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dimanche 12 avril 2026

La tendance épouvantable d'un catholicisme mal compris

Je récite tous les jours le Notre Père, dans lequel je dis :
"Notre Père, qui es aux cieux,
Pardonne[-nous] nos offenses,
comme nous pardonnons les offenses"

(sic)
Qui prononce cette phrase ?
Vincent Bolloré, le 13 mars 2026, lors de son audition par la commission d'enquête sur l'audiovisuel public. Il était interrogé sur "le soutien sans faille de la direction de Cnews à M. Morandini" (bien que définitivement condamné pour corruption de mineurs)

Pourquoi cette citation (inexacte, nous y reviendrons) ?
Pour justifier qu'on puisse vouloir pardonner :

Donc je pardonne. [...] Justice est passée, maintenant miséricorde doit passer.


Rien ne va dans cet déclaration et ce raisonnement.
Déjà qu'un catholique pratiquant puisse se tromper en citant la prière "Notre Père"... Ensuite qu'à croire les dirigeants de Cnews, il n'est donc jamais opportun de sanctionner : ni avant condamnation définitive (présomption d'innocence oblige), ni après puisque "miséricorde doit passer". Enfin et surtout que la citation fausse induise un contre-sens majeur.
Elle aurait dû être "comme nous pardonnons ceux qui nous ont offensé". Eh oui, c'est en effet aux victimes qu'il revient de pardonner !

Si je prends le temps d'aborder le sujet sur ce blog, alors que tant d'autres occasionnent stupeur, colère et indignation dans notre monde, c'est que j'ai lu une "opinion" diablement (si j'ose dire) intéressante et éclairante, énoncée dans le journal La Croix.

Ce qui le pousse à tordre explicitement la prière du Seigneur, c’est bien sûr l'effacement des victimes. Car ce n’est pas Vincent Bolloré, ni la direction de CNews, qui a été victime des agissements pédocriminels de Jean-Marc Morandini.

La véritable rigueur catholique veut donc que dans cette affaire, l’homme d’affaires breton et la direction de CNews ne sont absolument pas concernés par la question du pardon, mais uniquement par leur responsabilité sociale et leur devoir d’exemplarité [...].

En s’appropriant indûment le pouvoir de pardonner une offense qui ne le concerne pas, Vincent Bolloré s’assied sur la place des victimes, ou bien sur le trône de Dieu. Dans un cas comme dans l’autre, il en sera un jour dégagé brutalement s’il ne se ressaisit pas de lui-même.

D’autre part, l'homme d'affaires ne refuse pas seulement aux victimes le droit d'octroyer ou de retenir leur miséricorde ; il les empêche également de recevoir miséricorde, en effaçant parfaitement de sa réflexion la souffrance que peut représenter pour elles l'impunité sociale de leur agresseur, et l'indécence de sa célébrité.

Il s'inscrit ici dans une tendance épouvantable d'un catholicisme mal compris qui réduit la miséricorde au pardon des pécheurs, en le dépouillant de toute considération pour les victimes innocentes.

Matthieu Poupart
Membre d’un groupe de travail post-Ciase sur l’analyse des causes des violences sexuelles dans l’Église, auteur du livre Le Silence de l’agneau, La morale catholique favorise-t-elle la violence sexuelle (Seuil, 2024)

A lire également les développements de la réflexion de l'auteur, rapportée à l'histoire de l'Eglise (qui m'est étrangère)

mercredi 18 mai 2022

Ecarlate

La force et la pertinence de la servante écarlate ("the handmaid's tale") se vérifie chaque jour, tant cette dystopie se révèle plausible. Dans le livre, une baisse drastique de la fécondité occasionne la prise de pouvoir d'une communauté, qui établit un régime totalitaire, contrôlant entièrement la vie des femmes, pour n'en dédier certaines qu'à la simple fonction reproductive (et d'autres aux tâches ménagères, à l'enseignement, ou au rôle d'épouse).

En faisant un effort de "projection", quels systèmes de pensées pourraient aujourd'hui s'accommoder d'une telle conception de la femme ? Les partis revendiquant une "politique nataliste" (et nationaliste, hum...) d'une part. Et les fondamentalistes religieux d'autre part.

Ceci étant posé, rapide aperçu de l'ambiance actuelle aux Etats-Unis, depuis qu’a fuité le projet de décision de la Cour suprême remettant en cause le droit constitutionnel à l’avortement, via cet article de LeMonde :
 
Les experts de la surveillance numérique recommandent aux femmes qui résident dans des Etats anti-avortements de supprimer les applications de suivi du cycle menstruel. Et si elles visitent une antenne du Planning familial, de ne surtout pas emporter leur portable. Certaines militantes sont alarmistes. « Dans des Etats comme le Texas, la situation va être plus effrayante que vous ne l’imaginez, écrit l’essayiste Lauren Hough, qui vit à Austin (Texas). Ne discutez pas de vos plans sur les réseaux sociaux. Effacez vos applications de suivi menstruel. Ne mettez rien par écrit. » Et si vous ratez une menstruation, préconise une autre commentatrice, « n’en parlez à personne ».

Aux Etats-Unis, suspicion sur les applis de suivi des règles, Corine Lesnes

mercredi 24 janvier 2018

An actual afterlife

Dans "Morty's Mind Blowers", Rick et Morty rencontrent une espèce extra-terrestre jouissant d’une « vie après la mort », qui s’apparente qui plus est (pour les guerriers tués au combat uniquement) à un orgasme éternel.

- Well, I gotta say. You know, I'm a little envious. Your species has an actual afterlife. That's gotta be nice.
- Wh-What do you mean?
- Well, you know, here on Earth, w-we don't know what's going on. It must be nice for you guys to, you know, have that -- have that proof's in the pudding, you know, evidence.
- Evidence? There's supposed to be evidence?
- Um, yeah, uh... otherwise, how do you know if it's true? Wait, you don't...

