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samedi 7 mars 2015

Nowhere to hide

Attention, je spoile un peu le déroulé de Melancholia (le film de Lars von Trier)...



- I'm afraid that the planet would hit us anyway...
- Don't be. Please.
- Dad says there's nothing to do then. Nowhere to hide.
- If your dad said that, then he's forgotten about something. He's forgotten about the magic cave.


Je concède avoir longtemps boycotté les films de Lars Von Trier. Depuis Dogville (2003). Si je n'ai eu à fournir aucun effort pour esquiver Manderlay (la suite de dogville... film oublié?), Antichrist ou Nymphomaniac, il en fût autrement avec Melancholia (2011). Du titre, des affiches ou des images du film se dégage en effet une atmosphère particulière, teintée d'une lumière artificielle troublante - un comble pour une réalisation du fondateur du Dogme. Grand bien m'a pris de voir ce film.



Melancholia s'ouvre sur une séquence visuelle annonçant la catastrophe finale, au son de l'impressionnant prélude wagnérien de Tristan et Iseult. Débute alors la première partie du film ("Justine"), assez peu intéressante en soi (surtout pour qui a vu Festen), mais indispensable pour la suite. Tout en emmenant le spectateur sur une fausse piste, l'ambiance le "prépare" à la seconde partie ("Claire").
Et là, ça rigole pas, puisqu'on y vit la fin du monde.

Je n'en dis pas plus. Si j'ai souhaité écrire sur ce film, c'est pour les questionnements philosophiques / métaphysiques qu'il ne manquera pas de soulever en vous.
Par exemple, celui abordé dans le précédent article, où Justine affirme :
"When I say we're alone, we're alone. Life is only on earth, and not for long."

Tout le monde s'est posé la question un jour d'une possible (probable?) vie extra-terrestre.
Mais quid d'un monde sans vie?
Un univers de centaines de milliards d'étoiles et planètes, régies par des lois physiques (la gravité)... mais sans personne pour le percevoir?
Sans "sujet", dirait-on en Philosophie.

Le film se conclut de manière abrupte par un long écran noir :
Sans sujet, pas d'objet
(cf. l'Idéalisme)

Lars Von Trier, Melancholia (2011)

vendredi 1 juin 2012

De douces larmes d'enfant, presque joyeuses

Guerre et Paix, Livre III, 2ème Partie.

Si vous lisez les extraits ci-dessous, ca va donc spoiler. En même temps, c'est cet exact premier passage (vu par hasard en feuilletant une revue littéraire) qui m'a décidé à lire le roman. Et puis, il est en quatrième de couverture de l'édition Folio.


1812, la bataille de la Moskova (appelée ici bataille de Borodino)
André  Bolkonsky toujours.

/!\   spoiler   /!\ 


- Couchez-vous! cria l'aide de camp en se jetant à terre. Le prince André, debout, hésitait. La grenade fumante tournait comme une toupie entre lui et l'aide de camp, à la limité de la prairie et du champ, près d'une touffe d'armoise.
"Est-ce vraiment la mort? se dit le prince André en considérant d'un regard neuf, envieux, l'herbe, l'armoise et le filet de fumée qui s'élevait de la balle noire tourbillonnante. Je ne veux pas, je ne veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime cette herbe, cette terre et l'air..."

Le prince André sera gravement blessé au ventre... puis rapidement mené à l'infirmerie. Il y sera opéré, sans connaissance. Alors qu'il s'éveille doucement, des images de sa toute première enfance reviennent à sa mémoire.

Après les souffrances qu'il venait de subir, le blessé ressentait une béatitude depuis longtemps inconnue. Les plus heureux moments de son existence, et surtout de sa lointaine enfance, quand on le déshabillait et le couchait dans son petit lit, quand sa nounou le berçait en chantonnant, quant la tête enfouie dans l'oreiller, la seule conscience de vivre suffisait à sa joie, tous ces moments se présentaient à son imagination, et non même comme révolus mais comme présents, réels. [...]

Le prince André avait envie de pleurer ; était-ce parce qu'il mourait obscurément, était-ce parce qu'il regrettait de quitter la vie, était-ce à cause de ces souvenirs d'une enfance à jamais disparue, était-ce parce qu'il souffrait et que cet homme [son voisin d'infirmerie, ndlr] gémissait si lamentablement, mais il avait envie de pleurer, de verser de douces larmes d'enfant, presque joyeuses

La guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)
[ Livre III, 2ème partie, Chapitre XXXVI ]

mercredi 28 septembre 2011

Mon œuvre est parfaite [SPOILER]

"Le chef d'oeuvre inconnu", suite et fin.

