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dimanche 12 décembre 2010

la réforme sociale la plus utile jamais accomplie - Brune / Blonde (Part.2)



Le calendrier me fait établir le parallèle entre ces quelques articles et l'exposition Brune Blonde en ce moment et jusqu'au 16 janvier à la Cinémathèque.
J'exhume ici d'un carnet de notes écrits par le passé un passage de La Valse aux Adieux, de Kundera.
S'en suit une tirade sur les "blondes".

Les cheveux blonds et les cheveux noirs, ce sont les deux pôles de la nature humaine. Les cheveux noirs signifient la virilité, le courage, la franchise, l'action, tandis que les cheveux blonds symbolisent la féminité, la tendresse, l'impuissance et la passivité. Donc une blonde est en réalité doublement femme. Une princesse ne peut être que blonde. C'est aussi pour cette raison que les femmes, pour être aussi féminine que possibles, se teignent en jaune et jamais en noir. […] Une blonde s'adapte inconsciemment à ses cheveux. Surtout si cette blonde est une brune qui se fait teindre en jaune. Elle veut être fidèle à sa couleur et se comporte comme un être fragile, une poupée frivole, une créature exclusivement préoccuppée de son apparence, et cette créature exige de la tendresse et des services, de la galanterie et une pension alimentaire, elle est incapable de rien faire par elle-même, elle est toute délicatesse dehors et au dedans toute grossièrté. Si les cheveux noirs devenaient une mode universelle, on vivrait nettement mieux en ce monde. Ce serait la réforme sociale la plus utile que l'on ait jamais accomplie.

Milan Kundera, la valse aux adieux (1970)

J'avais trouvé curieux de lire de tels mots résonnant avec les clichés aujourd'hui véhiculés, et pourtant écrits en 1970.
Je ne me souviens plus du contexte de ce passage, ni de qui le prononce.
J'avertis mes lectrices et lecteurs que le reproduire ici ne signifie pas souscrire à ces idées un brin mysogines (tout est dans le "doublement femme").


Illustration tirée de :
Mulholland Drive, David Lynch (2001)

samedi 11 juillet 2009

le plaisir de la lenteur

"Regarde-les, tous ces fous qui roulent autour de nous. Ce sont les mêmes qui savent être si extraordinairement prudents quand on dévalise sous leurs yeux une vielle femme dans la rue. Comment se fait-il qu'ils n'aient pas peur quand ils sont au volant?"

Que répondre? Peut-être ceci : l'homme penché sur sa motocyclette ne peut se concentrer que sur la seconde présente de son vol; il s'accroche à un fragment de temps coupé et du passé et de l'avenir; il est arraché à la continuité du temps; il est en dehors du temps; autrement dit, il est dans un état d'extase; dans cet état, il ne sait rien de son âge, rien de sa femme, rien de ses enfants, rien de ses soucis et, partant, il n'a pas peur, car la source de la peur est dans l'avenir, et qui est libéré de l'avenir n'a rien à craindre.

La vitesse est la forme d'extase dont la révolution technique a fait cadeau à l'homme. Contrairement au motocycliste, le coureur à pied est toujours présent dans son corps, obligé sans cesse de penser à ses ampoules, à son essoufflement; quand il court il sent son poids, son âge, conscient plus que jamais de lui-même et du temps de sa vie. Tout change quand l'homme délègue la faculté de vitesse à une machine: dès lors, son propre corps se trouve hors du jeu et il s'adonne à une vitesse qui est incorporelle, immatérielle, vitesse pure, vitesse en elle-même, vitesse extase.

Curieuse alliance: la froide impersonnalité de la technique et les flammes de l'extase. Je me rappelle cette Américaine qui, il y a trente ans, mine sévère et enthousiaste, sorte d'apparatchik de l'érotisme, m'a donné une leçon (glacialement théorique) sur la libération sexuelle; le mot qui revenait le plus souvent dans son discours était le mot orgasme; j'ai compté; quarante-trois fois. Le culte de l'orgasme: l'utilitarisme puritain projeté dans la vie sexuelle; l'efficacité contre l'oisiveté; la réduction du coït à un obstacle qu'il faut dépasser le plus vite possible pour arriver à une explosion extatique, seul vrai but de l'amour et de l'univers.

