mercredi 16 septembre 2026

Ce don de faire tourner à l'aigre les bons moments

C'était pour elle un moment de pur plaisir qui, comme il se devait, était aussitôt rééquilibré par l'amertume et la récrimination [...] La mère de Jack avait le don de faire tourner à l'aigre les bons moments, soit en prédisant qu'ils ne se reproduiraient jamais, soit en se plaignant de leur rareté. Comme si un bonheur momentané pouvait nuire à son équilibre, la contraignant à se rembrunir aussitôt afin que sa mauvaise humeur serve de ballast stabilisateur. Toute la famille avait depuis longtemps abandonné l'idée de lui faire plaisir, tous sauf Jack, si bien que c'était à lui que revenait, par une sorte de décret familial, la responsabilité de gérer les humeurs de sa mère : personne d'autre ne s'en souciait.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

lundi 7 septembre 2026

On n'aura pas de cuisine

Je sais qu'tu crois qu'c'est pas fini
Mais moi, je sais qu'ça l'est déjà
On n'aura pas de discussion autour de la table de la cuisine...
Parce qu'on n'aura pas d'cuisine
Parce qu'on n'aura jamais d'chez nous

Tu rencontreras pas mes amis
Et j'rencontrerai pas plus les tiens
On lira pas le journal au lit
On n'ira pas marcher l'été prochain
C'est triste, mais c'est vrai
Ouais c'est triste, mais c'est vrai

Tu rencontreras jamais ma sœur
Et j'te rendrai jamais tes livres, nan
On va juste se briser l'cœur
Et finir un peu ivres, ouais
On va juste se briser l'cœur
Et finir très très ivres

Nan, c'qui se passera, 
c'est qu'on s'verra encore, quelque fois
Et puis, on s'verra plus
Et un jour, j'mettrai ta photo dans une boîte à chaussures
Que j'rangerai sous mon lit
Pour oublier ton visage
Et j'oublierai ton visage

Nan, c'qui se passera,
c'est qu'on s'verra encore, quelque fois
Et puis, on s'verra plus
Et un jour, j'mettrai ta photo dans une boîte à chaussures
Que j'rangerai sous mon lit
Pour oublier ton visage
Et un jour dans la rue, j'croiserai un gars
J'me dirai : « Putain, il m'rappelle quelqu'un »
Et bah ce sera toi, et ça m'fera bader
Ça m'rappellera comment au début
J'pensais jamais t'oublier

Et pourtant tu vois
J'ai mis ta photo dans une boîte à chaussures
Que j'ai rangée sous mon lit
Et j'ai oublié ton visage

Ile de garde, boy
Rage Blossom (2025)



lundi 31 août 2026

Getting better at lying

I don’t need everything we have here.  I don’t care where we live!  I mean who made these rules, anyway?  The only reason we moved out here was because I got pregnant.  Then we had another child to prove the first one wasn’t a mistake.  I mean how long does it go on? Come on, tell me. Tell me the truth, Frank. Remember that? We used to live by it. You know what’s so good about the truth? Everyone knows what it is, however long they’ve lived without it. No one forgets the truth, Frank, they just get better at lying. So tell me: do you really want another child?

Revolutionary Roads, Sam Mendes (2008)

dimanche 30 août 2026

Un moment torride et parfait

Elizabeth angoissait, car ils étaient censés passer ce soir-là un moment torride et parfait, et elle craignait soudain que ce moment ne soit pas à la hauteur de leurs espoirs, et ça la stressait de voir que le moment torride et parfait tardait à commencer, et elle ne savait pas trop non plus comment l'initier alors que Jack était bêtement assis là, dans l'eau qui commençait à lui friper la peau, en train de la regarder comme s'il attendait qu'elle, disons, commence, si bien que tout d'un coup elle ne se sentit plus spontanée, ni romantique.

C'était toujours la même histoire : elle ne savait plus comment être proche de Jack sans se sentir submergée et étouffée par ce qu'il attendait d'elle.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

samedi 22 août 2026

Ma tête en tempête

Je ne peux pas intituler un article "L'échec patent de la monogamie" sans reproduire dans la foulée les paroles de "La monogamie" de Malajube, qui - à la ré-écoute - n'est pas loin d'être une chanson parfaite !
Rapide coup d'oeil en passant à mon palmarès des 00's... ... ouf, voilà, 8ème meilleur album de la décennie selon moi, je reste de cet avis.


Tu bourgeonnes dans ma tête
Et tu t'enfonces dans mon cerveau
Tu fais ressortir la bête
Et je sais que tu aimes les animaux

Encore une fois j'en ai trop dit
J'ai perdu ta confiance
On s'ra ensemble dans une autre vie
Car tu me sembles heureuse

Et puis de toute façon
J'ai déjà perdu ma chérie
Oh! non, au nom
De la monogamie

Encore liés par la fibre
C'est du ciment sournois
J'avoue que j'en ai déjà vu d'autres que toi
Affaiblis par la fièvre
C'est chacun chez soi
Avoue que tu en vois d'autres que moi

Ma tête en tempête, ta tête en tempête
Pour la vie, pour la nuit
J'entre par la fenêtre, sors par la fenêtre
Pour la vie, pour la nuit

Et si seulement tu m'avais dit ...
Tout simplement j'aurais dit oui
Oh! oui

T'es tellement belle quand tu souris
Que j'en perds ma conscience
Je t'aime, mais je l'aime elle aussi
Mais tu me sembles heureuse

Et puis de toute façon
J'ai déjà perdu ma chérie
Oh! non, au nom
De la monogamie

Ma tête en tempête, ta tête en tempête
Pour la vie, pour la nuit
J'entre par la fenêtre, sors par la fenêtre
Pour la vie, pour la nuit

Et si seulement tu m'avais dit
Tout simplement j'aurais dit oui
Oh! oui

Quand tu rugis, tu rougis
La bouche pleine de confettis
Et tu danses, danses, danses, toute la nuit
Et je chante sans soucis
Que la vie est belle sans jalousie
Et tu danses, danses, danses, toute la nuit

