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mercredi 13 juin 2018

L'anecdote du Chinois du 6ème

— J'ai habité une rue un peu comme celle-ci. Un jour, j'ai vu un Chinois tomber du sixième.
— Un Chinois ?... Mais c'est terrible !
— Sur le coup, je n'ai pas vu que c'était le Chinois du sixième, il est passé trop vite. Il faisait beau, la fenêtre était ouverte. J'ai plus senti que vu quelque chose, comme un gros oiseau ou une ombre. Ensuite j'ai entendu des cris. Je me suis penché. Un corps formait une sorte de croix gammée au milieu de la chaussée. Sur le trottoir d'en face il y avait un couple de personnes âgées. C'est la femme qui criait. Toutes les fenêtres se sont ouvertes en même temps. J'ai entendu : "C'est le Chinois du sixième !"
— Qu'est-ce que vous avez fait ?
— J'ai fermé la fenêtre, je crois. Je ne le connaissais pas beaucoup. Nous nous croisions parfois dans l'escalier. Plus tard un voisin m'a confié qu'il était un peu dérangé, qu'il faisait partir d'une secte, je ne sais quoi...
— Ça a dû vous faire un drôle d'effet.
— On se sent toujours un peu voyeur, même si c'est malgré soi. Toute la journée j'ai eu l'impression d'avoir une poussière dans l'œil dont je n'arrivais pas à me débarrasser, une sorte d'image subliminale qui revenait sans cesse. C'était assez désagréable... Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça, c'est idiot.

Gabriel s'en veut d'avoir évoqué cette anecdote. A présent il semble pleuvoir des Chinois partout dans le salon.

Pascal Garnier, La théorie du panda (2008)

mardi 10 mai 2016

Le Grand Incendie

De Renault à France Télécom devenu Orange, les exemples de privatisation suivies de transformations réussies sont nombreux [...]

Robin Rivaton, "Aux actes dirigeants !" (2016)


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Il est tout de même bon de rappeler quelques éléments de contexte... ce que me permet de faire l'exposition "Le Grand Incendie" - dérivée du web documentaire du même nom, et - sous-titrée :
"ils se sont immolés par le feu pour se faire entendre".
Parmi les sept gestes tragiques narrés, celui de Rémy Louvradoux.


Rémy Louvradoux a intégré France Télécom à 20 ans en tant que technicien. Tout au long de sa mission de service public, il a gravi les échelons jusqu'à devenir cadre pour, finalement, être "placardisé" dans une agence près de Bordeaux. Suite à la privatisation du groupe, il est victime des nouvelles techniques managériales alors mises en œuvre.

Le plan NEXT conçu par Didier Lombard, PDG du groupe France Télécom / Orange de 2003 à 2010, a pour but de diminuer la masse salariale de 10 %. "Je ferai partir 22 000 salariés par la porte ou par la fenêtre", dit-il sans complexe lors d'une réunion interne

Environ 4000 employés ont été formé afin d'accompli,r sur le terrain, la réduction des effectifs. Mobilités forcées, placardisations, les nouvelles stratégies de management sont violemment appliquées. Les directives déshumanisées de l'encadrement consistent à dégrader les conditions de travail, afin de pousser psychologiquement au "départ volontaire" une partie des employés au statut de fonctionnaire. Ce plan provoque une vague de suicides sans précédent dans l'entreprise - "une mode" selon son PDG.

Rémy était préventeur chez France Télécom / Orange : il avait pour mission d'apporter un éclairage sur les dysfonctionnements au sein de l'entreprise et les raisons des suicides, afin d'en améliorer la prévention. On ne lui a attribué pour cela qu'un bureau sans fenêtre, sans ordinateur, ni téléphone. Ses courriers d'alerte envoyés à la direction nationale du groupe sont restés sans réponse. Son manager "n+1" a reçu l'ordre de ne pas lui répondre non plus. Il dira par la suite "avoir obéi aux ordres".

