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jeudi 13 juin 2019

Un péril plus grave encore

Levi-Strauss poursuit en remettant en cause l'approche chronologique de l'enseignement philosophique (qui consiste donc à "comprendre comment les hommes avaient peu à peu surmonté des contradictions").

J'aperçois un péril plus grave encore à confondre le progrès de la connaissance avec la complexité croissante des constructions de l'esprit. On nous invitait à pratiquer une synthèse dynamique prenant comme point de départ les théories les moins adéquates pour nous élever jusqu'aux plus subtiles ; mais en même temps (et en raison du souci historique qui obsédait tous nos maîtres), il fallait expliquer comment celles-ci étaient graduellement nées de celles-là. Au fond, il s’agissait moins de découvrir le vrai et le faux que de comprendre comment les hommes avaient peu à peu surmonté des contradictions. La philosophie n’était pas ancilla scientiarum, la servante et l’auxiliaire de l’exploration scientifique, mais une sorte de contemplation esthétique de la conscience par elle-même. On la voyait, à travers les siècles, élaborer des constructions de plus en plus légères et audacieuses, résoudre des problèmes d'équilibre ou de portée, inventer des raffinements logiques, et tout cela était d'autant plus méritoire que la perfection technique ou la cohérence interne était plus grande ; l'enseignement philosophique devenait comparable à celui d’une histoire de l'art qui proclamerait le gothique nécessairement supérieur au roman, et, dans l'ordre du premier, le flamboyant plus parfait que le primitif, mais où personne ne se demanderait ce qui est beau et ce qui ne l'est pas. Le signifiant ne se rapportait à aucun signifié, il n'y avait plus de réfèrent. Le savoir-faire remplaçait le goût de la vérité. Après des années consacrées à ces exercices, je me retrouve en tête à tête avec quelques convictions rustiques qui ne sont pas très différentes de celles de ma quinzième année. Peut-être je perçois mieux l'insuffisance de ces outils ; au moins ont-ils une valeur instrumentale qui les rend propres au service que je leur demande ; je ne suis pas en danger d’être dupe de leur complication interne, ni d’oublier leur destination pratique pour me perdre dans la contemplation de leur agencement merveilleux.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)

mercredi 12 juin 2019

Thèse, antithèse, synthèse

Dissertons sur les dissertations avec Claude Lévi-Strauss (dans un passage où il explique pourquoi il a délaissé l'étude de la philosophie au profit de l'éthnographie)

Là, j'ai commencé à apprendre que tout problème, grave ou futile, peut être liquidé par l'application d'une méthode, toujours identique, qui consiste à opposer deux vues traditionnelles de la question; à introduire la première par des justifications du sens commun, puis à les détruire au moyen de la seconde; enfin à les renvoyer dos à dos grâce à une troisième qui révèle le caractère également partiel des deux autres, ramenées par des artifices de vocabulaire aux aspects complémentaires d'une même réalité : forme et fond, contenant et contenu, être et paraître, continu et discontinu, essence et existence, etc. Ces exercices deviennent vite verbaux, fondés sur un art du calembour qui prend la place de la réflexion; les assonances entre les termes, les homophonies et les ambiguïtés fournissant progressivement la matière de ces coups de théâtres spéculatifs à l'ingéniosité desquels se reconnaissent les bons travaux philosophiques.

Cinq années de Sorbonne se réduisaient à l'apprentissage de cette gymnastique dont les dangers sont pourtant manifestes. D'abord parce que le ressort de ces rétablissements est si simple qu'il n'existe pas de problème qui ne puisse être abordé de cette façon. Pour préparer le concours et cette suprême épreuve (qui consiste, après quelques heures de préparation, à traiter une question tirée au sort), mes camarades et moi nous proposions les sujets les plus extravagants. Je me faisais fort de mettre en dix minutes sur pied une conférence d'une heure, à solide charpente dialectique, sur la supériorité respective des autobus et des tramways. Non seulement la méthode fournit un passe-partout, mais elle incite à n'apercevoir dans la richesse des thèmes de réflexion qu'une forme unique, toujours semblable, à condition d'y apporter quelques correctifs élémentaires : un peu comme une musique qui se réduirait à une seule mélodie, dès qu'on a compris que celle-ci se lit tantôt en clé de sol et tantôt en clé de fa. De ce point de vue, l'enseignement philosophique exerçait l'intelligence en même temps qu'il desséchait l'esprit.

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)

lundi 11 décembre 2017

This entire world is not the world

Récemment dans ces colonnes, Rick & Morty nous ont permis de disserter sur les notions d'intelligence artificielle d'une part et de vaccination d'autre part. Suite de cette série d'articles, avec un nouveau questionnement, soulevé dans l'épisode "M. Night Shaym-Aliens!"

- Morty, that's not class. T-t-t-that wasn't your teacher. This isn't your school. This entire world is not the world. We're inside a huge simulation chamber on an alien spaceship. It’s all fake, Morty, all of it. Nanobotic renderings, a bunch of… crazy, fake nonsense !


En d'autres termes : vivons-nous dans une simulation ? La problématique est sensiblement différente de la pensée descartienne... puis qu'elle revêt une composante technologique, explicitée, dans le débat public, par Elon Musk (Tesla) :

" Il y a 40 ans, nous avions “Pong”. Soit deux rectangles et un point. Voilà à quoi ressemblaient les jeux. Désormais, 40 ans plus tard, nous avons des simulations en 3D réalistes, auxquelles des millions de gens jouent simultanément et ça s'améliore chaque année. Bientôt nous aurons la réalité virtuelle, la réalité augmentée... Même si la vitesse à laquelle notre technologie progresse devait être divisée par mille, cela finira par arriver d'ici 10.000 ans au maximum, ce qui n'est rien à l'échelle de l'évolution. Étant donné que nous allons bientôt avoir des jeux impossibles à distinguer de la réalité et qu'on pourra jouer à ces jeux sur des boîtiers, des PC ou tout autre type de support, sachant qu'il existera des milliards de ces ordinateurs ou appareils, il est logique de penser que notre réalité n'a qu'une chance sur plusieurs milliards d'être la réalité de base"


Nick Bostrom, professeur de Philosophie à l'Université d'Oxford et fondateur du "Future of Humanity Institute" explique dans un article qu'A SUPPOSER QU'une civilisation vive suffisamment longtemps pour atteindre ce niveau technologique ET qu'elle trouve un intérêt à simuler un monde passé, ALORS il est probable que nous vivions dans une simulation.

Il est ensuite plus mesuré qu'Elon Musk sur cette probabilité : "Personally, I assign less than 50% probability to the simulation hypothesis – rather something like in 20%-region, perhaps, maybe".


Je ne vais pas essayer ici de vous convaincre plus que cela, mais avouez que procéder à ce petit exercice d'imagination est intellectuellement stimulant. On peut aussi chercher à se demander quels moyens ou indices pourraient nous laisser penser que nous vivons dans une simulation.

Pourquoi pas en mettant en évidence des incohérences de modèle physique ? Après tout, aujourd'hui, personne n'a réussi à unifier la mécanique quantique et la théorie de la relativité générale (décrivant respectivement les phénomènes au niveau microscopique et au niveau macroscopique).

Pourquoi pas également, à notre échelle et dans notre vie quotidienne, déceler de fugaces "glitches dans la Matrix" ?

- - - - -
Rick and Morty (S01E04, M. Night Shaym-Aliens!)

Sur une thématique voisine, voir aussi
Rick and Morty (S02E06, The Ricks Must Be Crazy)

samedi 8 juillet 2017

Pour de vrai

Un de ces passages qui font le sel de "Vie et Destin"...
Un de ces moments par lequel tout enfant est passé...