Malajube, la monogamie
Trompe l'oeil (2006)

dimanche 16 août 2026

L'échec patent de la monogamie

J'accélère le rythme de parution d'extraits de "Bien-être", car il y a d'autres romans en attente ! On retrouve Jack et Elisabeth, en discussion avec Kate et Kyle, couple "ouvert" qu'ils ont récemment rencontré, et qui expose ici son point de vue. Kyle a la parole:

– [...] les femmes ont été polyamoureuses pendant des millions d'années, probablement jusqu'à l'avènement de l'agriculture, quand on a inventé la propriété. À partir de là, les riches ont dû trouver le moyen de se transmettre leurs terres et leurs titres de génération en génération, alors on a créé le mariage, la monogamie, la chasteté et on s'est rendus propriétaires de la vie sexuelle des femmes, pour consolider l'aristocratie et le patriarcat ; modèle que l'Europe a exporté ensuite par la colonisation, qui a éradiqué toutes les autres pratiques d'accouplement parce qu'elles étaient, entre guillemets, "mauvaises" et "barbares". Ce qui veut non seulement dire que la monogamie est contre-nature et toxique, mais aussi qu'elle est un brin raciste. Et le hic, c'est qu'elle ne marche même pas. Comment on le sait ? D'abord grâce aux statistiques de divorce, et ensuite à cause des câblages contradictoires dont l'évolution a équipé notre cerveau : dès qu'on obtient l'objet de son désir, on ne le désire plus et on se met à désirer autre chose, sans doute que ça nous rendait bien service quand on était chasseurs-cueilleurs, mais pour le mariage traditionnel c'est un désastre. Notre désir de nouveauté est littéralement inépuisable, d'où l'immense succès du capitalisme et l'échec patent de la monogamie. 

Kate poursuit :

– Les chiffres sur le sujet sont fascinants. Étant donné ce qu'on comprend de la durée de vie au pléistocène - taux de mortalité, décès dus aux famines, aux lions ou je ne sais quoi - on a calculé que, pour nos ancêtres, la durée moyenne d'une relation était de huit ans. Pendant toute l'histoire de notre évolution, les hommes et les femmes n'avaient que huit ans pour se rencontrer, s'accoupler et élever leur progéniture avant que l'un des deux meure. Donc, l'évolution nous a câblés pour des attachements émotionnels qui ne peuvent être forts que pendant huit ans.

– Et après ? s'enquit Jack. 

– Ça s'émousse, on commence à avoir la bougeotte. On a besoin de nouveauté. Vous savez combien de temps dure un couple aux États-Unis, en moyenne ?

– Non, mais je vais dire huit ans. 

– Bingo ! L'évolution nous a permis de nous adapter à la monogamie pendant environ huit ans. Après quoi, notre cerveau commence à se demander : pourquoi je suis encore avec ce type ou cette femme ? Et survient un désir ardent de changement

[...]

Jack, pour être honnête, à cet instant, était très attiré par Kate : cette réserve infinie d'énergie qu'elle semblait avoir, aux antipodes de la façon dont Elizabeth et lui se sentaient d'ordinaire, à savoir : fatigués. Épuisés. Sur les rotules. Toujours à la recherche d'un stimulant chimique. Kate, elle, paraissait en vie - animée de grands gestes, de grandes opinions, portant de grandes lunettes et de grandes boucles d'oreilles. Elle disait ce qui lui chantait, faisait l'amour avec qui elle voulait, déterminée à être tout à fait elle-même, sans artifices et sans vergogne. C'était rafraîchissant. Jack ne pensait pas qu'Elizabeth et lui se mentaient, pas exactement, il se voyait avec elle plutôt comme séparés par un gouffre plein de tout ce qu'ils choisissaient diplomatiquement de taire. Leurs conversations demeurant plutôt dans les détails ordinaires de l'organisation, les courses à faire, la coordination de leurs emplois du temps, et les questions - plein de questions - sur les détails de la journée : qu'avait-elle mangé ? Est-ce que c'était bon ? Qu'est-ce qu'elle lisait ? Et c'était comment ? Ils ne s'ignoraient pas, mais il avait le sentiment que le socle d'honnêteté totale que Kate revendiquait avait été remplacé ou englouti, chez eux, dans cette autre forme de partage - pas de l'intimité, plutôt une mise sur écoute complète et amicale. Ils savaient toujours ce que l'autre faisait ou disait. Beaucoup moins ce que l'autre pensait.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

jeudi 13 août 2026

Quand tu n’auras plus les mots

Jérôme Minière, bien que déjà présent sur ce blog, m'y paraît sous-représenté au regard de la qualité de ces textes, dans lesquels il croque avec des mots simples des sentiments diffus ou le travers des contemporanéités. Rectifions le tir avec "Pensées sans calcul", morceau annonciateur d'un album à paraître.

Tes pensées la machine les traduira
Mon amour pour toi elle le traduira
Et si je pleure, si je souris
Et si tout m’échappe
Elle le traduira

Tes prières muettes, elle les entendra peut-être
Le temps humain, elle le devinera sans le connaître

Nos fragilités, elle calculera
Et nos hésitations, peux-tu croire ça ?
Elle avalera nos pensées sans calcul
Le long des jours qui s'accumulent
Elle simulera nos émotions
Comme des signes proches de la raison

Est-ce bien, est-ce mal
Ces pensées en diagonale ?
Est-ce bien, est-ce mal,
Cette équation comme tout horizon ?

Le mystère, elle saura l’épeler
Femme ou homme jusqu’à l’extrémité
Au loin dans la garrigue de pixels
Elle touchera peut-être à l’éternel
Jusqu’à ce qu’il ne reste rien

Que ce paysage irréel
Cette équation comme tout horizon
Ces montagnes de statistiques
Ces plaines de silicium
Semblent loin de ce que nous sommes

Est-ce bien, est-ce mal
Ces pensées en diagonale ?
Est-ce bien, est-ce mal,
Cette équation comme tout horizon ?

Et quand tu n’auras plus les mots
Elle te les donnera en chiffres
Tes pensées elle les connaît déjà
Tes pensées sans calcul

Jérôme Minière, Pensées sans calcul (2026)

dimanche 2 août 2026

D'un naufrage à l'autre


Dans le film "Revolutionary Roads" ("Les noces rebelles" en français), on retrouve le couple d'acteurs qui a marqué toute une génération par la force et la beauté de leur sentiment dans "Titanic" : Kate Winslet et Leonardo DiCaprio. Les voilà transposés dans une époque et un contexte dont on sait qu'ils sont peu propices à l'épanouissement (des femmes) : l'Amérique des années 50/60, dans une banlieue pavillonnaire (on pense à Madmen).