Pourquoi le plaisir de la lenteur a-t-il disparu? Ah, où sont-ils les flâneurs d'antan? [...] Un proverbe tchèque définit leur douce oisiveté par une métaphore: ils contemplent les fenêtres du bon Dieu. Celui qui contemple les fenêtres du bon Dieu ne s'ennuie pas; il est heureux. Dans notre monde, l'oisiveté s'est transformée en désoeuvrement, ce qui est tout autre chose: le désoeuvré est frustré, s'ennuie, est à la recherche constant du mouvement qui lui manque.


A ce sujet, lire également Céline ici :
Sur le chemin de rien du tout

Et pour revenir à la vitesse au volant, je terminerai en citant une dernière fois Humbert Humbert, qui décidément ne s'arrange pas, mais reste prompt à analyser son comportement et son ressenti :

La route se déroulait devant moi à paysage découvert, et l'idée me vint soudain - dénuée de toute velléité de protestation, ou de symbolisme, ou de quelqu'autre arrière-pensée - que puisque j'avais violé toutes les lois de la société, je ne perdais rien de plus en violant aussi celles de la circulation. Je passai donc sur le côté gauche de la route nationale, et auscultai mes réactions : elles étaient délicieuses. J'éprouvais une délicate fusion diaphragmatique, émaillée d'éclairs de sensations tactiles, le tout décuplé par la pensée que rien n'est aussi propice à l'élimination totale des lois physiques fondamentales que de conduire délibérément du mauvais côté de la route. Vue sous un certain angle, c'est une émotion authentiquement spirituelle. Sans jamais dépasser le trente ou trente-cinq à l'heure, je roulais doucement, rêveusement, comme si ce mauvais côté avait été le reflet du bon dans le miroir. Il y avait peu de circulation. Les voitures qui me doublaient de temps en temps sur le bord que je leur avait abandonné me cornaient brutalement aux oreilles. Celles qui venaient vers moi tanguaient et viraient avec des hurlements d'épouvante. J'abordai bientôt des régions plus peuplées. Brûler un feu rouge me dispensa la même joie qu'une gorgée de bourgogne défendu lorsque j'étais enfant. Cependant, diverses complications s'élevaient de-ci, de-là. Je m'aperçus que j'étais suivi - escorté.

La lenteur, Kundera (1995)
Lolita, Vladimir Nabokov (1955)

samedi 24 mai 2008

having the desire to remember

Alors qu'Islands évoquait
la disparition subite - et salvatrice -
du désir de se souvenir,
Tamina, héroïne centrale d'une des variations de Kundera
sur
le rire et l'oubli, veut se souvenir.


Depuis quelque temps, elle était désespérée parce que le passé était de plus en plus pâle. Elle n'avait de son mari que la photographie de son passeport, toutes les autres photos étaient restées à Prague dans l'appartement confisqué. Elle regardait cette pauvre image tamponnée, écornée, où son mari était pris de face (comme un criminel photographié par l'Identité Judiciaire) et n'était guère ressemblant. Chaque jour elle se livrait devant cette photographie à une sorte d'exercice spirituel : elle s'efforçait d'imaginer son mari de profil, puis de demi-profil, puis de trois quarts. Elle faisait revivre la ligne de son nez, de son menton, et elle constatait chaque jour avec effroi que le croquis imaginaire présentait de nouveaux points discutables où la mémoire qui dessinait avait ses doutes. [...]
Elle avait donc mis au point une technique particulière de remémoration. Quand elle était assise en face d'un homme, elle se servait de sa tête comme d'un matériau à sculter : elle la regardait fixement et elle refaisait en pensée le modelé du visage, elle lui donnait une teinte plus sobre, y plaçait les tâches de rousseur et les verrues, rapetissait les oreilles, colorait les yeux en bleu.
Mais tous ces efforts ne faisaient que démontrer que l'image de son mari se dérobait irrévocablement. Au début de leur liaison, il lui avait demandé (il avait dix ans de plus qu'elle et s'était déjà fait une certaine idée de la misère de la mémoire humaine) de tenir un journal et d'y noter pour tous les deux le déroulement de leur vie. Elle s'était rebellée, affirmant que c'était se moquer de leur amour. Elle l'aimait trop pour pouvoir admettre que ce qu'elle qualifiait d'inoubliable put être oublié. Evidemment, elle avait fini par lui obéir, mais sans enthousiasme. Les carnets s'en ressentaient : bien des pages y étaient vides et les notes fragmentaires.