Rémi Louvradoux s'est immolé par le feu le 26 avril 2011 sur le parking de son entreprise.


Samuel Bollendorff, Olivia Colo, Le Grand Incendie (2013)
Web doc, à voir ici.


Enfin, Robin Rivaton, vu à la TV le 30 avril dernier.

dimanche 26 janvier 2014

Ce "meilleur des mondes possibles"

Dans l'article reprenant un dialogue de la série True Detective que je publiais la semaine passée , le détective Rust Cohle se référait à la notion de "pessimisme" en philosophie.

Je saisis cette opportunité pour revenir au "Monde comme volonté et représentation" (dont j'ai déjà cité de nombreux extraits) et ainsi illustrer ce terme, qui est souvent le premier qualificatif qui vient à l'esprit, lorsqu'il est question de Schopenhauer.

Chacun qui est sorti de ses premiers rêves de jeunesse, qui considère son expérience propre et celle d’autrui, qui a promené son regard dans la vie, dans l’histoire du passé et de son époque, et enfin dans les œuvres des grands poètes, celui-là, à supposer qu'aucun préjugé profondément ancré et indélébile ne paralyse sa faculté de juger, admettra la conclusion que le monde des hommes est l'empire du hasard et de l'erreur qui y gouvernent sans pitié, à petite comme à grande échelle, épaulés par la bêtise et la méchanceté qui agitent leur fouet. C'est ce qui explique que le meilleur ne perce que péniblement, que le noble et le sage ne se manifestent que très rarement et ne trouvent guère influence ou audience, alors que l'absurde et le faux dans le domaine de la pensée, le plat et le banal dans le domaine de l'art, le méchant et le perfide dans le domaine de la conduite, continuent effectivement d'exercer leur empire, lequel n’est perturbé que par de brèves interruptions. Par contre, l'excellent en tout genre n'est toujours qu'une exception, un cas parmi des millions, et, lorsqu'il s’est déclaré dans une œuvre durable, celle-ci, après avoir survécu à l'animosité de ses contemporains, se tient isolée, conservée comme une météorite tombée d’un autre ordre de choses que celui qui domine ici-bas. [...]

Si enfin on mettait sous les yeux de chacun les douleurs et les tourments terribles auxquels sa vie est constamment exposée, il serait figé d'effroi; et si on conduisait l’optimiste le plus borné à travers les hospices, les lazarets et les salles d’opérations chirurgicales, dans les prisons, les chambres de torture et les étables à esclaves, sur les champs de bataille et aux lieux de supplice, si on lui dévoilait ensuite tous les obscurs logis où la misère se cache des regards de la froide curiosité [...], il finirait certainement par comprendre lui aussi la nature de ce meilleur des mondes possibles. Car où Dante aurait-il puisé la matière pour son Enfer sinon dans ce monde réel qui est le nôtre ? Et encore, c'est devenu un Enfer plutôt bien ordonné. Mais lorsqu'il devait s'atteler à la tâche de dépeindre le Ciel et ses joies, il était confronté à une difficulté insurmontable, car notre monde n’offre pas du tout le matériau à cette fin. [...]

Et de conclure (attention, c'est radical) :
A mon sens l'OPTIMISME, lorsqu'il n est pas le bavardage irréfléchi de ceux qui derrière leur front bas n’abritent rien d'autre que des mots, n’est pas seulement une manière de penser absurde, mais aussi véritablement INFÂME, car elle revient à railler et à mépriser les souffrances sans nom de l'humanité.

Une nouvelle fois dans ces colonnes, je me permets un rapprochement avec des dialogues entendus dans Twin Peaks :

- James, don't leave ... It's not our fault!
- It doesn't matter. Don't you see? Nothing we do matters. Nothing's ever going to change. It doesn't matter if we're happy when the rest of the world goes to hell.

