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vendredi 29 novembre 2019

Quel vilain gâchis

Que reste-t-il à la lecture d'un (bon) roman ? L'histoire en elle-même, bien sûr, l'écriture, l'ambiance, un personnage... ou les confrontations entre deux personnages (bonus s'il s'agit d'esprits brillants). (l'exemple le plus évident qui me revient est Crîme et Châtiment, avec les passages Porphyre vs Raskolnikov). Dans le Zéro et l'Infini, roman qui a d'ailleurs une filiation évidente avec celui de Dostoïevski, je retiendrai donc l'échange intense entre Roubachof et Ivanof sur le projet de civilisation porté par le Communisme.

Au coeur de cette discussion et de ce roman, la négation de l'individu au profit de la masse. Lorsque j'évoquerai de nouveau Tchernobyl sur ce blog, on verra à quel point il était ancré dans la culture russe de ne pas se penser comme individu, mais comme partie du peuple.

L'extrait suivant est un poil long, mais il vaut la peine d'être lu. Egalement pour ceux qui souhaiteraient comprendre comment l'idéal communiste a abouti à des dérives.


« Je n’approuve pas le mélange des idéologies, poursuivit Ivanof. Il n'y a que deux conceptions de la morale humaine, et elles sont à des pôles opposés. L’une d’elles est chrétienne et humanitaire, elle déclare l’individu sacré, et affirme que les règles de l’arithmétique ne doivent pas s’appliquer aux unités humaines – qui, dans notre équation, représentent soit zéro, soit l’infini. L’autre conception part du principe fondamental qu’une fin collective justifie tous les moyens, et non seulement permet mais exige que l’individu soit en toute façon subordonné et sacrifié à la communauté – laquelle peut disposer de lui soit comme d’un cobaye qui sert à une expérience, soit comme de l’agneau que l’on offre en sacrifice. La première conception pourrait se dénommer morale antivivisectionniste ; la seconde, morale vivisectionniste. Les fumistes et les dilettantes ont toujours essayé de mélanger les deux conceptions ; en pratique cela est impossible. Quiconque porte le fardeau du pouvoir et de la responsabilité s’aperçoit du premier coup qu’il lui faut choisir ; et il est fatalement conduit à choisir la seconde conception. Connais-tu, depuis l’établissement du Christianisme comme religion d’État, un seul exemple d’État qui ait réellement suivi une politique chrétienne ? Tu ne peux pas m’en désigner un seul. Aux moments difficiles – et la politique est une suite ininterrompue de moments difficiles – les gouvernants ont toujours pu invoquer des « circonstances exceptionnelles », qui exigeaient des mesures exceptionnelles. Depuis qu’il existe des nations et des classes, elles vivent l’une contre l’autre dans un état permanent de légitime défense qui les force à remettre à d’autres temps l’application pratique de l’humanitarisme…»

Roubachof regarda par la fenêtre. La neige fondue avait gelé et étincelait, formant une surface irrégulière de cristaux d’un blanc jaunâtre. Sur le mur la sentinelle faisait les cent pas, l’arme à l’épaule. Le ciel était limpide mais sans lune ; au-dessus de la tourelle brillait la Voie lactée.

Roubachof haussa les épaules.
« Admettons, dit-il, que soient incompatibles l’humanitarisme et la politique, le respect de l’individu et le progrès social. Admettons que Gandhi soit une catastrophe pour l’Inde ; que la chasteté dans le choix des moyens conduise à l’impuissance politique. Dans la négative, nous sommes d’accord. Mais regarde où nous a conduits l’autre méthode…

— Où donc ? » demanda Ivanof. Roubachof frotta son pince-nez sur sa manche, et regarda Ivanof d’un air myope.

« Quel gâchis, dit-il, quel vilain gâchis nous avons fait de notre âge d’or ! »

Ivanof sourit.
« Cela se peut, dit-il d’un air satisfait. Mais pense aux Gracques, et à Saint-Just, et à la Commune de Paris. Jusqu’à maintenant, toutes les révolutions ont été faites par des dilettantes moralisateurs. Ils ont toujours été de bonne foi et ils ont péri de leur dilettantisme. Nous sommes les premiers à être logiques avec nous-mêmes…

