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dimanche 22 mars 2026

Cette foule avide de photos souvenirs

Digression sur la création, la contemplation et la consommation de l'Art, qui commence puis s'achève avec la prairie en feu d'Alvan Fisher, exposée au Art Institute de Chigago. Nous commes toujours dans Bien-être, de Nathan Hill

Voilà pourquoi la prairie était sous-représentée dans le canon de l'art paysager américain. Pas parce qu'elle n'était pas belle, dans des lettres et dans leurs journaux, la plupart des peintres admettaient la trouver très attrayante, mais plutôt parce qu'elle ne correspondait pas aux standards de beauté traditionnels des paysagistes. Faute de trouver les forêts, montagnes et plages qu'ils savaient peindre, les peintres décrétaient le paysage « vide ». 

Ils ne voyaient pas ce qui était là. Ils voyaient au contraire ce qui n'y était pas.

Jack cherche à en faire une leçon sur la différence entre réalité et représentation de la réalité. La beauté, dit-il à ses étudiants, est une condition non pas intrinsèque mais construite. Ce que nous trouvons agréable à regarder n'est que ce qui a été agréablement représenté. Le reste, faute de représentation, n'est pas vu. Il ne pénètre jamais dans l'imagination. Et dès lors devient un rien.

C'est ainsi que l'Ouest obtint que Yellowstone devienne un parc national protégé, pendant qu'on détruisait la prairie.

Ses étudiants acquiescent et prennent des notes. Il espère sincèrement les bluffer. Même s'il sait bien que ce qui les intéresse, c'est de savoir si ce sera au programme de l'examen.

Une fois son cours fini, Jack va parfois voir le tableau, The Prairie on Fire, pour le contempler et l'étudier encore, dans l'une des gale- ries les plus calmes du rez-de-chaussée du musée. À l'étage au-dessus, comme tous les jours, c'est la cohue autour du tableau American Gothic, un défilé tapageur de visiteurs venus chercher leur selfie devant le célèbre couple de fermiers de Grant Wood. Jack n'a plus assez de patience pour cette salle, plus maintenant. Elle l'agace, cette foule avide de photos souvenirs, sans doute parce qu'ils se souvient d'une époque où les photos étaient interdites, où le musée silencieux comme une église était fréquenté principalement par des gens qui s'attardaient devant les œuvres pour les contempler longtemps. Jack était l'un d'eux. Il se souvient que la première fois, il était resté planté devant American Gothic pendant environ une demi-heure, non-stop, si longtemps qu'il en avait eu mal aux jambes et au dos. Aujourd'hui, il l'appelle fatigue artistique, cette douleur particulière de la colonne qui vous prend quand vous restez raide de longues heures dans un musée, absorbé par une œuvre.

La première fois où il avait vu American Gothic en vrai, il avait été surpris par la taille de la toile - à peine une soixantaine de centimètres de large et moins d'un mètre de haut. Il lui semblait impossible qu'une si petite chose puisse être à ce point célèbre. En l'examinant, il s'était rendu compte qu'elle était à la fois plus complexe et plus grossière qu'il ne l'imaginait. Les lunettes rondes du fermier, par exemple, étaient un peu écrasées d'un côté, un peu asymétriques, aucun des deux verres n'était un cercle parfait. Et les dents de sa fourche n'étaient pas droites, les pointes pas alignées. Et ce qui de loin ressemblait à une texture sur le manteau du fermier s'avéra être, à y regarder de plus près, des rayures malhabiles. D'autres détails, en revanche, impressionnaient : le motif de la robe de la femme était reproduit en miniature dans les rideaux de la maison et, sur le front du fermier, l'angle des coups de pinceau évoquait parfaitement les rides d'une expression dubitative - une vie entière de scepticisme campagnard, gravée dans la peau, rendue par un trait de peinture expert.