La pauvre Donna n'a pas le temps de répliquer, que James a déjà enfourché sa moto, et est sorti du cadre. Bien sûr, la question qui vient à l'esprit, est celle que formule immédiatement Hart à l'endroit de son collègue dans True Detective :

Hart : So, what’s the point of getting out of bed in the morning?
Cohle: I tell myself I bear witness, but the real answer is that it’s obviously my programming. And I lack the constitution for suicide.

Pour être tout à fait complet, je cite la réponse de Schopenhauer :
Si le suicide nous en offrait réellement la possibilité, en sorte que l'alternative «être ou ne pas être» se présentait au sens le plus concret, alors il faudrait absolument le choisir, comme un dénouement éminemment désirable (a consummation devoutly to be wish’d), Mais quelque chose en nous dit qu’il n’en sera pas ainsi, que ce ne sera pas terminé, que la mort ne sera pas un anéantissement absolu.

Twin Peaks (E16), David Lynch (1990)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)

Que mon lectorat se rassure, après ses propos noirs et durs, un prochain article se chargera de louer l'Optimisme.

vendredi 1 mars 2013

dimanche 31 juillet 2011

Je sais, il faut que je vous raconte ce concert en appartement de Jérôme Minière. Figurez-vous que je m'y mets. En attendant, un dernier passage du Gai Savoir de Nietszche, comme ça, je vais enfin pouvoir ranger ce livre de son emplacement définitivement provisoire vers le provisoirement définitif.

La paragraphe suivant parle de religion.

Le premier philosophe dont j'ai lu des idées assez fortes sur le sujet fut Michel Onfray, dans son "Traité d'athéologie" (lecture antérieure à la création de ce blog, mais j'y reviendrai un jour ou l'autre). Je le savais proche de Nietzsche sur le sujet, je m'aperçois avec le Gai Savoir + Ainsi parlait Zarathoustra que tout avait déjà été dit. J'ajoute qu'Onfray a tout de même apporté la déconstruction méthodique, documentée, implacable des écrits des trois grands monothéismes.

131. Christianisme et Suicide - Le christianisme s'est servi de l'extraordinaire désir de suicide qui régnait au moment de sa formation pour en faire un levier de sa puissance, en ne laissant que deux formes licites du suicide, les revêtant de la plus haute dignité, les chargeant des plus haut espoirs et interdisant tous les autres de la plus terrible façon. Mais le martyre et le lent anéantissement de l'ascète étaient permis.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

mardi 28 juin 2011

Plus de rôle à jouer, plus de grimace


Tu crois que je ne te comprends pas? Rêver vainement d'être. Pas de paraître, mais d'être, réellement. À chaque instant, consciente, vigilante. Pourtant un abîme sépare ce qu'on est pour les autres et pour soi-même. Sensation de vertige et désir constant d'être enfin découverte, d'être mise à nu, découpée en morceaux et peut-être même anéantie. Chaque intonation, un mensonge, chaque geste, une tromperie, chaque sourire, une grimace. Se suicider? Oh non, c'est affreux. Ca ne se fait pas. Mais on peut refuser de parler. Ne plus bouger. Au moins, on ne ment pas. On peut se replier, se refermer sur soi. Alors plus de rôle à jouer, plus de grimace à faire, plus de geste faux. Du moins, on croit. Mais la réalité est obstinée. Ta cachette n'est pas étanche. La vie s'infiltre de l'extérieur et tu es obligée de réagir. Personne ne se demande si c'est réel ou non, si tu es authentique ou fausse. Il n'y a qu'au théâtre que ces questions comptent. Et encore... Je te comprends, Elisabet. Je comprends que tu te taises, que tu sois immobile, que tu aies créé une partition imaginaire à partir de cette apathie. Je te comprends et je t'admire. Tu devrais jouer ce rôle jusqu'à l'avoir épuisé. Qu'il ait perdu tout son intérêt pour toi. Ensuite tu l'abandonneras. Comme tu as quitté tes autres rôles les uns après les autres.

Ingmar Bergman, Persona (1966)

samedi 9 avril 2011

Feux d'artifice

C'est lors de mon précédent passage à Genève que je voyais pour la première fois le film "Aniki, mon frère". L'histoire se déroule en grande partie à Los Angeles, dans une ambiance Kitano meets Scorcese.

