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lundi 18 janvier 2016

La propriété, c'est le vol (2)

Dernier article au sujet de "Résurrection" de Tolstoï... On y suit Nekhlioudov, personnage, en pleine prise de conscience, et révolution intérieure :


Il éprouvait un violent dégoût pour le milieu dans lequel il avait jusqu'alors vécu, pour ce milieu qui cachait si soigneusement toutes les souffrances supportées par des millions d’êtres, à seule fin d'assurer à une minorité bien-être et plaisir, pour ce milieu qui ne voit pas, ne peut pas voir ces souffrances et ainsi la cruauté et le caractère criminel de sa propre vie.

Le roman permet ainsi à Tolstoï d'énoncer tout un tas d'idées à portée sociale, politique et économique [exemple]. Abordée à plusieurs reprises, la question du droit de propriété de la terre, qu'on pourra rapprocher des écrits de Proudhon. L'économiste français n'est cependant pas cité dans le roman, au profit de Herbert Spencer ("Social Statics") et Henry George.
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Quoiqu'il en soit, ce qui importe, c'est que Nekhlioudov - comme moi, à vrai dire - sente qu'il y a une problématique fondamentale liée à la notion de Propriété, qu'il s'agirait de réviser.
Dans le contexte du roman, il ne la discute qu'appliquée à la terre (et aux fruits de son travail).

Maintenant, il lui apparaissait clair comme le jour que la cause principale de cette misère dont le peuple avait conscience et que lui-même avait toujours mise au premier plan se trouvait dans l’aliénation, au bénéfice des propriétaires fonciers, de la terre qui, seule, pouvait le nourrir.

Il est évident que toutes les misères du peuple, ou tout au moins [leur] cause principale et immédiate, réside dans ce que la terre qui nourrit le peuple ne lui appartient pas, mais ce trouve entre les mains de gens qui jouissent de ce droit de propriété, qui vient du travail d’autrui.

La terre, si indispensable au peuple qu’il meurt faute d’en avoir, est toutefois cultivée par ces gens réduits à l’extrême besoin, pour que le blé qu’elle produit soit vendu à l’étranger et que les propriétaires fonciers puissent s’acheter des cannes, des calèches, des bronzes...

Dans les sociétés savantes, dans les administrations, dans les journaux, nous dissertons sur les causes du paupérisme et sur les moyens d’améliorer le sort du peuple, mais nous laissons de côté l'unique moyen qui pourrait y remédier et qui consisterait à cesser de le priver de cette terre qui lui est indispensable. Il se rappelait nettement les principes fondamentaux de Henry George et l'enthousiasme qu’ils avaient suscité en lui ; il s’étonna d’avoir pu les oublier.

La terre ne saurait être l’objet d’une propriété privée, elle ne saurait être l'objet de vente et d'achat, pas plus que l’eau, l’air ou les rayons du soleil. Tous les hommes ont un droit égal sur la terre et sur tous les biens qu’elle produit.

Peu après, Nekhlioudov se démettra sur ses terres cultivables de son droit de propriétaire foncier. Il instaurera un loyer auquel seront soumis les paysans qui travailleront la terre. Ce loyer bénéficiera entièrement à la communauté, afin qu'elle puisse couvrir ses dépenses.

Ce dispositif soulève tout de même en moi quelques interrogations pratiques... sans réponse, d'autant que l'histoire ne raconte pas comment s'en sont tirés les paysans.
Je poursuis donc ma quête du système idéal qui mettra à mal le Capital. 

Tolstoï, Résurrection (1899)

dimanche 29 novembre 2015

Ce monde qui peu à peu se dévoilait à ses yeux

Dans "Résurrection", le lecteur assiste à l'éveil de la conscience sociétale du personnage principal (Nekhlioudov). Loin d'être confuses, ses pensées lui apparaissent "extraordinairement agiles et claires".


Et lui-même, effrayé de ce monde qui peu à peu se dévoilait à ses yeux, s'étonnait de l'avoir ignoré si longtemps, et de ce que les autres l'ignorassent encore.

Juré d'un procès, Nekhlioudov s'interroge ici sur l'efficacité, et le bien fondé de la prison (lire également à ce sujet les carnets de la maison morte de Dostoievski)


Même si ce garçon était de tous les êtres se trouvant dans cette salle le plus dangereux pour la société, en raisonnant sainement, que devrait-on faire de lui, maintenant qu’il s’est laissé prendre ?

