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mardi 28 janvier 2014

Le pessimisme est d'humeur ; l'optimisme est de volonté

Quelqu'un me jugeait hier en peu de mots (*) : « Optimisme incurable. » Certainement il l'entendait mal, voulant dire que je suis ainsi par nature et que j'en suis bien heureux, mais qu'enfin une bienfaisante illusion n'a jamais passé pour vérité. C'est confondre ce qui est avec ce que l'on veut faire être. Si l'on considère ce qui est de soi et sans qu'on y travaille, le pessimisme est le vrai ; car le cours des choses humaines, dès qu'on l'abandonne, va tout de suite au pire ; par exemple, qui se livre à son humeur est aussitôt malheureux et méchant. Cela est inévitable par la structure de notre corps, qui tourne tout à mal dès qu'on ne le surveille plus, dès qu'on ne le gouverne plus. Observez qu'un groupe d'enfants, faute d'un jeu réglé, en vient bientôt à la brutalité informe. [...]

Il faut dénouer ; et ce n'est pas un petit travail. Et chacun sait bien que la colère et le désespoir sont les premiers ennemis à vaincre. Il faut croire, espérer et sourire ; et avec cela travailler. Ainsi la condition humaine est telle que si on ne se donne pas comme règle des règles un optimisme invincible, aussitôt le plus noir pessimisme est le vrai.

Alain, Propos sur le bonheur (1925)

(*) ndlr : cf. article précédent

samedi 3 août 2013

Have you ever experienced absolute loss?

Have you ever experienced absolute loss?
It's more than grief. Its deep down inside. Every cell screams.
You can hear nothing else.


Voici comment je m’explique que la folie est souvent occasionnée par une souffrance véhémente de l’esprit, par des événements terribles et imprévus. En tant qu'événement réel, toute souffrance de cette espèce est toujours limitée au présent, elle n’est donc qu'éphémère et, dans cette mesure, elle n'est pas encore excessivement pesante: elle ne devient outrancièrement lourde que lorsqu'il s'agit d'une douleur durable; or, comme telle, la souffrance n'est qu'une pensée et réside donc dans la MEMOIRE : si un tel chagrin, un tel savoir ou souvenir douloureux, est atroce au point de devenir purement et simplement insupportable, au point que l’individu risque d'y passer, alors la nature ainsi angoissée recourt à la FOLIE comme à l'ultime moyen de sauver la vie: l’esprit tant tourmenté déchire alors en quelque sorte le fil de sa mémoire, comble les trous par des fictions et se réfugie ainsi dans la folie face à cette douleur qui dépasse ses forces, à l'instar d'un membre brûlant qu’on ampute pour le remplacer par un membre en bois — Qu’on prenne comme exemple Ajax enragé, le roi Lear et Ophélie, car les créatures du génie authentique, auxquelles seules on peut se référer ici comme étant universellement connues, égalent dans leur vérité les personnes réelles: l’expérience réelle montre d’ailleurs souvent tout à fait la môme chose. Un cas analogue, mais affaibli, de cette espèce de passage de la douleur à la folie nous est fourni par le fait que bien souvent, nous cherchons à chasser de manière quasi mécanique un souvenir pénible, qui revient subitement, par une remarque à voix haute ou par un mouvement, nous cherchons à en détourner notre propre attention, à nous en distraire de force. —

Twin Peaks (E11), David Lynch (1990)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)

De nouveau, un peu de Schopenhauer appliqué... le paragraphe qui précède pourra sembler ne pas porter en soi d'idée novatrice, et pour cause : la théorie de la folie qui y est développée est "conforme à ce qui est aujourd'hui admis" (dixit Wikipedia). On est cependant au début du XIXème siècle, qui plus est avant l'essor de la psychologie. Carl Jung (1875 - 1961 / collaborateur à ses débuts de Freud) parlera même à un moment donné de la psychologie comme une continuation de « l'héritage de Schopenhauer ».