Leonardo DiCaprio, 30 ans, conserve son visage juvénile de jeune premier, mais l'être véritable de celui qu'il incarne est laid (choix d'acteur qui se confirmera dans la suite de sa filmographie, du loup de Wall Street à Killers of the Flower Moon). Kate Winslet, éclatante, campe une épouse qui tâche de faire bonne figure tout en s'efforçant de ne pas sombrer.

C'est d'ailleurs elle qui dans cette scène tâche d'insuffler un nouveau souffle à son couple :

I think it’s unrealistic for a man with a fine mind to go on working year after year at a job he can’t stand, coming home to a place he can’t stand, to a wife who’s equally unable to stand the same things. You want to know the worst part? Our whole existence here is based on this great premise that we’re special and superior to the whole thing... but we’re not! We’re just like everyone else. Look at us! We’ve bought into the same ridiculous delusion. This idea that you have to resign from life and settle down the moment you have children. And we’ve been punishing each other for it. 

Revolutionary Roads, Sam Mendes (2008)

mardi 21 juillet 2026

Coincé entre deux versions de soi

Du syndrôme de l'imposteur :
un aperçu des pensées de Jack, artiste photographe en devenir, originaire du Kensas, tandis qu'il montre ses photos à sa classe en école d'Art.

Voilà ce que ça faisait de ne pas être dans son élément : ça procurait de l'anxiété, ça obligeait Jack à rester sur ses gardes, de façon sourde mais constante, parce qu'il fallait éviter cette honte d'avoir réalisé quelque chose d'horriblement grossier, ou pensé quelque chose d'horriblement superficiel. [...] Il avait le visage en feu.

Elle le taraudait sans cesse, cette impression que n'importe quand, avec n'importe qui, il risquait de dire ou de faire quelque chose qui prouverait à tous les autres ici qu'il ne faisait pas vraiment partie des leurs, qu'il était un étranger idiot et vulgaire, un imposteur. Cette panique de devoir rendre des comptes à deux maîtres rivaux : la personne qu'il voulait être, et celle qu'il était vraiment. La vision séduisante de celui qu'il serait demain et la version rustre de son moi hérité du passé.

C'était effrayant à un point presque intolérable d'être coincé entre ces deux versions de soi.

Nathan Hill, Bien-être (2024)

dimanche 19 juillet 2026

Il ne faut pas confondre

Dans la série des noms d'artistes mononymes difficiles à déchiffrer au premier abord mais finalement "pas si pires" à prononcer, il ne faut pas confondre...

...Awkwafina
(la rappeuse américaine, que j'ai d'ailleurs d'abord connue en tant qu'actrice dans le film l'Adieu (2019)...

...Beabadoobee,
l'autrice-compositrice-chanteuse philippino-britannique dans une veine rock FM qui globalement n'intéresse pas trop ce blog

... et Waxahatchee,
le projet pop-rock-countrysant de Katie Crutchfield
(qui a grandi à Waxahatchee Creek dans l'Alabama)


mardi 16 juin 2026

Ça en fait du poids

Autour de Lucie est de retour, et s'interroge sur tous ces moments, anecdotiques ou décisifs, sur lesquels on aimerait revenir en se retournant sur son passé, ou lorsque leur souvenir débarque sans crier gare au détour d'une nuit sans sommeil.


Cette danse que j'ai refusée
Cette main que je n'ai pas saisie
Ce calme que je n'ai pas su garder
Cet amour qu'on n'a pas assez dit

Je me souviens de tout
Et crois-moi
Ça en fait du poids
Je devais avoir mes raisons
Parfois
C'est comme ça

Ces instants dont je ne n'ai pas profité
Cette photo que je n'ai pas vraiment prise
Ce sourire que je n'ai pas su garder
Cеs leçons jamais vraiment apprises

Jе me souviens de tout
Et crois-moi
Ça en fait du poids
Je devais avoir mes raisons
Parfois
C'est comme ça

Ce voyage qu'on n'aura jamais fait
Ce pari qu'on n'a pas su gagner
Cet amour... Pas assez dit

Je me souviens de tout
Je devais avoir mes raisons

Je me souviens de tout
Et crois-moi
Ça en fait du poids
Je devais avoir mes raisons
Parfois
C'est comme ça

C'est comme ça
On est con

Autour de Lucie - Mes raisons
Hors Monde (2026)




mardi 28 avril 2026

Cette façon de sacrifier la vérité

Elizabeth sentit le découragement l'envahir. Comme dans son travail, lorsqu'un client se laissait duper par un des traitements bidon de la clinique : de la déception, et même du mépris. Le fait que les gens soient si faciles à leurrer la rendait triste pour eux, elle avait un peu pitié de leur façon de sacrifier ainsi la vérité pour une histoire qui leur permettait simplement de se sentir mieux. Elizabeth se voyait comme plus disciplinée, plus rationnelle, plus objective, formée dans un monde scientifique fait d'intervalles de confiance, de déviations standards, d'écarts types etde quête impartiale des faits. Jamais elle ne croirait à une histoire comme celle que [son interlocuteur] était en train de lui servir, une histoire absolument dénuée de preuves tangibles, qui jamais ne résisterait à un examen rigoureux.

Nathan Hill, Bien-être (2024)

lundi 27 avril 2026

La capacité de l'esprit humain à se duper lui-même

Dans le roman "Bien-être", il est également question "de la capacité de l'esprit à se duper lui-même", et des humains qui sont tout sauf des agents rationnels, mais plutôt des êtres "en proie à toutes sortes d'illusions, victimes des stimuli les plus infimes".