— Oui, dit Roubachof, si logiques, que dans l’intérêt d’une juste répartition de la terre nous avons de propos délibéré laissé mourir en une seule année environ cinq millions de paysans avec leurs familles. Nous avons poussé si loin la logique dans la libération des êtres humains des entraves de l’exploitation industrielle, que nous avons envoyé environ dix millions de personnes aux travaux forcés dans les régions arctiques et dans les forêts orientales, dans des conditions analogues à celles des galériens de l’Antiquité. Nous avons poussé si loin la logique, que pour régler une divergence d’opinions nous ne connaissons qu’un seul argument : la mort, qu’il s’agisse de sous-marins, d’engrais, ou de la politique du Parti en Indochine. Nos ingénieurs travaillent avec l’idée constamment présente à l’esprit que toute erreur de calcul peut les conduire en prison ou à l’échafaud ; les hauts fonctionnaires de l’administration ruinent et tuent leurs subordonnés, parce qu’ils savent qu’ils seront rendus responsables de la moindre inadvertance et seront eux-mêmes tués ; nos poètes règlent leurs discussions sur des questions de style en se dénonçant mutuellement à la Police secrète, parce que les expressionnistes considèrent que le style naturaliste est contre-révolutionnaire, et vice versa. Agissant logiquement dans l’intérêt des générations à venir, nous avons imposé de si terribles privations à la présente génération que la durée moyenne de son existence est raccourcie du quart. Afin de défendre l’existence du pays, nous devons prendre des mesures exceptionnelles et faire des lois de transition, en tout point contraires aux buts de la Révolution. Le niveau de vie du peuple est inférieur à ce qu’il était avant la Révolution ; les conditions de travail sont plus dures, la discipline est plus inhumaine, la corvée du travail aux pièces pire que dans des colonies où l’on emploie des coolies indigènes ; nous avons ramené à douze ans la limite d’âge pour la peine capitale ; nos lois sexuelles sont plus étroites d’esprit que celles de l’Angleterre, notre culte du Chef plus byzantin que dans les dictatures réactionnaires. Notre presse et nos écoles cultivent le chauvinisme, le militarisme, le dogmatisme, le conformisme et l’ignorance. Le pouvoir arbitraire du gouvernement est illimité, et reste sans exemple dans l’histoire ; les libertés de la presse, d’opinion et de mouvement ont totalement disparu, comme si la Déclaration des Droits de l’Homme n’avait jamais existé. Nous avons édifié le plus gigantesque appareil policier, dans lequel les mouchards sont devenus une institution nationale, et nous l’avons doté du système le plus raffiné et le plus scientifique de tortures mentales et physiques. Nous menons à coups de fouet les masses gémissantes vers un bonheur futur et théorique que nous sommes les seuls à entrevoir. Car l’énergie de cette génération est épuisée ; elle s’est dissipée dans la Révolution ; car cette génération est saignée à blanc et il n’en reste rien qu’un apathique lambeau de chair sacrificatoire qui geint dans sa torpeur. Voilà les conséquences de notre logique. Tu as appelé cela la morale vivisectionniste. Il me semble à moi que les expérimentateurs ont écorché la victime et l’ont laissée debout, ses tissus, ses muscles et ses nerfs mis à nu…

— Eh bien, et après ? dit Ivanof de son air satisfait. Tu ne trouves pas cela merveilleux ? Est-ce qu’il est jamais arrivé quelque chose de plus merveilleux dans toute l’histoire ? Nous arrachons sa vieille peau à l’humanité pour lui en donner une neuve. Ce n’est pas là une occupation pour des gens qui ont les nerfs malades ; mais il fut un temps où cela te remplissait d’enthousiasme. Qu’est-ce qui t’a donc changé pour que tu sois maintenant aussi délicat qu’une vieille fille ? »

Roubachof voulut répondre : « Depuis lors j'ai entendu Bogrof m’appeler. » Mais il savait que cette réponse n’avait pas de sens. Il dit :

« Continuons ta métaphore : je vois bien le corps de cette génération écorché vif, mais je ne vois pas trace de peau neuve. Nous avons tous cru que l’on pouvait traiter l’histoire comme on fait des expériences en physique. La différence est qu’en physique on peut répéter mille fois l’expérience, mais qu’en histoire on ne la fait qu’une fois. Danton et Saint-Just ne s’envoient à l’échafaud qu’une seule fois ; et s’il se trouvait que les grands sous-marins étaient après tout ce qu’il nous fallait, le camarade Bogrof ne reviendra pas à la vie.

— Et que déduis-tu de là ? demanda Ivanof. Faut-il nous tourner les pouces parce que les conséquences d’une action ne sont jamais tout à fait prévisibles, et que par suite toute action est mauvaise ? Nous donnons notre tête en gage pour répondre de chacune de nos actions, on ne peut pas nous en demander davantage. Dans le camp adverse ils n’ont pas de tels scrupules. N’importe quel imbécile de général peut expérimenter avec des milliers de corps vivants ; et s’il commet une erreur, il sera tout au plus mis à la retraite. Les forces de réaction et de contre-révolution n’ont ni scrupules ni problèmes de morale. Imagine-toi un Sylla, un Galliffet, un Koltschak lisant Crime et Châtiment. Des oiseaux rares comme toi ne se trouvent que sur les arbres de la Révolution. Pour les autres, c’est plus facile…»

Il regarda sa montre. La fenêtre de la cellule était d’un gris sale ; le morceau de journal collé sur le carreau cassé se gonflait en bruissant dans le vent du matin. En face, sur la courtine, la sentinelle faisait toujours les cent pas.

« Pour un homme qui a ton passé, reprit Ivanof, ce soudain revirement contre l’expérimentation est plutôt naïf. Chaque année plusieurs millions d’humains sont tués sans aucune utilité par des épidémies et autres catastrophes naturelles. Et nous reculerions devant le sacrifice de quelques centaines de mille pour l’expérience la plus prometteuse de l’histoire ? Pour ne rien dire des légions de ceux qui meurent de sous-alimentation et de tuberculose dans les mines de houille et de mercure, les plantations de riz et de coton. Personne n’y songe ; personne ne demande pourquoi ; mais si, nous autres, nous fusillons quelques milliers de personnes objectivement nuisibles, les humanitaires du monde entier en ont l’écume à la bouche. Oui, nous avons liquidé la section parasitique de la paysannerie et nous l’avons laissée mourir de faim. C’était une opération chirurgicale que le faire une fois pour toutes ; dans le bon vieux temps d’avant la Révolution, il en mourait tout autant pendant une année de sécheresse – mais ils mouraient sans rime ni raison. Les victimes des inondations du fleuve Jaune en Chine se dénombrent parfois par centaines de mille. La nature est généreuse dans les expériences sans objet auxquelles elle se livre sur l’homme. Pourquoi l’humanité n’aurait-elle pas le droit d’expérimenter sur elle-même ? »