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De manière annexe, Alain reprendra lui aussi plus tard l'idée selon laquelle la folie constitue un cas "grossi", amplifié, de nos comportements ou erreurs.

mercredi 24 juillet 2013

La danse des poignards

Après avoir introduit Schopenhauer par des aspects périphériques (et néanmoins fondamentaux) de son oeuvre (Critique de la Philosophie kantienne), je vais désormais en venir au coeur du "Monde comme Volonté et Représentation".

Le premier livre traite du monde comme représentation, çàd comme objet du sujet. Analysant la représentation comme soumise au principe de raison, Schopenhauer finit ce livre en abordant la raison "pratique".

La lecture de différents textes m'aura appris, que dès qu'on emploie l'épithète "pratique" en philo, c'est qu'on s'apprête à discourir de la manière dont une philosophie peut s'appliquer dans le comportement et les actions des Hommes. En bref, on va sans doute finir par parler morale ou vertu (*).
Ce faisant, Schopenhauer s'attarde un moment sur les idées de l'école stoïcienne, dont les principes visent à s'aider de la raison pour atteindre le bonheur (dans tout ça, la vertu est moyen, et non finalité). Ca donne des préceptes tels que :

Comment peux-tu passer doucement tes jours,
Si tu dois te laisser mener et tourmenter par un désir toujours insatisfait
Par la crainte, par l'espérance de biens peu utiles
(Horace)


Facile, certes. Mais utile si l'on comprend que, poussée à l'extrême, la logique de convoiter / acquérir ne peut qu'aboutir à un cycle frustration / ennui. Intéressante pour qui se rebiffe contre le consumérisme à outrance.

Je zappe intentionnellement les maximes qui pourraient sembler prôner l'ascétisme, ou celles aisément caricaturables en éthique de loser (« Ne demande pas que les choses arrivent comme tu le désires mais désire-les telles qu'elles arrivent et tu seras heureux. »), pour passer à cette pensée d'Epitecte, telle que la rapporte par Schopenhaueur

« Il faut penser et distinguer entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas et, ensuite, ne tenir aucun compte de ce qui ne dépend pas de nous, moyennant quoi on restera de manière assurée indemne de toute douleur, souffrance et angoisse. »


*
*    *

Puisque les stoïciens sont mes amis, ceux de Schopenhauer et d'Alain aussi, je termine cet article en citant un texte de ce dernier, intitulé "La danse des poignards" et extrait de ses célèbres "Propos sur le Bonheur".

Chacun connaît la force d’âme des stoïciens. Ils raisonnaient sur les passions, haine, jalousie, crainte, désespoir et ils arrivaient ainsi à les tenir en bride, comme un bon cocher tient ses chevaux.
Un de leurs raisonnements qui m’a toujours plu et qui m’a été utile plus d’une fois, est celui qu’ils font sur le passé et l’avenir. «Nous n'avons, disent-ils, que le présent à supporter. Ni le passé, ni l’avenir ne peuvent nous accabler, puisque l’un n’existe plus et que l’autre n’existe pas encore.»

C’est pourtant vrai. Le passé et l’avenir n’existent que lorsque nous y pensons ; ce sont des opinions, non des faits. Nous nous donnons bien du mal pour fabriquer nos regrets et nos craintes. J’ai vu un équilibriste qui ajustait une quantité de poignards les uns sur les autres ; cela faisait une espèce d’arbre effrayant qu’il tenait en équilibre sur son front. C’est ainsi que nous ajustons et portons nos regrets et nos craintes en imprudents artistes. Au lieu de porter une minute, nous portons une heure ; au lieu de porter une heure, nous portons une journée, dix journées, des mois, des années. L’un, qui a mal à la jambe, pense qu’il souffrait hier, qu’il a souffert déjà autrefois, qu’il souffrira demain ; il gémit sur sa vie tout entière. Il est évident qu’ici la sagesse ne peut pas beaucoup; car on ne peut pas toujours supprimer la douleur présente. Mais s’il s’agit d’une douleur morale, qu’en restera-t-il si l’on se guérit de regretter et de prévoir ?