Ce genre de longue contemplation est devenu impossible, aujourd'hui. La concentration de Jack est sans cesse interrompue par des armées de photographes amateurs. Le musée avait d'abord essayé de les décourager mais, avec l'avènement des smartphones et des galeries d'art personnelles sur internet, autant vider l'océan à la petite cuillère. C'était tout bonnement infaisable.

Jack se rappelait ses TD d'arts plastiques à la fac, ses professeurs de l'époque assénant sans cesse que tous les sujets photographiables avaient été photographiés, affirmant qu'il n'y avait plus rien à tirer du genre, plus rien à prendre en photo. Ils n'avaient pas vu venir le smartphone, ces professeurs. Pas vu venir les selfies. Pour mettre de la nouveauté dans une photo, il suffisait de coller sa tête dessus.

Maintenant, le musée encourage les photos, puis incite ses visiteurs à faire sa promotion en les postant en ligne avec les hashtags pertinents. D'où la foule incessante devant American Gothic, les perches à selfie, les groupes, et les parents qui demandent à leurs enfants de mimer la scène devant le tableau. La dernière fois que Jack y est allé, en moins de dix minutes, six couples différents lui ont demandé de les prendre en photo. Il a fini par laisser tomber. 

Heureusement, The Prairie on Fire n'est pas un tableau célèbre. Il est accroché sur un mur calme d'une salle calme dont les occupants les plus connus sont des œuvres mineures de John Singer Sargent. Pas le genre de salle à inspirer des selfies, pour le plus grand bonheur de Jack, qui a néanmoins l'impression d'être devenu un vieux ronchon, pas si différent du fermier d'American Gothic - un personnage à l'ancienne que les gens préfèrent voir en image plutôt que dans la vraie vie.

Nathan Hill, Bien-être (2024)
Alvan Fisher, The Prairie on Fire (1827)
Grant Wood, American gothic (1930)


jeudi 14 août 2025

Un jour, tout ceci disparaît

Bien avant l'invention de FaceApp, je me souviens d'avoir entendu quelqu'un dire que tout le monde, dans sa jeunesse - disons vers la fin du lycée -, devrait être confronté à des images le montrant dans dix, vingt ou cinquante ans. Ainsi, avait ajouté cette personne, au moins serait-on préparé. Car la plupart des gens sont dans le déni au sujet du vieillissement, tout comme ils le sont au sujet de la mort. Ils ont beau le voir à l'œuvre autour d'eux, avoir des parents et des grands-parents parfois juste sous leur nez, ils ne l'intègrent pas, ils ne croient pas vraiment que cela leur arrivera aussi. Cela arrive aux autres, à tous les autres, mais pas à eux.

Pour ma part, j'ai toujours perçu cette inconscience comme une bénédiction. Une jeunesse lestée à l'avance du lot de tristesse et de douleur du vieillissement, je n'appellerais pas cela une jeunesse, en aucun cas.

[...]

Une femme âgée et autrefois superbe que je connais avançait cette réflexion sur le sujet : Dans notre culture, ce dont vous avez l'air est une part tellement importante de qui vous êtes et de comment les gens vous traitent. En particulier si vous êtes une femme. Au point que, si vous êtes belle, si vous êtes une belle femme ou une belle fille, vous vous habituez à un certain niveau d'attention de la part des autres. Vous vous habituez à l'admiration pas seulement de la part de votre entourage, mais de la part d'inconnus, de la part de presque tout le monde. Vous vous habituez aux compliments, à ce que les gens recherchent votre compagnie, veuillent vous faire des cadeaux, vous rendre des services. Vous vous habituez à susciter l'amour. Si vous êtes vraiment belle, et que vous n'êtes ni malade mentale, ni effroyablement prétentieuse, ni une abrutie finie, vous vous habituez tellement au succès, à l'amour, à l'admiration que vous finissez par penser que cela va de soi, vous ne vous rendez même plus compte que vous êtes privilégiée. Puis un jour, tout ceci disparaît. En réalité, cela se produit graduellement. Vous commencez à remarquer certaines choses. Les têtes ne se retournent plus sur votre passage, les gens que vous rencontrez ne se souviennent plus systématiquement de votre visage. Et cela devient votre nouvelle vie, votre étrange nouvelle vie: celle d'une personne ordinaire, indésirable, dotée d'un visage commun et parfaitement oubliable. 