Je n'avais alors publié que l'affiche, je la complète aujourd'hui par une capture d'écran extraite d'une scène mémorable du film.



Peu avant, j'avais également pu revisionner Hana-Bi, que j'avais tendance à confondre, phonétiquement avec "Aniki", et sur le plan du scenario avec "l'été du Kikujiro" (celui avec un gamin).

Et donc Hana-Bi, c'est le très beau film qui finit en road movie, avec l'inspecteur Nishi et sa femme.
La scène qui reste, c'est la dernière:



Aniki, mon frère, Takeshi Kitano (2000)
Hana Bi, Takeshi Kitano (1997)




mardi 5 avril 2011

Maintenant, tout est rentré dans l'ordre

Puisque je publie sur ce blog des extraits de livres que je souhaite, d'une certaine manière, consigner (et là, je prie que les serveurs de blogspot soient robustes), il n'y a aucune raison que la fin des romans échappent à cette sélection.

A vrai dire, l'unique raison, c'est vous, lecteurs (réguliers, ou occasionnels), puisqu'évidemment la finalité d'Arise Therefore n'est pas de vous détourner des oeuvres que j'évoque ici.

Pour concilier ces deux logiques, je vais donc créer un tag "Spoiler", et pour éviter tout accident, j'utiliserai désormais le même procédé que lorsque j'avais cité un passage sanguinolant de American Psycho (cf. "Ces temps sont effrayants").

Bon, en plus, ça tombe bien là, car le texte qui suit n'est pas non plus franchement à destinations des enfants.
Il s'agit ici d'un second passage du livre La Moustache
(Si jamais vous vous posez la question: le roman est bien que son adaptation cinématographique feat.Vincent Lindon et Emmanuelle Devos).
Episode précédent: Un pouvoir de choix planétaire


Adultes responsables, appuyez sur Ctrl+A pour lire cet extrait.
Attention, SPOILER!
Mineurs, lisez tout autre article de ce blog, ou allez voir là-bas si j'y suis.