Elle avait vécu onze ans en Bohême avec son mari, et les carnets laissés chez sa belle-mère étaient, eux aussi, au nombre de onze. Peu après la mort de son mari, elle avait acheté un cahier et l'avait divisé en onze parties. Elle était certes parvenue a se remémorer bien des événements et des situations à moitié oubliés, mais elle ne savait absolument pas dans quelle partie du cahier les inscrire. La succession chronologique était irrémédiablement perdue.
Elle avait d'abord tenté de retrouver les souvenirs qui pourraient servir de points de repère dans l'écoulement du temps et devenir la charpente principale du passé reconstruit. Par exemple leurs vacances. Il devait y en avoir onze, mais elle ne pouvait s'en rappeler que neuf. Il y en avait deux qui étaient à jamais perdues. [...]
Elle voulait aussi se souvenir de tous les noms qu'il lui avait donnés. Il ne l'avait appelée par son vrai nom que pendant les quinze premiers jours. Sa tendresse était une machine a fabriquer continuellement des surnoms. Elle avait beaucoup de noms et comme chaque nom s'usait vite, il lui en donnait sans cesse de nouveaux. Pendant les douze ans qu'ils avaient passés ensemble, elle en avait eu une vingtaine, une trentaine, et chacun appartenait à une période précise de leur vie.
Mais comment redécouvrir le lien perdu entre un surnom et le rythme du temps? Tamina ne parvenait à le retrouver que dans quelques cas. [...] Mais tous les autres noms volaient en dehors du temps, libres et fous comme des oiseaux échappés d'une volière.
C'est pourquoi elle désire si désespérement avoir chez elle ce paquet de carnets et de lettres.
Evidemment, elle sait qu'il y a aussi dans les carnets pas mal de choses déplaisantes, des journées d'insatisfaction, de disputes et même d'ennui, mais il ne s'agit pas de ça du tout. Elle ne veut pas rendre au passé sa poésie. Elle veut lui rendre son corps perdu. Ce qui la pousse, ce n'est pas un désir de beauté. C'est un désir de vie.
Car Tamina est à la dérive sur un radeau et elle regarde en arrière, rien qu'en arrière. Le volume de son être n'est que ce qu'elle voit là-bas, loin derrière elle. De même que son passé se contracte, se défait, se dissout, Tamina rétrécit et perd ses contours.
Elle veut avoir ses carnets pour que la fragile charpente des événements, telle qu'elle l'a construite dans son cahier, puisse recevoir des murs et devenir la maison qu'elle pourra habiter. Parce que, si l'édifice chancelant des souvenirs s'affaisse comme une tente maladroitement dressée, il ne va rien rester de Tamina que le présent, ce point invisible, ce néant qui avance lentement vers la mort.


Milan Kundera
, Le livre du rire et de l'oubli (1978)
Magritte, La Mémoire (1948)

lundi 24 décembre 2007

ivres de la conscience d’exister

16

Voici ce que papa me racontait quand j'avais cinq ans : chaque tonalité est une petite cour royale, le pouvoir y est exercé par le roi (le premier degré) qui est flanqué de deux lieutenants (le cinquième et le quatrième degré). Ils ont à leurs ordres quatre autres dignitaires dont chacun entretient une relation spéciale avec le roi et ses lieutenants. En outre, la cour héberge cinq autres notes qu'on appelle chromatiques. Elles occupent certainement une place de premier plan dans une autre tonalité, mais elles ne sont ici qu'en invitées.

Parce que chacune de ces douze notes a une position, un titre, une fonction propres, l'oeuvre que nous entendons est plus qu'une masse sonore : elle développe devant nous une action. Parfois les événenements sont terriblement embrouillés (par exemple chez Mahler ou plus encore chez Bartok ou Stravinski), les princes de plusieurs cours interviennent, et tout à coup on ne sait plus quelle note est au service de quelle cour et si elle n'est pas au service de plusieurs rois. Mais même alors, l'auditeur le plus naif peut encore deviner à grands traits de quoi il retourne. Même la musique la plus compliquée est encore un language.

