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dimanche 27 août 2017

Ce silence qui devait ne plus jamais nous abandonner

Entre nous le silence s'étendait, à peine interrompu par quelques phrases banales : — Veux-tu du vin, du pain ? encore un peu de viande ? — je voudrais pouvoir décrire la qualité de ce silence qui s'établit ce soir-là entre nous pour ne plus jamais nous abandonner. C'était un silence insupportable parce que totalement négatif, fait de la suppression de tout ce que j'aurais voulu dire et que je me sentais incapable d'exprimer. Le définir un silence hostile serait inexact. Il n'y avait pas d'hostilité entre nous, tout au moins de ma part, mais seulement de l'impuissance. J'avais besoin de parler, j'avais tant de choses à dire et en même temps je sentais que désormais les mots étaient inutiles et que je n'aurais su trouver le ton convenable. Je me taisais donc, non certes avec la sensation détendue et tranquille d'un homme qui n'éprouve pas le besoin de parler, mais de celui dont l'esprit bouillonne de choses à dire et en est conscient mais qui se heurte en vain contre cette conscience comme contre les barres de fer d'une prison. Il y avait plus encore : je sentais que ce mutisme si intolérable était cependant pour moi l'état le plus favorable. Et qu'en le rompant, même de la façon la plus adroite et bienveillante, je risquais de provoquer des explications plus intolérables encore, si c'était possible, que ce silence lui-même.

Le Mépris, Alberto Moravia (1963)

mercredi 9 août 2017

L'image que je me faisais de moi-même

J'étais si préoccupé que dans ma pensée l'image que je me faisais de moi-même s'était modifiée. Jusqu'alors je m'étais considéré comme un intellectuel, un homme cultivé et un écrivain de théâtre, genre d'art pour lequel j'avais toujours nourri une grande passion et auquel je croyais être porté par une vocation innée. Cette image morale, si je puis dire, se reflétait sur mon image physique : je me voyais comme un jeune homme dont la maigreur, la myopie, la nervosité, la pâleur, la tenue négligée, témoignaient par avance de la gloire littéraire à laquelle il était destiné. Mais à ce moment de mon existence, sous la préoccupation de mes cruelles incertitudes, cette image si pleine de charme et de promesses fit place à une autre toute différente [...] je n'étais plus le jeune génie de la scène, encore inconnu, mais le famélique publiciste, collaborateur de revues ronéotypées et de journaux de second plan ; ou peut-être — et c'était pire encore — le médiocre employé de quelque établissement privé ou d'une administration d'Etat.

Le Mépris, Alberto Moravia (1963)

vendredi 4 août 2017

Je ne me rendais pas compte de mon bonheur

Plus on est heureux et moins on prête attention à son bonheur. Cela pourra sembler étrange, mais au cours de ces deux années j'eus même parfois l'impression que je m'ennuyais. Non, je ne me rendais pas compte de mon bonheur. En aimant ma femme et en étant aimé d'elle je croyais faire comme tout le monde; cet amour me semblait un fait commun, normal, sans rien de précieux, comme l'air que l'on respire et qui n'est immense et ne devient inestimable que lorsqu'il vient à vous manquer. En ce temps-là, si quelqu'un m'avait fait remarquer que j'étais heureux, je me serais récrié. Selon toute probabilité j'aurais répondu que je ne possédais pas le bonheur puisque tout en aimant ma femme et étant payé de retour, je n'avais pas la sécurité du lendemain. C'était exact, nous arrivions à peine à nous tirer d'affaire avec mon labeur ingrat de critique de cinéma dans un quotidien de seconde importance et d'autres travaux journalistiques du même ordre. Nous vivions dans une chambre meublée chez un logeur en garnis; l'argent nous manquait souvent pour le superflu et parfois même pour le nécessaire. Comment dès lors aurais-je pu être heureux ? En fait jamais je ne me suis autant lamenté qu'à cette époque où — je pus m'en rendre compte plus tard — j'étais pleinement et profondément heureux.

Le Mépris, Alberto Moravia (1963)

vendredi 28 juillet 2017

Des qualités d'un genre particulier

Durant les deux premières années de mon mariage, mes rapports avec ma femme furent, je puis aujourd'hui l'affirmer, parfaits. Je veux dire que pendant ces deux années l'accord complet et profond de nos sens s'accompagnait de cet obscurcissement ou, si l'on préfère, de ce silence de l'esprit qui, en de telles circonstances, suspend toute critique et s'en remet à l'amour seul pour juger la personne aimée. Emilia me semblait absolument sans défauts et je crois que je paraissais tel à ses yeux. Ou peut-être voyais-je ses défauts et voyait-elle les miens, mais, par une transmutation mystérieuse due à l'amour, ils nous semblaient à tous deux non seulement pardonnables mais en quelque sorte aimables, comme si au lieu de défauts ils eussent été des qualités d'un genre particulier. Bref, nous ne nous jugions pas : nous nous aimions. L'objet de ce récit est de raconter comment, alors que je continuais à l'aimer et à ne pas la juger, Emilia au contraire découvrit ou crut découvrir certains de mes défauts, me jugea et, en conséquence, cessa de m'aimer.

Le Mépris, Alberto Moravia (1963)
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Sur le même sujet : les extraits de ce roman qui suivront, bien sûr, mais aussi :