Rick and Morty (S03E08, Morty's Mind Blowers)

mercredi 11 mars 2015

You must accept that I have no faith (since I accept that you have yours)

Well I can accept that you have your faith
So you must accept that I have none
You chase your god into your grave
I'll die alone when my days are done
All these fabulous beasts that you strike down
All this beautiful land that you claim to command
And all these wars in the name of a book
There's god in your heart but there's blood on your hands

So where are you fires of hell
So where now your golden gates
I see no angels, no heaven on high
I hear no marching of your saints
Go placidly amongst the noise and haste

Well, I know your churches are a sight to behold
And I know your stories as good as any man
I know we all have our crosses to bear
But I'll waste none of my time in desperate prayer
I've rung the bells of the Mont St-Michel
But me and the saviour were never that close
I've called into the night with no hope of reply
But I've seen the holes in the holy ghost

So where now, your peace to all men
So where now, your undeniable proof
Where is it written, in paper or stone
An eye for an eye and a tooth for a tooth


Piano Magic - March Of The Atheists
Ovations (Make Mine Music, 2009)



samedi 19 avril 2014

La conquête de la liberté

En lisant l'histoire de la chute de l'Empire romain, il est impossible de ne pas s'apercevoir du mal que les chrétiens, si admirables dans le désert, firent à l'État dès qu’ils eurent la puissance. « Quand je pense, dit Montesquieu, à l'ignorance profonde dans laquelle le clergé grec plongea les laïques, je ne puis m'empêcher de le comparer à ces Scythes dont parle Hérodote, qui crevaient les yeux à leurs esclaves, afin que rien ne pût les distraire et les empêcher de battre leur lait. – Aucune affaire d'État, aucune paix, aucune guerre, aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage, ne se traitèrent que par le ministère des moines. On ne saurait croire quel mal il en résulta. »

Montesquieu aurait pu ajouter : Le christianisme perdit les empereurs, mais il sauva les peuples. Il ouvrit aux Barbares les palais de Constantinople, mais il ouvrit les portes des chaumières aux anges consolateurs du Christ [...] [et ainsi à] l’espérance, amie des opprimés.

Voilà ce que fit le christianisme ; et maintenant, depuis tant d’années, qu’on fait ceux qui l’ont détruit ? Ils ont vu que le pauvre se laissait opprimer par le riche, le faible par le fort, par cette raison qu’ils se disaient : Le riche et le fort m’opprimeront sur la terre ; mais quand ils voudront entrer au paradis, je serai à la porte et je les accuserai au tribunal de Dieu. Ainsi, hélas ! ils prenaient patience.

Les antagonistes du Christ ont donc dit au pauvre : Tu prends patience jusqu'au jour de justice, il n'y a point de justice ; tu attends la vie éternelle pour y réclamer ta vengeance, il n'y a point de vie éternelle ; tu amasses dans un flacon tes larmes et celles de ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de ta femme, pour les porter au pied de Dieu à l’heure de ta mort ; il n’y a point de Dieu.

Alors il est certain que le pauvre a séché ses larmes, qu'il a dit à sa femme de se taire, à ses enfants de venir avec lui, et qu'il s’est redressé sur la glèbe avec la force d’un taureau. Il a dit au riche : Toi qui m’opprimes, tu n'es qu’un homme ; et au prêtre : Tu en as menti, toi qui m'as consolé. C’était justement là ce que voulaient les antagonistes du Christ. Peut-être croyaient-ils faire ainsi le bonheur des hommes, en envoyant le pauvre à la conquête de la liberté.

Mais si le pauvre, ayant bien compris une fois que les prêtres le trompent, que les riches le dérobent, que tous les hommes ont les mêmes droits, que tous les biens sont de ce monde, et que sa misère est impie ; si le pauvre, croyant à lui et à ses deux bras pour toute croyance, s’est dit un beau jour : Guerre au riche ! à moi aussi la jouissance ici-bas, puisqu'il n’y en a pas d'autre ! à moi la terre, puisque le ciel est vide ! à moi et à tous, puisque tous sont égaux ! ô raisonneurs sublimes qui l'avez mené là, que lui direz-vous s'il est vaincu ?

Sans doute vous êtes des philanthropes, sans doute vous avez raison pour l'avenir, et le jour viendra où vous serez bénis ; mais pas encore, en vérité, nous ne pouvons pas vous bénir. Lorsque autrefois l’oppresseur disait : À moi la terre ! – À moi le ciel, répondait l’opprimé. À présent que répondra-t-il ?

Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes ; [...] Tout ce qui était n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.

Alfred de Musset, La Confession d'un Amant du Siècle (1836)

jeudi 10 avril 2014

La perfection, ami, n'est pas faite pour nous

"Par-delà bien et mal" a rejoint l'étagère Philosophie, et je peux désormais changer de sujet et de style, puisque le prochain ouvrage à noircir ces colonnes sera un le roman d'Alfred de Musset, "Confession d'un enfant du siècle".

Du Romantisme, et un personnage principal un poil sentimentaliste, en train de construire son expérience relationnelle : ce roman s'apprécie sans doute d'avantage à 18 ans.

J'en reproduirai cependant dans les semaines à venir des passages (mouvement entamé un peu plus tôt), notamment cette tirade de l'expérimenté Desgenais au jeune Octave, désespéré après la découverte de l'infidélité de sa "maîtresse".


Où il est question de "perfection"
(en tant que concept générique... mais en des termes qu'on pourra également appliquer aujourd'hui aux corps parfaits qui peuplent publicités et papiers glacés)