J'y songe parfois, dit la femme autrefois superbe, lorsque j'entends de jeunes femmes se plaindre du fait que, où qu'elles aillent, elles se font reluquer ou siffler par des types — toute cette attention grossière et malvenue. Et je comprends, dit-elle, car j'ai ressenti la même chose autrefois. Mais qu'on me présente celle de ces filles qui, dans quelques années s'écriera, Alléluia, enfin, je suis tellement heureuse que cela ne m'arrive plus jamais ! [...] 

Je me souviens qu'[elle] avait ajouté : Passé un certain âge, c'était comme un mauvais rêve — l'un de ces cauchemars où, sans que vous sachiez pourquoi, plus personne dans votre entourage ne vous reconnaît. Les gens ne venaient plus vers moi, ne cherchaient plus à se lier d'amitié avec moi comme ils l'avaient toujours fait auparavant. Je n'avais jamais été obligée de me donner le moindre mal pour que les gens m'aiment et m'admirent. Soudainement j'étais timide, maladroite en société. Pire, je commençais à être paranoïaque. M'étais-je transformée, étais-je devenue l'un de ces êtres pathétiques, qui veulent à tout prix être aimés alors que chacun sait que ce sont précisément ces gens-là que personne n'aime jamais ?

[...] En réalité j'ai souvent le sentiment d'être morte, dit la femme autrefois superbe. Je suis morte depuis toutes ces années et je suis devenue le fantôme de moi-même. Je porte le deuil de cet être perdu depuis, et rien, pas même l'amour que j'ai pour mes enfants et mes petits-enfants, ne peut m'en consoler.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

jeudi 24 novembre 2022

Des années de honte

Yasmina Reza saupoudre ses romans de références visuelles, qu'il s'agisse de peintures (Hopper...), de prises de vue de photographes célèbres (Robert Frank en tête) ou anonymes :

En haut, il y a la toute petite tête de l'enfant. Une nuque chauve à l'exception d'une traîne de queue au milieu, des oreilles décollées, des cheveux noirs épars et filasses. Quel âge a-t-elle ? Cette robe ne lui va pas du tout. On l'a attifée et sortie dans la nuit. Je me suis tout de suite associée à cette forme en blanc embarquée pour des années de honte. Quand j'étais enfant on me faisait jolie. Je comprenais que je ne l'étais pas à l'état naturel. Mais on ne doit pas endimancher une enfant ingrate. Elle se sent anormale. Je trouvais que les autres enfants étaient harmonieux. Moi je me sentais ridicule avec des habits de vieille qui m'empêchaient de gigoter, des cheveux constamment courts (ma mère a interdit toute mon enfance les cheveux longs), aplatis en arrière avec la barrette pour contrecarrer la frisure et dégager le front. [...] Ma mère voulait que je présente bien. Ça voulait dire propre, léchée, engoncée et laide.

Yasmina Reza, Babylone (2016)

mercredi 2 septembre 2020

Une beauté gratuite et non corrompue

Pendant nos balades, nous nous racontons l'érosion de nos certitudes, nous désolons de la dégringolade du cours des valeurs qu'on nous a transmises, celles sur lesquelles nous nous sommes construits. A bout de course et pas à coup de bourse. Bancals mais pas bancables. On ausculte le monde et finalement on retrouve quelque fierté à en être des anomalies, aussi atomisées et dérisoires soient-elles. Et au détour d'un chemin, c'est une biche et son faon, figés quelques secondes, avant de disparaître dans un bosquet aussi vite qu'ils ont surgi, ou un essaim de papillons butinant d'impérieux chardons dans la lumière du couchant qui nous rappellent furtivement la possibilité d'une beauté gratuite et non corrompue. Sauvés de justesse par un cliché de carte postale, par une impromptue joliesse, une joliesse consensuelle, unanime, dépourvue de cynisme. 

