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vendredi 17 août 2018

Des cuillerées de vomi

Les raviolis en boîte, c'est comme le pain de supermarché, le jus d'orange en pack ou le brie industriel, on y a tous goûté dans notre enfance, mais après avoir connu le produit d'origine (chez un traiteur italien, un bon boulanger, chez soi ou un fromager), on peine à trouver le moindre lien de parenté gustative entre l'original et sa déclinaison.

Comme sur le sujet des pigeons, c'est encore Pascal Garnier qui en parle le mieux.

Des raviolis mijotent sur le Bleuet posé devant la fenêtre ouverte. Une cloche sonne neuf coups. On dirait qu'elle teste la densité du ciel. Il n'a pas mangé de raviolis en boîte depuis son enfance. Il en mangeait souvent, il adorait ça. À présent, même généreusement saupoudrés de parmesan, il trouve ça dégueulasse, l'impression d'avaler des cuillerées de vomi. Pourtant il finit tout, par devoir envers son enfance, peut-être. Puis il va laver la casserole dans le lavabo de la salle de bains. Lentement le siphon déglutit dans un gargouillement dégoûtant le tourbillon d'eau rougi de sauce tomate. Dans le miroir il s'en découvre aux coins des lèvres. La sauce tomate, c'est comme le sang, on n'arrive jamais à s'en débarrasser complètement, on en oublie toujours une goutte quelque part.

Pascal Garnier, La théorie du panda (2008)

jeudi 19 juillet 2018

Con et prétentieux

Personne n'aime les pigeons, et personne ne se prive de pour le dire. On médit donc régulièrement sur eux, mais, STOP, arrêtez tout, on ne le fera jamais aussi bien que ce personnage rencontré dans le roman de Pascal Garnier, sur un banc voisin du pauvre Gabriel, tandis que celui-ci émiette son fade croissant pour nourrir les volatiles gris.

— Faut pas leur donner à manger à ces cons-là.
Curieusement, l'homme qui vient de s'exprimer à l'autre bout du banc ressemble à un pigeon, un peu gras, l'oeil rond, nez pointu, drapé dans un imperméable gris.
— Pourquoi ?
— Ils chient sur ma fenêtre. Ils chient sur ma bagnole, ils chient sur les saints des églises, sur les statues. Ils chient partout. Comme si on n'était pas déjà suffisamment dans la merde !
— Ce sont des oiseaux.
— Justement ! Ils ont toute la place. C'est pas les champs, les bois qui manquent. Mais non, ils viennent nous chier dessus, à cause de gens comme vous qui leur donnent à bouffer. Et puis d'abord, c'est pas des oiseaux, c'est des rats, volants, mais des rats, l'âme des rats qui vient se venger des égoutiers. Pour eux, nous sommes tous des égoutiers. Dans un sens, ils n'ont pas tort, mais faut bien se protéger. Regardez-les se gratter ! Ils sont pourris de maladies, immangeables.
— Vous avez essayé ?
— Bien sûr ! J'en ai piégé, à la glu. C'est plus dur que le corbeau. Mais le corbeau, lui, il est utile, c'est un charognard, un nettoyeur, il bouffe que du mort. Imaginez un champ de bataille sans corbeaux ? Un vrai dépotoir ! Mais le pigeon, à part porter un message d'une tranchée à l'autre, qu'est-ce qu'il a à foutre sur un champ de bataille ? Et puis, ça se fait plus. On a des moyens de communication modernes maintenant. Enfin... Ça se discute... Bref, à force de fréquenter les soldats, de se prendre pour un héros, un sauveur de la France, il s'est élevé au-dessus de sa condition, le pigeon, il est devenu con et prétentieux. Et c'est pour ça qu'il nous chie dessus. L'humanité finira encroûtée de merde de pigeon malade, parce qu'ils sont tous malades, ils vont, ils viennent, ils attrapent tout du pire des mondes ! C'est triste. Une sorte de Pompéi, quoi.