C'est un champ d'étude éminemment intéressant pour la chercheuse en psychologie Elizabeth.
Prenons l'effet placebo :

Les données rassemblées par la clinique du Bien-Être jusqu'ici montraient que la comédie marchait. Elle était efficace sur environ 40 % des patients. 40 % qui signalaient une amélioration de leur humeur, la disparition d'un poids sur la poitrine, une impression toute neuve d'ouverture, d'optimisme et de soulagement dans leur couple. Des retours confirmés par les analyses de sang qui constataient chez ces mêmes patients des taux modifiés d'ocytocine, de cortisol et d'autres neurotransmetteurs importants associés à l'humeur, à l'amour, à l'anxiété et au stress. En d'autres termes, les autoévaluations des patients, subjectives, concordaient avec leur chimie cérébrale objective. D'un point de vue biologique, quelque chose avait changé.

Lors de ces échanges, Elizabeth faisait toujours très attention aux mots qu'elle employait. Elle commençait par prescrire le produit à ses clients, puis leur disait qu'ils allaient peut-être se sentir mieux, mais sans jamais leur annoncer que l'un était la cause de l'autre. Et même si les clients, bien sûr, en déduisaient exactement ça, elle prenait bien soin de ne jamais l'affirmer. Parce qu'elle savait que le produit en lui-même ne les aiderait en rien. Qu'il ne pouvait rien pour eux. Faute de substance active.

Elle ne mentait donc pas, en soi. Elle était honnête lorsqu'elle disait croire en une guérison possible. Mais la guérison viendrait d'ailleurs. Elle viendrait de la confiance qu'ils accordaient à l'ensemble du contexte de la rencontre. S'ils partaient du principe que le médicament ferait effet, c'était d'abord parce qu'ils se fiaient à leurs expériences passées avec des médicaments efficaces. Mais d'autres composantes jouaient aussi : le poids du médicament (cinq cents milligrammes), évocateur d'efficacité, sa couleur (rouge vif) aux vertus thérapeutiques, sa présentation sous forme de gélules (que le sens commun considérait comme plus puissantes que les comprimés), son mode de conservation au réfrigérateur (auquel le sens commun, toujours lui, accordait plus de crédit qu'à la conservation à température ambiante sur une étagère), le fait qu'il était prescrit par un professionnel (supposé) de santé, dans un lieu à la façade extérieure et à l'agencement intérieur conçus pour maximiser l'impression de sécurité. Tout cela, associé à un fort désir de se rétablir, créait un terreau de confiance qui rendait la guérison certaine, une sorte de biais de confirmation qui était la seule et unique source d'efficacité du traitement. Les patients d'Elizabeth guérissaient simplement parce qu'ils avaient confiance en ces gélules.

Nathan Hill, Bien-être (2024)

dimanche 26 avril 2026

Il ne faut pas confondre

...Tomora,
le duo formé de Tom Rowlands (Chemical Brothers) et Aurora...

...Nine Inch Noize,
la collaboration entre le groupe indus' culte Nine Inch Nails et le producteur Boys Noize...

[pas de photo promo]

...Moderat,
l'addition de Moderator et Apparat.

Bien qu'ils n'aient pas fusionné leurs noms, glissons encore les éminents Kompromat, aka Rebeka Warrior (Sexy Sushi, Mansfield.TYA) + Vitalic

dimanche 12 avril 2026

La tendance épouvantable d'un catholicisme mal compris

Je récite tous les jours le Notre Père, dans lequel je dis :
"Notre Père, qui es aux cieux,
Pardonne[-nous] nos offenses,
comme nous pardonnons les offenses"

(sic)
Qui prononce cette phrase ?
Vincent Bolloré, le 13 mars 2026, lors de son audition par la commission d'enquête sur l'audiovisuel public. Il était interrogé sur "le soutien sans faille de la direction de Cnews à M. Morandini" (bien que définitivement condamné pour corruption de mineurs)

Pourquoi cette citation (inexacte, nous y reviendrons) ?
Pour justifier qu'on puisse vouloir pardonner :

Donc je pardonne. [...] Justice est passée, maintenant miséricorde doit passer.


Rien ne va dans cet déclaration et ce raisonnement.
Déjà qu'un catholique pratiquant puisse se tromper en citant la prière "Notre Père"... Ensuite qu'à croire les dirigeants de Cnews, il n'est donc jamais opportun de sanctionner : ni avant condamnation définitive (présomption d'innocence oblige), ni après puisque "miséricorde doit passer". Enfin et surtout que la citation fausse induise un contre-sens majeur.
Elle aurait dû être "comme nous pardonnons ceux qui nous ont offensé". Eh oui, c'est en effet aux victimes qu'il revient de pardonner !

Si je prends le temps d'aborder le sujet sur ce blog, alors que tant d'autres occasionnent stupeur, colère et indignation dans notre monde, c'est que j'ai lu une "opinion" diablement (si j'ose dire) intéressante et éclairante, énoncée dans le journal La Croix.

Ce qui le pousse à tordre explicitement la prière du Seigneur, c’est bien sûr l'effacement des victimes. Car ce n’est pas Vincent Bolloré, ni la direction de CNews, qui a été victime des agissements pédocriminels de Jean-Marc Morandini.

La véritable rigueur catholique veut donc que dans cette affaire, l’homme d’affaires breton et la direction de CNews ne sont absolument pas concernés par la question du pardon, mais uniquement par leur responsabilité sociale et leur devoir d’exemplarité [...].

En s’appropriant indûment le pouvoir de pardonner une offense qui ne le concerne pas, Vincent Bolloré s’assied sur la place des victimes, ou bien sur le trône de Dieu. Dans un cas comme dans l’autre, il en sera un jour dégagé brutalement s’il ne se ressaisit pas de lui-même.

D’autre part, l'homme d'affaires ne refuse pas seulement aux victimes le droit d'octroyer ou de retenir leur miséricorde ; il les empêche également de recevoir miséricorde, en effaçant parfaitement de sa réflexion la souffrance que peut représenter pour elles l'impunité sociale de leur agresseur, et l'indécence de sa célébrité.

Il s'inscrit ici dans une tendance épouvantable d'un catholicisme mal compris qui réduit la miséricorde au pardon des pécheurs, en le dépouillant de toute considération pour les victimes innocentes.