« Octave, me dit-il, d'après ce qui se passe en vous, je vois que vous croyez à l'amour tel que les romanciers et les poètes le représentent ; vous croyez, en un mot, à ce qui se dit ici-bas et non à ce qui s'y fait. Cela vient de ce que vous ne raisonnez pas sainement, et peut vous mener à de très grands malheurs.
Les poètes représentent l'amour, comme les sculpteurs nous peignent la beauté, comme les musiciens créent la mélodie : c'est-à-dire que, doués d'une organisation nerveuse et exquise, ils rassemblent avec discernement et avec ardeur les éléments les plus purs de la vie, les lignes les plus belles de la matière et les voix les plus harmonieuses de la nature. Il y avait, dit-on, à Athènes une grande quantité de belles filles ; Praxitèle les dessina toutes l'une après l'autre ; après quoi, de toutes ces beautés diverses qui, chacune, avaient leur défaut, il fit une beauté unique, sans défaut, et créa la Vénus. Le premier homme qui fit un instrument de musique et qui donna à cet art ses règles et ses lois, avait écouté longtemps, auparavant, murmurer les roseaux et chanter les fauvettes. Ainsi les poètes, qui connaissaient la vie, après avoir vu beaucoup d'amours plus ou moins passagers, après avoir senti profondément jusqu'à quel degré d'exaltation sublime la passion peut s'élever par moments, retranchant de la nature humaine tous les éléments qui la dégradent, créèrent ces noms mystérieux qui passèrent d'âge en âge sur les lèvres des hommes : Daphnis et Chloé, Héro et Léandre, Pyrame et Thisbé.
Vouloir chercher dans la vie réelle des amours pareils à ceux-là, éternels et absolus, c'est la même chose que de chercher sur la place publique des femmes aussi belles que la Vénus, ou de vouloir que les rossignols chantent les symphonies de Beethoven.
La perfection n'existe pas ; la comprendre est le triomphe de l'intelligence humaine ; la désirer pour la posséder est la plus dangereuse des folies. Ouvrez votre fenêtre, Octave ; ne voyez-vous pas l'infini ? ne sentez-vous pas que le ciel est sans bornes ? votre raison ne vous le dit-elle pas ? Cependant concevez-vous l'infini ? vous faites-vous quelque idée d'une chose sans fin, vous qui êtes né d'hier et qui mourrez demain ? Ce spectacle de l'immensité a, dans tous les pays du monde, produit les plus grandes démences. Les religions viennent de là ; c'est pour posséder l'infini que Caton s'est coupé la gorge, que les chrétiens se livraient aux lions, que les huguenots se jetaient aux catholiques ; tous les peuples de la terre ont étendu les bras vers cet espace immense, et ont voulu le presser sur leur poitrine. L'insensé veut posséder le ciel ; le sage l'admire, s'agenouille, et ne désire pas.
La perfection, ami, n'est pas plus faite pour nous que l'immensité. Il faut ne la chercher en rien, ne la demander à rien : ni à l'amour, ni à la beauté, ni au bonheur, ni à la vertu ; mais il faut l'aimer, pour être vertueux, beau et heureux, autant que l'homme peut l'être.

Alfred de Musset, La Confession d'un Amant du Siècle (1836)

mercredi 5 février 2014

A language virus


Débat d'idées impromptu entre les détectives Rust Cohle et Martin Hart (dans la série True Detective), tandis qu'ils assistent à un prêche prononcé lors d'un rassemblement religieux.

: What do you think the average IQ of this group is?

M : Can you see Texas up there on your high horse? What do you know about these people?

R : Just observation and deduction. I see a propensity for obesity, poverty, a yen for fairy tales. Folks putting what bucks they do have into a wicker basket being passed around. Safe to say nobody here’s going to be splitting the atom, Marty.

M : See that? Your fuckin’ attitude. Not everybody wants to sit alone in an empty room and get off on murder manuals. Some folks enjoy community, common good.

R : If the common good’s got to make up fairy tales, it’s not good for anybody.

: Can you imagine if people didn’t believe, the things they would get up to?



R : The same things they do now, just out in the open.

M : Bullshit. It would be a fucking freak show of murder and debauchery, and you know it.

R : If the only thing keeping a person decent is the expectation of divine reward, then brother that person is a piece of shit. [...] What does it say about a life? You gotta get together and tell yourself stories that violate every law of the universe just to get through the goddamn day? What’s that say about your reality, Marty? Certain linguistic anthropologists think that religion is a language virus that rewrites pathways in the brain and dulls critical thinking.

M : I don’t use ten-dollar words as much as you, but for someone who sees no point in existence, you sure fret about it an awful lot.

*
*     *

Les arguments sont connus, mais l'échange est intéressant. C'est d'ailleurs un des points forts de la série que d'enrichir la narration de telles réflexions.

Je ne suis pas calé en "histoire des idées" donc je ne saurais ici retracer l'origine des arguments avancés. Je peux toutefois établir un lien avec Schopenhaueur (encore !) qui dans l'un de ses écrits annexes (les Parerga et Paralipomena) a mis en scène un débat fictif entre un religieux (Démophèle) et un philosophe (Philalèthe).

Dans ce qui suit, je m'attache à relever un parallélisme amusant (sans pour autant soutenir que les scénaristes ont construit le dialogue autour de ce texte, hein)

La scène décrite ci-dessus s'ouvre sur une remarque que le défenseur de la Religion trouve méprisante ("See that? Your fuckin’ attitude").
Idem du côté de Schopenhauer : pas d'intro, rien, directement, cette réplique :

D : Soit dit entre nous, mon cher et vieil ami, il me déplaît qu'à l'occasion tu manifestes ta compétence philoskophique par des sarcasmes, et même une raillerie ouverte à l'encontre de la religion. À chacun, sa foi religieuse est sacrée; il devrait en être par conséquent de même pour toi.

La réponse du philosophe ne se fait pas attendre. Elle renvoie à la notion de vérité, et il reprochera tout au long de l'entretien à Démophèle de la masquer sciemment (cf. plus haut : "fairy tales" ; "stories that violate every law of the universe").

P : Je nie la conséquence ! Je ne vois pas pourquoi je devrais, en raison de l'ingénuité d'autrui, respecter le mensonge et la tromperie. En tout lieu je respecte la vérité, mais non, pour cette raison précise, ce qui lui est contraire. Jamais sur terre ne brillera la vérité aussi longtemps que vous en entraverez d'une telle façon les inspirations.