Frank Beauvais, Ne croyez surtout pas que je hurle (2020)


jeudi 7 mai 2020

Body acceptance

Deux soeurs, deux rapports au corps... Un court passage de "Dans la forêt", par Jean Hegland, roman d'anticipation, étonnamment d'actualité, lu sur la seule foi d'une jolie couverture et d'un bandeau aperçus en librairie.

Eva est toujours foncièrement elle-même. Quand elle se regarde dans les miroirs qui tapissent les murs de son studio, elle étudie son reflet sans la vanité des danseuses ni leurs critiques compulsives. Elle croise son propre regard avec la même candeur qu'elle croise celui de n'importe qui, tandis que j'examine le mien minutieusement, l'implore humblement, affecte la modestie. J'aspire mes joues pour que mes pommettes soient plus saillantes. Je regrette que mon nez ne soit pas plus fin et mon menton moins rond. J'admire l'indigo de mes yeux et m'entraîne à sourire sans qu'on voie mes dents. J'essaie d'imaginer que je suis quelqu'un d’autre qui me regarde.
La question que je pose sans fin à mon reflet, c'est: qui es-tu? Mais cela ne viendrait jamais à l'esprit d'Eva de se demander qui elle est. Elle se connaît jusque dans les moindres os de son corps, les moindres cellules, et sa beauté n'est pas un ornement ; c'est l'élément dans lequel elle vit.

Jean Hegland, Dans la forêt (1996)

mercredi 5 février 2020

L'obsession de la beauté

Il y a peu, je rapportais ici cette phrase de Pascal Bouaziz "C'est tellement surprenant que ce soit encore autorisé la beauté"... C'est heureux, même. Car cette beauté se sera avéré salvatrice pour Catherine Meurice (rescapée des attentats de Charlie Hebdo)

A quoi bon chercher le syndrome de Stendhal? Finalement je l'ai eu, mais à l'envers. D'abord l'évanouissement, intérieur, dû au choc de l'attentat, puis, au réveil, l'obsession de la beauté. Une fois le chaos éloigné, la raison se ranime et l'équilibre avec la perception est retrouvé. On voit moins intensément, mais on se souvient d'avoir vu. Je compte bien rester éveillée, attentive au moindre signe de beauté. Cette beauté qui me sauve, en me rendant ma légèreté.


Catherine Meurisse, La Légèreté (2016)

samedi 24 mars 2018

Perfect hair

Dans la saison 1 de Stranger Things, Steve Harrington avait tout du personnage récurrent secondaire repoussoir et sans profondeur. Il prend une certaine épaisseur dans la saison 2, et son capital sympathie augmente nettement.

Dans l'épisode 6, il forme avec Dustin un duo improbable et attachant. L'occasion pour lui de partager son "expérience" et son savoir-faire avec le pré-ado.

- I just feel like you're trying too hard.
- Well, not everyone can have your perfect hair, all right?
- It's not about the hair, man. The key with girls is just just acting like you don't care.


Suivent des conseils de séduction plus ou moins avisés... jusqu'à ce qu'il revienne à l'allusion initiale de Dustin. Car oui, il faut reconnaître que Steve Harrington a de beaux cheveux !

- What? You're not falling in love with this girl, are you? Uh, no.
- No.
- Okay, good.
- Don't.
- I won't.
- She's only gonna break your heart, and you're way too young for that shit... ... Fabergé.
- What?
- It's Fabergé Organics. Use the shampoo and conditioner, and when your hair's damp - It's not wet, okay? - when it's damp
- Damp.
- You do four puffs of the Farrah Fawcett spray.
- Farrah Fawcett spray?
- Yeah, Farrah Fawcett. You tell anyone I just told you that and your ass is grass. You're dead, Henderson. Do you understand?
- Yup.
- Okay.
- Farrah Fawcett, really?
- I mean, she's hot.
- Yeah.