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)

vendredi 24 février 2017

Brouillard

Suite et fin des extraits de Crime et châtiment sur Arise Therefore

Une vie étrange commença pour Raskolnikov : c'était comme si une sorte de brouillard l'avait enveloppé et plongé dans un isolement fatal et douloureux. Quand il lui arrivait, par la suite, d'évoquer cette période de sa vie, il comprenait que sa raison avait dû vaciller bien des fois et que cet état, à peine coupé de certains intervalles de lucidité, s'était prolongé jusqu'à la catastrophe définitive. Il était positivement convaincu qu'il avait commis bien des erreurs, ne serait-ce qu'en ce qui concerne la date et la succession chronologique des événements, par exemple; du moins, lorsqu'il voulut, plus tard, rappeler et ordonner ses souvenirs, puis essayer de s'expliquer ce qui s'était passé, ce fut grâce à des témoignages étrangers qu il apprit bien des choses sur lui-même. Ainsi, par exemple, il confondait les faits, il considérait tel incident comme la conséquence d'un autre qui n'existait que dans son imagination. Il était parfois dominé par une angoisse maladive qui dégénérait même en terreur panique. Mais il se souvenait avoir eu également des minutes, des heures et peut-être des jours où il restait, par contre, plongé dans une apathie qu'on ne saurait comparer qu'à l'état d'indifférence de certains moribonds. En général, pendant ces derniers temps, il semblait plutôt chercher à fermer les yeux sur sa situation, que vouloir s'en rendre compte exactement. Aussi certains faits essentiels qu'il se voyait obligé d'élucider au plus vite lui pesaient-ils particulièrement.

Dostoïevski, Crime et Châtiment (1884)

mercredi 8 février 2017

Le moment fatal

Tout à coup, une sensation étrange est surprenante de haine pour Sonia lui traversa le cœur. Étonné, effrayé même de cette découverte bizarre, il releva la tête et considéra attentivement la jeune fille ; Elle fixait sur lui un regard inquiet et plein d'une sollicitude douloureuse ; ce regard exprimait l'amour et sa haine s'évanouit comme un fantôme. Ce n'était pas cela, il s'était trompé sur la nature du sentiment qu'il éprouvait, il signifiait seulement que le moment fatal était venu.

Dostoïevski, Crime et Châtiment (1884)

vendredi 27 janvier 2017

Cette gaîté prolongée et un peu factice

Quelques dimanches après-midi désoeuvrés de mon enfance m'ont sans doute permis de faire connaissance avec l'inspecteur Columbo, série TV policière multi-diffusée sur TF1. En l'occurence, une poignée d'épisodes suffit à se rendre compte de la constuction constante des épisodes : un crime prémédité, un assassin identifié dès les premières minutes, un inspecteur gauche gravitant autour de lui, alternant questions anodines et perfides, provoquant un agacement de plus en plus marqué, jusqu'à conduire à un faux pas ou une révélation.

Si cette mécanique me semble si limpide, c'est que la (re)lecture de Crime et Châtiment m'a permis de de reconnaître dans le juge d'instruction Porphyre Petrovitch l'inspiration première pour le personnage de l'inspecteur Columbo.

C'est sans doute ce qui rend chacune des confrontations avec Raskolnikiv épique.
Tandis que le juge d'instruction offre le "spectacle bizarre [d'un] petit corps gras et rond, dont les évolutions rappelaient celles d'une balle qui aurait rebondi d'un mur à l'autre" tout en émettant de plates considérations, Raskolnikov s'impatiente :

— Vous savez, commença-t-il avec une insolence qui semblait lui procurer une profonde jouissance, c'est un principe, une règle pour tous les juges d'instruction, de placer l'entretien sur des niaiseries, ou bien sur des choses sérieuses, si vous voulez, mais qui n'ont rien à voir avec le véritable sujet, afin d'enhardir, si je puis m'exprimer ainsi, ou de distraire celui qu'ils interrogent, d'endormir sa méfiance, puis brusquement, à l'improviste, ils lui assènent, en pleine figure, la question la plus dangereuse. Est-ce que je me trompe ? N'est-ce pas une coutume, une règle rigoureusement observée dans votre métier ?
— Ainsi, ainsi... vous pensez que je ne vous ai parlé du logement fourni par l'État que pour... En disant ces mots Porphyre Petrovitch cligna de l'œil et une expression de gaîté et de ruse parcourut son visage. Les rides de son front disparurent soudain, ses yeux parurent rétrécis et ses traits se détendirent, il plongea son regard dans les yeux de Raskolnikov, puis éclata d'un long rire nerveux qui lui secouait tout le corps. Le jeune homme se mit à rire lui aussi, d'un rire un peu forcé, mais quand l'hilarité de Porphyre, à cette vue, eut redoublé jusqu'à lui empourprer le visage, Raskolnikov fut pris d'un tel dégoût qu'il en perdit toute prudence. Il cessa de rire, se renfrogna, attacha sur Porphyre un regard haineux et ne le quitta plus des yeux tant que dura cette gaîté prolongée et un peu factice, semblait-il. Il faut dire, du reste, que l'autre ne se montrait pas plus prudent que lui : car, au fait, il s'était mis à rire au nez de son hôte, et paraissait se soucier fort peu que celui-ci eût très mal pris la chose. Cette dernière circonstance parut extrêmement significative au jeune homme ; il crut comprendre que le juge d'instruction avait de tout temps été parfaitement à son aise et que c'était lui, Raskolnikov, qui s'était laissé prendre dans un traquenard. Il y avait là, de toute évidence, quelque piège, un dessein qu'il n'apercevait pas ; la mine était peut-être chargée et allait éclater dans un instant.

Dostoïevski, Crime et Châtiment (1884)

mercredi 16 novembre 2016

Une plaie saignante en son âme

Quand rien ne sera plus comme avant...