Ca SPOILE donc nécessairement.

Car il est certain qu'après avoir assisté à la critique aussi enflammée d'une toile pourtant de bonne facture (part.1, part.2) par un maître, on ne peut qu'attendre avec impatience de découvrir ce qu'il considère comme son chef d'oeuvre...

- Entrez, entrez, leur dit le vieillard rayonnant de bonheur. Mon œuvre est parfaite, et maintenant je puis la montrer avec orgueil. [...]
En proie à une vive curiosité, Porbus et Poussin coururent au milieu d'un vaste atelier couvert de poussière, où tout était en désordre, où ils virent çà et là des tableaux accrochés aux murs. Ils s'arrêtèrent tout d'abord devant une figure de femme de grandeur naturelle, demi-nue, et pour laquelle ils furent saisis d'admiration.
- Oh ! ne vous occupez pas de cela, dit Frenhofer, c'est une toile que j'ai barbouillée pour étudier une pose, ce tableau ne vaut rien. Voilà mes erreurs, reprit-il en leur montrant de ravissantes compositions suspendues aux murs, autour d'eux.
A ces mots, Porbus et Poussin, stupéfaits de ce dédain pour de telles œuvres, cherchèrent le portrait annoncé, sans réussir à l'apercevoir.
- Eh ! bien, le voilà ! leur dit le vieillard dont les cheveux étaient en désordre, dont le visage était enflammé par une exaltation surnaturelle, dont les yeux pétillaient, et qui haletait comme un jeune homme ivre d'amour. - Ah ! ah ! s'écria-t-il, vous ne vous attendiez pas à tant de perfection ! Vous êtes devant une femme et vous cherchez un tableau. Il y a tant de profondeur sur cette toile, l'air y est si vrai, que vous ne pouvez plus le distinguer de l'air qui nous environne. Où est l'art ? perdu, disparu !
Voilà les formes mêmes d'une jeune fille. N'ai-je pas bien saisi la couleur, le vif de la ligne qui paraît terminer le corps ? N'est-ce pas le même phénomène que nous présentent les objets qui sont dans l'atmosphère comme les poissons dans l'eau ? Admirez comme les contours se détachent du fond ? Ne semble-t-il pas que vous puissiez passer la main sur ce dos ? Aussi, pendant sept années, ai-je étudié les effets de l'accouplement du jour et des objets. Et ces cheveux, la lumière ne les inonde-t-elle pas?... Mais elle a respiré, je crois !... Ce sein, voyez? Ah ! qui ne voudrait l'adorer à genoux ? Les chairs palpitent. Elle va se lever, attendez.
- Apercevez-vous quelque chose ? demanda Poussin à Portais.
- Non. Et vous ?
- Rien. [...] Je ne vois là que des couleurs confusément amassées et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture.
- Nous nous trompons, voyez !... reprit Porbus.
En s'approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile le bout d'un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme ; mais un pied délicieux, un pied vivant ! Ils restèrent pétrifiés d'admiration devant ce fragment échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. Ce pied apparaissait là comme le torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait parmi les décombres d'une ville incendiée
- Il y a une femme là-dessous ! s'écria Porbus en faisant remarquer à Poussin les couches de couleurs que le vieux peintre avait successivement superposées en croyant perfectionner sa peinture.

Honoré de Balzac, Le chef d'oeuvre inconnu (1831)


Extrait de l'édition illustrée par Pablo Picasso (1931)

dimanche 24 juillet 2011

Je ne tremblerais que si je devais aller au Ciel

Ce cycle Kurosawa à la filmothèque du quartier latin est décidément très addictif.
"Entre le ciel et l'enfer" aura pour l'instant été mon film préféré.

/!\ léger spoiler /!\

Long film dont la première partie se déroule en huis clos
avant qu'une enquête magistrale ne se mette en marche
jusqu'à un final marquant.

Je ne crains ni la mort, ni l'enfer.
Ma vie n'a cessé d'être un enfer.
Je ne tremblerais que si je devais aller au ciel

En plus d'un scénario captivant, on trouve dans ce film tout un tas de personnages essayant de trouver leur voie entre Bien et Mal, pour un résultat tout en nuance.

