sur le phénomène appelé « première personne du singulier ». Il avait admis, sans émotion particulière, le fait que ce phénomène était doué de certains mouvements impulsifs que les humains éprouvent généralement quelque répugnance à avouer. À présent, lorsqu'il collait son front contre la vitre ou qu'il s’arrêtait soudain sur le troisième carreau noir, il faisait des découvertes inattendues. Il s’apercevait que le processus incorrectement désigné du nom de « monologue » est réellement un dialogue d’une espèce spéciale ; un dialogue dans lequel l’un des partenaires reste silencieux tandis que l’autre, contrairement à toutes les règles de la grammaire, lui dit « je » au lieu de « tu », afin de s'insinuer dans sa confiance et de sonder ses intentions ; mais le partenaire muet garde tout bonnement le silence, se dérobe à l’observation et refuse même de se laisser localiser dans le temps et dans l'espace.

Mais maintenant, il semblait à Roubachof que le partenaire habituellement muet parlait de temps en temps, sans qu’on lui adressât la parole et sans prétexte apparent ; sa voix paraissait totalement étrangère à Roubachof qui l'écoutait avec un sincère émerveillement et qui s’apercevait que c'étaient ses lèvres à lui qui remuaient. Il n’y avait là rien de mystique ni de mystérieux ; il s'agissait de faits tout concrets ; et ses observations persuadèrent peu à peu Roubachof qu'il y avait dans cette première personne du singulier un élément bel et bien tangible qui avait gardé le silence pendant toutes les années écoulées et qui se mettait maintenant à parler.

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

jeudi 3 octobre 2019

What is the cost of lies ?


Les travaux de décontamination ont commencé dans les écoles autour de Notre-Dame. L'opération concerne quatre écoles où des taux de plomb supérieurs à la moyenne recommandée ont été mesurés après l’incendie. Des hommes masqués en combinaison blanche pulvérisant un liquide bleuâtre sur la marelle, des engins de chantier circulant autour du toboggan…, cette scène étrange marque le début des travaux de décontamination, jeudi 8 août, dans les écoles maternelle et élémentaire de Saint-Benoît, dans le 6e arrondissement de Paris. Le groupe scolaire, qui accueillait des enfants en centre de loisirs durant la période estivale, avait fermé ses portes le 25 juillet, en raison de taux de plomb élevés mesurés dans les cours de récréation extérieures.

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Prendre le risque de partir, de perdre sa maison ou son travail. Prendre le risque de rester et d'avoir à assumer, dans une semaine ou dans dix ans, d'avoir mis en danger sa santé, celle de sa famille ou de ses élèves… Une semaine après l'incendie de l'usine de produits chimiques Lubrizol, à Rouen, de nombreux voisins de l’usine et des habitants survolés par le nuage de fumée noire s'interrogent encore sur l’attitude à adopter face à la catastrophe.
https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/10/03/nous-avons-pris-nos-decisions-seuls-a-rouen-des-habitants-racontent-l-absence-de-communication_6014124_3244.html

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Un mystérieux accident dans le Grand Nord russe. Un projet de missile nucléaire secret. Des déclarations contradictoires sur les risques de contamination radioactive. Tout semble flou dans les déclarations des autorités russes, cinq jours après l’accident survenu sur une plate-forme militaire offshore au large du village de Nionoksa, à plus de 1 200 kilomètres au nord de Moscou, et qui a coûté la vie à au moins cinq ingénieurs nucléaires.

Mardi dans la journée, les 450 habitants du village voisin de l’explosion ont été prévenus qu’ils devraient évacuer leur logement pendant deux heures, le lendemain, et étaient invités à se réfugier dans la forêt. Sans explications sur les raisons de cette « opération planifiée » – curieuse mesure préventive six jours après l’accident. Mais cette évacuation a été soudainement annulée mardi dans la soirée, sans plus d’explications de la part du pouvoir russe.

Dans les grandes villes voisines, Severodvinsk et Arkhangelsk, la population s’est précipitée dans les pharmacies pour acheter des comprimés d’iode stable (protégeant la thyroïde en cas de rejet accidentel d’iode radioactif dans l’atmosphère), épuisant les stocks disponibles. Les médecins qui ont soigné les victimes de l’explosion ont, eux, été envoyés à Moscou. Ils doivent y passer des examens – après avoir dû auparavant signer un accord de confidentialité leur interdisant de divulguer toute information sur l’accident.

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L'actualité résonne différemment, après avoir visionné Chernobyl, le série dont les images, la bande-son (signée Hildur Ingveldardóttir) et les personnages marquent durablement.

lundi 23 septembre 2019

Comme si culpabilité ou innocence avaient la moindre importance

Impressionnante scène au cours de laquelle le cérébral et expérimenté Roubachof affine le portrait de son voisin de cellule, à mesure qu'ils perçoit d'infimes détails.