La salle de bain n'était éclairée que par une petite fenêtre une lucarne presque ; il y régnait une lumière aquatique, sombre et reposante, accordée au clapot de la goutte d'eau qui, intervalle régulier, se détachait du climatiseur détraqué. Il faisait frais, on aurait volontiers fait la sieste. Plongé dans l'eau jusqu' la taille, assis sur la marche, il orienta le miroir, en face de lui, de manière pouvoir regarder son visage. La moustache était bien fournie maintenant, comme avant. Il la lissa.
"On retourne au casino, ce soir? demanda Agnès d'une voix paresseuse.
- Si tu veux."
Il agita longuement le blaireau dans le bol, barbouilla son menton et ses joues, les rasa avec soin. Puis, sans hésiter, attaqua la moustache. Faute de ciseaux, le travail de débroussaillage prit du temps, mais le coupe-chou taillait bien, les poils tombaient dans la baignoire. Pour mieux voir ce qu'il faisait, il prit le miroir et le posa sur ses cuisses, de manière à pouvoir pencher le visage dessus. L'arête lui cisaillait un peu le ventre, sur lequel il devait l'appuyer. Il appliqua une seconde couche de mousse, rasa de plus près. Au bout de cinq minutes, il était glabre de nouveau, et cette pensée ne lui en inspira aucune autre, c'était simplement un constat : il faisait la seule chose à faire. Encore de la mousse, les flocons se détachaient, tombaient soit dans l'eau soit à la surface du miroir qu'il épongea plusieurs fois du tranchant de la main. Il rasa de nouveau la place de sa moustache, de si près qu'il lui sembla découvrir sur cette mince bande de peau des dénivellations jusqu'alors insoupçonnées. Il n'observa en revanche aucune différence de teint, bien que son visage fût bronzé par les journées passées au soleil, mais cela tenait peut-être à la pénombre qui régnait dans la salle de bains. Abandonnant un instant le rasoir, mais sans le replier, il saisit à deux mains la glace, l'approcha de son visage, si près que sa respiration forma une légère buée, puis la replaça sur ses genoux. Derrière la fenêtre de la salle de bains, en biais, il pouvait voir des rameaux de feuillage et même un bout de ciel. Hormis la goutte tombant du climatiseur et les pages qu'Agnès tournait, aucun bruit ne venait de la chambre. Il aurait fallu qu'il se retourne, tende le cou pour jeter un coup d'œil par la porte entrebâillée, mais il ne le fit pas. A la place, il reprit le rasoir, continua de polir sa lèvre supérieure. Une fois, il le passa sur ses joues, comme quand, la bouche enfouie dans le sexe d'Agnès, il s'en écartait le temps d'embrasser l'intérieur de ses cuisses, puis revint à l'endroit où s'était trouvée sa moustache. Il en avait suffisamment repéré le relief à présent pour être capable d'appuyer la lame à l'exacte perpendiculaire de sa peau et il se força à ne pas fermer les yeux lorsque, sous cette pesée, sans qu'il ait déplacé le rasoir sur le côté, la chair céda, s'ouvrit. Il accentua sa pression, vit le sang couler, plus noir que rouge, mais c'était aussi à cause de la lumière. Ce ne fut pas la douleur, qu'il s'étonnait de n'éprouver pas encore, mais le tremblement de ses doigts crispés sur le manche de corne qui l'obligea à poursuivre son incision latéralement : la lame, comme il s'y attendait, entrait beaucoup plus facilement. Il retroussa la lèvre, pour arrêter le filet noirâtre dont quelques gouttes perlèrent cependant sur sa langue, et cette grimace fit dévier encore la trajectoire. Il avait mal à présent, et comprit qu'il serait hasardeux de raffiner plus longtemps, alors il taillada sans souci que les coupures soient nettes, les dents serrées pour ne pas crier, surtout lorsque la lame atteignit la gencive. Le sang giclait dans l'eau sombre, sur sa poitrine, ses bras, sur la faïence de la baignoire, sur le miroir qu'il épongea à nouveau de sa main libre. L'autre, contrairement à ce qu'il craignait, ne faiblissait pas, semblait soudée au rasoir et il prenait seulement la précaution de n'éloigner jamais la lame de sa peau déchiquetée dont des lambeaux, sombres comme de petits paquets de viande avariée, tombaient avec un bruit mou sur le miroir à la surface duquel ils glissaient lentement pour enfin plonger dans l'eau, entre ses jambes arc-boutées par la douleur, les pieds crispés contre les parois de la baignoire, tendus comme pour les repousser tandis qu'il continuait, triturait dans tous les sens, de haut en bas, de gauche à droite parvenant malgré tout à n'écorcher qu'à peine son nez et sa bouche, alors que le flot de sang l'aveuglait. Mais il gardait les yeux ouverts, se concentrait sur une portion de peau que la lame fouillait sans perdre jamais le contact, le plus difficile était de ne pas hurler, de tenir bon sans hurler, sans déranger en rien le calme de la salle de bains, de la chambre où il entendait Agnès tourner les pages du magazine. Il craignait aussi qu'elle pose une question à laquelle, les mâchoires serrées comme un étau, il ne pourrait répondre, mais elle restait silencieuse, tournait seulement les pages, à un rythme peut-être un peu plus rapide, comme si elle se lassait, tandis que le rasoir maintenant attaquait l'os. Il n'y voyait plus rien, pouvait seulement imaginer l'éclat nacré de sa mâchoire à vif, une chose nette et brillante dans la bouillie noirâtre des nerfs sectionnés, semée d'éclairs, tourbillonnant devant ses yeux qu'il croyait ne pas fermer, alors qu'il serrait les paupières, serrait les dents, crispait les pieds, contractait chacun de ses muscles afin de supporter les brûlures de la souffrance, de ne pas perdre conscience avant que le travail soit achevé, sans discussion possible. Son cerveau, comme indépendant, continuait à fonctionner, à se demander jusqu'à quand il fonctionnerait, s'il parviendrait avant que le bras retombe à trancher au-delà de l'os, à pousser encore plus loin, au fond de son palais rempli de sang et, lorsqu'il comprit qu'il allait forcément s'étouffer, qu'il ne pourrait jamais finir de cette manière, il arracha le rasoir, craignant que la force lui manque pour le porter à son cou, mais il y arriva, il gardait encore sa conscience, même si son geste était mou, si la contraction tétanique de tout son corps se retirait du bras, et il trancha, sans rien voir, sans même sentir, au-dessous du menton, d'une oreille à l'autre, l'esprit tendu jusqu'à la dernière seconde, dominant le gargouillis, le soubresaut des jambes et du ventre sur lequel le miroir se brisait, tendu et apaisé par la certitude que maintenant tout était fini, rentré dans l'ordre.