Matthieu Poupart
Membre d’un groupe de travail post-Ciase sur l’analyse des causes des violences sexuelles dans l’Église, auteur du livre Le Silence de l’agneau, La morale catholique favorise-t-elle la violence sexuelle (Seuil, 2024)

A lire également les développements de la réflexion de l'auteur, rapportée à l'histoire de l'Eglise (qui m'est étrangère)

dimanche 22 mars 2026

Cette foule avide de photos souvenirs

Digression sur la création, la contemplation et la consommation de l'Art, qui commence puis s'achève avec la prairie en feu d'Alvan Fisher, exposée au Art Institute de Chigago. Nous commes toujours dans Bien-être, de Nathan Hill

Voilà pourquoi la prairie était sous-représentée dans le canon de l'art paysager américain. Pas parce qu'elle n'était pas belle, dans des lettres et dans leurs journaux, la plupart des peintres admettaient la trouver très attrayante, mais plutôt parce qu'elle ne correspondait pas aux standards de beauté traditionnels des paysagistes. Faute de trouver les forêts, montagnes et plages qu'ils savaient peindre, les peintres décrétaient le paysage « vide ». 

Ils ne voyaient pas ce qui était là. Ils voyaient au contraire ce qui n'y était pas.

Jack cherche à en faire une leçon sur la différence entre réalité et représentation de la réalité. La beauté, dit-il à ses étudiants, est une condition non pas intrinsèque mais construite. Ce que nous trouvons agréable à regarder n'est que ce qui a été agréablement représenté. Le reste, faute de représentation, n'est pas vu. Il ne pénètre jamais dans l'imagination. Et dès lors devient un rien.

C'est ainsi que l'Ouest obtint que Yellowstone devienne un parc national protégé, pendant qu'on détruisait la prairie.

Ses étudiants acquiescent et prennent des notes. Il espère sincèrement les bluffer. Même s'il sait bien que ce qui les intéresse, c'est de savoir si ce sera au programme de l'examen.

Une fois son cours fini, Jack va parfois voir le tableau, The Prairie on Fire, pour le contempler et l'étudier encore, dans l'une des gale- ries les plus calmes du rez-de-chaussée du musée. À l'étage au-dessus, comme tous les jours, c'est la cohue autour du tableau American Gothic, un défilé tapageur de visiteurs venus chercher leur selfie devant le célèbre couple de fermiers de Grant Wood. Jack n'a plus assez de patience pour cette salle, plus maintenant. Elle l'agace, cette foule avide de photos souvenirs, sans doute parce qu'ils se souvient d'une époque où les photos étaient interdites, où le musée silencieux comme une église était fréquenté principalement par des gens qui s'attardaient devant les œuvres pour les contempler longtemps. Jack était l'un d'eux. Il se souvient que la première fois, il était resté planté devant American Gothic pendant environ une demi-heure, non-stop, si longtemps qu'il en avait eu mal aux jambes et au dos. Aujourd'hui, il l'appelle fatigue artistique, cette douleur particulière de la colonne qui vous prend quand vous restez raide de longues heures dans un musée, absorbé par une œuvre.

La première fois où il avait vu American Gothic en vrai, il avait été surpris par la taille de la toile - à peine une soixantaine de centimètres de large et moins d'un mètre de haut. Il lui semblait impossible qu'une si petite chose puisse être à ce point célèbre. En l'examinant, il s'était rendu compte qu'elle était à la fois plus complexe et plus grossière qu'il ne l'imaginait. Les lunettes rondes du fermier, par exemple, étaient un peu écrasées d'un côté, un peu asymétriques, aucun des deux verres n'était un cercle parfait. Et les dents de sa fourche n'étaient pas droites, les pointes pas alignées. Et ce qui de loin ressemblait à une texture sur le manteau du fermier s'avéra être, à y regarder de plus près, des rayures malhabiles. D'autres détails, en revanche, impressionnaient : le motif de la robe de la femme était reproduit en miniature dans les rideaux de la maison et, sur le front du fermier, l'angle des coups de pinceau évoquait parfaitement les rides d'une expression dubitative - une vie entière de scepticisme campagnard, gravée dans la peau, rendue par un trait de peinture expert.

Ce genre de longue contemplation est devenu impossible, aujourd'hui. La concentration de Jack est sans cesse interrompue par des armées de photographes amateurs. Le musée avait d'abord essayé de les décourager mais, avec l'avènement des smartphones et des galeries d'art personnelles sur internet, autant vider l'océan à la petite cuillère. C'était tout bonnement infaisable.

Jack se rappelait ses TD d'arts plastiques à la fac, ses professeurs de l'époque assénant sans cesse que tous les sujets photographiables avaient été photographiés, affirmant qu'il n'y avait plus rien à tirer du genre, plus rien à prendre en photo. Ils n'avaient pas vu venir le smartphone, ces professeurs. Pas vu venir les selfies. Pour mettre de la nouveauté dans une photo, il suffisait de coller sa tête dessus.

Maintenant, le musée encourage les photos, puis incite ses visiteurs à faire sa promotion en les postant en ligne avec les hashtags pertinents. D'où la foule incessante devant American Gothic, les perches à selfie, les groupes, et les parents qui demandent à leurs enfants de mimer la scène devant le tableau. La dernière fois que Jack y est allé, en moins de dix minutes, six couples différents lui ont demandé de les prendre en photo. Il a fini par laisser tomber. 

Heureusement, The Prairie on Fire n'est pas un tableau célèbre. Il est accroché sur un mur calme d'une salle calme dont les occupants les plus connus sont des œuvres mineures de John Singer Sargent. Pas le genre de salle à inspirer des selfies, pour le plus grand bonheur de Jack, qui a néanmoins l'impression d'être devenu un vieux ronchon, pas si différent du fermier d'American Gothic - un personnage à l'ancienne que les gens préfèrent voir en image plutôt que dans la vraie vie.

Nathan Hill, Bien-être (2024)
Alvan Fisher, The Prairie on Fire (1827)
Grant Wood, American gothic (1930)


dimanche 15 mars 2026

Venedig

Le peintre allemand Gerhard Richter s'apprête à vivre son quatre-vingt-quinzième printemps, si bien qu'il a récemment fait l'objet d'une deuxième rétrospective à Paris (après celle de 2012 au Centre Pompidou). Les œuvres de l'artiste ne sont pas rares, y compris dans ces colonnes, si bien que je me contenterai aujourd'hui d'une sélection de peintures "découvertes" lors de ma visite dans la célèbre fondation attenante au Jardin d'Acclimatation.
Un deuxième article suivra, faisant cette fois dialoguer tableaux d'aujourd'hui et d'autrefois.