Ce sombre et blême visage fut momentanément illuminé à l'entrée de sa mère et de sa sœur, mais bientôt la lumière s'éteignit et la douleur resta; Zossimov, qui observait son malade avec toute l'ardeur d'un débutant, remarqua avec étonnement que depuis l'entrée des deux femmes, le visage du jeune nomme exprimait non la joie, mais une sorte de stoïcisme résigné. Raskolnikov semblait faire appel à toute son énergie pour supporter, pendant une heure ou deux, une torture qu'il ne pouvait éviter. Chaque mot de la conversation qui suivit paraissait mettre à vif une plaie toujours saignante dans son âme.

[...] Il savait que non seulement il ne parlerait plus à coeur ouvert avec sa mère et sa soeur, mais qu'il ne prononcerait plus un mot spontané devant personne. L'impression causée par cette cruelle pensée fut si violente qu'il en perdit presque la conscience pendant un moment.

DostoïevskiCrime et Châtiment (1884)

dimanche 6 novembre 2016

Ces rêves de maladie

Dans un état de maladie, les rêves se distinguent souvent par une précision extraordinaire, une clarté, une ressemblance extrêmes avec la réalité. Le tableau qui se forme est parfois monstrueux, mais le contexte et le processus même de la représentation restent si vraisemblables, et avec des détails si fins, si inattendus, mais si concordants du point de vue artistique avec tout le reste du tableau, que le rêveur serait incapable de les inventer en état de veille, fut-il même un artiste de l’'acabit de Pouchkine ou de Tourguéniev. Ces rêves-là, ces rêves de maladie, on s’'en souvient toujours longtemps et ils provoquent une impression très forte sur l'’organisme déjà ébranlé et énervé.

Crime et Châtiment, Dostoïevski (1884)

vendredi 28 octobre 2016

Des pensées tout à fait étrangères

Vous l'aurez compris, si vous êtes un habitué du blog et que vous avez vu passer l'article "bloqué", le nouveau roman dont je vous livrerai ici des extraits est "Crime et Châtiment". J'ai en effet récemment décidé de le relire, 15 ans après. (car, oui, je relis Dostoievski).
Ici, un crime se prépare...
(étant donné le titre du roman, je doute que vous vous considériez spoilés)

Avant, quand il lui arrivait de se représenter tout cela en imagination, il pensait quelquefois qu’il aurait très peur. A présent, il n’avait pas très peur et, même, il n’avait pas peur du tout. Pendant ces instants-là, même, il était occupé par des pensées tout à fait étrangères, toujours pour peu de temps. Longeant le parc Youssoupov, il fut même occupé par une réflexion sur l'agencement de fontaines puissantes et par le fait qu’elles seraient un très bon facteur de rafraîchissement de l’air sur toutes places. Peu à peu, il passa à la conviction que si l'on étendait le jardin d'Eté à tout le champ de Mars et, même, si on le réunissait avec le jardin palais Mikhaïlovski, ce serait une chose splendide et bien utile pour la cité. [...] Là, il se souvint de ses propres promenades sur la place aux Foins, et, en un instant, il reprit conscience.

Crime et Châtiment, Dostoïevski (1884)

Cet extrait me rappelle mon état d'esprit, lorsque, enfant ou adolescent, j'étais sur le point de commettre un menu larcin ou un tour pendable, et que je me surprenais à sembler m'intéresser sincèrement à tel ou tel détail environnant (en réalité, c'était sans doute inconsciemment à la fois pour feindre le naturel et pour amenuiser mon anxiété)

samedi 22 octobre 2016

Bloqué

Ma réaction lorsque je suis malade, et que des amis discutent, dans ma chambre, d'un assassinat (qu'ils ignorent que j'ai commis) 

Raskolnikov se retourna vers le mur, où, sur le papier peint sale et jaune à petites fleurs blanches, il choisit une fleur blanche pataude avec des espèces de petits traits marron, et il se mit à examiner combien elle avait de pétales, ce qu’il y avait comme dentelures sur les feuilles, et combien il y avait de traits droits. Il sentait que ses bras et ses jambes se figeaient, comme s’il n’en avait plus, mais il n’essayait même pas de bouger, il regardait obstinément la fleur.

Crime et Châtiment, Dostoïevski (1884)

jeudi 28 juillet 2016

La conviction que, dans ce monde, partout, tout est indifférent

Devenu jeune homme, et tout en connaissant de mieux en mieux, d'une année à l'autre, ma terrible particularité, je suis devenu aussi, je ne sais pourquoi, un peu plus détaché. [...] Peut-être est-ce parce que a grandi dans mon âme une souffrance terrible, née d'une contingence qui me dépassait infiniment: à savoir, la conviction qui s'est emparée de moi que, dans ce monde, partout, tout est indifférent. Il y avait très longtemps que j'en avais eu l'intuition, mais la pleine conviction est née je ne sais comment, subitement, l'an dernier. J'ai senti subitement qu'il me serait indifférent que le monde existât ou qu'il n'y eût rien nulle part. Je me suis mis à sentir, à percevoir de tout mon être qu'autour de moi il n'y avait rien. Au début il me semblait encore qu'en revanche il y avait eu beaucoup de choses avant, mais par la suite j'ai découvert que même auparavant il n'y avait rien eu non plus, que ce n'était qu'une espèce de faux-semblant. Peu à peu je me suis persuadé qu'il n'y aura non plus jamais rien. Alors j'ai cessé d'un coup d'en vouloir aux hommes, et presque de faire attention à eux. Et vraiment, cela se manifestait jusque dans les plus minces futilités: il m'arrivait, par exemple, de marcher dans la rue et de heurter des gens. Et non pas parce que j'étais plongé dans mes pensées: je n'avais pas à quoi penser, j'avais complètement cessé alors de penser: tout m'était indifférent. Encore si j'avais trouvé des solutions à des questions: oh, je n'en ai pas résolu une seule, et combien y en avait-il ! Mais tout m'étais devenu indifférent, et toutes les questions s'étaient éloignées.
Et voilà, c'est après cela que j'ai connu la Vérité.