The Spy, Stranger Things S02E06 (2017)

mardi 4 avril 2017

I want to return to that time of no fear

Comme l'écrit un commentateur sur youtube à propos de cette chanson :
"Tell me this isn't one of the best pop songs ever written"


We all need to feel safe, then that's taken away
Sometimes I want to return to before the trouble began
That time of no fear

By showing you I'm sensitive, you do risk being crucified
Crucified by those you are unlike

My feelings are hurt so easily
That is the price that I pay
The price that I do pay
To appreciate
The beauty they're killing
The beauty they're busy killing

If the sun going down can make me cry
Why should I
Why should I
Why should I not
Like the way I am?

My feelings are hurt so easily
That is the price that I pay
The price that I do pay
To appreciate
The beauty they're killing
The beauty they're busy killing

the Field Mice, Sensitive 7''
(Sarah Records, 1989)

lundi 8 août 2016

Un désespoir immense et sans remède

"Je regardais cette face d'ivoire, et j'y discernais l'expression d'un sombre orgueil, d'une farouche puissance, d'une terreur abjecte, et aussi d'un désespoir, immense et sans remède."

dit Isabelle, dans
Sauve qui peut (la vie), de Jean-Luc Godard (1972)


-
Bonus Nathalie Baye dans une voiture rouge avec Isabelle Huppert


Bonus Jacques Dutronc, près de la gare de Genève

jeudi 10 avril 2014

La perfection, ami, n'est pas faite pour nous

"Par-delà bien et mal" a rejoint l'étagère Philosophie, et je peux désormais changer de sujet et de style, puisque le prochain ouvrage à noircir ces colonnes sera un le roman d'Alfred de Musset, "Confession d'un enfant du siècle".

Du Romantisme, et un personnage principal un poil sentimentaliste, en train de construire son expérience relationnelle : ce roman s'apprécie sans doute d'avantage à 18 ans.

J'en reproduirai cependant dans les semaines à venir des passages (mouvement entamé un peu plus tôt), notamment cette tirade de l'expérimenté Desgenais au jeune Octave, désespéré après la découverte de l'infidélité de sa "maîtresse".


Où il est question de "perfection"
(en tant que concept générique... mais en des termes qu'on pourra également appliquer aujourd'hui aux corps parfaits qui peuplent publicités et papiers glacés)