Vu aussi "Le château de l'Araignée", soit le souffle tragique de Macbeth de Shakespeare transposé dans le japon féodal du XVIème siècle.

Dans sa réalisation et dans sa direction d'acteurs, Kurosawa a choisi de reproduire les codes du théâtre Noh
(ce qui se répercute donc sur les expressions faciales des personnages, leur évolution dans l'espace, la narration, l'esthétique et la bande son)





ambition is false fame and will fall,
death will reign, man falls in vain

Akira Kurosawa, Entre le ciel et l'enfer (1963)
Akira Kurosawa, Le château de l'araignée (1957)

mardi 5 avril 2011

Maintenant, tout est rentré dans l'ordre

Puisque je publie sur ce blog des extraits de livres que je souhaite, d'une certaine manière, consigner (et là, je prie que les serveurs de blogspot soient robustes), il n'y a aucune raison que la fin des romans échappent à cette sélection.

A vrai dire, l'unique raison, c'est vous, lecteurs (réguliers, ou occasionnels), puisqu'évidemment la finalité d'Arise Therefore n'est pas de vous détourner des oeuvres que j'évoque ici.

Pour concilier ces deux logiques, je vais donc créer un tag "Spoiler", et pour éviter tout accident, j'utiliserai désormais le même procédé que lorsque j'avais cité un passage sanguinolant de American Psycho (cf. "Ces temps sont effrayants").

Bon, en plus, ça tombe bien là, car le texte qui suit n'est pas non plus franchement à destinations des enfants.
Il s'agit ici d'un second passage du livre La Moustache
(Si jamais vous vous posez la question: le roman est bien que son adaptation cinématographique feat.Vincent Lindon et Emmanuelle Devos).
Episode précédent: Un pouvoir de choix planétaire


Adultes responsables, appuyez sur Ctrl+A pour lire cet extrait.
Attention, SPOILER!
Mineurs, lisez tout autre article de ce blog, ou allez voir là-bas si j'y suis.