Une fois qu'on en est là, Démophèle est forcé de nuancer en arguant  qu'il s'agit d'une vérité "sous une forme mythico-allégorique", et là, BIM, on passe à l'argument suivant, selon lequel sans religion, le monde ne serait qu'anarchie et barbarie (cf. plus haut : "Can you imagine if people didn’t believe, the things they would get up to?" ; "It would be a fucking freak show of murder and debauchery")

D: il s'agit tout d'abord d'enchaîner les esprits grossiers et mauvais de la foule afin de la tenir éloignée de l'injustice extrême, des cruautés, des actes violents et honteux. Maintenant, si l'on voulait attendre qu'elle ait reconnu et embrassé la vérité, on viendrait immanquablement trop tard. En effet, même en posant que la vérité vient d'être trouvée, celle-ci excèdera la faculté de compréhension de la foule. La seule chose qui lui convienne en tous les cas, c'est un habillement allégorique de cette vérité, une parabole, un mythe.

Exemples à l'appui (dont je vous dispense), Philalèthe rejette l'argument (tout comme Rust)

P : les fins pratiques et la nécessité de la religion au sens [...] généralement affectionné aujourd'hui, à savoir un fondement indispensable de tout ordre légal, je ne peux les reconnaître et je dois me défendre contre cette idée.

La suite, je vous laisse la découvrir dans le texte original (édité dans un recueil titré "Sur la religion"). Je ménage mon lectorat en m'abstenant de reproduire les tirades relatives à la fonction d'"apaisement et consolation dans la souffrance et la mort" de la religion, et à ses méthodes d'endoctrinement, telles que les analyse Schopenhauer. Rust Cohle s'en charge, et de manière plus consise :

The ontological fallacies of expecting a light at the end of the tunnel, well that is what the preacher sells, same as the shrink. See, the preacher he, encourages your capacity for illusion then he tells you, to a fucken virtue, one is about to be had doing that. It is such a desperate sense of entitlement, isn't it? 
"Surely this is all for me?"
"Me ? Me , me , I , I ..."
"I am so fucking important"

True Detective (S01E03)
Arthur Schopenhauer, Sur la religion (1851)

dimanche 5 mai 2013

Gun Control (ou pas)

Le 29 Décembre dernier, Art Spiegelman (l'auteur de Maus) publiait sur sa page facebook cette couverture, dessinée en 1993 pour le New Yorker, accompagnée du commentaire suivant :


I did this New Yorker cover in 1993. Colombine happened in 1999, Newtown in 2012, nearly 20 years later. My wish for 2013: let Newtown be remembered as the turning point—I'm hoping that kids with guns can become ironic again.

Aux Etats-Unis, en 2013, les enfants sont toujours armés.
(CNN) -- A Kentucky mother stepped outside of her home just for a few minutes, but it was long enough for her 5-year-old son to accidentally shoot and kill his 2-year-old sister with the .22-caliber rifle he got for his birthday, state officials said.

dimanche 29 juillet 2012

Une souveraine liberté de philosopher

Il reste à montrer enfin qu'entre la Foi ou la Théologie et la Philosophie il n'y a nul commerce, nulle parenté ; nul ne peut l'ignorer qui connaît le but et le fondement de ces deux disciplines, lesquels sont entièrement différents. Le but de la Philosophie est uniquement la vérité ; celui de la Foi, comme nous l'avons abondamment montré, uniquement l'obéissance et la piété. En second lieu, les fondements de la Philosophie sont les notions communes et doivent être tirés de la Nature seule ; ceux de la Foi sont l'histoire et la philologie et doivent être tirés de l'Écriture seule et de la révélation, comme nous l'avons montré au chapitre VII. La Foi donc reconnaît à chacun une souveraine liberté de philosopher ; de telle sorte qu'il peut sans crime penser ce qu'il veut de toutes choses ; elle condamne seulement comme hérétiques et schismatiques ceux qui enseignent des opinions propres à répandre parmi les hommes l'insoumission, la haine, l'esprit combatif et la colère ; elle tient pour fidèles, au contraire, ceux-là seulement qui, dans la mesure où leur Raison a force et comme le leur permettent leurs facultés, répandent la Justice et la Charité.

Spinoza, Traité théologico-politique (1670)


La philo, c'est ma nouvelle passion entre guillemets. Mon approche théorique de la chose s'est longtemps limitée aux leçons dispensées par une prof dépressive en Terminale, à quelques dissertations pour lesquelles il aura fallu construire thèse-antithèse-synthèse agrémentées de citations bien senties (càd vaguement en rapport avec le thème de l'énoncé), et à la lecture avortée d'un ouvrage de Bergson.
En terminale, clairement, je n'étais ni prêt, ni réceptif (je ne rejette donc pas la faute sur le corps professoral).

Un peu plus tard, j'ai lu les "Propos sur le Bonheur" d'Alain, "le Monde de Sophie" sans ses passages narratifs, le "Traité d'Athéologie" de Michel Onfray. Et je remercie C. de Londres d'avoir placé entre mes mains "la puissance d'exister" du même auteur (dont je crains d'ailleurs depuis peu qu'il ne tourne mal) puis "Sphères" de Peter Sloterdijk.

L'avantage, avec la philosophie, c'est que les écrits sont toujours très référencés, puisqu'ils viennent forcément confirmer / compléter / contredire / dépasser l'existant. Donc, forcément, on remonte très vite à Nietzsche, Schopenhauer, Kant, aux Empiristes... Pas très envie d'aller au-delà, mais peut-être quand même qu'un jour, j'irai voir du côté de Platon, sans oublier les philosophies asiatiques.
L'inconvénient pour ce blog, c'est qu'aussi impressionnant qu'un ouvrage ait été, il est difficile de trouver des passages concis qui lui rendent grâce.

Ainsi, le passage sus cité constitue un parachèvement  de ce qui l'aura précédé, et l'intérêt se sera d'avantage situé dans les démonstrations.