« Octave, me dit-il, d'après ce qui se passe en vous, je vois que vous croyez à l'amour tel que les romanciers et les poètes le représentent ; vous croyez, en un mot, à ce qui se dit ici-bas et non à ce qui s'y fait. Cela vient de ce que vous ne raisonnez pas sainement, et peut vous mener à de très grands malheurs.
Les poètes représentent l'amour, comme les sculpteurs nous peignent la beauté, comme les musiciens créent la mélodie : c'est-à-dire que, doués d'une organisation nerveuse et exquise, ils rassemblent avec discernement et avec ardeur les éléments les plus purs de la vie, les lignes les plus belles de la matière et les voix les plus harmonieuses de la nature. Il y avait, dit-on, à Athènes une grande quantité de belles filles ; Praxitèle les dessina toutes l'une après l'autre ; après quoi, de toutes ces beautés diverses qui, chacune, avaient leur défaut, il fit une beauté unique, sans défaut, et créa la Vénus. Le premier homme qui fit un instrument de musique et qui donna à cet art ses règles et ses lois, avait écouté longtemps, auparavant, murmurer les roseaux et chanter les fauvettes. Ainsi les poètes, qui connaissaient la vie, après avoir vu beaucoup d'amours plus ou moins passagers, après avoir senti profondément jusqu'à quel degré d'exaltation sublime la passion peut s'élever par moments, retranchant de la nature humaine tous les éléments qui la dégradent, créèrent ces noms mystérieux qui passèrent d'âge en âge sur les lèvres des hommes : Daphnis et Chloé, Héro et Léandre, Pyrame et Thisbé.
Vouloir chercher dans la vie réelle des amours pareils à ceux-là, éternels et absolus, c'est la même chose que de chercher sur la place publique des femmes aussi belles que la Vénus, ou de vouloir que les rossignols chantent les symphonies de Beethoven.
La perfection n'existe pas ; la comprendre est le triomphe de l'intelligence humaine ; la désirer pour la posséder est la plus dangereuse des folies. Ouvrez votre fenêtre, Octave ; ne voyez-vous pas l'infini ? ne sentez-vous pas que le ciel est sans bornes ? votre raison ne vous le dit-elle pas ? Cependant concevez-vous l'infini ? vous faites-vous quelque idée d'une chose sans fin, vous qui êtes né d'hier et qui mourrez demain ? Ce spectacle de l'immensité a, dans tous les pays du monde, produit les plus grandes démences. Les religions viennent de là ; c'est pour posséder l'infini que Caton s'est coupé la gorge, que les chrétiens se livraient aux lions, que les huguenots se jetaient aux catholiques ; tous les peuples de la terre ont étendu les bras vers cet espace immense, et ont voulu le presser sur leur poitrine. L'insensé veut posséder le ciel ; le sage l'admire, s'agenouille, et ne désire pas.
La perfection, ami, n'est pas plus faite pour nous que l'immensité. Il faut ne la chercher en rien, ne la demander à rien : ni à l'amour, ni à la beauté, ni au bonheur, ni à la vertu ; mais il faut l'aimer, pour être vertueux, beau et heureux, autant que l'homme peut l'être.

Alfred de Musset, La Confession d'un Amant du Siècle (1836)

mercredi 9 février 2011

Le contraire de la mode

"L’orange illuminera notre dressing dès le printemps. Seulement à la sortie de l’hiver, peu d’entre nous osent passer le cap de cette nouvelle tendance. Pour passer à l’orange sans se fashion griller, créateurs et people nous montrent le chemin."


Trouvée à l'instant sur le site de Elle (la phrase, pas la photo, chipée à AA). Le orange, qui suit le kamel, le rose chair, le kaki, les rayures, le gris, le bleu, l'écossais, etc... Un peu naïvement, j'imaginais "la mode" passer naturellement par imprégnation inconsciente des trend setters aux early adopters, puis gagner le main stream.
(Le mainstream, c'est quand il est déjà trop tard, comme cet été où la densité de marinières au m² avait atteint son paroxysme)

Le fait que la presse spécialisée (féminine en tête) ait un discours aussi ouvertement prescripteur ("habillez-vous comme ceci"), et que cela fonctionne m'étonne encore aujourd'hui. Oui, parce que moi par exemple, je n'aime pas tellement acheter ce qu'on me dit d'acheter, être comme on me dit d'être, ni - pour prendre un exemple dans un autre domaine - écouter et apprécier ce qu'on me dit d'écouter et apprécier.

Evidemment, je conçois aisément que suivre ces prescriptions et tendances, c'est signifier à toute personne réceptive: "regarde, je fais l'effort d'être à la mode".

Soyons clairs :

Il n'y a pas grand chose à attendre d'un procès de la mode. La mode existe. On le sait. Elle se fait et se défait, elle se fabrique et se diffuse, elle se consomme. Elle intervient dans la plupart de nos activités quotidiennes.
Tous les phénomènes de mode convergent vers une constatation élémentaire : la mode ne produit ni des objets ni des faits, mais seulement des signes : des points de repère auxquels une collectivité se rattache. La seule question est alors celle-ci : pourquoi a-t-on besoin de ces signes? Ou, si l'on préfère: ne peut-on les chercher ailleurs?