Pascal Garnier, La théorie du panda (2008)

mercredi 13 juin 2018

L'anecdote du Chinois du 6ème

— J'ai habité une rue un peu comme celle-ci. Un jour, j'ai vu un Chinois tomber du sixième.
— Un Chinois ?... Mais c'est terrible !
— Sur le coup, je n'ai pas vu que c'était le Chinois du sixième, il est passé trop vite. Il faisait beau, la fenêtre était ouverte. J'ai plus senti que vu quelque chose, comme un gros oiseau ou une ombre. Ensuite j'ai entendu des cris. Je me suis penché. Un corps formait une sorte de croix gammée au milieu de la chaussée. Sur le trottoir d'en face il y avait un couple de personnes âgées. C'est la femme qui criait. Toutes les fenêtres se sont ouvertes en même temps. J'ai entendu : "C'est le Chinois du sixième !"
— Qu'est-ce que vous avez fait ?
— J'ai fermé la fenêtre, je crois. Je ne le connaissais pas beaucoup. Nous nous croisions parfois dans l'escalier. Plus tard un voisin m'a confié qu'il était un peu dérangé, qu'il faisait partir d'une secte, je ne sais quoi...
— Ça a dû vous faire un drôle d'effet.
— On se sent toujours un peu voyeur, même si c'est malgré soi. Toute la journée j'ai eu l'impression d'avoir une poussière dans l'œil dont je n'arrivais pas à me débarrasser, une sorte d'image subliminale qui revenait sans cesse. C'était assez désagréable... Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça, c'est idiot.

Gabriel s'en veut d'avoir évoqué cette anecdote. A présent il semble pleuvoir des Chinois partout dans le salon.

Pascal Garnier, La théorie du panda (2008)

lundi 16 avril 2018

La vie au paradis

Au vu des événements qui alimentaient la rubrique faits divers, la région semblait des plus paisibles : accidents de voiture (essentiellement des jeunes qui n'auront profité que quelques mois de leur permis tout neuf), un vol de lavabo chez une veuve, une querelle de coqs et de clocher. Rien que du rien. Des nouvelles du paradis, en quelque sorte.
Le pain était aussi mauvais que dans n'importe quel supermarché mais le café avait le mérite d'être chaud. Sporadiquement, d'autres clients faisaient tinter les clochettes de l'entrée, des grands, des gros, des petits, des maigres, des jeunes, des vieux, achetant des cigarettes, un magazine, du pain, échangeant avec Tinette des banalités sur le temps, sur la santé d'Untel ou d'Unetelle. La vie au paradis. C'était exactement l'idée que Marc s'en faisait, l'insignifiance poussée jusqu'à la perfection. Personne ne faisait attention à lui, comme s'il était invisible. À mesure qu'il se solubilisait dans cette chaude atmosphère d'étable, ses yeux les épluchaient, un par un, pelure après pelure, jusqu'à les dénuder des pieds à la tête, les découvrant tels que Dieu les avait faits, avec leurs jambes torses, velues ou variqueuses, leurs bourrelets de chairs blêmes accumulés sur des bas-ventres improbables, leurs veines grouillantes et bleues serpentant sur des bras, des mollets recouverts de peau racornie ou tendues à craquer, du flasque, du dur, des os, du gras, des boutons, des cicatrices de vaccin, de guerre, des grains de beauté, des verrues, des poitrines creuses, comme privées du moindre souffle, d'autres gonflées d'un cri qui ne jaillirait jamais, des tétons en érection, ou pendant lamentablement au bout de besaces vides et fripées, des doigts de pied en éventail, presque palmés, ou bien se chevauchant à cause d'escarpins trop étroits, des mains d'étrangleurs aux doigts noueux, durs comme des outils, des doigts de saints d'église aussi longs et pâles que des cierges. Un strip-tease intégral, vertigineux !

Pascal Garnier, Le Grand Loin (2009)

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Avec ce texte se conclut la série d'extraits de ce roman de Pascal Garnier. Je songe à relire "la théorie du panda". Peut-être donc retrouverez-vous cet auteur dans ces colonnes dans un futur proche.

jeudi 29 mars 2018

Couper les liens

Des cerfs-volants virgulaient dans un ciel si limpide qu'on pouvait en voir le fond. Certains s'élevaient tellement haut que leur retour paraissait improbable. Mais, inexorablement, la ficelle les ramenait sur la plage où ils trébuchaient, maladroits, pitoyables, en manque d'air. Des nains boursouflés, engoncés dans des anoraks aux couleurs criardes, les tiraient à eux en riant. Marc avait envie de les gifler. Entre leurs mains potelées, les cerfs-volants n'étaient plus alors que des espèces de raies anorexiques à bout de souffle. Les pères de ces mini-cosmonautes arrogants qui piétinaient le sable gris couraient vers eux, grands et cons, et tombaient à genoux, ivres d'eux-mêmes et de leur progéniture devant la dépouille de ces grands oiseaux à présent réduits à des carrés de soie crucifiés sur deux baguettes de bois. Un jour, il faudrait bien inventer le ciseau à couper les ficelles, toutes les ficelles, celles qui nous lient étroitement les uns aux autres et abolir du même coup la loi de la pesanteur.