Dans ce Traité, Spinoza poursuit l'objectif de montrer que la libre pensée et sa libre expression sont pleinement compatibles avec la Religion et l'Etat. Pour démontrer la première partie de son propos, il s'appuie donc sur une étude critique de l'Ecriture (surtout l'Ancien Testament). Cette démarche est à l'époque novatrice, et à cet égard intéressante en soi. Spinoza met à jour notamment certaines incohérences, voire contradictions (résultant du grand nombre de rédacteurs, étalés sur près de 2000 ans), montre que certains livres ne sont pas authentiques, explique dans quelle mesure la langue hébraïque a pu introduire des biais dans son interprétation et enfin que beaucoup d'images et scènes ont été ajoutées pour "la compréhension du vulgaire".
Conclusion, que je vulgarise à mon tour: il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre, le coeur éthique du message (lui, non altéré: justice et charité) n'interdit pas de philosopher librement, et seules les actions (et non les propos) permettent de juger la foi de quelqu'un. 

dimanche 15 juillet 2012

ils combattent pour leur servitude

"nul moyen de gouverner la multitude n’est plus efficace que la superstition". Par où il arrive qu’on l’induit aisément, sous couleur de religion, tantôt à adorer les rois comme des dieux, tantôt à les exécrer et à les détester comme un fléau commun du genre humain.

Pour éviter ce mal, on s’est appliqué avec le plus grand soin à entourer la religion, vraie ou fausse, d’un culte et d’un appareil propre à lui donner dans l’opinion plus de poids qu'à tout autre mobile et à en faire pour toutes les âmes l’objet du plus scrupuleux et plus constant respect. [...]

Mais si le grand secret du régime monarchique et son intérêt majeur est de tromper les hommes et de colorer du nom de religion la crainte qui doit les maîtriser, afin qu'ils combattent pour leur servitude, comme s’il s’agissait de leur salut, et croient non pas honteux, mais honorable au plus haut point de répandre leur sang et leur vie pour satisfaire la vanité d’un seul homme, on ne peut, en revanche, rien concevoir ni tenter de plus fâcheux dans une libre république, puisqu'il est entièrement contraire à la liberté commune que le libre jugement propre soit asservi aux préjugés ou subisse aucune contrainte.

Spinoza, Traité théologico-politique (1670)

mardi 22 novembre 2011

Where you are going in the afterlife

- Have you given much thought to where you’re going in the afterlife?
- Oh yes, I do: I’m going straight to hell, thanks

We need to talk about Kevin, Lynne Ramsay (2011)

dimanche 31 juillet 2011

Je sais, il faut que je vous raconte ce concert en appartement de Jérôme Minière. Figurez-vous que je m'y mets. En attendant, un dernier passage du Gai Savoir de Nietszche, comme ça, je vais enfin pouvoir ranger ce livre de son emplacement définitivement provisoire vers le provisoirement définitif.

La paragraphe suivant parle de religion.

Le premier philosophe dont j'ai lu des idées assez fortes sur le sujet fut Michel Onfray, dans son "Traité d'athéologie" (lecture antérieure à la création de ce blog, mais j'y reviendrai un jour ou l'autre). Je le savais proche de Nietzsche sur le sujet, je m'aperçois avec le Gai Savoir + Ainsi parlait Zarathoustra que tout avait déjà été dit. J'ajoute qu'Onfray a tout de même apporté la déconstruction méthodique, documentée, implacable des écrits des trois grands monothéismes.

131. Christianisme et Suicide - Le christianisme s'est servi de l'extraordinaire désir de suicide qui régnait au moment de sa formation pour en faire un levier de sa puissance, en ne laissant que deux formes licites du suicide, les revêtant de la plus haute dignité, les chargeant des plus haut espoirs et interdisant tous les autres de la plus terrible façon. Mais le martyre et le lent anéantissement de l'ascète étaient permis.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

dimanche 19 juin 2011

la lumière de demain

Quand je lis ce précédent texte de Nietzsche vantant le bonheur et raillant ses propres souffrances, je ne peux m'empêcher de citer Alain, toujours avec cette idée que "la tristesse n'est jamais ni noble, ni belle, ni utile", n'en déplaise aux Romantiques.

Je dis "toujours" parce qu'il me semble avoir déjà cité cette phrase (marquante) sur ce blog. Les "propos sur le bonheur" d'Alain (aka Emile Chartier), c'est un peu la friandise philosophique par excellence: Ca se lit tout seul, pour un bénéfice immédiat (sur le plan des connaissances, comme sur le plan pratique de la vie et des pensées). Je l'ai lu au milieu de ma vingtaine, de sorte que j'avais déjà fait l'expérience de certains des thèmes (ou pièges) abordés... En fait, je serais limite d'avis d'en recommander la lecture à tout un chacun, genre à 18-20 ans.

Bon, évidemment, "Propos sur le bonheur", ça sonne un peu comme un article de magazine féminin, ou comme quantité de méthodes qui peuplent le rayon bien-être des librairies. Mais c'est plus que ça. Après tout, vous en jugerez: A la faveur d'un pdf trouvé sur internet, il est probable que je cite les passages multi-surlignés de ma version papier.

Voici donc en guise de premier extrait, le "propos" dont est tirée la citation ci-dessus. Ainsi vous aurez le cheminement complet de sa pensée.

Il y a une bonté qui assombrit la vie, une bonté qui est tristesse, que l'on appelle communément pitié, et qui est un des fléaux humains. Il faut voir comment une femme sensible parle à un homme amaigri et qui passe pour tuberculeux. Le regard mouillé, le son de la voix, les choses qu'on lui dit, tout condamne clairement ce pauvre homme. Mais il ne s'irrite point ; il supporte la pitié d'autrui comme il supporte sa maladie. Ce fut toujours ainsi. Chacun vient lui verser encore un peu de tristesse ; chacun vient lui chanter le même refrain : « Cela me crève le cœur, de vous voir dans un état pareil. »
Il y a des gens un peu plus raisonnables, et qui retiennent mieux leurs paroles. Ce sont alors des discours toniques : « Ayez bon courage ; le beau temps vous remettra sur pied. » Mais l'air ne va guère avec les paroles. C'est toujours une complainte à faire pleurer. Quand ce ne serait qu'une nuance, le malade la saisira bien ; un regard surpris lui en dira bien plus que toutes les paroles.
Comment donc faire ? Voici. il faudrait n'être pas triste ; il faudrait espérer ; on ne donne aux gens que l'espoir que l'on a. Il faudrait compter sur la nature, voir l'avenir en beau, et croire que la vie triomphera. C'est plus facile qu'on ne croit, parce que c'est naturel. Tout vivant croit que la vie triomphera, sans cela il mourrait tout de suite. Cette force de vie vous fera bientôt oublier le pauvre homme ; eh bien, c'est cette force de vie qu'il faudrait lui donner. Réellement, il faudrait n'avoir point trop pitié de lui. Non pas être dur et insensible. Mais faire voir une amitié joyeuse. Nul n'aime inspirer la pitié ; et si un malade voit qu'il n'éteint pas la joie d'un homme bon, le voilà soulevé et réconforté. La confiance est un élixir merveilleux.
Nous sommes empoisonnés de religion. Nous sommes habitués à voir des curés qui sont à guetter la faiblesse et la souffrance humaines, afin d'achever les mourants d'un coup de sermon qui fera réfléchir les autres. Je hais cette éloquence de croque-mort. Il faut prêcher sur la vie, non sur la mort ; répandre l'espoir, non la crainte ; et cultiver en commun la joie, vrai trésor humain. C'est le secret des grands sages, et ce sera la lumière de demain. Les passions sont tristes. La haine est triste. La joie tuera les passions et la haine. Mais commençons par nous dire que la tristesse n'est jamais ni noble, ni belle, ni utile.