Il est certain que ce n’est pas un criminel de profession, mais un homme comme les autres et qui en est arrivé là seulement parce qu’il s’est trouvé placé dans des circonstances qui engendre des individus semblables. Aussi est-il clair que, pour éliminer de tels êtres, on doit s’efforcer de supprimer les circonstances qui leur donnent naissance.

Or, que faisons-nous? Nous nous saisissons au hasard d'un de ces malheureux, en sachant fort bien que des milliers d'autres restent en liberté. Nous les jetons en prison, où ils sont contraints soit à une oisiveté totale, soit à un travail malsain et stupide en compagnie de gens comme eux affaiblis et brisés par la vie. Puis, mêlés aux plus dépravés criminels, nous les déportons aux frais de l’Etat, du gouvernement de Moscou dans celui d'Irkoutsk.

Nous ne faisons rien pour supprimer les conditions qui créent de tels êtres. Bien plus, nous favorisons les établissements dans lesquels elles prennent naissance. Ces établissements : les usines, les fabriques, les ateliers, les restaurants, les cabarets, les maisons de tolérance, sont bien connus de tout le monde. Non seulement nous ne les supprimons pas, mais nous les jugeons indispensables, nous les protégeons, nous veillons à leur bon fonctionnement.

Nous formons ainsi non pas un, mais des milliers de criminels, et lorsque nous en avons empoigné un, nous nous imaginons avoir fait quelque chose, avoir mis une barrière entre lui et nous. En le transportant du gouvernement de Moscou dans celui d’Irkoutsk, nous croyons avoir accompli notre devoir. [...] Nous les gens qui ne manquons rien, nous les riches, les cultivés, nous ne nous préoccupons pas de supprimer les causes, mais nous voulons tout arranger en le condamnant! C'est horrible. On ne sait s'il y a ici plus de cruauté ou de stupidité. Mais il me semble que l'une et l'autre sont poussées à leurs limites extrêmes"

Tolstoï, Résurrection (1899)

jeudi 27 août 2015

Un état anormal de contentement de soi-même

Bien que prompt à oublier de gênants souvenirs de nature à entâcher son estime de soi et parasiter sa vie sociale, Nekhlioudov, personnage central du roman Résurrection de Tolstoï, n'en finit pas moins par faire preuve de lucidité. Il perçoit alors la vacuité et la fausseté des conversations, et prendra peu à peu ses distances avec la noblesse russe.

En suivant tantôt Sophie Vassilievna, tantôt Kolossof, il se rendait compte premièrement qu'ils n'avaient pas plus d'intérêt pour la pièce qu'ils n'en avaient l'un pour l'autre, et que, s'ils parlaient, c'était uniquement pour satisfaire un besoin physiologique de faire marcher, après les repas, les muscles de la langue et du gosier; deuxièmement, que Kolossof, ayant bu de la vodka, du vin et des liqueurs, était un peu ivre, non pas de l'ivresse des paysans, qui boivent rarement, mais ivre comme les gens qui sont accoutumés au vin. Il ne titubait pas, ne disait pas de bêtises, mais se trouvait dans un état anormal d'excitation et de contentement de soi-même. Enfin Nekhlioudov voyait que, tout en parlant, Sophie Vassilievna jetait des coups d'oeil inquiets vers la fenêtre, par où commençait à filtrer un rayon de soleil qui risquait d'éclairer trop violemment ses rides.

Tolstoï, Résurrection (1899)

mardi 11 août 2015

Oublier cette histoire

L'oubli comme méthode de résolution de conflits intérieurs...

Dans le fond de lui-même, il savait que le fait d'avoir conscience de la malignité, de la bassesse et de la cruauté de son acte lui faisait perdre non seulement le droit de juger les autres, mais encore de les regarder et pour lui-même lui interdisait désormais de se considérer comme un jeune homme remarquable, plein de noblesse et de générosité. Et cependant, pour continuer cette vie effrontée et joyeuse, il avait besoin de porter sur sa personne ce jugement flatteur; pour cela, il n'y avait qu'un moyen : oublier cette histoire. C'est ce qu'il fit.

Tolstoï, Résurrection (1899)

mardi 28 juillet 2015

Dégoût, pitié et regret

Maintenant, il éprouvait le même sentiment qu'au cours d'une chasse, lorsqu'il fallait achever un oiseau blessé : dégoût, pitié et regret. L'oiseau se débat dans la gibecière : c'est odieux et pitoyable ; on voudrait l'achever au plus vite et oublier.