Fiodor Dostoïevski, le Songe d'un homme ridicule (1877)

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Si cette idée d'indifférence absolue vous intrigue, lisez aussi le génial roman de Pérec "Un homme qui dort" (cité à de nombreuses reprises sur ce blog)

mercredi 25 février 2015

Cette sensation que l'on éprouve dans les moments d’épouvante

Certainement ses jambes fléchissaient et se paralysaient ; [elle] avait des nausées avec une sensation d’étouffement et de chatouillement dans la gorge. C'est la sensation que l'on éprouve dans les moments d’épouvante ou de grande frayeur, qui vous laissent votre pleine lucidité mais vous enlèvent tout empire sur vous-même.

Dostoievski, L'idiot (1869)


C'est là l'un des passages du roman de Dostoievski cité au cours du film "It Follows". Je l'ai tiré de l'édition du roman que je possède... la formulation est sensiblement différente, mais le sens demeure.

"It Follows" est un film angoissant qui se déroule dans un Détroit dépeuplé. L'idée qu'à tout moment, un être maléfique - au visage changeant et visible de vous seul - marche droit vers vous d'un pas constant tend à rendre un poil paranoïaque.

It Follows, David Robert Mitchell (2015)

samedi 5 juillet 2014

Cet enfer d’une vie absurde et anormale

C’était une histoire [sombre], l’une de ces histoires lugubres et torturantes qui, si souvent, et sans qu’on les remarque, presque mystérieusement, se jouent sous le ciel lourd de Pétersbourg, dans des recoins obscurs et cachés de cette ville immense, parmi le bouillonnement débridé de la vie, de l’égoïsme obtus, du choc des intérêts, de la débauche la plus ténébreuse, des crimes dissimulés, dans toute l’obscurité de cet enfer d’une vie absurde et anormale...
Mais cette histoire est encore à venir.

Dostoïevski, Humiliés et offensés (1861)

C'est sur ce teasing de milieu de roman que s'achèvera ma "couverture" d'Униженные и оскорбленные

jeudi 26 juin 2014

Елена

"Humiliés et offensés" était l'un des derniers grands romans de Dostoïevski qu'il me restait à lire (avec "l'Adolescent", sur lequel je vais sans doute faire l'impasse). L'histoire romancée d'un écrivain friendzoné dirait-on aujourd'hui.

Un court passage descriptif, juste pour le plaisir, concernant une petite fille (Elena / Nelly) qui sera recueillie plus tard par le personnage principal (Ivan Petrovitch).

Le lendemain matin, vers dix heures, en sortant de mon appartement [...], je me heurtai sur le seuil de la porte à ma visiteuse de la veille, la petite-fille de Smith. Elle entrait chez moi. Je ne sais pas pourquoi mais, je me souviens, je fus très content de la voir. La veille, je n’avais même pas eu le temps de l’observer, et, en plein jour, elle m’étonna encore plus. Il était d’ailleurs difficile de trouver une créature plus étrange, plus originale - du moins dans son physique. Petite, les yeux brillants, noirs, comme pas russes, des cheveux noirs d'une épaisseur terrible, hirsutes, et un regard mystérieux, muet et entêté, elle pouvait arrêter l'atten­tion de n'importe quel passant dans la rue. C'était sur­tout son regard qui vous frappait : on voyait y briller l’intelligence, et, en même temps, une sorte de méfiance soupçonneuse, voire inquisitoriale. Sa petite robe, sale et usée, à la lumière du jour, ressemblait encore plus à une loque. J'avais l’impression qu'elle était malade d’une sorte de maladie lente, obstinée et constante, qui détruisait impitoyablement son organisme. Son visage pâle et maigre avait une espèce de teinte contre nature, un jaune hâlé, bilieux. Pourtant, en général, malgré toute la monstruosité de la misère et de la maladie, elle n'était pas laide. Elle avait de jolis sourcils finement arqués, et surtout un beau front large, un peu bas, et des lèvres dessinées à merveille, avec une sorte de pli orgueilleux, téméraire, - mais pâles, quasiment blanches.

— Ah, encore toi ! m’écriai-je, mais je me disais bien que tu allais venir. Entre donc !

Elle entra, passant très lentement le seuil, comme la veille, en posant tout autour d’elle un regard méfiant.

Dostoïevski, Humiliés et offensés (1861)

dimanche 15 juin 2014

La peur la plus effroyable

Ceci dit, je dois tout avouer franchement : est-ce à cause de mes nerfs malades, ou des impressions liées à ce nouveau logement, ou de ma mélancolie, petit à petit et progressivement, je m’étais mis à sombrer, dès que le soir commençait à tomber, dans cet état d’esprit qui me prend si souvent aujourd'hui, la nuit, avec ma maladie, et que j’appelle l'effroi mystique. C’est la peur la plus effroyable, la plus torturante, de je ne sais pas quoi, de quelque chose que je ne peux pas définir, quelque chose d’insaisissable, d’inexistant dans l’ordre de la vie, mais qui doit se réaliser absolument, peut-être à la minute, qui viendra me trouver comme pour se moquer de toutes les déductions de la raison et se dressera devant moi comme un fait indéniable, affreux, monstrueux, inflexible. Cette peur grandit généralement de plus en plus, malgré toutes les déductions de mon intelligence, au point que, finalement, l'esprit, même s'il acquiert pendant ces minutes-là, peut-être, une clarté encore plus grande, n'en perd pas moins toute capacité de résister aux sensations. On ne l’écoute pas, il devient inutile, et ce dédoublement renforce peut-être encore l’angoisse craintive de l’attente. J’ai l’impression que telle doit être un peu l'angoisse des gens qui craignent les revenants. Mais, dans mon angoisse à moi, le vague même du danger renforce encore les tortures.