Alain, Propos sur le Bonheur (1925)

dimanche 22 mai 2011

la figure de l’engloutissement



D’origine biblique, le Léviathan apparaît dans le Livre de Job, le Livre d’Isaïe et certains psaumes. Il est décrit comme un animal dont « la vue seule suffit à terrasser » (Jb 41,1). A la fois gueule immense par laquelle les âmes pénètrent aux Enfers ou serpent de mer provoquant les cataclysmes, le Léviathan est souvent assimilé à la Bête de l’Apocalypse. Le motif du Léviathan est associé plus généralement au motif du serpent monstrueux que l’on retrouve dès le troisième millénaire avant Jésus-Christ dans l’iconographie sumérienne. Lui et son homologue terrestre, Béhémot, sont décrits dans la tradition sémitique comme devant être vaincu à l’heure du Jugement Dernier. Le christianisme fera du Léviathan une image du Diable, incarnant pour saint Thomas d’Aquin le démon de l’envie. Le Léviathan est surtout la figure de l’engloutissement et le générateur des vagues et des tempêtes.



Anish Kapoor
- Leviathan
Monumenta 2011
jusqu'au 23 juin 2011, Nef du Grand Palais
www.monumenta.com

[2ème photo: droits réservés Monumenta 2011]

jeudi 28 avril 2011

Si l'on savait

Outre sa force émotionnelle, le passage que je relevais hier des Trois soeurs de Tchekhov laisse émerger deux thèmes intéressants:
Le travail et la foi, et deux positions qui méritent d'être entendues.


"en attendant, il faut vivre... il faut travailler, travailler..."
Le travail, comme émancipation, plutôt qu'aliénation. Mes lecteurs réguliers savent ce que j'en pense (exprimé par André Breton, ici: http://arise-therefore.blogspot.com/2009/08/le-sens-de-la-vie.html).

Irina aura développé un peu plus tôt:
Vous dites: la vie est belle. Oui, mais si c'était une erreur? Pour nous, les trois soeurs, la vie n'a pas été belle, elle nous a étouffées, comme une mauvaise herbe... [...] Il faut travailler, il faut travailler! Si nous sommes tristes, si nous voyons la vie en noir c'est parce que nous ignorons le travail. Nous sommes nées de gens qui le méprisaient...

Sans doute des rentiers.
A vrai dire, on la comprend. D'autant qu'en tant qu'enseignante, elle exerce une profession valorisante et utile. Le travail, tel que celui des paysans lui apparaîtrait pourtant moins enviable, même à cette période située entre la fin du sevrage (1861) et le début du kolkhoze (1917)


"Un peu de temps encore, et nous saurons pourquoi cette vie, pourquoi ces souffrances... Si l'on savait! Si l'on savait!"
Derrière cette exhortation, se cache naturellement l'idée d'une destinée, de Dieu.
On peut cette fois citer Macha :

Il me semble que l’homme doit être croyant, ou s’efforcer de l’être, sans quoi sa
vie est vide, vide... Vivre et ne pas savoir pourquoi les grues volent, pourquoi les enfants
naissent, pourquoi il y a des étoiles dans le ciel... Soit on sait pourquoi l’on vit, soit tout
n’est que du vent.

Sans foi, point de sens à donner à la vie. Macha serait alors tout aussi perdue qu'Ivan Karamazov prononçant cette célèbre phrase : "Si Dieu est mort, tout est permis". Car cette fois, c'est la morale qui ne survivrait pas à l'absence d(e l'idée d)'un Dieu.
(Ce qui se discute, évidemment).


Ces sujets de réflexions étant amorcés, le mot de la fin, en guise de réponse à Macha, sera aburde ou ne sera pas, et il revient à l'excellent Hector de la Vallée:


Tchekhov, Les trois soeurs (1900)

mercredi 29 décembre 2010

le travail et le devenir-adulte

Ca y est, j'ai fini le tome 1 de Spères, de Sloterdijk. Dans la fin de cet ouvrage, il aura beaucoup été question, de l'enfant, depuis la gestation (lors de laquelle l'ouïe est d'une importance constitutive) jusqu'aux premiers mois.

Ici, il est question de la première traduction pratique de la notion de travail dans la vie de l'enfant.
Un enfant pas trop frustré acquiert dans le milieu maternel la croyance protoreligieuse qu'entre son appel et la boisson, il existe une équivalence pragmatique toujours valable. [...] Le devenir-adulte consiste à comprendre que [cette] équivalence entre l'appel et le succès [...] porte en elle la tendance à pâlir avec le temps, pour finir par s'éteindre presque entièrement. Mais que se passe-t-il quand ce qui est appelé ne vient plus? La première magie se dissout peu à peu dans la lutte et le travail, jusqu'à ce que soit atteint le point où le sujet - frôlant la limite de l'amertume - admet que celui qui ne travaille pas ne doit pas manger, et que celui qui ne veut pas renoncer ne peut pas jouir. Le mot travail englobe un état du monde dans lequel il ne suffit plus à personne de se contenter d'appeler ou d'utiliser des formules magiques pour trouver la satisfaction. Là où le travail est arrivé à l'horizon, l'expérience du fait qu'appeler sert à quelque chose ne peut être défendue que par des moyens religieux ou esthétiques. Et la croyance dans le fait que le bonheur appelé viendra dans un délai adéquat ne survit que parce qu'on ne précise pas qui, en dernière instance, doit être considéré comme celui qui donne le pain quotidien. La religion survit comme souvenir d'une époque où appeler servait encore à quelque chose.