Tolstoï, Résurrection (1899)

-
(Depuis Shadow of the Colossus,
ce sentiment de culpabilité a sa bande-son)

lundi 29 juin 2015

Cette personnalité qui différencie chacun de nous

Oui, c’était elle. Il pouvait maintenant distinguer sa personnalité exceptionnelle, mystérieuse, cette personnalité qui différencie chacun de nous, en fait un être à part, unique, et qui ne peut se répéter. Malgré la blancheur anormale et l’empâtement du visage, ce reflet de l’âme, si doux, si personnel, était visible. Il éclairait ce visage, se jouait sur les lèvres, dans ces yeux qui louchaient un peu, dans ce regard vif et rieur et surtout dans cette expression de bonne volonté qui se dégageait non seulement de son visage, mais de tout son corps.

Tolstoï, Résurrection (1899)

mercredi 10 juin 2015

Le sentiment de [sa] déchéance

Depuis longtemps déjà, Maslova fumait. Dans les derniers temps de sa liaison avec le commis et plus tard, lorsqu'il l'eut abandonnée, elle s'était habituée de plus en plus à boire... Le vin l'attirait non seulement parce qu'elle lui trouvait un goût agréable, mais encore parce qu'il lui faisait oublier toute la misère qu'elle avait supportée. L'alcool seul lui donnait de la désinvolture et un sentiment de dignité qu'elle n'avait pas autrement. Privée de vin, elle était toujours triste et éprouvait le sentiment de sa déchéance.

Tolstoï, Résurrection (1899)

mardi 19 juin 2012

Excès et Insuffisance

Il y aurait tant d'extraits à citer dans Guerre et Paix... Ce sera néanmoins le dernier, avant changement d'ambiance pour les prochains romans que j'évoquerai ici.

En captivité, dans le baraquement, Pierre avait découvert - et cela non pas avec son intelligence mais avec tout son être vivant - que l'homme est créé pour le bonheur, que le bonheur est en lui, qu'il consiste dans la satisfaction des besoins naturels de l'homme et que tout le malheur vient non de l'insuffisance mais de l'excès; mais à présent, au cours de ces trois semaines de marche, il avait encore appris une nouvelle et consolante vérité: il avait appris qu'il n'y a au monde rien d'effrayant. Il avait appris que, tout comme il n'existe pas au monde de situation dans laquelle l'homme soit heureux et entièrement libre, il n'existe pas non plus de situation dans laquelle il soit totalement malheureux et privé de liberté. Il avait appris qu'il existe une limite aux souffrances et une limite à la liberté et que cette limite est très proche; que l'homme qui souffrait parce que dans son lit de roses un pétale s'était replié, souffrait comme lui-même souffrait à présent quand il s'endormait sur la terre nue et humide en se réchauffant d'un côté, et en se refroidissant de l'autre; que lorsqu'il mettait autrefois ses étroits escarpins de bal, il souffrait comme il souffrait pieds nus (ses chaussures étaient depuis longtemps tombées en lambeaux), et que ses pieds étaient couverts d'escarres. Il reconnut que lorsqu'il avait, librement croyait-il, épousé sa femme, il n'était pas plus libre qu'à présent qu'on l'enfermait pour la nuit dans une écurie.

La guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)
[ Livre IV, 3ème partie, chapitre XII ]

vendredi 1 juin 2012

De douces larmes d'enfant, presque joyeuses

Guerre et Paix, Livre III, 2ème Partie.

Si vous lisez les extraits ci-dessous, ca va donc spoiler. En même temps, c'est cet exact premier passage (vu par hasard en feuilletant une revue littéraire) qui m'a décidé à lire le roman. Et puis, il est en quatrième de couverture de l'édition Folio.


1812, la bataille de la Moskova (appelée ici bataille de Borodino)
André  Bolkonsky toujours.

/!\   spoiler   /!\ 


- Couchez-vous! cria l'aide de camp en se jetant à terre. Le prince André, debout, hésitait. La grenade fumante tournait comme une toupie entre lui et l'aide de camp, à la limité de la prairie et du champ, près d'une touffe d'armoise.
"Est-ce vraiment la mort? se dit le prince André en considérant d'un regard neuf, envieux, l'herbe, l'armoise et le filet de fumée qui s'élevait de la balle noire tourbillonnante. Je ne veux pas, je ne veux pas mourir, j'aime la vie, j'aime cette herbe, cette terre et l'air..."