Pascal Garnier, Le Grand Loin (2009)

vendredi 9 mars 2018

Une catastrophe naturelle

Réflexions du matin, tandis que Marc, personnage central du roman de Pascal Garnier, arpente une brocante...

À force de passer de main en main, d'être recyclés, tous ces trucs, bidules, machins n'en finissaient pas de finir. En fait, ils n'appartenaient plus à personne depuis bien longtemps. Ils étaient de passage, à prendre ou à laisser. On les repeignait, on les ponçait, on leur changeait les poignées et c'était reparti pour un tour. C'est dans cet état transitoire que Chloé l'avait récupéré après son divorce. Elle l'avait décapé, verni et installé à une place douillette dans sa maison. Après les dix-sept ans de purgatoire qu'avait été sa vie avec Edith, cette reconversion tenait du miracle et il en remerciait le ciel chaque jour. Cependant, à présent qu'il y avait prescription, il n'en voulait plus à sa première épouse. Il gardait d'elle un souvenu confus, mélange d'angoisse et de fascination, de ce qu'on éprouve devant une catastrophe naturelle. A la naissance d'Anne, elle lui avait collé le bébé dans les bras, comme on se débarrasse d'un cadeau encombrant, d'une chose désirée mais qui ne convient plus, et s'était enfuie avec un poète chilien de nature exclusive. Marc, qui n'avait jamais souhaite d'enfant, s'était occupé de la petite, plus par devoir que par amour, entre deux allers-retours d'Edith, que ses pulsions amoureuses avaient réduite à l'état de phalène. Il avait assumé honnêtement sa fonction de père comme il assumait tout le reste, métro, boulot, dodo, sans protester, avec la pugnacité d'un bœuf traçant son sillon. Anne, dotée d'un tempérament aussi imprévisible que celui de sa mère, lui en avait fait voir pareillement de toutes les couleurs jusqu'à ce que l'une et l'autre quittent définitivement la maison, pour se consacrer à des expériences équivoques, quelque part, ailleurs, sans lui. Marc s'était alors retrouvé sur le carreau, tout comme ces objets bizarres qui l'entouraient aujourd'hui, rouillé, cabossé, à recycler.

Pascal Garnier, Le Grand Loin (2009)

mercredi 21 février 2018

Le jeu du stylo

Autre roman de Pascal Garnier - Le Grand Loin - dans lequel on suit Marc, sa fille et... son chat.

Dix fois il avait ramassé le stylo et dix fois, Boudu, d'un coup de patte, l'avait fait tomber du bureau. Tous deux se considéraient en silence, pareils à des joueurs d'échecs, le chat en boule dans le cône de lumière de la lampe, Marc auréolé de la fumée de son cigare. Boudu (car c'est ainsi que Chloé avait baptisé le chat) n'était pas d'un tempérament très joueur. Il dormait, il bouffait, il chiait. Et parfois, comme c'était le cas, il grimpait sur le bureau, se pelotonnait sous la lampe et fixait Marc, ses yeux dorés ne reflétant qu'un vide abyssal. Un jour, accidentellement, Boudu avait fait tomber le stylo et Marc l'avait ramassé. Boudu venait d'inventer le jeu du stylo. Cette illumination, due à une connexion fortuite de ses neurones habituellement en sommeil, le surprenait encore. Aussi, quand l'occasion se présentait, il ne manquait pas d'en faire profiter Marc. Il faut dire que ce dernier était un partenaire infatigable. Même si chaque fois que Marc se courbait pour récupérer le Bic, une douleur sournoise lui pinçait les reins, jamais il ne se plaignait, jamais il ne manifestait le moindre agacement. C'était dans sa nature. Quand sa fille, Anne, était petite et qu'il la faisait manger, il avait pratiqué ce même sport, la petite cuillère remplaçant le stylo. Elle aussi le fixait d'un regard insondable, se demandant jusqu'où elle pouvait aller, jusqu'où il pouvait tenir. Il tenait toujours, d'autant qu'à cette époque il n'avait pas encore mal aux reins. Pendant des années elle avait essaye de le faire craquer, elle lui avait tout fait, sans jamais parvenir à ébranler l'impassibilité monolithique de ce père aussi lisse et vertical qu'une glace d'armoire. Vers vingt-cinq ans, elle avait déclaré forfait.