Gerhard Richter, Venedig (Treppe), 1985

Flasche mit Apfel (1988)

Gerhard Richter, Troisdorf (1985)

vendredi 13 février 2026

These nights have no mercy on me

Connaissez-vous le Tylenol PM, médicament anti-douleur et aide au sommeil ?
Jeffrey Lewis, oui.

I need my Tylenol PM
I can't sleep now without three of them
I don't know how my life has got here
I'd do anything to just be not here
I know it's my fault I can't sleep
My fault I let her cut so deep
If I was smart, I'd be so tough
But since I'm dumb, I need this stuff

I need those Tylenol PM
I can't sleep now without me and them
I loved her more than I knew how
But it's for sure I've lost her now
These days I can take it calmly
But these nights have no mercy on me
Each night I've tried, I've really lost it
And I just can't survive being this exhausted

So give me Tylenol PM
I won't get through now without them
I know too many pills is bad
But it's less safe to feel this sad
So may dark slumbers grab and hold me
Far from what my partner told me
Far from memories and thought
Just close to this small jar I bought

Of sweet, blue Tylenol PM
I hate endorsing brands like them
But, see, depression and debasement
Has got me doing product placement
It's one or two or three or four
And I'll get through the night for sure
No wife, no kids, no life at all
Now all I've got is Tylenol

There's Cowboy Truckers songs for speed
There's Cube for booze, there's Snoop for weed
There's Prodigy with ketamine
There's Cale and Reed with heroin
Hunter S. had ibogaine
There's Reverend Davis' sweet cocaine
But how can I get great like them?
I just take Tylenol PM

I need her golden arms and ears
I need her silver thoughts and tears
I need her diamond laugh and smile
Not cheap crap from the aspirin aisle
I wish I may, I wish I might
I wish upon the candle light
I wish upon a whisky jar
I wish upon a Ringo Starr
And Charlie Watts and Brian Jones
I wish on all the Rolling Stones
I wish on all the Violent Femmes
I wish on Tylenol PMs
God gave Jews a good headstart
Made some Jews hot and some Jews smart
God gave some Jews Jerusalem
But just gave me Tylenol PM

And I need those Tylenol PM
I can't sleep now without me and them
I loved her more than I knew how
But it's for sure I've lost her now
It's one or two or three or four
Then I'll get through the night for sure
No home, no heart, no hope at all
Now all I've got is Tylenol

Jeffrey Lewis - Tylenol PM
The EVEN MORE Freewheelin’ Jeffrey Lewis (2025)

lundi 9 février 2026

De petits snobs tatillons

Dans certains chapitres de "Bien-être", l'auteur double la narration d'un angle technique, culturel, psychologique incroyablement bien documenté. Témoin la bibliographie impressionnante du chapitre qu'il consacre aux questions éducatives que se pose Elizabeth à propos de Toby.

Derrière chaque doute, réflexion ou choix de la mère - par ailleurs chercheuse en psychologie - le titre d'un ouvrage. On n'ose se représenter le volume de travail qu'a nécessité le roman lors de ses phases de préparation puis d'écriture... d'autant que la lecture ne pâtit absolument pas de ce travail documentaire. Elle en ressort même bonifiée.

[Toby] laissa tomber sa cuillère par terre. Et fondit en larmes. Il était 12h02.

Dans ces moments-là, se remémorer l'éclairage apporté par la psychologie évolutionniste sur le comportement parfois déroutant des enfants était d'une grande aide. Elizabeth appréciait particulièrement la théorie selon laquelle les jeunes enfants qui souffraient de néophobie alimentaire se comportaient comme le réclamaient un million d'années de sélection naturelle. L'argument (clairement décrit chez Cashdan, 1998) était le suivant : depuis le début de l'histoire biologique des humains, les enfants cessaient généralement de téter le sein de leur mère aux alentours de deux ans pour passer à une nourriture solide, qui resterait la leur toute leur vie. Mais l'environnement alimentaire de nos ancêtres était traître, plein de plantes toxiques et de viande avariée. Contexte dans lequel un jeune omnivore allait devoir survivre. Mais comment ? En devenant, brusquement, à deux ans, excessivement difficile, exigeant, pinailleur. Autrement dit : la sélection naturelle avait transformé les jeunes enfants en petits snobs tatillons poussés à ne manger avec appétit que ce qu'ils avaient déjà mangé plusieurs fois, et se contentant de grignoter les nouveautés du bout des lèvres jusqu'à ce qu'elles aient fait la preuve de leur innocuité au fil des essais. Craindre la nourriture, en d'autres termes, aidait les enfants à survivre.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

De manière fort habile, Nathan Hill apportera en fin d'ouvrage les réponses à deux comportements de Toby que sa mère, toute scientifique qu'elle est, n'avait pas même envisagées.

dimanche 8 février 2026

De la vallée du Vent à l'Ile Paradis

Il est admis que le manga et l'anime "Shingeki no Kyojin" (SNK, ou « L'attaque des titans ») feront date, avant tout par leur intrigue, qui d'une situation locale (déjà saisissante en soi) s'élargit progressivement à des enjeux politiques, géopolitiques puis cosmiques. L'auteur réalise d'ailleurs l'exploit de développer un système cohérent, dans lequel tous les mystères trouvent leur réponse.

Bien sûr, ce qui marque également, et ce, dès les premières minutes, c'est la puissance visuelle de son univers, et la terreur primale qu'inspirent les titans.

Revisionnant récemment  Nausicaä, je me suis aperçou que la représentation des "titans" entre en résonance avec celles des "géants" du film de H. Miyazaki, et que le "Grand Terrassement" rappelle les "Sept Jours de Feu".

Illustration :

Mythes et légendes (Nausicaä vs SNK)

Premières apparitions d’un géant et d’un titan

Géant et titan incomplets aux tissus nécrosés

Les septs jours de feu vs. le grand terrassement

Nausicaä de la Vallée du Vent, Hayao Miyazaki (1984)
L'Attaque des Titans, Hajime Isayama (2009-2021)

vendredi 6 février 2026

the Walkmen, interview (11/2002)

Je vous parlais de the Walkmen tantôt, que diriez-vous d'une capsule temporelle, nous ramenant à leur première tournée européenne ? Novembre 2002, Paris, jour de leur première date parisienne... interview réalisée pour le compte de Radio Campus Paris, dont j'ai retrouvé la retranscription au hasard d'une séance de rangement.