Le prince André sera gravement blessé au ventre... puis rapidement mené à l'infirmerie. Il y sera opéré, sans connaissance. Alors qu'il s'éveille doucement, des images de sa toute première enfance reviennent à sa mémoire.

Après les souffrances qu'il venait de subir, le blessé ressentait une béatitude depuis longtemps inconnue. Les plus heureux moments de son existence, et surtout de sa lointaine enfance, quand on le déshabillait et le couchait dans son petit lit, quand sa nounou le berçait en chantonnant, quant la tête enfouie dans l'oreiller, la seule conscience de vivre suffisait à sa joie, tous ces moments se présentaient à son imagination, et non même comme révolus mais comme présents, réels. [...]

Le prince André avait envie de pleurer ; était-ce parce qu'il mourait obscurément, était-ce parce qu'il regrettait de quitter la vie, était-ce à cause de ces souvenirs d'une enfance à jamais disparue, était-ce parce qu'il souffrait et que cet homme [son voisin d'infirmerie, ndlr] gémissait si lamentablement, mais il avait envie de pleurer, de verser de douces larmes d'enfant, presque joyeuses

La guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)
[ Livre III, 2ème partie, Chapitre XXXVI ]

lundi 7 mai 2012

Le bonheur animal

- Eh bien, discutons, reprit le prince André. Tu dis: des écoles, l'instruction et ainsi de suite, ce qui signifie que tu veux le sortir de sa condition animale. - Il désigna un paysan qui passait devant eux en se découvrant. Tu veux lui donner des besoins moraux, or il me semble, à moi, que le seul bonheur possible est un bonheur animal, et toi, tu veux précisément l'en priver. Moi je l'envie, et toi, tu veux le faire pareil à moi, mais sans lui donner mes moyens. Tu ne peux pas ne pas penser. Je me couche vers trois heures du matin, des pensées m'assaillent et je ne puis m'endormir, je me retourne, je veille jusqu'au jour parce que je pense et ne peux pas ne pas penser.

Je reproduis ce passage d'avantage pour ce qu'il dit sur le 'bonheur' que pour les considérations d'une autre époque sur les serfs. Je ne peux néanmoins pas les passer sous silence. André Bolkonsky ira même plus loin dans l'exposé de ses convictions qui nous paraissent aujourd'hui évidemment révoltantes ([en cas de maladie], "il est beaucoup plus commode et plus simple pour lui de mourir").

Le prince André exposait ses idées de façon si claire, si précise, qu'il était évident qu'il avait plus d'une fois réfléchi à tout cela, et il parlait d'abondance et précipitamment comme un homme qui s'est tu pendant longtemps. Son regard se faisait plus vif à mesure que ses paroles devenaient plus désespérantes.

Qu'on se rassure, sa parole est contrebalancée par celle de son ami (noble également, mais progressiste et humaniste) Pierre Bezoukhov :
"Ah, c'est affreux, affreux! s'exclama Pierre. Je ne comprends pas comment on peut vivre avec des idées pareilles"

La guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)
[ Livre II, 2ème partie, Chapitre XI ]

Note: Le servage en Russie a été aboli en 1861.

dimanche 29 avril 2012

Pourquoi est-ce que je souffre ?

Guerre et Paix, la suite.
A relire les deux extraits faisant suite au précédent parmi ceux que je prévoyais de publier, je m'aperçois que - bien qu'éloignés d'une bonne centaine de pages - ils relèvent du même registre.
Tous trois rapportent en effet les pensées de personnages, et illustrent la manière dont leur cheminement peut primer sur le déroulé de la réalité sensible, qu'elle soit statique ou agitée, apaisée ou douloureuse. Le Moi devient alors spectateur extérieur de sa propre expérience.