Cet amoureux maltraité, qui se tortille sur son lit au lieu de dormir, et qui médite des vengeances corses, que resterait-il de son chagrin s’il ne pensait ni au passé, ni à l’avenir ? Cet ambitieux, mordu au coeur par un échec, où va-t-il chercher sa douleur, sinon dans un passé qu’il ressuscite et dans un avenir qu’il invente ? On croit voir le Sisyphe de la légende qui soulève son rocher et renouvelle ainsi son supplice.

Je dirais à tous ceux qui se torturent ainsi : pense au présent ; pense à ta vie qui se continue de minute en minute ; chaque minute vient après l’autre ; il est donc possible de vivre comme tu vis, puisque tu vis. Mais l’avenir m’effraie, dis-tu. Tu parles de ce que tu ignores. Les événements ne sont jamais ceux que nous attendions ; et quant à ta peine présente, justement parce qu’elle est très vive, tu peux être sûr qu’elle diminuera. Tout change, tout passe. Cette maxime nous a attristés assez souvent ; c’est bien le moins qu’elle nous console quelquefois.

AlainPropos sur le bonheur (1925)
Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)


(*) Peut-être ma prof de philosophie en terminale avait-elle tenté de m'avertir, mais j'avoue n'avoir pas du tout été attentif durant ces heures du samedi matin.

mercredi 25 avril 2012

Comme on vit mal, avec ceux que l'on connaît trop

« Comme on vit mal, dit l'un, avec ceux que l'on connaît trop. On gémit sur soi-même sans retenue, et l'on grossit par là de petites misères ; eux de même. On se plaint aisément de leurs actes, de leurs paroles, de leurs sentiments ; on laisse éclater les passions ; on se permet des colères pour de faibles motifs ; on est trop sûr de l'attention, de l'affection et du pardon ; on s'est trop bien fait connaître pour se montrer en beau. Cette franchise de tous les instants n'est pas véridique ; elle grossit tout ; de là une aigreur de ton et une vivacité de gestes qui étonnent dans les familles les plus unies. La politesse et les cérémonies sont plus utiles qu'on ne croit. »

Alain, Passions de voisinage (1910)

J'aime assez cette pensée rapportée par Alain dans ses Propos sur le Bonheur, elle illustre ce qui d'après moi use une relation devenue trop "familière". Ainsi, il me semble que toujours on devrait avoir à l'esprit les temps où l'on retenait certaines remarques (et sans doute même ne les concevait pas), où formuler un reproche n'était pas légitime, et - le cas écheant - où l'on s'attachait à séduire l'autre.
Il ne s'agit pas  d'y revenir... mais seulement de s'en souvenir. 

dimanche 19 juin 2011

la lumière de demain

Quand je lis ce précédent texte de Nietzsche vantant le bonheur et raillant ses propres souffrances, je ne peux m'empêcher de citer Alain, toujours avec cette idée que "la tristesse n'est jamais ni noble, ni belle, ni utile", n'en déplaise aux Romantiques.

Je dis "toujours" parce qu'il me semble avoir déjà cité cette phrase (marquante) sur ce blog. Les "propos sur le bonheur" d'Alain (aka Emile Chartier), c'est un peu la friandise philosophique par excellence: Ca se lit tout seul, pour un bénéfice immédiat (sur le plan des connaissances, comme sur le plan pratique de la vie et des pensées). Je l'ai lu au milieu de ma vingtaine, de sorte que j'avais déjà fait l'expérience de certains des thèmes (ou pièges) abordés... En fait, je serais limite d'avis d'en recommander la lecture à tout un chacun, genre à 18-20 ans.

Bon, évidemment, "Propos sur le bonheur", ça sonne un peu comme un article de magazine féminin, ou comme quantité de méthodes qui peuplent le rayon bien-être des librairies. Mais c'est plus que ça. Après tout, vous en jugerez: A la faveur d'un pdf trouvé sur internet, il est probable que je cite les passages multi-surlignés de ma version papier.