Dostoïevski, Humiliés et offensés (1861)

dimanche 24 novembre 2013

Arcade Fire en interview


Puisqu'il est de saison de parler d'Arcade Fire (ils se produisaient vendredi dernier sous le nom the Reflektors au Pavillon Baltard à Nogent-sur-Marne), j'exhume de mes archives une interview de Win Bulter et Régine Chassagne enregistrée fin 2004 (ou début 2005?), soit il y a 9 ans - ce genre de calcul est toujours impressionnant. L'album "Funeral" venait de paraître et le groupe devait donner quelques semaines plus tard un mémorable premier concert en France
(le 10 mars 2005 au Nouveau Casino)

C'était donc les débuts du groupe ("on n'a pas encore de manager" précise Régine en introduction), et nous faisions alors connaissance avec eux. L'entretien s'est déroulé dans l'atmosphère chaleureuse d'un petit hôtel parisien.

Après montage (et "mise en musique"), elle fut diffusée dans la foulée sur Radio Campus Paris (feu l'émission Plug and Play). Je l'ai uploadée sur soundcloud, et donc la voici en l'état (*) !

On parle littérature, musique, langue française et souvenirs...


(*) Je réalise aujourd'hui qu'il manque le dernier mot dans la version que j'ai conservée (je n'ai plus les rushes, malheureusement). C'est impardonnable!
D'autant que c'était la chute de l'interview, qui se retrouve tronquée :

To me, what's really cool with the state of music today is that no one really has an excuse to buy a crap a[lbum]

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Fond sonore :
All of the World, 13 Floor's 11 Followers

jeudi 24 novembre 2011

Cette morue d'Angliche à la mormoualeneuf

Comme le laisse entendre le premier extrait de "On est toujours trop bon avec les femmes", il y a quelques épisodes sanglants dans ce livre, narrés froidement, avec la touche d'humour habituelle de Raymond Queneau (humour que je trouve aussi visuel que celui de Gotlib).

Il prit une bouteille de Guiness et la cassa sur le crâne du tavernier Smith, dont la tête se mit à distiller du stout-grenadine. Mais il n'était pas mort, simplement amoché.

On retrouve sinon la propension de l'auteur à recourir aux néologismes (voire à franciser des anglicismes)

Qu'est-ce qu'elle branlait dans les ouatères, cette morue d'Angliche à la mormoualeneuf?

...ainsi qu'aux anachronismes et à l'absurde:
- Non, dit Gertie, je suis agnostique.
- Quoi? Quoi?
Caffrey s'affolait.
- Agnostique, répéta O'Rourke.
- Eh bien, dit Caffrey, on en apprend des mots nouveaux aujourd'hui. On voit qu'on est dans le pays de James Joyce. (1)

(1) Il y a là un léger anachronisme, mais Caffrey, étant analphabète, ne pouvait savoir en 1916 qu'Ulysse n'avait pas encore paru.


Avant de vous citer un dernier extrait de ce roman d'ici quelques jours, je conclus cette série de brèves citations par une réjouissante parodie de l'interrogation clef de Dostoievski:

- Dieu sauve notre Roi!
- Mais vous ne croyez pas en Dieu. Par qui sera-t-il sauvé?
- Dieu sauve notre Roi! répéta Gertie.
- Quelle buse! s'exclama Callinan
- Elle va finir par se prendre pour une Jeanne d'Arc, remarqua Dillon.
- Mais, hurla Mac Cormack [...] puisqu'on vous dit que votre Roi est un con! [...] Et tout le monde sait, en Irlande, qu'il se livre au vice solitaire et que ça l'abrutit tellement qu'il est incapable de comprendre le moindre rapport. Parfaitement.
- Vous croyez? dit Gertie.
- Parfaitement. Pauvre sire, pauvre hère, voilà ce qu'il est, votre Roi . En un mot, et je le répète : un con.
- Mais, s'écria Gertie, si le roi d'Angleterre était un con, tout serait permis!


On est toujours trop bon avec les femmes, Raymond Queneau (1947)

jeudi 28 avril 2011

Si l'on savait

Outre sa force émotionnelle, le passage que je relevais hier des Trois soeurs de Tchekhov laisse émerger deux thèmes intéressants:
Le travail et la foi, et deux positions qui méritent d'être entendues.


"en attendant, il faut vivre... il faut travailler, travailler..."
Le travail, comme émancipation, plutôt qu'aliénation. Mes lecteurs réguliers savent ce que j'en pense (exprimé par André Breton, ici: http://arise-therefore.blogspot.com/2009/08/le-sens-de-la-vie.html).

Irina aura développé un peu plus tôt:
Vous dites: la vie est belle. Oui, mais si c'était une erreur? Pour nous, les trois soeurs, la vie n'a pas été belle, elle nous a étouffées, comme une mauvaise herbe... [...] Il faut travailler, il faut travailler! Si nous sommes tristes, si nous voyons la vie en noir c'est parce que nous ignorons le travail. Nous sommes nées de gens qui le méprisaient...