Peter Sloterdijk, Sphères (1998)

Ce sera le dernier extrait que je vous citerai, en réalité, il y a vraiment plein plein d'idées intéressantes dans ce livre, mais elles nécessitent "maturation". Peut-être donc, y reviendrai-je d'ici quelques mois. Ou pas.
Note to Self : relire chapitres VI et VII

jeudi 8 juillet 2010

Une liberté mortelle, une mort libératrice

A la faveur d'un vide grenier, j'ai enfin pu mettre la main sur "Politique Etrangère" de Lewis Trondheim et Jochen gerner, que j'avais feuilleté puis offert quelques années auparavant.

Une BD qui raconte l'arrivée d'un étranger dans un royaume, dirigé de manière très autoritaire. Qu'adviendra-t-il de l'étranger? Comment sera-t-il puni de son intrusion, forcément répréhensible?
L'histoire se décline en scènettes de quatre vignettes, chacune pourvue d'une chute pince sans rire, le plus souvent absurde.



Extraits (sans dessin, oui, mais ça ne vous étonnera pas venant de ce blog):


Le Roi, croisant Dieu:

- Ah... Dieu... vous tombez bien. J'ai une question à vous poser.
- Bien bien... Mais avant de vous répondre, je vais vérifier si vous vous êtes bien réabonné à ma religion cette année. Mm.. Oui, parfait. Alors adressez votre requête au plafond et écoutez votre coeur répondre.
(au plafond)
- Est-ce utile que je me réabonne l'année prochaine?



ou encore, l'étranger, s'adressant au Roi:

- Qu'allez-vous faire de moi, majesté? Je sais que mon destin est entre vos mains.
- Mm... J'étudie un vaste plan de possibilités qui vont de la mort définitive à la liberté absolue
- Le choix est large effectivement. Certains disent qu'à travers la mort on atteint une forme de liberté, mais également que trop de liberté tue la liberté. Une liberté mortelle... une mort libératrice...
- Merci de ne plus m'aider


Politique Etrangère, Lewis Trondheim + Jochen gerner
(L'association, 2000)

dimanche 13 juin 2010

tout est, tout a sa vie et appartient au présent

Je partageais récemment dans ces colonnes trois extraits d' "Un Homme qui dort", de Pérec, l'histoire d'un homme poussant à son paroxysme l'expérience de l'indifférence absolue en ce monde, jusqu'à ce que cette position se révèle intenable.

Après lecture de ce livre, C. de Londres m'écrivait récemment qu'elle y voyait aussi "une forme d'expression de l'expérimentation de la méditation bouddhiste ou de la tradition zen"...

Une résonnance que je n'avais pas perçue, puis qui m'est apparue évidente en relisant à la faveur d'un Paris-Brest en train, Siddharta d'Hermann Hesse.

Hermann Hesse est le roi du roman iniatique. On suit dans celui-ci le cheminement spirituel de Siddharta à la recherche de la sagesse ultime, celle qui mène au Nirvana:


Un but, un seul, se présentait aux yeux de Siddharta: vider son coeur de tout son contenu, ne plus avoir d'inspiration, de désirs, de rêves, de joies, de souffrances, plus rien. Il voulait mourir à lui-même, ne plus être soi, chercher la paix dans le vide de l'âme, ouvrir la porte au miracle qu'il attendait. "Quand le moi sous toutes ses formes sera vaincu et mort, se disait-il, quand toutes les passions et toutes les tentations qui viennent du coeur se seront tues, alors se produira le grand prodige, le réveil de l'Etre intérieur et mystérieux qui vit en moi et qui ne sera plus moi."


Ca, c'est au début du roman, par la suite, Siddharta cherche (et trouve) sa propre voie.

Là où ça devient intéressant, c'est que dans ce livre, comme dans celui de Pérec, la notion clef qui permet à la démarche spirituelle d'aboutir ou d'échouer, c'est le (rapport au) Temps. Ainsi le personnage du roman de Pérec se voit tiré de son rêve de ce qu'il n'a pu maîtriser le temps.

Le temps, qui veille à tout, a donné la solution malgré toi.
Le temps, qui connaît la réponse, a continué de couler.

Siddharta, lui, devient à sa manière l'alter ego de Bouddha, pour ce qu'il a compris du temps. A la fin de son existence (et donc du livre), on l'entend mener la discussion suivante :


- Est-ce que le fleuve t'a aussi initié à ce mystère: que le temps n'existe pas?
- Oui, Siddharta, lui répondit-il. Tu veux dire sans doute que le fleuve est partout simultanément: à sa source et à son embouchure, à la cataracte, au bac, au rapide, dans la mer, à la montagne: partout en même temps, et qu'il n'y a pas pour lui la moindre parcelle de passé ou la plus petite idée d'avenir, mais seulement le présent?
- C'est cela, dit Siddharta. Et quand j'eus appris cela, je jetai un coup d'oeil sur ma vie, et elle m'apparut aussi come un fleuve, et je vis que Siddharta petit garçon n'était séparé de Siddharta homme et de Siddharta vieillard par rien de réel, mais seulement par des ombres. Les naissances passées de Siddharta n'étaient pas plus le passé que sa mort et son retour à Brahma ne seront l'avenir. Rien ne fut, rien ne sera; tout est, tout a sa vie et appartient au présent.