Voici donc en guise de premier extrait, le "propos" dont est tirée la citation ci-dessus. Ainsi vous aurez le cheminement complet de sa pensée.

Il y a une bonté qui assombrit la vie, une bonté qui est tristesse, que l'on appelle communément pitié, et qui est un des fléaux humains. Il faut voir comment une femme sensible parle à un homme amaigri et qui passe pour tuberculeux. Le regard mouillé, le son de la voix, les choses qu'on lui dit, tout condamne clairement ce pauvre homme. Mais il ne s'irrite point ; il supporte la pitié d'autrui comme il supporte sa maladie. Ce fut toujours ainsi. Chacun vient lui verser encore un peu de tristesse ; chacun vient lui chanter le même refrain : « Cela me crève le cœur, de vous voir dans un état pareil. »
Il y a des gens un peu plus raisonnables, et qui retiennent mieux leurs paroles. Ce sont alors des discours toniques : « Ayez bon courage ; le beau temps vous remettra sur pied. » Mais l'air ne va guère avec les paroles. C'est toujours une complainte à faire pleurer. Quand ce ne serait qu'une nuance, le malade la saisira bien ; un regard surpris lui en dira bien plus que toutes les paroles.
Comment donc faire ? Voici. il faudrait n'être pas triste ; il faudrait espérer ; on ne donne aux gens que l'espoir que l'on a. Il faudrait compter sur la nature, voir l'avenir en beau, et croire que la vie triomphera. C'est plus facile qu'on ne croit, parce que c'est naturel. Tout vivant croit que la vie triomphera, sans cela il mourrait tout de suite. Cette force de vie vous fera bientôt oublier le pauvre homme ; eh bien, c'est cette force de vie qu'il faudrait lui donner. Réellement, il faudrait n'avoir point trop pitié de lui. Non pas être dur et insensible. Mais faire voir une amitié joyeuse. Nul n'aime inspirer la pitié ; et si un malade voit qu'il n'éteint pas la joie d'un homme bon, le voilà soulevé et réconforté. La confiance est un élixir merveilleux.
Nous sommes empoisonnés de religion. Nous sommes habitués à voir des curés qui sont à guetter la faiblesse et la souffrance humaines, afin d'achever les mourants d'un coup de sermon qui fera réfléchir les autres. Je hais cette éloquence de croque-mort. Il faut prêcher sur la vie, non sur la mort ; répandre l'espoir, non la crainte ; et cultiver en commun la joie, vrai trésor humain. C'est le secret des grands sages, et ce sera la lumière de demain. Les passions sont tristes. La haine est triste. La joie tuera les passions et la haine. Mais commençons par nous dire que la tristesse n'est jamais ni noble, ni belle, ni utile.

Alain, Propos sur le Bonheur (1925)

lundi 22 novembre 2010

La vie m'appelle

Avec "La chaleur humaine" (2006), nous avions quitté Bertrand Betsch amoureux ("Toute ma vie dans tes bras"), apaisé ("Les gens qui s'aiment")

J'ai purgé ma peine
Que le calme revienne
Et coule dans mes veines
Comme une douce rengaine

optimiste ("O les beaux jours")

J'ai des histoires / à inventer
J'ai des cadeaux / à déballer
[...]
Fais juste un voeu / Regarde un peu
Comme nous sommes beaux
Quand nous sommes deux
Ecoute l'écho

et bientôt père ("ce ventre-là"), quoique pas tout à fait réconcilié avec lui-même :

Oh mais faites qu'il ne me ressemble pas
Oh oui faites qu'il te ressemble toi
J'espère qu'il ne sera pas
aussi timbré que moi
Oh épargnez lui ça

B. de Genève m'apprenait tantôt que Bertrand Betsch avait publié de nouveaux titres cet été. Des inédits époque "La soupe à la grimage" (1996), et "Je vais au silence" avec des morceaux composés et enregistré entre 2003 et 2010.

Deux sorties digitales qui valent assurément le coup d'être téléchargées (et rémunérées)... Avouons-le, on s'inquiète un peu ("quand le passé remonte", "rien ne sera plus comme avant", "je vais au silence", 'Berceuse pour un bébé mort").