La Moustache, Emmanuel Carrère (1986)

vendredi 28 janvier 2011

You Freud, me Jane (Brune/Blonde, part.4)

...Une phrase que prononce Marnie Edgar (Tippi Hedren) à l'endroit de Mark Rutland (Sean Connery) dans "(pas de printemps pour) Marnie".

Et oui, hitchcock, encore.
Ici Marnie est retrouvée inconsciente dans la piscine du bateau à bord duquel elle et son mari sont en croisière:

Mark Rutland: Well why didn't you jump over the side?
Marnie Edgar: The idea was to kill myself, not feed the damn fish.

Dans le film, Marnie est une femme froide, névrosée, qui fait preuve d'un certain humour désespéré (mais juste). Son pendant brune (puisque c'est le fil rouge de cette série d'articles) est l'espiègle Lil Mainwaring (Diane Baker).


Pas de printemps pour Marnie, Alfred Hitchcock (1964)

lundi 6 décembre 2010

Adieu Facebook

J'hésite toujours à poster des vidéos sur ce blog lorsqu'elles sont hébergées sur youtube / dailymotion ou mieux viméo, étant donné leur côté périssable. Le contenu va, vient et disparaît (souvent pour des motifs de droits d'auteurs, ce qui est donc totalement justifié, sauf que ca m'arrange pas).

Précédemment, sur Arise Therefore, vous aviez pu visionner deux courts métrages, Skhizein de Jérémy Clapin et L’Emploi, de Santiago Bou Grasso, tous deux un peu tristes, le premier filant de jolie manière une métaphore illustrant la dépression de quelqu'un "à côté de ses pompes" (au sens propre), le second imaginant un monde où l'objectif du plein emploi aurait poussé à son paroxysme le développement de petits boulots, réservant aux moins bien lotis la fonction d'objets.

Après avoir visionné cet autre court-métrage, je me décide à récidiver : le regard est là encore un tantinet désabusé : il se porte cette fois sur facebook... et illustre finalement assez bien pourquoi je n'y suis pas présent!

Can I be facebookfriends with my parents?
Should I add someone i don't really know?
Will other people think my status update's funny?

I try to answer these and other existential questions in the short documentary "Farewell Facebook". Maybe you will find these questions quite familiar. Please watch the film and make up your own mind about facebook.



Farewell Facebook (Short film about Digital Suicide), Joep van Osch

Short film made for and copyrighted by the Dutch Film and Television Academy (Nederlandse Film en Televisie Academie)

samedi 28 août 2010

the ideal crash



Mt Kimbie, Crooks & Lovers (Hotflush, 2010)
dEUS, the Ideal Crash (Island, 1999)

Nuancier :


L'oxymore "Ideal Crash" me rappelle un peu cette photo multibloggée, surnommée "the most beautiful suicide".



A l'origine, elle est parue dans Life, en 1947.