Alors bien sûr, relire plus de 20 ans après une interview qu'on a conduite, c'est prendre le risque de voir tous les ratés vous sauter au visage : la trivialité de certaines questions, l'absence d'autres, et les relances qu'on n'a pas formulées. Mais on peut aussi y trouver fraîcheur et spontanéité. C'est la raison pour laquelle je vous livre ici en l'état ces propos recueillis de Paul Maroon, Matt Barrick, Hamilton Leithauser (et Walter Martin)


This is your first European tour and tonight is the third date of the tour. How are you feeling?
Hamilton : Tired! We didn't sleep very well for the first couple of days, but we're catching up. We have toured a lot in the US, and a little bit in the UK and have only been in Europe for three days.

How receptive has the European audience been to your music so far?
Hamilton : We can judge by tonight because last night was awful.
Matt : Actually we were rejected from the French festival going on at the moment [ndlr : Le Festival Inrocks] because there is a rumour that we travel with 20 people, so that's why they didn't want us to come.

Regarding your shows, can you easily adapt your songs for live performances?
Hamilton: The piano is a lead instrument in a lot of our songs. We don't have one for this tour so we cut out a lot of songs. We can't play the piano songs and changed several parts to adapt.

So you never use a piano on stage ?
Paul : No, we have one in the US and we bought one for the UK tour. But you know, a piano is a big instrument, hard to deal with on tour and you can't rent them really. The one we have in the US is a small one, a 5 octave piano so we can lift it, it's manageable.

You’re originally from Washington D.C., but you all live in New York now. Why did you move there, and do you feel more like New Yorkers or Washingtonians?
Paul : We moved for school almost entirely over, we went to College and formed the band after. We had the desire to start to play together when we moved there. Hamilton and Matt are cousins, once our own bands broke up, we were all there, so we just stuck it out. It's hard being a band in NY. It's also a terrible place to study, you go to NY and you just go bananas, at least I did! You can't go home, there's always so many things to do.

You bought your own studio in Harlem — what made you decide to do that?
Matt : Actually it was 3 years ago and we built it ourselves [ndlr : Paul, Matt and Walter : ex Jonathan Fire* Eater ]. We wanted to keep playing music together but we weren't signed and didn't have a singer so we decided for some reason to build a studio. And once we built it, Hamilton's band [The Recoys] broke up. We had a singer so we used it. But we're not the only ones. Other bands from NY come and record in our studio, the French Kicks, the Kills ... It's also a business for us.

People often point out that it’s a 24-track analogue studio. Did you choose that setup because it was cheaper, or to get a specific sound and stand out in New York?
Paul: There's not a single record that I like that's not recorded on anything but a 24-track analogue. We don't understand computers, we don't like using them to record music. We like old records so we want our record to sound like that.

We talked earlier about other New York bands — what do you think of the new rock scene emerging from the city?
Paul: We started it!
Matt : Mostly Paul did...
Paul : We really feel part of it. All the other young bands are almost all friends of ours, we know and play with them. Except for The Strokes or some others.

Are many new bands genuinely emerging from New York at the moment, or is it simply the music press creating the impression that everything is happening there?
Matt : There are a lot more bands now than five years ago when we started Jonathan Fire* Eater; back then there were two or three bands which were popular and that was it.
Paul : Music in general was worse than today. Everything was terrible. All the bands were worse than we were. "D generation" was the big band, which is just a bunch of assholes, there wasn't even anything remotely interesting, the situation is the complete opposite today.

Are you able to make a living from music full time now?
Hamilton: It's getting more that way, but we can't totally live from our music. We definitely make more money now. I have a part time job, I work at the Metropolitan Museum of Art, everybody has part time jobs.
Walter: I work at the Medieval part of the Metropolitan Museum of Art.
Matt: I work at the museum of sex.
Paul : I work in a pharmaceutical company.

Paul, you said, “We don't have the ridiculous hype of Jonathan Fire* Eater [JF*E], and for that we are glad.” Why do you think hype can be bad for a band?
Paul : It may be good. It depends on what you're trying to do I guess. Our problem with JF*E was that we had no idea that we were supposed to have high goals, because we didn't have any but apparently the record company had very high expectations from us. And all the magazines expect you to go ahead and make them proud after they write about you. Many bands get a lot of articles written about them before they ever do anything, that's bad. Because you really get punished when you don't actually succeed. I think many bands are going to be punished soon, there's gonna be a lot of New York punishment and we're looking forward to it.

Would you say the start of The Walkmen was different from or similar to the start of Jonathan Fire* Eater?
Matt : There was a lot more media hype about JF*E but a lot more people seem to like the Walkmen, we sold a lot more records. The problem with JF*E was that nobody really liked us, except the media, because nobody was buying our record, it was just magazines thinking we were good.

How did the gigs go?
Matt : The gigs were pretty bad, except in NY and in London. And a very good show in Paris as well.

Do you have any idea why JF*E ended prematurely?
Paul : I know exactly what it was. We were just not getting along anymore.

We've heard that you've been approached by major labels. Can you tell us more?
Hamilton: They keep coming up to see us play live and they go away, and they'll come back. I think they hear that... They hear the hype, they want to check you out. And they want to see what the ones think, they won't take a risk. They just pace back and forth.
Paul : I honestly don't think they like our shows, our record is slow, you need to listen to its several times before you might even possibly like it. And those guys will no way listen to it more than once. So I don't think it makes sense listening to them.

Concerning the future, what are the plans for the Walkmen?
Paul : The funeral?!

Second album planned?
Hamilton : We are maybe a third of the way down to the next album, maybe.

Concerning the Recoys album ? recorded before we broke up.
Hamilton : We have never released an album, we're just going to put out on a record all the songs we had

the Walkmen, interview enregistrée à la boule noire, le 12 novembre 2002,
pour Radio Campus Paris

dimanche 1 février 2026

Tier list "the Walkmen"


Revoir Hamilton Leithauser, sympathique et charismatique chanteur de The Walkmen, en concert en Novembre dernier m'a rappelé à quel point j'avais aimé ce groupe  et à quel point il jouait un cran au-dessus de beaucoup de "bons" groupes rock. L'entendre esquisser le riff de "the Rat" (tube parmi les tubes) a achevé de me donner envie de me replonger dans leur discographie.