Siddharta parlait avec enthousiasme, car la lumière qui s'était faite en lui le comblait de joie. Oh! toute souffrance n'était-elle donc pas dans le temps, toute torture de soi-même, toute crainte, n'étaient-elles pas aussi dans le temps? Est-ce que tout ce qui dans le monde pesait sur nous ou nous était hostile ne disparaissait pas et ne surmontait pas dès qu'on avait vaincu le temps, dès que par la pensée, on pouvait faire abstraction du temps?

Siddharta, Hermann Hesse (1922)


Je termine en citant les paroles qui me reviennent en tête d'une chanson d'Arnaud Michniak (Programme), déjà publiées ici:

la bataille ne se situe pas dans le temps / elle est le temps

dimanche 27 septembre 2009

A Cross the Universe

La pochette du prochain album de Black Heart Procession ("Six") m'a inspiré ce nouvel article - que je qualifierais de crucial - de la rubrique "crossed covers."

La voici :

Après cette approche DIY, la Croix se décline aussi de façon plus épurée et mystique chez Justice (toujours dans les mêmes tonalités)...


...ou plus réaliste, et moins intéressant chez d'autres
(jusqu'à l'univers black metal...)
Je m'interromps ici avant de verser dans le gothique.
Néanmoins, puisque cette rubrique est participative, si vous avez d'autres pochettes d'albums à soumettre, vos propositions sont les bienvenues !

Black Heart Procession, Six (Temporary Residence, 2009)
Justice, (Ed Banger, 2007)
the Gossip, Heavy Cross (Mercury, 2009)
Black Sabbath, headless cross (IRS, 1989)

[Edit: J'ajoute encore:]


Justice, Beginning of the End (Because, 2010)
Pantha du Prince, the Bliss (kompakt, 2007)

lundi 22 juin 2009

une vie nouvelle en perspective

Deuxième post au sujet des Souvenirs de la maison des morts, de Dostoïevski. Un livre à ranger entre le dernier jour d'un condamné de Victor Hugo et Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Outre la description des conditions de détentions, on y lit les pensées des prisonniers, et pressent celles des tortionnaires.

Le récit ménage toute de même des moments lumineux...

Comme j'étais arrivé au bagne en hiver, je devais aussi être libéré durant cette saison-là, le jour anniversaire de mon entrée! Avec quelle impatience j'attendis cet hiver-là, avec quelle satisfaction je voyais l'été mourir, les feuilles jaunir sur les arbres, l'herbe se dessécher dans la steppe! Mais enfin voici l'été fini; le vent d'automne gémit, la première neige tournoie... Cet hiver si longtemps attendu est arrivé... L'immense pressentiment de la liberté me faisait battre le coeur à coups sourds, violents. Et, chose étrange, plus le temps passait, plus je devenais patient, plus je me calmais.

[...]


Les fers tombèrent. Je me soulevai... Je voulais les tenir dans mes mains, les regarder une dernière fois. J'étais tout surpris de ne plus les sentir à mes jambes.
- Allons à la grâce de Dieu! à la grâce de Dieu! répétèrent les forçats de leurs voix rudes et saccadées dans lesquelles je croyais percevoir une note joyeuse.
Oui, à la grâce de Dieu ! La liberté ! une vie nouvelle en perspective, la résurrection d'entre les morts!... Quelle ineffable minute !...


Cette résurrection passera aussi par la lecture... Si l'on retourne en arrière, voici ce qu'écrit Dostoïevski - toujours par l'intermédiaire du journal de son personnage - , à propos de ce sevrage, lorsqu'à la toute fin du séjour, il arrive à se procurer un livre.

Depuis des années, je n'en avais pas lu un seul, et il serait difficile de rendre l'impression étrange et l'émotion que me causa le premier volume - un numéro de revue; il me souvient de l'avoir commencé le soir même, après la fermeture des casernes, et continué toute la nuit jusqu'à l'aube. C'était comme un messager d'un autre monde qui se serait envolé jusqu'à moi; ma vie d'autrefois se dressait devant mes yeux dans une nette clarté et je m'appliquais à deviner à travers la lecture si j'étais resté en arrière, s'ils avaient beaucoup vécu là-bas sans moi. De quoi s'émouvait-on? quelles questions devait-on soulever? Je m'attachais aux mots, je lisais entre les lignes, je tâchais de découvrir la pensée secrète, les allusions au passé; je cherchais les traces de ce qui autrefois, de mon temps, troublait et agitait les esprits. Et quelle tristesse m'étreignit lorsque je dus reconnaître jusqu'à quel point je restais étranger à la vie actuelle! J'étais un membre coupé, retranché de la société!


Omsk, le 22 février 1854.
Tout juste rendu à la liberté, et avant d'être incorporé à l'armée russe et de partir pour Semipalatinsk , Dostoïevski écrit une longue lettre à son frère. Il y évoque ses quatre années de détention, ce qui l'attend encore, il n'a de cesse de s'enquérir des nouvelles de ses proches... et demande à ce qu'il lui procure des livres.

J'aime l'idée d'avoir la
wishlist de celui qui n'a pas encore écrit Les frères Karamazov, et qui ne s'est pas encore heurté à la question de l'existence de Dieu.


Si tu peux, envoie-moi les revues de cette années, au moins Les Annales de la Patrie. Mais voici ce qui est indispensable! Il me faut (j'en ai absolument besoin) les historiens antiques (dans une traduction française) et les modernes, des économistes et des Pères de l'Eglise.
[...] et l'histoire de l'Eglise. N'envoie pas tout ensemble, mais commence à envoyer dès maintenant. Je dispose de ta poche comme si elle était mienne, mais c'est parce que j'ignore ta situation matérielle. Dis-moi quelque chose de précis à ce sujet pour que je puisse me rendre compte. Mais sache, frère, que les livres, c'est la vie, ma nourriture, mon avenir. Donc ne m'abandonne pas, au nom du seigneur Dieu.

[...] Envoie-moi le Coran, La Critique de la Raison pure de Kant et si jamais tu peux faire des envois par voie clandestine expédie absolument Hegel, surtout l'Histoire de la Philosophie de Hegel. Tout mon avenir est lié à cela !