Les étals de boucherie le fascinaient et le repoussaient. David vit des hommes décharger un corps de veau mort, sa langue pâle pendait et le pelage frisotté sur son cou était taché de sang.
La grand-mère acheta une petite poule tachetée et elle la portait en la tenant par ses pattes qu'attachait un petit chiffon blanc ; David marchait à côté et s'efforçait d'aider la poule à lever sa tête qui pendait sans force ; il s'étonnait de voir sa grand-mère faire preuve soudain d'une cruauté si inhumaine.
Il se souvint des paroles incompréhensibles de sa mère disant que la famille du côté de son grand-père était de tradition intellectuelle mais que, du côté de la grand-mère, c'étaient tous des boutiquiers. C'était sûrement pour cela que sa grand-mère n'avait pas pitié de la poule.
Ils pénétrèrent dans une cour, un vieillard, coiffé d'une calotte, sortit à leur rencontre et la grand-mère prononça quelques phrases en yiddish. Le petit vieux prit la poule, marmonna quelque chose, la poule, rassurée, caquetait. Puis il fil un geste rapide, à peine perceptible mais sûrement horrible, et jeta la poule par-dessus son épaule ; elle poussa un cri et se sauva en battant des ailes, et le garçon vit qu'elle n'avait plus de tête, seul courait un corps sans tête ; le petit vieux l'avait tuée. Apres quelques pas, le corps tomba et griffa le sol de ses pattes jeunes et puissantes puis cessa de vivre.
Au cours de la nuit, David eut l'impression qu'une odeur humide de vaches abattues et d'enfants égorgés pénétrait dans la chambre.
La mort, qui vivait jusqu'alors dans une image de forêt où une image de loup guettait une image de chevreau, quitta ce jour-là les pages du livre de contes. Pour la première fois, il comprit avec une acuité extraordinaire que lui aussi mourrait un jour, pas dans un conte mais pour de vrai.
Il comprit qu'un jour sa mère mourrait. La mort, la sienne, celle de sa mère, ne viendrait pas de la forêt imaginaire où des sapins se dressent dans la pénombre, elle viendrait de l'air qui l'entoure, des murs de sa chambre, de sa vie, et il était impossible de se cacher.
Il ressentit la mort avec l'acuité et la profondeur dont seuls les enfants et les grands philosophes sont capables.

Vassili Grossman, Vie et destin (1962/1980)

mardi 26 juillet 2016

An illusion behind which lies the reality of dreams


Je vais sans doute profiter de l'été pour rattraper le retard que j'ai sur la partie Cinéma... Commençons par refermer la parenthèse Fitzcarraldo (ouverte un peu plus tôt)


- The other day I asked them "Are you Indians?" "No," they said, "not us, the ones up the river are." Then I asked, "What are Indians?" They said, "Indians are people who can't read and who don't know how to wash their clothes."
- And what do the older people say?
- Well. We can't seem to cure them of the idea that our everyday life is only an illusion behind which lies the reality of dreams.


Ce dialogue m'a immédiatement renvoyé à la pensée des Indiens (d'Inde, cette fois, pas d'Amérique du Sud comme ici) telle qu'exprimée dans les Védas et Pouranas, et rapportée par Schopenhauer dans "Le monde comme volonté et comme représentation"

C’est la Maya, c'est le voile de l’Illusion, qui, recouvrant les yeux des mortels, leur fait voir un monde dont on ne peut dire s'il est ou s'il n’est pas, un monde qui ressemble au rêve, au rayonnement du soleil sur le sable, où de loin le voyageur croit apercevoir une nappe d'eau, ou bien encore à une corde jetée par terre qu'il prend pour un serpent.

FitzcarraldoWerner Herzog (1982)
Le Monde comme Volonté et ReprésentationArthur Schopenhauer (1819)

mercredi 24 février 2016

Je rêve d’oublier toutes les certitudes qui font déjà de moi un homme mort

Il m'est régulièrement arrivé d'être un spectateur séduit, captivé, happé par une pièce de théâtre... Mais au point qu'une tirade me touche et m'emporte jusqu'aux frissons, jamais.

Cette expérience, je la dois à "Idem", joué l'automne dernier à Paris au Théâtre de la Tempête. Idem est une création de la compagnie des Sans-Cou. Elle questionne sous plusieurs angles la notion d'identité. La mise en scène et l'écriture sont modernes, et la compagnie parvient, comme elle l'entend, à présenter "un sas qui permet [au spectateur] de mieux revenir au monde, avec un regard différent, transformé".

Cette tirade, la dernière, la voici.
Elle est prononcée par Julien. Une musique - un morceau de Max Richter, selon mon souvenir - monte petit à petit. Tous les acteurs sont sur scène.

Je suis arrivé sur terre un 22 août 1965, d’une union entre Hubert Bernard, fils de chercheurs en agroalimentaire et d’une mère prénommée Guillemette Dutel, fille de militaire. À ma naissance, mon ADN, mes empreintes digitales ont pris forme, j’ai comme l’impression que c’est la seule chose qui me relie au Julien de la première minute à maintenant. Ah, oui je m’appelle Julien. Lorsque je dis mon nom, je ne ressens aucune velléité, une sensation d’être dans la norme, quelquefois un sourire. Je suis de sexe masculin, je mesure actuellement et depuis maintenant treize ans soit depuis l’âge de dix-huit ans 1,71m, mais j’ai réussi à faire noter 1,73m sur ma carte d’identité, certainement par complexe. J’ai les yeux verts officiellement, mais je crois qu’ils changent de couleur en fonction du temps. Je me considère optimiste malgré ma chute de cheveux précoce. Mon père avait des golfes, le père de mon père était chauve très jeune, c’est l’héritage qu’ils mont laissé, ne les ayant pas connus, j'en fais une fierté, une blague. Mon seul problème c'est quand il neige, quand ça souffle, je caille du cervelet. Je suis depuis neuf mois père d une petite fille qui s’appelle Sam. Je suis très concrètement fou d’elle, je lui mange les pieds, les mains et les joues, c’est en ce moment mon repas préféré. Je suis l’accouchement de ma femme, je suis organique mammifère et animal, je suis un ours polaire, L'homme que je suis se construit sur l’enfant que j’étais. Je suis féroce, j’ai faim, un appétit féroce. Je crois que parfois je suis drôle, disons pas quelqu'un d’hilarant, mais je fais des blagues que mes amis trouvent drôles. Le rire est une scie sauteuse qui violente la réalité.

Je reprends. Bonjour, je suis Julien Bernard, j'ai trente-deux ans, je suis marié à Élisa, la femme que j’aime, et j'ai une petite fille que j’aime qui s’appelle Sam. Je suis comédien et membre d une troupe de théâtre. Nous travaillons actuellement sur un spectacle dont le thème est l’identité. Je suis gentil, extravagant, décalé, sensible, je suis paranoïaque. Certains parlent de l’art, de la création comme d’une forme de réalité augmentée, un mensonge, une forme déformée positivement, poétiquement de la réalité comme une sorte de super-réalité. Je pense au contraire que l’art, la création est un révélateur, un building énorme qui nous permet de voir plus loin, d’être visionnaire. Chaque homme tend à la poésie, tendre son bras et taper les nuages pour en faire tomber de la neige, tendre son bras plus loin encore, frapper, frapper encore et encore pour faire tomber des étoiles, l'art donne une forme au chaos. Je ne suis rien, je dépends entièrement des autres. Je me construis avec eux. Mettre de la couleur partout, s'en foutre partout. J’amasse les gens, rouge, je les rencontre, vert, quelqu'un m’avale et me recrache bleu, je suis le grand schtroumpf, je fais youyou l'espace d’un instant et redeviens sinistre l’instant d’après, j’ai une multitude de discussions sous les aisselles, des soirées où l’on refait le monde coincées dans mes paupières, d’engueulades et de réconciliations dans mes oreilles. Je suis multiple, plein des autres. Je suis un personnage, qui porte son masque, un hypocrite fou de rage, une mascarade, un roi mage. Je ne suis rien, une nébuleuse, un magma, un fantôme aux contours flous. Je me perds.