Pascal Garnier, Le Grand Loin (2009)
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J'aime dans la première moitié de cet extrait la manière dont l'auteur adopte progressivement le point du vue du matou, pour décrire son personnage principal. Le sujet (*) de la première phrase est Marc, un peu plus loin, ce sera Boudu, humanisé sans qu'on s'en soit rendu compte.


(*) au sens "philosophique"

jeudi 8 février 2018

Les autres

Autre personnage loufoque de "Lune captive dans un œil mort", Maxime, "white male" (comme on dirait aujourd'hui), puant, misogyne, homophobe, raciste... Alors, forcément, quand il se sent menacé par la proximité d'un campement de gens du voyage, ça donne des dialogues savoureux. 

Marlène était parvenue à improviser un petit en-cas constitué de biscottes, de sardines à l'huile et de tomates.
— À la guerre comme à la guerre!... Tu sais ce qu'ils mangent, les gitans ?
— Non?
— Du hérisson ! Parfaitement, du hérisson.
— C'est normal. On en voit beaucoup écrasés au bord des routes... Gitans, route, hérisson... C'est logique.
— C'est idiot ce que tu dis... On trouve aussi des enjoliveurs au bord des routes, ils ne bouffent pas des enjoliveurs...
— Non. ils les volent. On dit qu'ils peuvent démonter une voiture le temps qu'on aille acheter son pain.
— Parle pas de pain! Ces fumiers-là nous obligent à manger des biscottes. C'est pratique, pour saucer!...

*
*      *
... un peu plus tard...

— On voit bien que vous ne les connaissez, pas! Ce sont les rois de la dissimulation, du camouflage! On ne les voit pas, on se croit tranquille et paf! On se retrouve avec un couteau planté dans le dos!
— Vous exagérez, Maxime!
— Pas du tout, Odette! J'ai fait la guerre, moi, je sais ce que c'est qu'une embuscade...
— Vous avez fait la guerre aux gitans ?
— Mais non! Mais ils sont tous pareils...
— Qui ça, «ils » ?
— Les autres ! Tout ceux qui veulent notre peau, nos biens!... Et puis merde! Si vous préférez fermer les yeux et attendre qu'on vienne vous égorger dans votre lit, ça vous regarde!

Pascal Garnier, Lune captive dans un œil mort (2009) 

vendredi 26 janvier 2018

Toute cette liberté

Odette avait envie d'apprendre quelque chose mais elle ne savait pas quoi. L'italien, l'ikebana, le yoga, la danse orientale, la cuisine turque, la chirurgie!... N'importe quoi du moment que ce fût quelque chose de nouveau. Tout ce temps, à présent... C'était comme la traversée d'un long dimanche. Le temps lui appartenait, à elle, rien qu'à elle, elle pouvait en faire ce qu'elle voulait. Cependant, cet immense territoire vierge dont on lui faisait cadeau n'était qu'un gros glaçon flottant sur un océan de vide qui fondait davantage chaque jour. C'était un peu angoissant, elle avait peur de gâcher. Elle n'avait pas l'habitude, c'est encombrant la liberté. Toute sa vie elle avait fait où on lui avait dit de faire, pas uniquement par paresse ou par lâcheté, mais parce qu'elle pensait sincèrement que si l'on prenait la SNCF comme exemple pour organiser son existence, on pouvait faire son chemin, au travail comme à la maison. Ce n'était peut-être pas parfait, mais on n'avait encore rien trouvé de mieux. Il y avait le jour du cinéma, le jour de la promenade au mont Valéricn, du dîner chez les... et c'était bien... Enfin, il lui semblait...

Pascal Garnier, Lune captive dans un œil mort (2009)

mercredi 10 janvier 2018

Suresnes, un paradis perdu

J'ai une petite "wish list" de livres à lire qui tourne sporadiquement dans ma tête, passe et revient... mais il suffit que je me rende à la bibliothèque, pour que toute inspiration s'évanouisse. La page blanche en quelque sorte.

