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mercredi 8 janvier 2014

De la persistance des rêves

- Michèle, comment dors-tu ?
- Très bien, dit Michèle, j'ai quelquefois des cauchemars, comme tout le monde.
Bien sûr, comme tout le monde, mais quand elle se réveille, elle, elle sait qu'elle laisse son rêve derrière elle, qu'il ne se mêlera pas aux bruits de la rue, aux visages des amis, qu'il n'est pas cette chose qui se glisse dans les occupations innocentes de la journée.

Julio Cortázar, Les armes secrètes (1959)

mardi 17 décembre 2013

L’illusion romanesque

Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l’abandonna à cause d’affaires urgentes et l’ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement intéresser par l’intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoirs et discuté avec l’intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d’où la vue s’étendait sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l’apparence des héros. L’illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s’éloigner petit à petit, ligne après ligne, de ce qui l’entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu’au-delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.

Julio Cortázar, Continuité des Parcs (1963)