Je reprends. Bonjour, je m’appelle Julien Bernard, je ne suis jamais vraiment le même plus de vingt secondes et pourtant c’est encore moi. En fait, il n'y a pas vraiment de moi. Je crois que mes contours se dessinent de plus en plus précisément grâce aux autres. J’avance dans le brouillard, plus j’essaye de me définir - bordel - plus le vent et la neige me frappent le visage. Il y a en chacun de nous quelque chose qui n’a pas de nom, et cette chose est ce que nous sommes. Ce que je sais c'est que je suis comédien, car je suis concrètement sur scène face à vous. J’adorerais savoir ce que chacun de vous ressent en ce moment, comment chacun de vous perçoit ce moment dont je pense être le centre. Mais en fait je ne suis le centre de rien, chacun d’entre vous perçoit le moment qu’on est en train de vivre depuis sa place géographique, à travers le filtre de sa culture, de ses origines, de son humeur du jour. En fait il n’y a que des perceptions. J’adorerais savoir ce que chacun de vous ressent en ce moment. La réalité n’existe pas. Putain je tourne en rond bordel, je tourne en rond. L’important, je crois, c’est ce qu’on vit ensemble. Je philosophe, je dis n'importe quoi.

Je reprends et cette fois je m’adresse à vous, à vous tous qui me constituez, à toi Élisa, à toi ma Sam ! Aucune conclusion n’est définitive, je me hasarde à dire ce que je vais dire. Je me demande qui je suis et en même temps je m’en moque éperdument. Vous allez vous foutre de moi, mais ce qui compte, c’est la manière dont vous m’avez porté dans vos bras quand je me suis cassé la jambe l’année dernière. J’ai senti mon corps comme rarement je l’avais senti avant. Parce que vous étiez là pour le toucher. C’est la manière dont tu me regardes Élisa parce qu’avant toi je n’existais pas je crois. Je mute avec vous, avec toi Élisa, avec toi Sam qui as ta petite tête de chat et avant qui je ne pensais pas que je pourrais dormir quatre heures par nuit pendant six mois et avoir chaque jour encore plus de courage qu’hier pour me lever, je mute, je mue, et ne veux plus savoir quelle forme va prendre cette mutation. C’est peut-être ça la fidélité, être capable de muter l’un et l’autre pour continuer à s’accorder, à être ensemble. Je me perds moi-même. Chaque matin je rêve d’oublier toutes les certitudes qui font déjà de moi un homme mort. Ce serait drôle de perdre la mémoire demain et d’oublier toutes ces certitudes. Elle est peut-être là, l’idée! Ce serait pas mal pour notre spectacle cette idée d’un mec qui perd la mémoire ? Un homme qui réapprendrait à sentir l’odeur du printemps, qui poserait un regard naïf et neuf sur le monde, qui s’émerveillerait comme un enfant des insectes, qui demanderait leur avis aux autres, un type qui redécouvrirait comme pour la première fois le visage de sa fille et qui le trouverait déchirant de beauté. Un type qui avancerait sous le soleil, dans le vent, sous la pluie, sous la neige, de la neige, pour effacer nos silhouettes, nos pas, nos traits, de la neige pour tout effacer, renaître et tout recommencer, un type qui aurait de la neige plein le visage, qui aurait le regard d'un enfant, et qui comprendrait peut-être que tout ce qui arrive est adorable et qu'il n'y a rien d'autre à espérer que le présent.

Il neige.

IDEM, Les Sans Cou
(mise en scène Igor Mendjisky)

samedi 7 mars 2015

Nowhere to hide

Attention, je spoile un peu le déroulé de Melancholia (le film de Lars von Trier)...



- I'm afraid that the planet would hit us anyway...
- Don't be. Please.
- Dad says there's nothing to do then. Nowhere to hide.
- If your dad said that, then he's forgotten about something. He's forgotten about the magic cave.


Je concède avoir longtemps boycotté les films de Lars Von Trier. Depuis Dogville (2003). Si je n'ai eu à fournir aucun effort pour esquiver Manderlay (la suite de dogville... film oublié?), Antichrist ou Nymphomaniac, il en fût autrement avec Melancholia (2011). Du titre, des affiches ou des images du film se dégage en effet une atmosphère particulière, teintée d'une lumière artificielle troublante - un comble pour une réalisation du fondateur du Dogme. Grand bien m'a pris de voir ce film.



Melancholia s'ouvre sur une séquence visuelle annonçant la catastrophe finale, au son de l'impressionnant prélude wagnérien de Tristan et Iseult. Débute alors la première partie du film ("Justine"), assez peu intéressante en soi (surtout pour qui a vu Festen), mais indispensable pour la suite. Tout en emmenant le spectateur sur une fausse piste, l'ambiance le "prépare" à la seconde partie ("Claire").
Et là, ça rigole pas, puisqu'on y vit la fin du monde.

Je n'en dis pas plus. Si j'ai souhaité écrire sur ce film, c'est pour les questionnements philosophiques / métaphysiques qu'il ne manquera pas de soulever en vous.
Par exemple, celui abordé dans le précédent article, où Justine affirme :
"When I say we're alone, we're alone. Life is only on earth, and not for long."

Tout le monde s'est posé la question un jour d'une possible (probable?) vie extra-terrestre.
Mais quid d'un monde sans vie?
Un univers de centaines de milliards d'étoiles et planètes, régies par des lois physiques (la gravité)... mais sans personne pour le percevoir?
Sans "sujet", dirait-on en Philosophie.

Le film se conclut de manière abrupte par un long écran noir :
Sans sujet, pas d'objet
(cf. l'Idéalisme)

Lars Von Trier, Melancholia (2011)

jeudi 5 février 2015

Prolégomènes à toute métaphysique future

Ca faisait un moment que je ne vous avais pas parlé de Kant, je sais que ça vous manquait! Le prochain ouvrage dont j'extrairai des passages dans les jours à venir sera donc signé du philosophe allemand, auteur de la Critique de la Raison Pure.

Il s'agira des "Prolégomènes à toute métaphysique future", sorte de complément à la Critique sus citée, publié entre deux de ses éditions. Ces prolégomènes n'en sont pas une version simplifiée mais présentent une méthode (destinée aux enseignants) pour présenter le texte référent en en dégageant l'articulation.

Les extraits que je publierai ici pourront sembler redondant par rapport à des articles précédemment publiés, mais, après tout, ça n'est pas comme si la parole de Kant était omniprésente.


Mon intention est de convaincre tous ceux qui jugent bon de s'occuper de métaphysique qu'il est absolument nécessaire qu'ils interrompent provisoirement leur travail, qu'ils considèrent tout ce qu'ils ont fait jusqu'à ce jour comme non avenu et qu'avant tout ils commencent par soulever la question de savoir "si décidément une chose telle que la métaphysique est seulement possible"

[...]

Quand on se demande si une science est possible, cela implique qu'on doute de sa réalité. Or un tel doute est choquant pour ceux dont toute la richesse consiste peut-être en ce prétendu trésor ; aussi celui qui s'ouvre de ce doute peut-il s'attendre à une levée de boucliers. Les uns, fiers de leur possession ancienne et de ce fait tenue pour légitime, le regarderont avec condescendance, leur manuel de métaphysique en main ; d’autres, qui n'ont d'yeux que pour ce qui ne fait qu'un avec ce qu'ils ont déjà vu quelque part, ne le comprendront pas ; et pour un temps, tout en restera là, comme si rien ne s’était passé qui laissât craindre ou espérer une mutation prochaine.
Néanmoins, je me fais fort de prédire que le lecteur de ces Prolégomènes capable de penser par lui-même sera non seulement pris de doute sur la science qu’il pratiquait jusqu'alors, mais par la suite pleinement convaincu qu’elle ne saurait exister sans que soient satisfaites les exigences formulées dans ce livre, sur lesquelles repose sa possibilité, et que, le cas ne s’étant encore jamais produit, il n’existe encore à ce jour absolument aucune métaphysique. Cependant, comme il est certain qu’on ne cessera jamais d’aspirer à la métaphysique parce que l’intérêt de la raison humaine universelle s’y trouve bien trop intimement impliqué, il conviendra de l’immanquable imminence d'une complète réforme ou plutôt d’une renaissance de la métaphysique selon un plan jusqu'alors entièrement inconnu, si fortes soient les résistances qui pourront lui être opposées pour un temps.

Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science (1783)

lundi 11 août 2014

Les mots sont de la même substance que les images

C'était il y a un moment maintenant, j'avais réussi à profiter d'un déplacement professionnel à Bruxelles pour visiter le musée René Magritte. Sur le plan esthétique, son oeuvre ne m'a jamais vraiment séduit, néanmoins il faut reconnaître que ses tableaux posent souvent des questions intéressantes.

Sur l'un des murs, figuraient l'article suivant, intitulé "Les Mots et les Images" que je reproduis (et mets en page) ici.
Etant à l'époque en pleine lecture kantienne, la proposition "Tout tend à faire penser qu'il y a peu de relation entre un objet et ce qu'il représente" m'a donc immédiatement parlé, et je me suis dit que Magritte était un de ces artistes qui avaient conscience de la Chose en Soi (comme dit Kant) - ou des Idées (comme dit Platon), versus leur représentation (ou "phénomène", ou "réalité sensible")




Un objet ne tient pas tellement à son nom qu'on ne puisse lui un autre qui lui convienne mieux :
Il y a des objets qui se passent de nom :
Un mot ne sert parfois qu'à se désigner soi-même :
Un objet rencontre son image, un objet rencontre son nom. Il arrive que l'image et le nom de cet objet se rencontrent :
Parfois le nom d'un objet tient lieu d'une image :
Un mot peut prendre la place d'un objet dans la réalité :
Une image peut prendre la place d'un mot dans une proposition :
Un objet fait supposer qu'il y en a d'autres derrière lui :
Tout tend à faire penser qu'il y a peu de relation entre un objet et ce qu'il représente :
Les mots qui servent à désigner deux objets différents ne montrent pas ce qui peut séparer ces objets l'un de l'autre :
Dans un tableau, les mots sont de la même substance que les images :
On voit autrement les images et les mots dans un tableau :
Une forme quelconque peut remplacer l'image d'un objet :
Un objet ne fait jamais le même office que son nom ou que son image :
Or, les contours visibles des objets, dans la réalité, se touchent comme s'ils formaient une mosaïque:
Les figures vagues ont une signification aussi nécessaire aussi parfaites que les précises :
Parfois, les noms écrits dans un tableau désignent des choses précises, et les images des choses vagues :
Ou bien le contraire :

René Magritte, Les Mots et les Images,
dans "La Révolution surréaliste", n°12, Décembre 1929

samedi 24 mai 2014

La propriété, c'est le vol

Si j’avais à répondre à la question suivante : Qu’est-ce que l'esclavage ? et que d’un seul mot je répondisse : c'est l’assassinat, ma pensée serait d’abord comprise. Je n’aurais pas besoin d’un long discours pour montrer que le pouvoir d'ôter à l’homme la pensée, la volonté, la personnalité, est un pouvoir de vie et de mort, et que faire un homme esclave, c’est l’assassinat. Pourquoi donc à cette autre demande : Qu'est-ce que la propriété ? ne puis-je répondre de même : c’est le vol, sans avoir la certitude de n'être pas entendu, bien que cette seconde proposition ne soit que la première transformée ?

Lorsqu'on s'interroge sur la société actuelle et la religion de la Croissance, on en vient naturellement à questionner le Capitalisme, puis les notions de "Capital" et enfin de "Propriété".
Dès lors, quoi de plus attirant que la lecture de l'ouvrage "Qu'est-ce que la propriété ?" par le 
polémiste/journaliste/économiste/philosophe/sociologue bisontin Pierre-Joseph Proudhon.

La formule qui reste est effectivement celle citée en exergue :
"La propriété, c'est le vol" (*)

Remettant d'abord en cause celle de la terre ("on veut savoir en vertu de
quel droit l'homme s'est approprié cette richesse qu'il n'a point créée, et que la nature lui
donne gratuitement"), il en vient naturellement à celle des moyens de production, puis en vient à la notion de travail, le capitalisme étant l'apothéose d'une extorsion invisible. 


Quiconque travaille devient propriétaire : ce fait ne peut être nié dans les principes actuels de l'économie politique et du droit. Et quand je dis propriétaire, je n'entends pas seulement, comme nos économistes hypocrites, propriétaire de ses appointements, de son salaire, de ses gages ; je veux dire propriétaire de la valeur qu'il crée, et dont le maître seul tire le bénéfice.

Comme tout ceci touche à la théorie des salaires et de la distribution des produits, et que cette matière n'a point encore été raisonnablement éclaircie, je demande permission d'y insister ; cette discussion ne sera pas inutile à la cause. Beaucoup de gens parlent d'admettre les ouvriers en participation des produits et des bénéfices ; mais cette participation que l'on demande pour eux est de pure bienfaisance ; on n'a jamais démontré, ni peut-être soupçonné, qu'elle fût un droit naturel, nécessaire, inhérent au travail, inséparable de la qualité de producteur jusque dans le dernier des manœuvres.

Voici ma proposition : Le travailleur conserve, même après avoir reçu son salaire, un droit naturel de propriété sur la chose qu'il a produite.

Je continue à citer M. Ch. Comte
« Des ouvriers sont employés à dessécher ce marais, à en arracher les arbres et les broussailles, en un mot à nettoyer le sol : ils en accroissent la valeur, ils en font une propriété plus considérable ; la valeur qu'ils y ajoutent leur est payée par les aliments qui leur sont donnés et par le prix de leurs journées : elle devient la propriété du capitaliste. »

Ce prix ne suffit pas : le travail des ouvriers a créé une valeur ; or, cette valeur est leur propriété. Mais ils ne l'ont ni vendue, ni échangée ; et vous, capitaliste, vous ne l'avez point acquise. Que vous ayez un droit partiel sur le tout pour les fournitures que vous avez faites et les subsistances que vous avez procurées, rien n'est plus juste : vous avez contribué à la production, vous devez avoir part à la jouissance. Mais votre droit n'annihile pas celui des ouvriers, qui, malgré vous, ont été vos collègues dans l'œuvre de produire. Que parlez-vous de salaires ? L'argent dont vous payez les journées des travailleurs solderait à peine quelques années de la possession perpétuelle qu'ils vous abandonnent. Le salaire est la dépense qu'exigent l'entretien et la réparation journalière du travailleur ; vous avez tort d'y voir le prix d'une vente. L'ouvrier n'a rien vendu : il ne connaît ni son droit, ni l'étendue de la cession qu'il vous a faite, ni le sens du contrat que vous prétendez avoir passé avec lui. De sa part, ignorance complète ; de la vôtre, erreur et surprise, si même on ne doit dire dol et fraude.

Proudhon, Qu'est-ce que la propriété? (1840)

Cette lecture n'ayant pas répondu à toutes mes interrogations, j'ai l'impression que je ne vais pas pouvoir faire l'économie de la lecture de Marx.
A suivre...