Sans doute des rentiers.
A vrai dire, on la comprend. D'autant qu'en tant qu'enseignante, elle exerce une profession valorisante et utile. Le travail, tel que celui des paysans lui apparaîtrait pourtant moins enviable, même à cette période située entre la fin du sevrage (1861) et le début du kolkhoze (1917)


"Un peu de temps encore, et nous saurons pourquoi cette vie, pourquoi ces souffrances... Si l'on savait! Si l'on savait!"
Derrière cette exhortation, se cache naturellement l'idée d'une destinée, de Dieu.
On peut cette fois citer Macha :

Il me semble que l’homme doit être croyant, ou s’efforcer de l’être, sans quoi sa
vie est vide, vide... Vivre et ne pas savoir pourquoi les grues volent, pourquoi les enfants
naissent, pourquoi il y a des étoiles dans le ciel... Soit on sait pourquoi l’on vit, soit tout
n’est que du vent.

Sans foi, point de sens à donner à la vie. Macha serait alors tout aussi perdue qu'Ivan Karamazov prononçant cette célèbre phrase : "Si Dieu est mort, tout est permis". Car cette fois, c'est la morale qui ne survivrait pas à l'absence d(e l'idée d)'un Dieu.
(Ce qui se discute, évidemment).


Ces sujets de réflexions étant amorcés, le mot de la fin, en guise de réponse à Macha, sera aburde ou ne sera pas, et il revient à l'excellent Hector de la Vallée:


Tchekhov, Les trois soeurs (1900)

jeudi 20 janvier 2011

Evil don't look like anything

Puisque je mentionnais précédemment le morceau "Westfall" d'Okkervil River, en voici les paroles. C'est en les lisant la première fois qu'il m'a semblé que Will Sheff devait apprécier Dostoievski... ce qu'il avait pu me confirmer ultérieurement, lors d'une interview.

I'm surrounded, each doorway covered by at least twenty men. And they're going to take me and throw me in prison. I ain't coming back again. When I was younger, handsomer and stronger, I felt like I could do anything. But all of these people making all these faces didn't seem like my kith and kin. Colin Kincaid from the twelfth grade, I guess you could say he was my best friend. He lived in a big tall house out on Westfall where we would hide when the rain rolled in. We went out one night and took a flashlight, out with these two girls Colin knew from Kenwood Christian. One was named Laurie, that's what the story said next week in the Guardian. And when I killed her it was so easy that I wanted to kill her again. I got down on both of my knees and she ain't coming back again. Now, with all these cameras focused on my face, you'd think they could see it through my skin. They're looking for evil, thinking they can trace it, but evil don't look like anything.

Okkervil River - Westfall
Don't fall in love with everyone you see (Jagjaguwar, 2001)

mardi 21 juillet 2009

J'écris seulement pour m'entretenir avec vous un peu plus longtemps

Ainsi c'est décidé, vous partez avec monsieur Bykov dans la steppe, vous partez sans retour! Ah, ma petite amie!... Non, vous m'écrirez encore, vous me raconterez encore tout dans une petite lettre, et quand vous serez partie vous m'écrirez de là-bas. Autrement, ce sera notre dernière lettre; or il est absolument impossible que ce soit notre dernière lettre. Comment, tout d'un coup, sans qu'on y puisse rien, la dernière! Non, non, je continuerai à vous écrire et vous ferez de même... Surtout maintenant que mon style se forme... Ah! ma chérie, qu'est-ce que le style? Vous savez, je ne sais même plus ce que j'écris, je ne sais plus rien, je ne me relis même pas, je ne me corrige pas, j'écris seulement pour écrire, pour m'entretenir avec vous un peu plus longtemps.


Les Pauvres Gens, Dostoïevski (1846)

Les Pauvres Gens est le premier roman publié par Dostoïevski, celui qui l'a rendu célèbre. C'est un roman épistolaire, comprenant une succession de lettres échangées entre "un conseiller titulaire, honnête et pur, candide et dévoué à ses chefs, et une jeune fille, offensée et triste". Tous deux sont très pauvres... et sont voisins! Ils ne se rencontrent pourtant que de rares fois, et leur dialogues semblent plus profonds par écrit.

Ce passage intervient à un moment ou Macaire Diévouchkine s'apprête à perdre Varvara Dobrossiélova,
l'unique personne dont il se souciait (d'ailleurs plus que de lui-même), l'unique personne dépositaire de ses pensées et donc de son identité.
...

lundi 22 juin 2009

une vie nouvelle en perspective

Deuxième post au sujet des Souvenirs de la maison des morts, de Dostoïevski. Un livre à ranger entre le dernier jour d'un condamné de Victor Hugo et Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Outre la description des conditions de détentions, on y lit les pensées des prisonniers, et pressent celles des tortionnaires.

Le récit ménage toute de même des moments lumineux...

Comme j'étais arrivé au bagne en hiver, je devais aussi être libéré durant cette saison-là, le jour anniversaire de mon entrée! Avec quelle impatience j'attendis cet hiver-là, avec quelle satisfaction je voyais l'été mourir, les feuilles jaunir sur les arbres, l'herbe se dessécher dans la steppe! Mais enfin voici l'été fini; le vent d'automne gémit, la première neige tournoie... Cet hiver si longtemps attendu est arrivé... L'immense pressentiment de la liberté me faisait battre le coeur à coups sourds, violents. Et, chose étrange, plus le temps passait, plus je devenais patient, plus je me calmais.

[...]


Les fers tombèrent. Je me soulevai... Je voulais les tenir dans mes mains, les regarder une dernière fois. J'étais tout surpris de ne plus les sentir à mes jambes.
- Allons à la grâce de Dieu! à la grâce de Dieu! répétèrent les forçats de leurs voix rudes et saccadées dans lesquelles je croyais percevoir une note joyeuse.
Oui, à la grâce de Dieu ! La liberté ! une vie nouvelle en perspective, la résurrection d'entre les morts!... Quelle ineffable minute !...