La salle de bain n'était éclairée que par une petite fenêtre une lucarne presque ; il y régnait une lumière aquatique, sombre et reposante, accordée au clapot de la goutte d'eau qui, intervalle régulier, se détachait du climatiseur détraqué. Il faisait frais, on aurait volontiers fait la sieste. Plongé dans l'eau jusqu' la taille, assis sur la marche, il orienta le miroir, en face de lui, de manière pouvoir regarder son visage. La moustache était bien fournie maintenant, comme avant. Il la lissa.
"On retourne au casino, ce soir? demanda Agnès d'une voix paresseuse.
- Si tu veux."
Il agita longuement le blaireau dans le bol, barbouilla son menton et ses joues, les rasa avec soin. Puis, sans hésiter, attaqua la moustache. Faute de ciseaux, le travail de débroussaillage prit du temps, mais le coupe-chou taillait bien, les poils tombaient dans la baignoire. Pour mieux voir ce qu'il faisait, il prit le miroir et le posa sur ses cuisses, de manière à pouvoir pencher le visage dessus. L'arête lui cisaillait un peu le ventre, sur lequel il devait l'appuyer. Il appliqua une seconde couche de mousse, rasa de plus près. Au bout de cinq minutes, il était glabre de nouveau, et cette pensée ne lui en inspira aucune autre, c'était simplement un constat : il faisait la seule chose à faire. Encore de la mousse, les flocons se détachaient, tombaient soit dans l'eau soit à la surface du miroir qu'il épongea plusieurs fois du tranchant de la main. Il rasa de nouveau la place de sa moustache, de si près qu'il lui sembla découvrir sur cette mince bande de peau des dénivellations jusqu'alors insoupçonnées. Il n'observa en revanche aucune différence de teint, bien que son visage fût bronzé par les journées passées au soleil, mais cela tenait peut-être à la pénombre qui régnait dans la salle de bains. Abandonnant un instant le rasoir, mais sans le replier, il saisit à deux mains la glace, l'approcha de son visage, si près que sa respiration forma une légère buée, puis la replaça sur ses genoux. Derrière la fenêtre de la salle de bains, en biais, il pouvait voir des rameaux de feuillage et même un bout de ciel. Hormis la goutte tombant du climatiseur et les pages qu'Agnès tournait, aucun bruit ne venait de la chambre. Il aurait fallu qu'il se retourne, tende le cou pour jeter un coup d'œil par la porte entrebâillée, mais il ne le fit pas. A la place, il reprit le rasoir, continua de polir sa lèvre supérieure. Une fois, il le passa sur ses joues, comme quand, la bouche enfouie dans le sexe d'Agnès, il s'en écartait le temps d'embrasser l'intérieur de ses cuisses, puis revint à l'endroit où s'était trouvée sa moustache. Il en avait suffisamment repéré le relief à présent pour être capable d'appuyer la lame à l'exacte perpendiculaire de sa peau et il se força à ne pas fermer les yeux lorsque, sous cette pesée, sans qu'il ait déplacé le rasoir sur le côté, la chair céda, s'ouvrit. Il accentua sa pression, vit le sang couler, plus noir que rouge, mais c'était aussi à cause de la lumière. Ce ne fut pas la douleur, qu'il s'étonnait de n'éprouver pas encore, mais le tremblement de ses doigts crispés sur le manche de corne qui l'obligea à poursuivre son incision latéralement : la lame, comme il s'y attendait, entrait beaucoup plus facilement. Il retroussa la lèvre, pour arrêter le filet noirâtre dont quelques gouttes perlèrent cependant sur sa langue, et cette grimace fit dévier encore la trajectoire. Il avait mal à présent, et comprit qu'il serait hasardeux de raffiner plus longtemps, alors il taillada sans souci que les coupures soient nettes, les dents serrées pour ne pas crier, surtout lorsque la lame atteignit la gencive. Le sang giclait dans l'eau sombre, sur sa poitrine, ses bras, sur la faïence de la baignoire, sur le miroir qu'il épongea à nouveau de sa main libre. L'autre, contrairement à ce qu'il craignait, ne faiblissait pas, semblait soudée au rasoir et il prenait seulement la précaution de n'éloigner jamais la lame de sa peau déchiquetée dont des lambeaux, sombres comme de petits paquets de viande avariée, tombaient avec un bruit mou sur le miroir à la surface duquel ils glissaient lentement pour enfin plonger dans l'eau, entre ses jambes arc-boutées par la douleur, les pieds crispés contre les parois de la baignoire, tendus comme pour les repousser tandis qu'il continuait, triturait dans tous les sens, de haut en bas, de gauche à droite parvenant malgré tout à n'écorcher qu'à peine son nez et sa bouche, alors que le flot de sang l'aveuglait. Mais il gardait les yeux ouverts, se concentrait sur une portion de peau que la lame fouillait sans perdre jamais le contact, le plus difficile était de ne pas hurler, de tenir bon sans hurler, sans déranger en rien le calme de la salle de bains, de la chambre où il entendait Agnès tourner les pages du magazine. Il craignait aussi qu'elle pose une question à laquelle, les mâchoires serrées comme un étau, il ne pourrait répondre, mais elle restait silencieuse, tournait seulement les pages, à un rythme peut-être un peu plus rapide, comme si elle se lassait, tandis que le rasoir maintenant attaquait l'os. Il n'y voyait plus rien, pouvait seulement imaginer l'éclat nacré de sa mâchoire à vif, une chose nette et brillante dans la bouillie noirâtre des nerfs sectionnés, semée d'éclairs, tourbillonnant devant ses yeux qu'il croyait ne pas fermer, alors qu'il serrait les paupières, serrait les dents, crispait les pieds, contractait chacun de ses muscles afin de supporter les brûlures de la souffrance, de ne pas perdre conscience avant que le travail soit achevé, sans discussion possible. Son cerveau, comme indépendant, continuait à fonctionner, à se demander jusqu'à quand il fonctionnerait, s'il parviendrait avant que le bras retombe à trancher au-delà de l'os, à pousser encore plus loin, au fond de son palais rempli de sang et, lorsqu'il comprit qu'il allait forcément s'étouffer, qu'il ne pourrait jamais finir de cette manière, il arracha le rasoir, craignant que la force lui manque pour le porter à son cou, mais il y arriva, il gardait encore sa conscience, même si son geste était mou, si la contraction tétanique de tout son corps se retirait du bras, et il trancha, sans rien voir, sans même sentir, au-dessous du menton, d'une oreille à l'autre, l'esprit tendu jusqu'à la dernière seconde, dominant le gargouillis, le soubresaut des jambes et du ventre sur lequel le miroir se brisait, tendu et apaisé par la certitude que maintenant tout était fini, rentré dans l'ordre.

La Moustache, Emmanuel Carrère (1986)