(*) Proudhon distingue la propriété (de droit) de la possession (de fait)

samedi 5 avril 2014

L’instant favorable

Le problème de l’attente — Il faut d’heureux hasards et nombre de circonstances imprévisibles pour qu’un homme supérieur en qui sommeille la solution d’un problème parvienne à agir au bon moment, parvienne, pourrait-on dire, à « opérer sa percée » lorsque l’heure est venue. Cette chance, ordinairement, ne se produit pas, et on trouve aux quatre coins du monde des hommes qui attendent, qui savent à peine combien ils attendent et encore moins qu’ils attendent en vain. Il arrive aussi que l’appel, ce hasard qui donne « permission » d’agir, survienne trop tard, lorsque la meilleure partie de la jeunesse et l’énergie nécessaire pour agir se sont déjà usées dans l’inaction; et combien ont senti avec horreur, au moment où ils « s’éveillaient en sursaut », que leurs membres restaient engourdis, que leur esprit était devenu trop pesant! « Il est trop tard », se dirent-ils alors, devenus sceptiques sur leur compte et désormais inutiles pour toujours. Le « Raphaël sans mains », ce mot étant pris en son sens le plus large, ne serait-il pas la règle au royaume du génie, et non pas l’exception? Le génie n’est peut-être pas tellement rare, mais les cinq cents mains qu’il lui faut pour dompter [...] « l’instant favorable ».

Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886)

jeudi 13 mars 2014

L'instinct grégaire de l'obéissance

Si, depuis que les hommes existent, des troupeaux humains ont toujours existé (associations raciales, communautés, tribus, nations, États, Églises) et s'il y eut toujours une très grande majorité de sujets pour une minorité de maîtres, si par conséquent c'est l'obéissance qui a été le mieux et le plus longtemps inculquée aux hommes et pratiquée par eux, on peut en conclure légitimement que chacun, d'une manière générale, éprouve maintenant le besoin inné d'obéir, comme une sorte de conscience formelle qui ordonne : « Tu dois absolument faire telle chose, tu dois absolument t'abstenir de telle autre », bref : « Tu dois. » Ce besoin cherche à s'assouvir et à remplir sa forme par un contenu ; c'est pourquoi il entre en oeuvre selon sa force, son impatience et sa tension, sans choisir beaucoup, à la manière d'un appétit grossier, et accepte tout ce que les instances de commandement lui cornent aux oreilles - parents, maîtres, préjugés de classe, opinion publique. Le caractère limité de l'évolution humaine, ses hésitations, ses lenteurs, sa marche souvent rétrograde et aberrante provient de ce que l'instinct grégaire de l'obéissance est celui qui s'hérite le mieux et qu'il se fortifie au détriment de l’art de commander. 

Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886)
(Contribution à l'histoire naturelle de la morale)


J'aurais pu m'arrêter ici (et prêter à ce texte des aspirations révolutionnaires). Mais par honnêteté intellectuelle, il me faut citer la suite. Le constat que dresse Nietzsche lui permet de réaffirmer la nécessité de l'émergence de "grands hommes" pour faire progresser une nation. 
A lecture de ce qui suit, on comprend qu'il est très facile sur la base de ses propos de justifier l'établissement d'un régime autoritaire (par opposition à une démocratie)


Imaginons que cet instinct se développe jusqu'à ses dernières conséquences ; du coup les chefs et les hommes indépendants viendront à manquer, ou bien ils souffriront dans leur for intérieur, auront mauvaise conscience, et se verront contraints, pour être en mesure de commander, de se tromper d’abord eux-mêmes en se faisant croire qu'eux aussi se bornent à obéir. Cet état de choses, de nos jours, est effectivement réalisé en Europe : c'est ce que j'appelle l'hypocrisie morale des hommes au pouvoir. Pour se mettre à l’abri de leur mauvaise conscience, ils n'ont rien trouvé d'autre que de se poser comme les exécuteurs de prescriptions plus anciennes ou plus élevées (celles des ancêtres, de la constitution,du droit, des lois, voire de Dieu) ou encore d'emprunter des maximes grégaires aux façons de penser du troupeau en se voulant, par exemple, « les premiers serviteurs de leurs peuples » ou « les instruments du bien public ». D'autre part, l’homme grégaire européen se plaît à se considérer aujourd'hui comme le seul type humain légitime et à glorifier les qualités qui font de lui un être docile, supportable et utile au troupeau comme les vertus humaines par excellence : esprit communautaire, bienveillance, déférence, diligence, sens de la mesure, modestie, indulgence, compassion. Dans tous les cas où l'on ne croit pas pouvoir se dispenser de têtes de file et de chefs, on s'ingénie aujourd'hui à substituer aux dirigeants un ensemble d'individus avisés du type grégaire : telle est, par exemple, l'origine de tous les régimes représentatifs. Malgré tout, quel bienfait pour ces Européens, pour ce bétail humain, quelle délivrance d'un malaise qui devenait intolérable, que l'apparition d'un maître absolu : c’est ce que montrèrent pour la dernière fois sur une vaste échelle les répercussions du phénomène napoléonien : l'histoire de ces répercussions est pour ainsi dire celle du plus haut bonheur auquel ce siècle ait pu atteindre dans ses meilleurs moments et dans ses hommes les plus remarquables.

mercredi 5 mars 2014

Ne plus te croire

"Ce n'est pas ton mensonge qui me bouleverse, mais de ne plus te croire."

Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886)

*
*     *

Je souscris totalement à cette maxime de Nietzsche, et sans doute que toute personne mettant la "confiance" au premier plan d'une relation en ferait de même.
Car si la confiance a été entamée, si elle n'est pas complète, c'est donc que je ne peux plus porter entier crédit à la parole de l'autre.

Ne soyons cependant pas butés : rien n'est définitif, et le temps peut bien sûr effacer certains accrocs. Plus pernicieux sont les petits "mensonges" réguliers.
J'ai connu deux personnes systématiquement en retard. Conscientes de ce trait apparemment insurmontable et du désagrément récurrent qu'il engendrait, l'une conseillait de lui communiquer une heure de rendez-vous avancée (donc fausse), et l'autre d'arriver plus tard que convenu.
Sur le plan pratique, rien de bien différent, sur le plan dialectique, celà revenait donc à mentir sciemment ou à feindre d'acquiescer.
En de fréquentes occasions.
Solution que je me refusais d'adopter, en vertu de la maxime ci-dessus.
Et parce qu'il me semblait qu'alors, le statut de "bonnes connaissances" était pleinement indiqué.
(bonne connaissance => 0 attente envers l'autre... ce qui est bien aussi, hein)

Anybref...

Avant de citer des passages plus longs de "Par-delà bien et mal", j'avais aussi relevé la phrase suivante du chapitre "Maximes et Interludes" :
(Rien à voir avec ce qui précède)

La démence est rare chez les individus, elle est la règle en revanche dans un petit groupe, un parti, un peuple, une époque

mardi 28 janvier 2014

Le pessimisme est d'humeur ; l'optimisme est de volonté

Quelqu'un me jugeait hier en peu de mots (*) : « Optimisme incurable. » Certainement il l'entendait mal, voulant dire que je suis ainsi par nature et que j'en suis bien heureux, mais qu'enfin une bienfaisante illusion n'a jamais passé pour vérité. C'est confondre ce qui est avec ce que l'on veut faire être. Si l'on considère ce qui est de soi et sans qu'on y travaille, le pessimisme est le vrai ; car le cours des choses humaines, dès qu'on l'abandonne, va tout de suite au pire ; par exemple, qui se livre à son humeur est aussitôt malheureux et méchant. Cela est inévitable par la structure de notre corps, qui tourne tout à mal dès qu'on ne le surveille plus, dès qu'on ne le gouverne plus. Observez qu'un groupe d'enfants, faute d'un jeu réglé, en vient bientôt à la brutalité informe. [...]

Il faut dénouer ; et ce n'est pas un petit travail. Et chacun sait bien que la colère et le désespoir sont les premiers ennemis à vaincre. Il faut croire, espérer et sourire ; et avec cela travailler. Ainsi la condition humaine est telle que si on ne se donne pas comme règle des règles un optimisme invincible, aussitôt le plus noir pessimisme est le vrai.