"On May Day, just after leaving her fiancé, 23-year-old Evelyn McHale wrote a note. 'He is much better off without me ... I wouldn't make a good wife for anybody,' ... Then she crossed it out. She went to the observation platform of the Empire State Building. Through the mist she gazed at the street, 86 floors below. Then she jumped. In her desperate determination she leaped clear of the setbacks and hit a United Nations limousine parked at the curb."

dimanche 27 décembre 2009

I was not ready

Sa venue à la Cigale le 13 novembre 2007 avait été pour moi, LE concert marquant, à l'échelle de ces quelques dernières années.
(exemple)

RIP Vic Chesnutt.

A lire, le très beau texte de Kristin Hersh ici.

Une vidéo, réalisée lors d'une tournée européenne aux cotés d'Elf Power en 2009.


Vic Chesnutt,
[...]
Is the actor Happy
(Texas Hotel Records, 1995)
About to Choke (Capitol, 1996)
[...]
North Star Deserter (Constellation, 2007)
At the Cut (Constellation, 2009)
[...]

dimanche 25 janvier 2009

Certainement

Il alla vers la porte, qu'il ferma ; puis, le regard fixe et les dents serrées, il s'approcha de son bureau, prit un revolver, l'examina, l'arma et réfléchit. Il resta deux minutes immobile, la tête baissée et le revolver à la main, en proie à une profonde méditation. "Certainement", proféra-t-il enfin, et cette décision semblait le résultat logique d'une suite d'idées nettes et précises ; mais au fond il tournait toujours dans le même cercle d'impressions et de souvenirs - bonheur perdu, avenir impossible, honte écrasante - que depuis une heure il parcourait pour la centième fois. "Certainement" répéta-t-il en voyant revenir une fois de plus l'éternel défilé ; alors, appuyant le revolver du côté gauche de sa poitrine, il contracta nerveusement sa main et pressa la détente. Il ne perçu aucune détonation, mais le coup violent qu'il reçut dans la poitrine le fit tomber. Il chercha vainement à se retenir à l'angle du bureau, vacilla, lâcha le revolver et s'affaissa, jetant autour de lui des regards effarés ; les pieds contournés du bureau, la corbeille à papier, la peau de tigre sur le sol, il ne reconnaissait rien. Les pas de son domestique qui traversait le salon l'obligèrent à se maîtriser ; il finit par comprendre qu'il était par terre, et en voyant du sang sur sa main et sur la peau du tigre, il eut conscience de ce qu'il avait fait.

"Quelle sottise! Je me suis manqué !" murmura-t-il en cherchant de la main le revolver qu'il ne vit pas tout près de lui. Il s'épuisa en vains efforts, perdit l'équilibre et retomba, baigné dans son sang.



Tolstoï, Anna Karénine (1877)
Edouard Manet, le suicidé (1877)

Dédramatisons... avec la série Drop Dead Gorgeous,
de Daniela Edburg :


[Death by Nutella]

[Death by SlimFast]

[Death by Cake]

Ca fait tout de même beaucoup de morts en une seule fois...

lundi 17 décembre 2007

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Ce texte est incroyablement puissant. Le cheminement des pensées d'un homme qui arrive à la conclusion que le suicide est sa seule liberté... Parvenu à ce point, il entrevoit soudain une lumière, qui au fil des pensées se transformera en "raison de vivre". Un long processus sûrement étalé sur des années, et ici condensé en un texte. Profitons en.

Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n'était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier.

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l'apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n'atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d'un souffle de vent dans la cime d'un arbre, je me dépêche de m'emparer de ma victime.

Qu'ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l'effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un coeur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.

Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime-les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche !

Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : d'un coté par les bouches avides de la gourmandise, de l'autre par l'amertume de l'avarice qui se nourrit d'elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l'orgie et l'ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n'est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d'une excuse : le pardon. L'idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu'elle n'est que l'image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n'est qu'une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n'est qu'une trêve entre deux jours.

Mais l'humanité n'a que faire d'une consolation en forme de mot d'esprit : elle a besoin d'une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c'est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit au moins avoir la bonté de le remarquer lorsqu'il y parvient.

Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n'est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l'obscurité et les jours par les nuits, c'est un voyage imprévisible entre des lieux qui n'existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l'éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n'est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n'enrichit que les Suisses !

Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m'entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l'eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n'est une consolation pour le fait que la mort est ce qu'il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu'elle veut nous faire oublier !

Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m'assurer que ma vie n'est pas absurde et que je ne suis pas seul sur la terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l'offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n'aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le coeur du monde. Que devient alors mon talent si ce n'est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !

Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n'aie pas peur des lois ! Mais qu'est-ce que ce bon conseil si ce n'est une consolation pour le fait que la liberté n'existe pas – et quelle impitoyable consolation pour celui qui s'avise que l'être humain doit mettre des millions d'années à devenir un lézard !

Pour finir, je peux m'apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l'effet d'une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !

Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l'eau ou l'oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu'accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n'existe pour moi qu'une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l'intérieur de ses limites.

Mais la liberté commence par l'esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre. Le signe définitif de ma liberté est le fait que ma peur laisse la place à la joie tranquille de l'indépendance. On dirait que j'ai besoin de la dépendance pour pouvoir finalement connaître la consolation d'être un homme libre, et c'est certainement vrai. A la lumière de mes actes, je m'aperçois que toute ma vie semble n'avoir eu pour but que de faire mon propre malheur. Ce qui devrait m'apporter la liberté m'apporte l'esclavage et les pierres en guise de pain.

Les autres hommes ont d'autres maîtres. En ce qui me concerne, mon talent me rend esclave au point de ne pas oser l'employer, de peur de l'avoir perdu. De plus, je suis tellement esclave de mon nom que j'ose à peine écrire une ligne, de peur de lui nuire. Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l'oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l'esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.

Mais, venant d'une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s'approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l'heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n'a le droit d'énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s'étioler. Car si ce désir n'existe pas, qu'est-ce qui peut alors exister ?

Puisque je suis au bord de la mer, je peux apprendre de la mer. Personne n'a le droit d'exiger de la mer qu'elle porte tous les bateaux, ou du vent qu'il gonfle perpétuellement toutes les voiles. De même, personne n'a le droit d'exiger de moi que ma vie consiste à être prisonnier de certaines fonctions. Pour moi, ce n'est pas le devoir avant tout mais : la vie avant tout. Tout comme les autres hommes, je dois avoir droit à des moments où je puisse faire un pas de côté et sentir que je ne suis pas seulement une partie de cette masse que l'on appelle la population du globe, mais aussi une unité autonome.

Ce n'est qu'en un tel instant que je peux être libre vis-à-vis de tous les faits de la vie qui, auparavant, ont causé mon désespoir. Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l'éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l'éternité ? Ma vie n'est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n'atteint que les ouvrages avancés de ma vie.

Mais tout ce qui m'arrive d'important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l'on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l'espace d'une seconde ou l'espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie.

Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l'on exige de moi. Ma vie n'est pas quelque chose que l'on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n'est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n'accomplit pas de performance : ce qui est parfait oeuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait – mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l'homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L'important est qu'il fasse ce qu'il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.

Je peux même m'affranchir du pouvoir de la mort. Il est vrai que je ne peux me libérer de l'idée que la mort marche sur mes talons et encore moins nier sa réalité. Mais je peux réduire à néant la menace qu'elle constitue en me dispensant d'accrocher ma vie à des points d'appui aussi précaires que le temps et la gloire.

Par contre, il n'est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l'oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconnaître, c'est que l'homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l'homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C'est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l'oiseau et que l'animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même – mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n'aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant.

Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu'une consolation et plus grande qu'une philosophie, c'est-à-dire une raison de vivre.



Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (1952)

Stig Dagerman est un écrivain et journaliste suédois né en 1923. Dès 1949, la peur de ne pas être à la hauteur des attentes du public le paralyse complètement. Il se suicide en 1954, soit un an après l'écriture de ce texte.