Cette fois, j'avais pris des notes. Je m'étais rappelé ce roman qu'on m'avait offert à l'époque (en 2008?) et que j'avais beaucoup apprécié : "La théorie du Panda" de Pascal Garnier. Je mis donc très rapidement la main sur "Lune captive dans un œil mort" (du même auteur).

Et j'ai à nouveau passé un très bon moment. Il m'a semblé trouver la même loufoquerie que chez Queneau (je pense au Chiendent par exemple), teintée par la noirceur célinienne de certains personnages, parachutés dans un corps, une vie, dont ils n'ont jamais trop su quoi faire.

Le catalogue de documentation échoua mollement sur la table basse en verre fumé dont les pieds en métal doré évoquaient des pattes de lion. Martial croisa les mains sous sa tête et ferma les yeux. Suresnes, où ils avaient vécu pendant plus de vingt ans, lui apparut comme un paradis perdu. Tant d'années à accumuler mille et une petites habitudes avec la pugnacité du Facteur Cheval pour se tisser un cocon de vie douillet, le buraliste, le boulanger, le boucher qu'il appelait tous par leur prénom, le marché du samedi matin, la promenade dominicale au mont Valérien... Et puis, l'âge venant, l'un qui s'en va prendre sa retraite dans l'Indre-et-Loire, l'autre en Bretagne, à Cannes... ou au cimetière. Le quartier avait changé, presque du jour au lendemain, on ne s'était aperçu de rien. La population aussi. Le paisible territoire s'était métamorphosé en une sorte de jardin d'enfants hystériques où ils n'avaient plus leur place.

Pascal Garnier, Lune captive dans un œil mort (2009) 

vendredi 16 juillet 2010

Un pot de Nutella pour les soirs de spleen...

- Vous avez faim?
- un peu, oui.
- Alors à moi de jouer
- Vous voulez que je vous montre...
- Laissez, je saurai me débrouiller.
Il s'en doutait. Heureusement qu'il a pensé à tout. Une vraie cuisine de célibataire, de jeune femme seule. Un frigo à vous tirer les larmes: yaourts à 0%, une demi-pomme enveloppée de film alimentaire, un zeste de riz, un coeur de laitue transi au fond du bac à légumes, un pot de Nutella pour les soirs de spleen... c'est touchant.
Bientôt les pommes de terre nouvelles se trémoussent dans l'eau bouillante, les oignons grelots légèrement caramélisés au sucre rissolent dans la poële où il va étendre les deux belles tranches de foie de veau de cent cinquante grammes chacune qu'il arrosera d'un filet de vinaigre balsamique et saupoudrera tout à la fin d'un pincée de persil frais haché menu. Le carrelage de céramique blanc des murs, peu habitué sans doute à ces fragrances, en rosit de plaisir. Le visage de Madeleine, la narine frémissante, apparaît dans l'encadrement de la porte.
- Mmm!... Ca sent bon!
- Installez-vous, j'apporte les assiettes dans une minute.
Le foie est cuit à point, les oignons fondent dans la bouche et les pommes de terre luisantes de beurre frais ont la douceur d'un matin de printemps.
- Ca fait une éternité que je n'avais pas mangé de foie de veau. Je ne pense jamais à en acheter. C'est délicieux... Et les petits oignons!...

Je t'invite à manger parce que j'éprouve de la sympathie pour toi. Je vais t'offrir des aliments, de la nourriture. Nous nous connaissons à peine et pourtant, à cinquante centimètres l'un de l'autre nous allons saliver, mâcher, déglutir ensemble de la viande, des légumes, du pain. Ton corps et mon corps vont partager la même volupté. Le même sang coulera dans nos veines. Ta langue sera ma langue, ton ventre mon ventre. C'est un rite ancien, universel, immuable.


La théorie du Panda, Pascal Garnier (2008)

Je suis bien incapable de vous parler de Pascal Garnier. A la lecture de ce livre, je peux juste supposer qu'il a été marqué par "Voyage au Bout de la Nuit" de Céline. Le style se rapproche, la trivialité mêlée de gravité de certaines expressions aussi... et le final.
Là où certains auteurs ponctuent leur roman de référence à des morceaux de musique, Pascal Garnier, lui, s'attache à décrire les mets et leur préparation.
(tout du moins dans ce roman)

[Merci à M. de Lyon]