Il faut se rappeler de quel moment on parle : 2000/2001, New York épicentre du renouveau du rock, avec les Strokes en tête de gondole (dans le même temps, les projecteurs se tournent également vers les White Stripes à Détroit, et les Libertines à Londres).

Non loin de NYC, à Washington DC, et quelques années plus tôt (1997) eût lieu la mise en orbite ratée de Jonathan Fire* Eater, "possibly the most hyped young group that nobody has ever heard of" [source]. Elle se soldera par une implosion en vol, après signature sur une major. Le groupe n'aura pas su résister à la pression du succès promis ni surmonter ses mésententes internes (entre le chanteur Stewart Lupton et les autres membres). Qu'en est-il resté ? Un album "mémorable" (connu des auditeurs d'alors des compiles Inrocks), et en 2000, un nouveau groupe, the Walkmen...

...composé des transfuges Paul Maroon (guitare, piano), Matt Barrick (batterie), Walter Martin (orgue/basse) et de connaissances venues de The Recoys : Peter Bauer (basse/orgue) et Hamilton Leithauser (voix, guitare). A l'écoute de la compilation de morceaux "Rekoys" (sic) parue en 2003, on s'aperçoit d'ailleurs a posteriori que les deux musiciens ont aussi apporté dans leurs bagages un morceau : "that's the punch line".

Venons en maintenant à the Walkmen : dès leur premier EP (2001), un son, un grain reconnaissables, tant dans l'enregistrement que dans le chant, avec en contrepoint un piano caractéristique qui distille de discrètes notes aigues. Coup de foudre immédiat, ce qui vaut à leur premier album d'être en tête de mon classement personnel. Soyez cependant conscients que chaque classement y va de son "meilleur album". Je retiens cette phrase de Paste Magazine, anticipant les remontrances :
Before anyone clutches their pearls at the low ranking of The Walkmen’s 2002 debut Everyone Who Pretended To Like Me Is Gone, I’ll remind you that we are dealing with razor sharp margins here. After all, this is a band that never released a clunker in their decade-plus run.
En 2013, le groupe a annoncé un "pretty extreme hiatus". Si quelques chanceux ont pu assister à leur reformation éphémère en 2023 pour une poignée de concerts, il reste aux autres à se pencher sur les talents individuels (et carrières solos) au choix de Walter Martin, Peter Bauer ou bien sûr Hamilton Leithauser. The Childballads fut le projet de Stewart Lupton (aujourd'hui décédé).


THE WALKMEN 
-
MEMORABLES
Everyone Who Pretended to Like Me Is Gone (2002) [!]
Bows + Arrows (2004)
Jonathan Fire* Eater - Wolf Songs for Lambs (1997)


REMARQUABLES
You and Me (2008)
Lisbon (2010)
Hamilton Leithauser - This Side of the Island (2025)


AGRÉABLES
Walter Martin - The Bear (2022)
A Hundred Miles Off (2006)
Hamilton Leithauser - Black Hours (2014)
Heaven (2012)
Walter Martin - The World at Night (2020)
the Recoys - Rekoys (2003)
Peter Matthew Bauer - Liberation! (2014)
Hamilton Leithauser - The Loves of Your Life (2020)
Hamilton Leithauser - I Had a Dream That You Were Mine (2016)
Walter Martin - Reminisce Bar & Grill (2018)
Walter Martin - Concert at Coco's (2023)


DISPENSABLES
Jonathan Fire* Eater - Tremble Under Boom Lights (1996)
Hamilton Leithauser - Dear God (2015)
Walter Martin - Arts & Leisure (2016)
"Pussy Cats" Starring the Walkmen (2006)
Jonathan Fire*Eater - s/t (1995)
Walter Martin - Green Beans & Tangerines (2020)
Walter Martin - Common Prayers (2020)
The Childballads - Cheekbone Hollows (2008)
Walter Martin - We're All Young Together (2014)
Walter Martin - My Kinda Music (2017)


(*) Parmi mes disques favoris, tout groupe / artiste confondu
(**) très bons albums
(***) bons albums
(****) moins réussis, inégaux
[!] album par lequel j'ai connu le groupe

vendredi 2 janvier 2026

Parfaitement accablant et étrangement réconfortant

Avec la naissance de Toby, Elizabeth comprit enfin exactement où s'en étaient allées ses amies. Elle fut ébahie de voir à quel point ses priorités changèrent. Tout d'un coup, tout de suite. Ébahie de voir combien les tâches qui ne visaient pas à s'assurer de la santé et de la sécurité de Toby faisaient l'effet d'une diversion, ou d'une interruption. Elle eut des remords quand elle comprit que, lorsque des amis sans enfant insistaient pour venir boire des verres et discuter un peu à l'heure où il fallait coucher Toby, l'idée, sans être exactement mal accueillie, lui semblait un peu à côté de la plaque. Comme si Sisyphe allait s'arrêter de pousser son rocher le temps de prendre le thé. Elle se rendit compte que ses amies ne l'avaient pas abandonnée, ou en tout cas ne l'avaient pas fait de leur plein gré ; c'était simplement que leur attention avait été accaparée, leur amour détourné, la raison d'être de chaque journée modifiée, et c'était aussi nécessaire qu'inévitable. Elle prit enfin la mesure de l'étrange paradoxe qu'il y avait à être parent : c'était parfaitement accablant et à la fois étrangement réconfortant. Ça dévorait autant que ça comblait.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

jeudi 1 janvier 2026

May the shadows of the past just disappear


the old year is gone, the old year is gone
the old year is gone, it was a good one for some
the old year is gone, the old year is gone

i'm wishing you all a happy new year
may the shadows of the past just disappear
i'm wishing you all a happy new year

you in your corner of the room
you, hanging out on the square
you up in the sky with the moon
you with your hands in the air

i like it like this, i like it like this
i like it like this, with a hug and a kiss

Stanley Brinks - Happy new year
Happy new year (2025)