Alain, Propos sur le bonheur (1925)

(*) ndlr : cf. article précédent

dimanche 26 janvier 2014

Ce "meilleur des mondes possibles"

Dans l'article reprenant un dialogue de la série True Detective que je publiais la semaine passée , le détective Rust Cohle se référait à la notion de "pessimisme" en philosophie.

Je saisis cette opportunité pour revenir au "Monde comme volonté et représentation" (dont j'ai déjà cité de nombreux extraits) et ainsi illustrer ce terme, qui est souvent le premier qualificatif qui vient à l'esprit, lorsqu'il est question de Schopenhauer.

Chacun qui est sorti de ses premiers rêves de jeunesse, qui considère son expérience propre et celle d’autrui, qui a promené son regard dans la vie, dans l’histoire du passé et de son époque, et enfin dans les œuvres des grands poètes, celui-là, à supposer qu'aucun préjugé profondément ancré et indélébile ne paralyse sa faculté de juger, admettra la conclusion que le monde des hommes est l'empire du hasard et de l'erreur qui y gouvernent sans pitié, à petite comme à grande échelle, épaulés par la bêtise et la méchanceté qui agitent leur fouet. C'est ce qui explique que le meilleur ne perce que péniblement, que le noble et le sage ne se manifestent que très rarement et ne trouvent guère influence ou audience, alors que l'absurde et le faux dans le domaine de la pensée, le plat et le banal dans le domaine de l'art, le méchant et le perfide dans le domaine de la conduite, continuent effectivement d'exercer leur empire, lequel n’est perturbé que par de brèves interruptions. Par contre, l'excellent en tout genre n'est toujours qu'une exception, un cas parmi des millions, et, lorsqu'il s’est déclaré dans une œuvre durable, celle-ci, après avoir survécu à l'animosité de ses contemporains, se tient isolée, conservée comme une météorite tombée d’un autre ordre de choses que celui qui domine ici-bas. [...]

Si enfin on mettait sous les yeux de chacun les douleurs et les tourments terribles auxquels sa vie est constamment exposée, il serait figé d'effroi; et si on conduisait l’optimiste le plus borné à travers les hospices, les lazarets et les salles d’opérations chirurgicales, dans les prisons, les chambres de torture et les étables à esclaves, sur les champs de bataille et aux lieux de supplice, si on lui dévoilait ensuite tous les obscurs logis où la misère se cache des regards de la froide curiosité [...], il finirait certainement par comprendre lui aussi la nature de ce meilleur des mondes possibles. Car où Dante aurait-il puisé la matière pour son Enfer sinon dans ce monde réel qui est le nôtre ? Et encore, c'est devenu un Enfer plutôt bien ordonné. Mais lorsqu'il devait s'atteler à la tâche de dépeindre le Ciel et ses joies, il était confronté à une difficulté insurmontable, car notre monde n’offre pas du tout le matériau à cette fin. [...]

Et de conclure (attention, c'est radical) :
A mon sens l'OPTIMISME, lorsqu'il n est pas le bavardage irréfléchi de ceux qui derrière leur front bas n’abritent rien d'autre que des mots, n’est pas seulement une manière de penser absurde, mais aussi véritablement INFÂME, car elle revient à railler et à mépriser les souffrances sans nom de l'humanité.

Une nouvelle fois dans ces colonnes, je me permets un rapprochement avec des dialogues entendus dans Twin Peaks :

- James, don't leave ... It's not our fault!
- It doesn't matter. Don't you see? Nothing we do matters. Nothing's ever going to change. It doesn't matter if we're happy when the rest of the world goes to hell.

La pauvre Donna n'a pas le temps de répliquer, que James a déjà enfourché sa moto, et est sorti du cadre. Bien sûr, la question qui vient à l'esprit, est celle que formule immédiatement Hart à l'endroit de son collègue dans True Detective :

Hart : So, what’s the point of getting out of bed in the morning?
Cohle: I tell myself I bear witness, but the real answer is that it’s obviously my programming. And I lack the constitution for suicide.

Pour être tout à fait complet, je cite la réponse de Schopenhauer :
Si le suicide nous en offrait réellement la possibilité, en sorte que l'alternative «être ou ne pas être» se présentait au sens le plus concret, alors il faudrait absolument le choisir, comme un dénouement éminemment désirable (a consummation devoutly to be wish’d), Mais quelque chose en nous dit qu’il n’en sera pas ainsi, que ce ne sera pas terminé, que la mort ne sera pas un anéantissement absolu.

Twin Peaks (E16), David Lynch (1990)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)

Que mon lectorat se rassure, après ses propos noirs et durs, un prochain article se chargera de louer l'Optimisme.

mercredi 21 août 2013

La pure contemplation

On reparle un peu philo ? Toujours avec Schopenhauer. C'est déjà le sixième article. Celui-ci reprend d'ailleurs bien ceux que j'avais intitulés la danse des poignards, et le sentiment du Sublime.

Je trouve ce passage particulièrement clair et bien articulé, donc je vous encourage à le lire (si d'aventure vous aviez l'habitude de ne faire que survoler ces textes).

Quatre paragraphes.
Le premier décrit la mécanique d'une vie qui ne serait rythmée que par la recherche de satisfaction de besoins successifs à combler, c'est-à-dire quand l'Homme est le sujet du vouloir. Impossible dans cet état de prétendre au "bien-être véritable".

Les deux paragraphes suivants reviennent sur l'état dans lequel l'Homme peut se libérer de la volonté, n'être sujet que de la connaissance, en se plongeant par exemple dans la contemplation objective de l'objet. De la même manière que derrière celui-ci apparaît bientôt son concept générique (ou "Idée"), le sujet se sent appartenir à un tout et dépasse son individualité. On touche alors au "bien suprême". Cet état rejoint le sentiment du Sublime, évoqué plus haut.

Le moment est donc bien choisi dans le dernier paragraphe, pour discourir d'Art. L'exemple pris est celui des natures mortes. Il sera intéressant si comme moi vous n'y voyez qu'un tas d'aliments peints avec minutie. Schopenhauer montre l'articulation entre le Sublime, le sujet spectateur d'un tableau ne représentant pourtant que des objets banal, et la démarche du peintre.
Je serais curieux de savoir ce qu'il aurait pensé de l'art abstrait...


Tout vouloir naît du besoin, donc du manque, donc de la souffrance; la satisfaction y met un terme ; mais pour un souhait satisfait, au moins dix se trouvent frustrés; en outre la convoitise dure longtemps, ses exigences sont sans fin; la satisfaction, elle, est brève et chichement comptée. Or ce contentement final n’est lui-même qu'apparent: le souhait satisfait donne aussitôt lieu à un autre souhait; le premier est une illusion qui a été reconnue, le second une illusion qui ne l'a pas encore été. Aucun objet atteint par le vouloir ne peut procurer un contentement durable, définitif : l'objet sera toujours pareil à l'aumône qui, jetée au mendiant, lui permet de vivoter aujourd'hui en remettant son tourment à demain. — C'est pourquoi, aussi longtemps que notre conscience est remplie par notre volonté, aussi longtemps que nous cédons à l'élan des souhaits avec l'espoir et la crainte incessants qui lui sont associés, aussi longtemps que nous sommes sujets du vouloir, nous ne connaîtrons jamais ni bonheur durable ni repos. Poursuivre ou fuir un objet, craindre le malheur ou chercher le plaisir, voilà, pour l'essentiel, une seule et même chose: le souci pour la volonté toujours demandeuse, quelle qu’en soit la forme, remplit et agite sans cesse notre conscience ; or sans repos, il n'est absolument pas de bien-être véritable. Ainsi le sujet du vouloir se trouve continuellement attaché sur la roue tournante d'Ixion, il remplit éternellement le tonneau des Danaïdes, il est Tantale subissant ses éternels supplices.