Pour prolonger l'extrait de "Lettre d'une inconnue"; voici une chanson sur le deuil.

Toi l'enfant mort
Qui bouge encore
Toi l'enfant mort
Qui crie encore

Quand me lâcheras-tu la main
Toi suspendu à mes lèvres
Pauvre gamin
Ton front brûlant de fièvre

Toute chose connait sa fin
Toutes choses se défont
Je ne peux plus tenir ta main
Les morts un jour s'en vont

Toi l'enfant mort
Toujours pendu à mon cou
Toi l'arbre mort
quand plieras-tu genoux

Les bras tremblants
Je te rends à tes parents
Le coeur battant
Je te laisse glisser doucement

La vie m'attend
La vie m'appelle
Il y a longtemps
que je te veille

Il faudra bien se dire adieu
Tu es si vieux
Je ne suis plus de taille
à te suivre vaille que vaille

Mon pire ami
Mon meilleur ennemi
Il faut t'en retourner maintenant
Laisse-moi regarder devant

il te faudra faire sans moi
Allez, rabattons le drap
Toute chose connait sa fin
Toutes choses se défont

Je ne peux plus tenir ta main
Les morts un jour s'en vont... pour de bon

Bertrand Betsch - Philippe
Je vais au silence (3h50, 2010)
bertrandbetsch.bandcamp.com


Pour ceux qui l'ignoraient, sachez que Mendelson vient également de mettre à disposition des inédits. Un disque inégal, mais tout de même intéressant (J'ai d'ailleurs diffusé hier dans Top Tape "La vie avance comme un vieille")



Mendelson, tantôt sombre à outrance, tantôt lucide :

Le fait d'être grave ne mène pas forcément à la vérité
Le fait de penser des horreurs ne veut pas dire forcément penser

Il faut en effet toujours se rappeler cette phrase d'Alain
(in Propos sur le bonheur, 1928)

La tristesse n’est jamais ni noble, ni belle, ni utile.

lundi 9 février 2009

l'éloquence des passions

Il y a différentes choses, dans Anna Karénine. Une description de la noblesse russe, de Moscou à Petersbourg.
Dans ce contexte, le récit d'une passion, d'un adultère et de ses suites. Hors de ce contexte, la trajectoire de Lévine, qui nie la culture, l'art, loue la campagne, la simplicité et se met à rechercher, par nécessité, une (sinon la) foi.
Et puis bien sûr, plein de passages mémorables.


L'extrait suivant concerne Anna... Une jeune femme d'une beauté céleste, cultivée et fine d'esprit (que ce soit dans l'art de la conversation ou dans celui de comprendre autrui), à tel point qu'on ne l'imagine pas au début du roman, pouvoir manquer de clairvoyance, et se débattre avec des choses aussi pesantes que le doute, la jalousie ou le désespoir.
Tout ceci sera la résultat d'un long processus insidieux.
On en voit ici l'aboutissement, dans un passage agité, où le fil des pensées contradictoires est particulièrement bien rendu, entrecoupé qu'il est du commentaire machinal de ce qui croise son regard.


Doucement bercée par la calèche qu'entraînaient rapidement deux trotteurs gris, Anna jugea différemment sa situation en repassant au grand air et dans le fracas continuel des roues les événements des derniers jours. L'idée de la mort l'effraya moins, mais ne lui parut plus aussi inévitable. Et elle se reprocha vivement l'humiliation à laquelle elle s'était abaissée. "Pourquoi m'être accusée, avoir imploré son pardon? Ne puis-je donc vivre sans lui?" En laissant cette question sans réponse, elle se mit à lire machinalement les enseignes. "Bureau et magasins. Dentiste. Oui, je vais me confesser à Dolly ; elle n'aime pas Vronski, ce sera dur de tout lui dire, mais je le ferai ; elle m'aime, je suivrai son conseil ; je ne me laisserai pas traiter comme une enfant. Philippov ; kalatches. On dit qu'il en expédie la pâte à Petersbourg. L'eau de Moscou est meilleure, les reservoirs de Mytistchy." Et elle se souvint d'avoir autrefois passé dans cette localité en se rendant avec sa tante en pèlerinage à la Trinité-Saint-Serge. "On y allait en voiture dans ce temps-là ; était-ce vraiment moi avec des mains rouges? Que de choses qui me paraissaient des rêves irréalisables me semblent aujourd'hui misérables, et des siècles ne sauraient me ramener à l'innoncence d'alors! Qui m'eût dit l'abaissement dans lequel je tomberais? Mon billet l'aura fait triompher ; mais je rabattrai son orgueil... Mon Dieu, que cette peinture sent mauvais! pourquoi éprouve-t-on toujours le besoin de bâtir et de peindre?... Modes et parures."