[...]

Le contraire de la mode, ce n'est évidemment pas le démodé; ce ne peut être que le présent : ce qui est là, ce qui est ancré, permanent, résistant, habité : l'objet et son souvenir, l'être et son histoire.

Ca ne sert pas à grand chose d'être ou de vouloir être contre la mode. Tout ce que l'on peut vouloir, peut-être, c'est être à côté, en un lieu où les exclusions imposées par le fait même de la mode (à la mode / démodé) cesseraient d'être pertinentes.

Georges Perec, Penser/Classer (1978)

jeudi 23 décembre 2010

Je suis d'ailleurs

Il est toujours amusant de constater dans un laps de temps assez réduit des résonnances entre des choses différentes qu'on peut lire ou voir. Ainsi, Peter Sloterdijk consacre un des ces chapitres à Ulysse, et l'Odyssée est le thème du film que tourne Fritz Lang dans "Le Mépris" de Godard (il s'agit d'un film dans le film, pour ceux qui ne l'ont pas vu).

Peter Sloterdijk évoque le mythe de Narcisse (mort d'avoir passé trop de temps à contempler son image réfléchie dans l'eau, et de désespérer ne jamais pouvoir l'attraper)... et Lovecraft, dans l'un de ses contes, décrit la réaction d'un être découvrant pour la première fois son image.

Bon, la réaction n'est pas exactement la même : Le conte s'appelle "Je suis d'ailleurs". En une poignée de pages, on suit un personnage, ayant semble-t-il passé de longues années reclu, seul dans un château toujours sombre. Les souvenirs de ses premières années lui manquent. Il n'a pas souvenir d'avoir jamais entendu voix humaine, et n'a eu de contact avec le monde extérieur que par des livres.
Nous nous interrogions précédemment sur ce que pouvait être une existence sans miroir, et donc sans connaître son visage...


"Mon aspect physique, je n'y pensais jamais non plus, car il n'y avait pas de miroirs dans ce château, et je me considérais moi-même, automatiquement, semblable à ces êtres jeunes que je voyais dessinés et peints dans les livres. Et je me croyais jeune parce que j'avais peu de souvenirs".

Un jour, il parvient à s'échapper, et atteint péniblement une taverne... Aussitôt, des cris.

M'approchant de cette arche, je perçus plus nettement cette présence, et finalement tandis que je poussais mon premier et dernier cri - une ululation spectrale qui me crispa presque autant que la chose horrible qui me la fit pousser - j'aperçus, en pied, effrayant, vivant, l'inconcevable, l'indescriptible, l'innommable monstruosité qui, par sa simple apparition, avait pu transformer une compagnie heureuse en une troupe craintive et terrorisée.
Je ne peux même pas donner l'ombre d'une idée de ce à quoi ressemblait cette chose, car elle était une combinaison horrible de tout ce qui est douteux, inquiétant, importun, anormal et détestable sur cette terre. C'était le reflet vampirique de la pourriture, des temps disparus et de la désolation dont la terre pitoyable aurait dû pour toujours masquer l'apparence nue. Dieu sait que cette chose n'était pas de ce monde - ou n'était plus de ce monde - et pourtant au sein de mon effroi, je pus reconnaître dans une matière rongée, rognée, où transparaissaient des os, comme un grotesque et ricanant travesti de la forme humaine. Il y avait dans cet appareil pourrissant et décomposé, une sorte de qualité innommable qui me glaça encore plus.

H.P. Lovecraft, Je suis d'ailleurs (1921)

Ce que je n'ai pas pu restituer, ici, et qui est très bien rendu dans le conte, c'est qu'en réalité, le narrateur ne réalise pas que c'est sa propre image qu'il aperçoit.
Quoiqu'il en soit, j'aime l'art de Lovecraft de décrire des choses indescriptibles.


N'en cauchemardez pas quand même, je tâcherai d'être plus esprit de Noël demain
^_^