Peut-être le N° 402 était-il un docteur, ou un ingénieur politique [...]. Il n’avait certainement pas d'expérience politique, ou il n’aurait pas commencé par demander le nom. Évidemment en prison depuis un certain temps, il s’est perfectionné dans l’art de frapper au mur, et il est dévoré du désir de prouver son innocence. Il est encore imbu de cette croyance simpliste, que sa culpabilité ou son innocence subjective ont la moindre importance ; il n’a aucune idée des intérêts supérieurs qui sont réellement en jeu. Selon toute probabilité il est à présent assis sur sa couchette, à écrire sa centième protestation aux autorités qui ne la liront jamais, ou sa centième lettre à sa femme qui ne la recevra jamais ; de désespoir il s'est laissé pousser la barbe – une barbe noire à la Pouchkine –, il ne se lave plus et il a contracté l'habitude de se ronger les ongles et de se livrer à des excès érotiques. Rien de pire en prison que d'avoir conscience de son innocence ; cela vous empêche de vous acclimater et cela vous sape le moral… 

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

jeudi 12 septembre 2019

Cet état d'exaltation

Grâce à la liste des "100 romans qui ont le plus enthousiasmé 'Le Monde' depuis 1994" (lien abonné, autre lien), j'ai découvert un autre grand roman russe : "Le Zéro et l'infini". Le contexte est celui des grands procès de Moscou (1936 - 1938), lors desquels le Parti Communiste a été "épuré". L'intérêt de ce livre réside tant dans la trajectoire humaine de son protagoniste principal que dans la vision qu'il donne de la vie du Parti... Ce qui donne des éléments de réponse à une question qui m'a souvent taraudé : Pourquoi l'idéal communiste a-t-il échoué ? 

« Je vais donc être fusillé », se disait Roubachof. Il observait en clignotant le mouvement de son gros orteil qui se dressait verticalement au pied du lit. Dans la bonne chaleur, il se sentait en sécurité et très las ; il ne voyait pas d’inconvénient à mourir tout de suite en dormant, pourvu qu’on lui permette de rester couché sous la douillette couverture. « Ainsi, ils vont te fusiller », se disait-il à lui-même. Il remuait lentement ses orteils dans sa chaussette, et il se souvint d’un vers qui comparait les pieds du Christ à un chevreuil blanc dans un buisson d’épines. Il frotta son pince-nez sur sa manche, geste bien connu de tous ses admirateurs. Bien au chaud dans sa couverture, il se sentait presque parfaitement heureux et il ne redoutait qu’une chose, d'avoir à se lever et à se mouvoir. « Ainsi tu vas être exterminé », se dit-il presque à haute voix en allumant encore une cigarette, bien qu’il ne lui en restât plus que trois. Les premières cigarettes fumées à jeun causaient parfois chez lui une légère ivresse ; et il était déjà dans cet état d'exaltation que procure le contact avec la mort. En même temps, il savait que cet état était répréhensible, et même, d’un certain point de vue, inadmissible, mais il ne se sentait à ce moment-là nullement disposé à adopter ce point de vue. Il préférait observer le jeu de ses orteils dans ses chaussettes. Il sourit. Une chaleureuse vague de sympathie envers son propre corps, pour lequel il n’éprouvait ordinairement aucune affection, montait en lui, et l’imminente destruction de ce corps l’emplissait d’un délicieux attendrissement.

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

mercredi 26 octobre 2016

Backdrops to movies that were never made

En 2013, je profitais de la sortie d'un album d'Unknown Mortal Orchestra, pour exposer le travail du photographe Jan Kempenaers, qui a parcouru l'ancienne Yougoslavie sur la piste des improbables mémoriaux à la 2nde guerre mondiale.

Je prolonge aujourd'hui cette thématique, avec les "Cosmic Communist Constructions", photographiées par Frédéric Chaubin. Il s'agit de constructions souvent monumentales, aux formes inédites et variées, édifiées pendant les années 70 et 80 dans les républiques d'une URSS sur le déclin.

(Tbilissi, Géorgie) - Ministère des Routes

L'artiste parle du projet sur le site de son éditeur.
(Biélorussie, Minsk) - Faculté d’architecture

(Tbilissi, Géorgie) - Palais des Cérémonies


Anyone’s first trip to New York always comes with a feeling of déjà-vu, as if one were walking onto the set of a movie seen a hundred times. In contrast, there are vestiges of the Soviet Union that seem like backdrops to movies that never hit the screen, because they were never made. A collection of exuberant sets oscillating between audacity and folly. Placed in the middle of nowhere, with no context or norm, some of these buildings really stand out. They seem to have no obvious rationale, to ignore all architectural doctrines. They are like orphan monuments, scattered over the planet of collectivism.
(Yalta, Ukraine) – Hall du Centre de vacances Druzhba

(Aparan, Arménie), Monument de la bataille de Bash Aparan

Frédéric Chaubin. Cosmic Communist Constructions Photographed (2011)