Un passant la salua, c'était le marie d'Annouchka. "Nos parasites, comme dit Vronski. Pourquoi les nôtres?... Ah! si l'on pouvait arracher le passé avec ses racines! C'est impossible, hélas! mais tout au moins peut-on feindre de l'oublier..." Et se rappelant tout à coup son passé avec Alexis Alexandrovitch, elle constata qu'elle en avait aisément perdu le souvenir. "Dolly me donnera tort, puisque c'est le second que je quitte. Ai-je la prétention d'avoir raison!" Et elle sentit les larmes la gagner... "De quoi ces deux jeunes filles peuvent-elles bien parler en souriant? d'amour? elles n'en connaissent ni la tristesse ni l'ignominie... Le boulevard et des enfants. Trois petits garçons qui jouent aux chevaux... Serge, mon petit Serge, je vais tout perdre sans pour cela te regagner!... Oui, s'il ne revient pas, tout est bien perdu. Peut-être aura-t-il manqué le train et le retrouverai-je à la maison? Allons, voilà que je veux encore m'humilier... Non, je vais dire tout de suite à Dolly : je suis malheureuse, je souffre, je l'ai mérité, mais viens-moi en aide!... Oh! ces chevaux, cette calèche qui lui appartiennent, je me fais horreur de m'en servir! Bientôt je ne les reverrai plus!"

Tout en se torturant ainsi, elle arriva chez Dolly et monta l'escalier.

En réponse à ce passage, on pourrait citer l'un des
"Propos sur le Bonheur" du philosophe Alain,
toujours prêt à faire appel à la raison pour juguler ce qu'il appelle l'éloquence des passions.


L'éloquence des passions nous trompe presque toujours ; j'entends par là cette fantasmagorie triste ou gaie, brillante ou lugubre, que nous déroule l'imagination selon que notre corps est reposé ou fatigué, excité ou déprimé. [...]

Voilà le piège des passions. Un homme qui est bien en colère se joue à lui-même une tragédie bien frappante, vivement éclairée, où il se représente tous les torts de son ennemi, ses ruses, ses préparations, ses mépris, ses projets pour l'avenir ; tout est interprété selon la colère, et la colère en est augmentée; on dirait un peintre qui peindrait les Furies et qui se ferait peur à lui-même. Voilà par quel mécanisme une colère finit souvent en tempête, et pour de faibles causes, grossies seulement par l'orage du coeur et des muscles. Il est pourtant clair que le moyen de calmer toute cette agitation n'est pas du tout de penser en historien et de faire la revue des insultes, des griefs et des revendications ; car tout cela est faussement éclairé, comme dans un délire. Ici encore il faut, par réflexion, deviner l'éloquence des passions et refuser d'y croire. Au lieu de dire : "Ce faux ami m'a toujours méprisé", dire : "dans cette agitation je vois mal, je juge mal ; je ne suis qu'un acteur tragique qui déclame pour lui-même." Alors vous verrez le théâtre éteindre ses lumières faute de public; et les brillants décors ne seront plus que barbouillages. Sagesse réelle ; arme réelle contre la poésie de l'injustice.


Tolstoï, Anna Karénine (1877)
Alain, Propos sur le bonheur (1913)