Nicolas Rostov, confronté à des soldats français, lors de la campagne allemande de la Grande Armée :
Qui sont-ils? Pourquoi courent-ils vers moi? Mais est-ce vraiment vers moi?... Et pourquoi? Pour me tuer, MOI que tout le monde aime?" Il se souvint comme l'aimaient sa mère, sa famille, ses amis... Non, on ne voulait pas le tuer!... Impossible!... Et pourtant... (Livre I, 2ème partie, chapitre XIX)

André Bolkonsky, blessé au cours de la bataille d'Austerlitz :
"Qu'est-ce qui se passe? Je tombe? Mes jambes se dérobent", demanda-t-il et il tomba sur le dos [...] Comment se fait-il que je ne voyais pas auparavant ce ciel infini? Et quelle joie de le connaître enfin! Oui, tout est vanité, tout est mensonge à part ce ciel. Rien, rien n'existe que lui... Mais cela aussi n'existe pas. Il n'y a rien, il n'y a que le silence, le repos... Et Dieu en soit loué!...." (Livre I, 3ème partie, chapitre XVI)

*
*     *

Mais délaissons les champs de bataille pour aller sur le terrain d'une autre souffrance, celle que ressent la princesse Lise Bolkonsky (dont j'ai déjà abordé la si charmante caractéristique physique),  sur le point de donner la vie :

La petite princesse, coiffée d'un bonnet blanc, était étendue sur des oreillers (les douleurs venaient de s'apaiser). Ses mèches noires se tordaient autour de ses joues enflammées et couvertes de sueur ; sa charmante bouche vermeille, à la lèvre supérieure ombrée de duvet, était entrouverte et souriait avec soulagement. Le prince André s’arrêta devant elle, au pied du divan où elle était allongée. Les yeux brillants au regard craintif et enfantin sur lui sans changer d’expression : «Je vous aime tous, je n'ai fait de mal à personne, pourquoi est-ce que je souffre ? Aidez-moi», disait son visage. Elle voyait son mari, mais ne comprenait pas ce que signifiait son apparition soudaine. Le prince Andéré contourna le divan et la baisa au front.
- Ma chère âme, dit-il (jamais encore il ne lui avait parlé ainsi), Dieu est miséricordieux... - Elle le regarda d'un air puérilement interrogatif, chargé de reproches.
"J'attendais de l'aide de toi, et rien, rien, et toi non plus..." disaient ses yeux. Elle ne s'étonnait pas de son arrivée; elle ne comprenait pas qu'il venait d'arriver. Cette arrivée n'avait aucun rapport avec ses souffrances et leur soulagement.

La guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)

samedi 21 avril 2012

Là, c'était la paix, le bonheur...

Je décide aujourd'hui de commencer la publication d'extraits de "Guerre et Paix" sur Arise Therefore. Oeuvre majeure, et imposante : Apprêtez-vous donc à en entendre parler durant quelques semaines. 
Le roman couvre  l'histoire de la Russie à l'époque de Napoleon Ier.
Le passage suivant prend place en 1805 au cours de la campagne d'Allemagne de la Grande Armée, opposée à la Coalition (comprenant notamment Russie et Autriche).
C'est donc la Guerre.   
Rostov se détourna, et comme s'il cherchait quelque chose au loin, il regarda les eaux du Danube, le ciel, le soleil... Qu'il était beau le ciel, bleu, calme, profond ! Qu'il était lumineux et solennel le soleil déclinant ! Comme les eaux du Danube brillaient dans le lointain, lisses et carressantes ! Mais plus attrayantes encore pour lui paraissaient les montagnes bleutées au-delà du Danube, les gorges mystérieuses, les forêts de pins baignant dans la brume. Là, c'était la paix, le bonheur... « Je ne désirerais rien, rien, je ne désirerais plus rien si seulement je me trouvais là-bas, songeait Rostov. En moi-même et dans ce soleil il y a tant de bonheur ! Tandis qu’ici… des gémissements, la souffrance, la peur et cette confusion, cette hâte… Voilà qu'on crie de nouveau et que tous se sauvent et je cours avec eux, et la voilà, la mort! La voilà au-dessus de moi, autour de moi !… Un seul instant, et jamais plus je ne verrai ce soleil, cette eau, ces défilés..."
A ce moment le soleil plongea dans la brume et Rostov aperçut d'autres civières. Et la peur de la mort, des civières, l'amour du soleil et de la vie, tout se confondit en une sensation de douloureuse angoisse.

La Guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)

lundi 5 mars 2012

Read my lips


Quand je vois le visage de l'actrice Xu Feng (à la faveur de la rétrospective King Hu le mois dernier à la Cinémathèque), je comprends qu'on puisse faire une fixation sur une bouche, voire sur une lèvre, comme Tolstoï avec l'un de ses personnages dans "La Guerre et la Paix".