Mais lorsqu'une occasion extérieure ou un état affectif intime nous font subitement sortir de ce flux sans fin du vouloir, en arrachant la connaissance à l'esclavage de la volonté, lorsque l’attention n'est plus dirigée sur les motifs du vouloir mais qu'elle appréhende les choses indépendamment de leur lien avec la volonté, c’est-à-dire qu’elle les considère comme sans intérêt, sans subjectivité, de manière purement objective, lorsqu'elle s’y adonne entièrement, ces choses n'étant que des représentations et non des motifs, alors ce repos, toujours recherché par cette première voie du vouloir, mais toujours demeuré hors d'atteinte, se manifeste spontanément, d'un seul coup, nous procurant le bien-être le plus complet. Il s'agit de cet état sans douleur qu'Épicure vante comme le bien suprême, l'état des dieux: pendant un moment, nous sommes, en effet, débarrassés de ce vil élan de la volonté, nous célébrons le sabbat des travaux forcés du vouloir, la roue d'Ixion est à l'arrêt.

Or, cet état est justement celui que nous décrivions plus haut comme la condition nécessaire pour la connaissance de l'Idée : c'est la pure contemplation, la dissolution dans l'intuition, la perte dans l'objet, l'oubli de toute individualité, la suppression du mode de connaissance obéissant au principe de raison et ne saisissant que des relations, alors qu’en même temps, de manière inséparable, la chose singulière qui est perçue s'exhausse à l'idée de son espèce, l'individu connaissant au pur sujet de la connaissance sans volonté : comme tels, les deux ne se trouvent plus dans le flux du temps et de toutes autres relations. Peu importe alors si on voit le soleil se coucher depuis un cachot ou depuis un palais.

Un état affectif intime, la prépondérance du connaître sur le vouloir, peuvent provoquer cet état quel que soit le milieu. C'est ce que nous montrent ces excellents Hollandais qui ont dirigé cette intuition purement objective sur les objets les plus insignifiants, en édifiant un monument durable de leur objectivité et de leur tranquillité d'esprit dans la nature morte que le spectateur esthétique ne saurait contempler sans émotion, car elle lui présente cet affectif de l'artiste, calme, tranquille, dénué de volonté, qui était nécessaire pour percevoir des objets aussi insignifiants de manière aussi objective, pour les contempler aussi attentivement et répéter cette image intuitive de manière aussi consciente ; et comme l'image l'enjoint à partager, lui aussi, cet état, son émotion se trouve souvent encore accrue par l'opposition avec sa propre constitution affective, agitée, perturbée par un vouloir véhément, dans laquelle il se trouve à ce moment. Dans le même esprit, des paysagistes, particulièrement Ruysdael, ont souvent peint des paysages tout à fait insignifiants, provoquant par là le même effet de manière encore plus réjouissante.

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation
(1819)

samedi 10 août 2013

Le sentiment du sublime

Qui ne s'est jamais laissé aller à des pensée existentielles en contemplant la voûte céleste, lors d'une nuit étoilée?
Dans le livre III (l'idée platonicienne: l'objet de l'art) du "Monde...", après avoir traité du BEAU, Schopenhauer saisit cette occasion pour évoquer le SUBLIME.



Lorsque nous nous perdons dans la considération de la grandeur infinie du monde dans le temps et dans l'espace, lorsque nous méditons sur les millénaires écoulés, les millénaires à venir — mais aussi lorsque le ciel nocturne nous met effectivement devant les yeux d'innombrables mondes en faisant ainsi pénétrer dans notre conscience l'incommensurabilité de l'univers —, alors nous sentons que nous sommes réduits à rien, nous avons le sentiment d'être un individu, un corps animé, phénomène éphémère de la volonté qui s'évanouit comme une goutte dans l'océan qui se dissout dans le néant. Mais en même temps, s'élève contre ce fantôme de notre propre vanité, contre cette impossibilité mensongère, la conscience immédiate que tous ces mondes n'existent bel et bien que dans notre représentation, ne sont que les modifications du sujet éternel de la pure connaissance ; nous constatons que nous sommes ce sujet dès que nous oublions l'individualité, ce sujet qui est le support nécessaire et la condition de tous les mondes, de toutes les époques. La grandeur du monde, qui nous inquiétait d'abord, repose désormais en nous. Notre dépendance à son égard se trouve supprimée par sa dépendance à notre égard. — Tout ceci ne pénètre cependant pas immédiatement la réflexion et ne se montre d'abord que sous la forme d'une conscience qui sent qu'on ne fait qu'un avec le monde en un certain sens (ce sens que la philosophie seule permet de rendre évident), qu'on n'est pas écrasé, mais élevé par son incommensurabilité. Il s'agit de cette conscience qui sent cela même que les Upanishads du Véda expriment par des tournures si multiples, en particulier dans la sentence déjà citée plus haut: Hae omnes creaturae in totum ego sum et praeter me aliud ens non est [Je suis toutes ces créatures et à part moi n'existe aucun autre être]. Il s'agit de l'élévation au-dessus de notre propre individu, le sentiment du sublime.

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)

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Le Véda ("vision" ou "connaissance" en senskrit) est un ensemble de textes indiens, de portée philosophique et métaphysique, transmise oralement de brahmane à brahmane au sein du védisme, du brahmanisme, et de l'hindouisme. Les premiers écrits remontent au XVème siècle...
...et donc Schopenhaueur est fan (il y fait très souvent référence)

mercredi 24 juillet 2013

La danse des poignards

Après avoir introduit Schopenhauer par des aspects périphériques (et néanmoins fondamentaux) de son oeuvre (Critique de la Philosophie kantienne), je vais désormais en venir au coeur du "Monde comme Volonté et Représentation".

Le premier livre traite du monde comme représentation, çàd comme objet du sujet. Analysant la représentation comme soumise au principe de raison, Schopenhauer finit ce livre en abordant la raison "pratique".

La lecture de différents textes m'aura appris, que dès qu'on emploie l'épithète "pratique" en philo, c'est qu'on s'apprête à discourir de la manière dont une philosophie peut s'appliquer dans le comportement et les actions des Hommes. En bref, on va sans doute finir par parler morale ou vertu (*).
Ce faisant, Schopenhauer s'attarde un moment sur les idées de l'école stoïcienne, dont les principes visent à s'aider de la raison pour atteindre le bonheur (dans tout ça, la vertu est moyen, et non finalité). Ca donne des préceptes tels que :

Comment peux-tu passer doucement tes jours,
Si tu dois te laisser mener et tourmenter par un désir toujours insatisfait
Par la crainte, par l'espérance de biens peu utiles
(Horace)


Facile, certes. Mais utile si l'on comprend que, poussée à l'extrême, la logique de convoiter / acquérir ne peut qu'aboutir à un cycle frustration / ennui. Intéressante pour qui se rebiffe contre le consumérisme à outrance.

Je zappe intentionnellement les maximes qui pourraient sembler prôner l'ascétisme, ou celles aisément caricaturables en éthique de loser (« Ne demande pas que les choses arrivent comme tu le désires mais désire-les telles qu'elles arrivent et tu seras heureux. »), pour passer à cette pensée d'Epitecte, telle que la rapporte par Schopenhaueur

« Il faut penser et distinguer entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas et, ensuite, ne tenir aucun compte de ce qui ne dépend pas de nous, moyennant quoi on restera de manière assurée indemne de toute douleur, souffrance et angoisse. »


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*    *

Puisque les stoïciens sont mes amis, ceux de Schopenhauer et d'Alain aussi, je termine cet article en citant un texte de ce dernier, intitulé "La danse des poignards" et extrait de ses célèbres "Propos sur le Bonheur".