Cela, c'est ce que me disait papa et la suite est de moi : un jour un grand homme a constaté qu'en mille ans le langage de la musique s'est épuisé et ne pouvait plus que rabacher continuellement les mêmes messages. Par un décret révolutionnaire, il a aboli la hiérarchie des notes et les a rendues toutes égales. Il leur a imposé une discipline sévère pour éviter qu'aucune n'apparaisse plus souvent qu'une autre dans la partition et ne s'arroge ainsi les anciens privilèges féodaux. Les cours royales étaient abolies une fois pour toutes et remplacée par un empire unique fondée sur l'égalité appelée dodécaphonie.
La sonorité de la musique était peut être encore plus intéressante qu'avant mais l'homme, habitué depuis un millénaire à suivre les tonalités dans leurs intrigues de cours royales, entendait un son et ne le comprenait pas. L'empire de la dodécaphonie n'a d'ailleurs pas tardé à disparaître. Après Schönberg est apparu Varèse, et il a aboli, non seulement la tonalité mais la note même (la note de la voix humaine et des intruments de musique) en la remplacant par une organisation raffinée de bruits qui est sans doute magnifique mais qui inaugure déjà l'histoire de quelque chose d autre, fondé sur d'autres principes et sur une autre langue.

[...] L'homme, bien qu'il soit lui même mortel, ne peut se représenter ni la fin de l'espace, ni la fin du temps, ni la fin de l histoire, ni la fin d'un peuple, il vit toujours dans un infini illusoire. Ceux que fascine l'idée de progrès ne se doutent pas que toute marche en avant rend en meme temps la fin plus proche et que de joyeux mots d'ordre comme "plus loin" et "en avant" nous font entendre la voix lascive de la mort qui nous incite à nous hâter. [...]

A l'époque où Arnold Schönberg a fondé l'empire de la dodécaphonie, la musique était plus riche que jamais et ivre de sa liberté. L'idée que la fin put être si proche n'effleurait personne. Nulle fatigue ! Nul crépuscule ! Schönberg était animé de l'esprit le plus juvénile de l'audace. D'avoir choisi la seule voie possible en avant l'emplissait d'un orgueil légitime. L'histoire de la musique s'est achevée dans l'épanouissement de l'audace et du désir.


17

S'il est vrai que l'histoire de la musique est finie, qu'est il resté de la musique? Le silence?
Allons donc ! il y a de plus en plus de musiques, des dizaines, des centaines de fois plus qu'il n'y en a jamais eu à ses époques les plus glorieuses. [...] Schönberg est mort, Ellington est mort, mais la guitare est éternelle. L'harmonie stéreotypée, la mélodie banale et le rythme d'autant plus lancinant qu'il est plus monotone, voila ce qui est resté de la musique, voilà l'éternité de la musique. Sur ces simples combinaisons de notes, toute le monde peut fraterniser, car c'est l'être même qui crie en elles son jubilant "je suis là". Il n'est pas de communion plus bruyante et plus unanime que la simple communion avec l'être. Là dessus les Arabes se rencontrent avec les Juifs, et les Tchèques avec les Russes. Les corps s'agitent au rythme des notes, ivres de la conscience d'exister. C'est pourquoi aucune oeuvre de Beethoven n'a été vécue avec une aussi grande passion collective que les coups uniforméments répétés sur les guitares.

Kundera - Le livre du rire et de l'oubli (1978)

vendredi 20 juillet 2007

tout sera oublié et rien ne sera réparé

Words from...
La Plaisanterie, Milan Kundera

Et comme Lucie m'était devenue un passé définitif (qui en tant que passé vit toujours, et en tant que présent est mort), lentement elle perdait pour moi son apparence charnelle, matérielle, concrète, pour de plus en plus se défaire en légende, en mythe écrit sur parchemin et caché dans une cassette de métal déposée au fond de ma vie.
-
Une vague de colère contre moi-même m'inonda, colère contre mon âge d'alors, contre le stupide âge lyrique, où l'on est à ses propres yeux une trop grande énigme pour pouvoir s'intéresser aux énigmes qui sont en dehors de soi et où les autres (fussent-ils les plus chers) ne sont que miroirs mobiles dans lesquels on retrouve étonné l'image de son propre sentiment, son propre trouble, sa propre valeur.
-
Ajournée, la vengeance se transforme en leurre, en religion personnelle, en mythe chaque jour davantage détaché de ses propres acteurs qui, dans le mythe de la vengeance, restent inchangés bien qu'en fait ils ne soient plus ce qu'ils étaient: un autre Jahn a devant lui un autre Zemanek et la gifle que je lui dois ne peut être ressuscitée, ni reconstituée, est perdue à jamais.
[...]
Oui, j'y voyais clair soudain: la plupart des gens s'adonnent au mirage d'une double croyance: ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L'une est aussi fausse que l'autre. La vérité se situe juste à l'opposé: tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l'oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.