La jeune princesse Bolkonsky avait apporté son ouvrage dans un sac de velours brodé d’or. Sa lèvre supérieure, une ravissante petite lèvre, ombragée d’un fin duvet, ne parvenait jamais à rejoindre la lèvre inférieure ; mais, malgré l’effort visible qu’elle faisait pour s’abaisser ou se relever, elle n’en était que plus gracieuse, malgré ce léger défaut tout personnel et original, privilège des femmes véritablement attrayantes, car cette bouche à demi ouverte lui prêtait un charme de plus. Chacun admirait cette jeune femme, pleine de vie et de santé, qui, à la veille d’être mère, portait si légèrement son fardeau.

La guerre et la Paix, Léon Tolstoï (1865-1869)


Désolé pour la faible qualité des images, il n'y a, à mon grand désespoir, que peu d'images sur internet de ce fabuleux film...

lundi 9 février 2009

l'éloquence des passions

Il y a différentes choses, dans Anna Karénine. Une description de la noblesse russe, de Moscou à Petersbourg.
Dans ce contexte, le récit d'une passion, d'un adultère et de ses suites. Hors de ce contexte, la trajectoire de Lévine, qui nie la culture, l'art, loue la campagne, la simplicité et se met à rechercher, par nécessité, une (sinon la) foi.
Et puis bien sûr, plein de passages mémorables.


L'extrait suivant concerne Anna... Une jeune femme d'une beauté céleste, cultivée et fine d'esprit (que ce soit dans l'art de la conversation ou dans celui de comprendre autrui), à tel point qu'on ne l'imagine pas au début du roman, pouvoir manquer de clairvoyance, et se débattre avec des choses aussi pesantes que le doute, la jalousie ou le désespoir.
Tout ceci sera la résultat d'un long processus insidieux.
On en voit ici l'aboutissement, dans un passage agité, où le fil des pensées contradictoires est particulièrement bien rendu, entrecoupé qu'il est du commentaire machinal de ce qui croise son regard.


Doucement bercée par la calèche qu'entraînaient rapidement deux trotteurs gris, Anna jugea différemment sa situation en repassant au grand air et dans le fracas continuel des roues les événements des derniers jours. L'idée de la mort l'effraya moins, mais ne lui parut plus aussi inévitable. Et elle se reprocha vivement l'humiliation à laquelle elle s'était abaissée. "Pourquoi m'être accusée, avoir imploré son pardon? Ne puis-je donc vivre sans lui?" En laissant cette question sans réponse, elle se mit à lire machinalement les enseignes. "Bureau et magasins. Dentiste. Oui, je vais me confesser à Dolly ; elle n'aime pas Vronski, ce sera dur de tout lui dire, mais je le ferai ; elle m'aime, je suivrai son conseil ; je ne me laisserai pas traiter comme une enfant. Philippov ; kalatches. On dit qu'il en expédie la pâte à Petersbourg. L'eau de Moscou est meilleure, les reservoirs de Mytistchy." Et elle se souvint d'avoir autrefois passé dans cette localité en se rendant avec sa tante en pèlerinage à la Trinité-Saint-Serge. "On y allait en voiture dans ce temps-là ; était-ce vraiment moi avec des mains rouges? Que de choses qui me paraissaient des rêves irréalisables me semblent aujourd'hui misérables, et des siècles ne sauraient me ramener à l'innoncence d'alors! Qui m'eût dit l'abaissement dans lequel je tomberais? Mon billet l'aura fait triompher ; mais je rabattrai son orgueil... Mon Dieu, que cette peinture sent mauvais! pourquoi éprouve-t-on toujours le besoin de bâtir et de peindre?... Modes et parures."

Un passant la salua, c'était le marie d'Annouchka. "Nos parasites, comme dit Vronski. Pourquoi les nôtres?... Ah! si l'on pouvait arracher le passé avec ses racines! C'est impossible, hélas! mais tout au moins peut-on feindre de l'oublier..." Et se rappelant tout à coup son passé avec Alexis Alexandrovitch, elle constata qu'elle en avait aisément perdu le souvenir. "Dolly me donnera tort, puisque c'est le second que je quitte. Ai-je la prétention d'avoir raison!" Et elle sentit les larmes la gagner... "De quoi ces deux jeunes filles peuvent-elles bien parler en souriant? d'amour? elles n'en connaissent ni la tristesse ni l'ignominie... Le boulevard et des enfants. Trois petits garçons qui jouent aux chevaux... Serge, mon petit Serge, je vais tout perdre sans pour cela te regagner!... Oui, s'il ne revient pas, tout est bien perdu. Peut-être aura-t-il manqué le train et le retrouverai-je à la maison? Allons, voilà que je veux encore m'humilier... Non, je vais dire tout de suite à Dolly : je suis malheureuse, je souffre, je l'ai mérité, mais viens-moi en aide!... Oh! ces chevaux, cette calèche qui lui appartiennent, je me fais horreur de m'en servir! Bientôt je ne les reverrai plus!"