Chacun connaît la force d’âme des stoïciens. Ils raisonnaient sur les passions, haine, jalousie, crainte, désespoir et ils arrivaient ainsi à les tenir en bride, comme un bon cocher tient ses chevaux.
Un de leurs raisonnements qui m’a toujours plu et qui m’a été utile plus d’une fois, est celui qu’ils font sur le passé et l’avenir. «Nous n'avons, disent-ils, que le présent à supporter. Ni le passé, ni l’avenir ne peuvent nous accabler, puisque l’un n’existe plus et que l’autre n’existe pas encore.»

C’est pourtant vrai. Le passé et l’avenir n’existent que lorsque nous y pensons ; ce sont des opinions, non des faits. Nous nous donnons bien du mal pour fabriquer nos regrets et nos craintes. J’ai vu un équilibriste qui ajustait une quantité de poignards les uns sur les autres ; cela faisait une espèce d’arbre effrayant qu’il tenait en équilibre sur son front. C’est ainsi que nous ajustons et portons nos regrets et nos craintes en imprudents artistes. Au lieu de porter une minute, nous portons une heure ; au lieu de porter une heure, nous portons une journée, dix journées, des mois, des années. L’un, qui a mal à la jambe, pense qu’il souffrait hier, qu’il a souffert déjà autrefois, qu’il souffrira demain ; il gémit sur sa vie tout entière. Il est évident qu’ici la sagesse ne peut pas beaucoup; car on ne peut pas toujours supprimer la douleur présente. Mais s’il s’agit d’une douleur morale, qu’en restera-t-il si l’on se guérit de regretter et de prévoir ?

Cet amoureux maltraité, qui se tortille sur son lit au lieu de dormir, et qui médite des vengeances corses, que resterait-il de son chagrin s’il ne pensait ni au passé, ni à l’avenir ? Cet ambitieux, mordu au coeur par un échec, où va-t-il chercher sa douleur, sinon dans un passé qu’il ressuscite et dans un avenir qu’il invente ? On croit voir le Sisyphe de la légende qui soulève son rocher et renouvelle ainsi son supplice.

Je dirais à tous ceux qui se torturent ainsi : pense au présent ; pense à ta vie qui se continue de minute en minute ; chaque minute vient après l’autre ; il est donc possible de vivre comme tu vis, puisque tu vis. Mais l’avenir m’effraie, dis-tu. Tu parles de ce que tu ignores. Les événements ne sont jamais ceux que nous attendions ; et quant à ta peine présente, justement parce qu’elle est très vive, tu peux être sûr qu’elle diminuera. Tout change, tout passe. Cette maxime nous a attristés assez souvent ; c’est bien le moins qu’elle nous console quelquefois.

AlainPropos sur le bonheur (1925)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)


(*) Peut-être ma prof de philosophie en terminale avait-elle tenté de m'avertir, mais j'avoue n'avoir pas du tout été attentif durant ces heures du samedi matin.

samedi 6 juillet 2013

L'ombre des choses réelles


Chronicle, Josh Trank (2012)

Je continue d'utiliser Chronicle pour vous rendre compte de ma lecture de Schopenhauer. Discourant sur Kant, il en vient en effet à évoquer Platon, qui aura eu l'intuition de ce que le philosophe allemand devait plus tard démontrer. Dans la République (au septième livre me dit-on), Platon exprime cette vision par un mythe, auquel on fait souvent référence en tant qu'allégorie de la caverne.

Pour ce qu'il faut retenir, et donc avec les mots de Schopenhauer :

Les hommes, enchaînés dans une caverne obscure, ne voient ni la vraie lumière originelle ni les choses réelles, mais seulement la faible lumière du feu qui brûle dans la caverne et les ombres des choses réelles que projette ce même feu placé dans leur dos. Ils pensent pourtant que les ombres sont la réalité et la détermination de la succession de ces ombres, la vraie sagesse.

(j'ai fait court)

Arthur Schopenhauer, Critique de la Philosophie Kantienne (1819)
cf. aussi Le Monde comme Volonté et Représentation (Livre III, §31)

mercredi 26 juin 2013

Avant Kant, nous étions DANS le temps. Maintenant, c'est le temps qui est en nous


Bon, alors évidemment, ça n'est pas la scène visuellement la plus impressionnante du film "Chronicle" (à base d'ados, qui font un peu n'importe quoi de supers pouvoirs nouvellement acquis).

Le film est plaisant, et pour ne rien gâcher, on y parle de Schopenhauer (et Platon). Schopenhauer est un philosophe allemand du XIXème siècle, que je m'en vais aborder dans les semaines à venir sur Arise Therefore. Son ouvrage principal "Le Monde comme Volonté et Représentation" prendra le relai dans ces colonnes de la lecture distrayante / dépaysante et haletante qu'était Salammbô.

Etant donné que ma dernière lecture philosophique était l'oeuvre de Kant, je me suis livré à une petite révision en attaquant par la friandise que constitue la "Critique de la Philosophie Kantienne". Bénéficier d'une master class de Schopenhauer, c'est quand même précieux. D'autant que former une analyse critique d'une philosophie n'est pas intellectuellement donné à tout le monde.

Avant de décortiquer et mettre en lumière les erreurs de celui qu'il considère comme un esprit supérieur (*), Schopenhauer prend le temps d'exposer "la pensée fondamentale qui constitue le dessein de toute la Critique de la raison pure", à savoir la distinction du phénomène et de la chose en soi (puisqu'entre les choses et nous, se trouve toujours l'intellect).

Kant montra que les lois qui, avec une nécessité infrangible, règnent dans l'existence, c'est-à-dire dans l'expérience en général, ne doivent pas être appliquées pour déduire et expliquer l'EXISTENCE ELLE-MÊME, et que leur validité n'est donc que relative, c'est-à-dire qu'elle ne commence qu'après que l'existence (le monde de l'expérience en général) a déjà été posée et qu'elle est déjà présente ; que, par conséquent, ces lois ne peuvent nous servir de fil conducteur quand nous en venons à l'explication du monde et de nous mêmes. Toutes les philosophies occidentales antérieures avaient cru, à tort, que ces lois, qui lient entre eux les phénomènes et qui toutes (temps, espace aussi bien que causalité et syllogisme) ont été groupées par moi sous l'expression de «principe de raison», étaient des lois absolues que rien ne conditionnait, des aeternae veritates [vérités éternelles]. Ils ont cru que le monde lui-même n'existait qu’en conséquence de ces lois et en conformité avec elles et que toute l'énigme du monde devait donc pouvoir être résolue en suivant leur fil conducteur. Les hypothèses faites dans ce but, que Kant critique sous le nom d'idées de la raison, ne servaient à vrai dire qu'à élever au rang de réalité unique et suprême le simple phénomène, [...] le monde des apparences de Platon, et ce, afin de le substituer à 1'essence intime et véritable, et de rendre impossible la vraie connaissance de cette dernière, c'est-à-dire, en un mot, pour plonger les rêveurs dans un sommeil encore plus profond. Kant montra que ces lois, et par suite le monde lui-même, sont conditionnés par le mode de connaissance du sujet. D'où il découlait qu'aussi longtemps que l'on continuerait à faire des recherches et des déductions au fil directeur de ces lois, on ne ferait aucun pas en avant dans la question capitale, à savoir dans la connaissance de l'essence du monde tel qu'il est en soi et sans représentation, mais on tournerait comme l’écureuil dans sa roue.

En gros, si je résume :
Les principes fondamentaux (temps, espace, causalité, syllogisme) ne sont que des formes de notre intellect : "Avant Kant, nous étions DANS le temps. Maintenant, c'est le temps qui est en nous". Par conséquent, ces principes ne s'applique qu'à nos représentations des choses (phénomènes), mais en aucun cas à la chose en soi. Toute métaphysique (qui est la science de ce qui se trouve au-delà de la possibilité de toute expérience) est donc impossible.


(*) En épigraphe de la Critique : "C'est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes" (Voltaire)

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)
Chronicle, Josh Trank (2012)