Cette résurrection passera aussi par la lecture... Si l'on retourne en arrière, voici ce qu'écrit Dostoïevski - toujours par l'intermédiaire du journal de son personnage - , à propos de ce sevrage, lorsqu'à la toute fin du séjour, il arrive à se procurer un livre.

Depuis des années, je n'en avais pas lu un seul, et il serait difficile de rendre l'impression étrange et l'émotion que me causa le premier volume - un numéro de revue; il me souvient de l'avoir commencé le soir même, après la fermeture des casernes, et continué toute la nuit jusqu'à l'aube. C'était comme un messager d'un autre monde qui se serait envolé jusqu'à moi; ma vie d'autrefois se dressait devant mes yeux dans une nette clarté et je m'appliquais à deviner à travers la lecture si j'étais resté en arrière, s'ils avaient beaucoup vécu là-bas sans moi. De quoi s'émouvait-on? quelles questions devait-on soulever? Je m'attachais aux mots, je lisais entre les lignes, je tâchais de découvrir la pensée secrète, les allusions au passé; je cherchais les traces de ce qui autrefois, de mon temps, troublait et agitait les esprits. Et quelle tristesse m'étreignit lorsque je dus reconnaître jusqu'à quel point je restais étranger à la vie actuelle! J'étais un membre coupé, retranché de la société!


Omsk, le 22 février 1854.
Tout juste rendu à la liberté, et avant d'être incorporé à l'armée russe et de partir pour Semipalatinsk , Dostoïevski écrit une longue lettre à son frère. Il y évoque ses quatre années de détention, ce qui l'attend encore, il n'a de cesse de s'enquérir des nouvelles de ses proches... et demande à ce qu'il lui procure des livres.

J'aime l'idée d'avoir la
wishlist de celui qui n'a pas encore écrit Les frères Karamazov, et qui ne s'est pas encore heurté à la question de l'existence de Dieu.


Si tu peux, envoie-moi les revues de cette années, au moins Les Annales de la Patrie. Mais voici ce qui est indispensable! Il me faut (j'en ai absolument besoin) les historiens antiques (dans une traduction française) et les modernes, des économistes et des Pères de l'Eglise.
[...] et l'histoire de l'Eglise. N'envoie pas tout ensemble, mais commence à envoyer dès maintenant. Je dispose de ta poche comme si elle était mienne, mais c'est parce que j'ignore ta situation matérielle. Dis-moi quelque chose de précis à ce sujet pour que je puisse me rendre compte. Mais sache, frère, que les livres, c'est la vie, ma nourriture, mon avenir. Donc ne m'abandonne pas, au nom du seigneur Dieu.

[...] Envoie-moi le Coran, La Critique de la Raison pure de Kant et si jamais tu peux faire des envois par voie clandestine expédie absolument Hegel, surtout l'Histoire de la Philosophie de Hegel. Tout mon avenir est lié à cela !


samedi 13 juin 2009

Travaux forcés

Premiers extraits des Souvenirs de la maison des morts ("Carnets de la maison morte", selon une traduction récente). Dostoïevski y restitue à la première personne, via un narrateur fictif, ses souvenirs de bagne, en Sibérie, près de Omsk , où il est resté 4 ans (1850-1854).


Le bagne, les travaux forcés ne relèvent pas le criminel; ils le punissent tout bonnement et garantissent la société contre les attentats qu'il pourrait encore commettre. Le bagne, les travaux les plus pénibles ne développent dans le criminel que la haine, que la soif des plaisirs défendus, qu'une insousiance effroyable. D'autre part, le fameux système cellulaire n'atteint, j'en suis convaincu, qu'un but trompeur, apparent. Il suce la sève vitale de l'individu, l'énerve dans son âme, l'affaiblit, l'effraie, puis il vous présente comme un modèle de redressement, de repentir, une momie moralement désséchée et à demi-folle.

* * *

L'idée m'est venue une fois que si l'on voulait anéantir, écraser, châtier un homme d'une façon assez implacable pour que le pire bandit en tremblât de peur à l'avance, il suffirait de donner à sa besogne un caractère de parfaite absurdité, d'inutilité absolue. Les travaux forcés actuels ont beau ne présenter aucun intérêt pour le détenu, ils ne sont pas pour cela dépourvus de sens [...] Mais qu'on l'emploie par exemple, à transvaser de l'eau d'un tonneau dans un second et du second vers le premier, à triturer du sable, à transporter des tas de terre d'un endroit à un autre pour les remettre ensuite à leur place primitive, je pense qu'au bout de quelques jours, il s'étranglera ou commettra mille méfaits afin de mériter la mort et d'échapper à un tel abaissement, à une telle honte, à un tel tourment. D'ailleurs ce genre de châtiment tournerait plutôt à la torture et à la vengeance, il serait insensé parce qu'il dépasserait le but. Néanmoins tout travail contraint a sa part de torture, d'absurdité, d'humiliation, et c'est la raison qui rend les travaux forcés incomparablement plus pénibles que les autres.

D'une situation similaire, Camus - qui a lu Dostoïevski - arrive néanmoins à une toute autre conclusion, dans Le Mythe de Sisyphe, réflexion sur l'absurde :
(Sisyphe, condamné par les Dieux à rouler sans cesse un rocher au sommet d'une montagne, en bas de laquelle le rocher retourne chaque fois le but atteint)

On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

J'aimerais les faire débattre... d'autant que je ne suis pas vraiment raccord avec Camus (si je puis me permettre cette familiarité).

Dostoïevski, Souvenirs de la maison des morts (1960)
Albert Camus, le mythe de Sisyphe (1942)