Tout en se torturant ainsi, elle arriva chez Dolly et monta l'escalier.

En réponse à ce passage, on pourrait citer l'un des
"Propos sur le Bonheur" du philosophe Alain,
toujours prêt à faire appel à la raison pour juguler ce qu'il appelle l'éloquence des passions.


L'éloquence des passions nous trompe presque toujours ; j'entends par là cette fantasmagorie triste ou gaie, brillante ou lugubre, que nous déroule l'imagination selon que notre corps est reposé ou fatigué, excité ou déprimé. [...]

Voilà le piège des passions. Un homme qui est bien en colère se joue à lui-même une tragédie bien frappante, vivement éclairée, où il se représente tous les torts de son ennemi, ses ruses, ses préparations, ses mépris, ses projets pour l'avenir ; tout est interprété selon la colère, et la colère en est augmentée; on dirait un peintre qui peindrait les Furies et qui se ferait peur à lui-même. Voilà par quel mécanisme une colère finit souvent en tempête, et pour de faibles causes, grossies seulement par l'orage du coeur et des muscles. Il est pourtant clair que le moyen de calmer toute cette agitation n'est pas du tout de penser en historien et de faire la revue des insultes, des griefs et des revendications ; car tout cela est faussement éclairé, comme dans un délire. Ici encore il faut, par réflexion, deviner l'éloquence des passions et refuser d'y croire. Au lieu de dire : "Ce faux ami m'a toujours méprisé", dire : "dans cette agitation je vois mal, je juge mal ; je ne suis qu'un acteur tragique qui déclame pour lui-même." Alors vous verrez le théâtre éteindre ses lumières faute de public; et les brillants décors ne seront plus que barbouillages. Sagesse réelle ; arme réelle contre la poésie de l'injustice.


Tolstoï, Anna Karénine (1877)
Alain, Propos sur le bonheur (1913)

dimanche 25 janvier 2009

Certainement

Il alla vers la porte, qu'il ferma ; puis, le regard fixe et les dents serrées, il s'approcha de son bureau, prit un revolver, l'examina, l'arma et réfléchit. Il resta deux minutes immobile, la tête baissée et le revolver à la main, en proie à une profonde méditation. "Certainement", proféra-t-il enfin, et cette décision semblait le résultat logique d'une suite d'idées nettes et précises ; mais au fond il tournait toujours dans le même cercle d'impressions et de souvenirs - bonheur perdu, avenir impossible, honte écrasante - que depuis une heure il parcourait pour la centième fois. "Certainement" répéta-t-il en voyant revenir une fois de plus l'éternel défilé ; alors, appuyant le revolver du côté gauche de sa poitrine, il contracta nerveusement sa main et pressa la détente. Il ne perçu aucune détonation, mais le coup violent qu'il reçut dans la poitrine le fit tomber. Il chercha vainement à se retenir à l'angle du bureau, vacilla, lâcha le revolver et s'affaissa, jetant autour de lui des regards effarés ; les pieds contournés du bureau, la corbeille à papier, la peau de tigre sur le sol, il ne reconnaissait rien. Les pas de son domestique qui traversait le salon l'obligèrent à se maîtriser ; il finit par comprendre qu'il était par terre, et en voyant du sang sur sa main et sur la peau du tigre, il eut conscience de ce qu'il avait fait.

"Quelle sottise! Je me suis manqué !" murmura-t-il en cherchant de la main le revolver qu'il ne vit pas tout près de lui. Il s'épuisa en vains efforts, perdit l'équilibre et retomba, baigné dans son sang.



Tolstoï, Anna Karénine (1877)
Edouard Manet, le suicidé (1877)

Dédramatisons... avec la série Drop Dead Gorgeous,
de Daniela Edburg :


[Death by Nutella]

[Death by SlimFast]

[Death by Cake]

Ca fait tout de même beaucoup de morts en une seule fois...