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dimanche 16 novembre 2025

Un sublime exemple de compassion et de compréhension

Un de mes professeurs de lycée a un jour fait lire à la classe la célèbre lettre de Henry James à son amie endeuillée Grace Norton, considérée depuis sa publication comme un sublime exemple de compassion et de compréhension. Même lui commence sa lettre par «Je ne sais que dire ». 
Ce passage rapporté ici vous a intrigué ? Et vous ne connaissez pas cette fameuse lettre ? Là voici (en VF puis VO) ! Il s'agit d'une réponse adressée à l'une de ses amies Grace Norton, au plus mal après le récent décès d'une proche. 

Ma chère Grace,

Devant les souffrances des autres, je suis toujours complètement impuissant, et la lettre que vous m'avez donnée révèle de telles profondeurs de souffrance que je ne sais pas trop quoi vous dire. Ce n'est en effet pas mon dernier mot, mais ce doit être mon premier. Vous n'êtes pas isolée, vraiment, dans de tels états d'âme - c'est-à-dire, dans le sens où vous semblez faire vôtre toute la misère de toute l'humanité ; seulement, j'ai le terrible sentiment que vous donnez tout et ne recevez rien - qu'il n'y a pas de réciprocité dans votre sympathie - que vous avez toute l'affliction et aucun des retours. Cependant, je suis déterminé à ne vous parler qu'avec la voix du stoïcisme.

Je ne sais pas pourquoi nous vivons - le don de la vie nous vient de je ne sais quelle source ou dans quel but ; mais je crois que nous pouvons continuer à vivre pour la raison que (toujours bien sûr jusqu'à un certain point) la vie est la chose la plus précieuse que nous connaissions et il est donc présomptueux de la renoncer tant qu'il en reste encore dans la coupe. En d'autres termes, la conscience est un pouvoir illimité, et bien qu'elle puisse parfois sembler n'être que conscience de la misère, pourtant, dans la façon dont elle se propage de vague en vague, de sorte que nous ne cessons jamais de ressentir, bien qu'à certains moments nous semblions, essayions, priions, il y a quelque chose qui nous maintient à notre place, en fait un point de vue dans l'univers qu'il est probablement bon de ne pas abandonner. Vous avez raison dans votre conscience que nous ne sommes tous que des échos et des réverbérations de la même chose, et vous êtes noble lorsque votre intérêt et votre pitié pour tout ce qui vous entoure semblent avoir un pouvoir de soutien et d'harmonisation. Seulement, je vous en prie, ne généralisez pas trop dans ces sympathies et ces tendresses - souvenez-vous que chaque vie est un problème particulier qui n'est pas le vôtre mais celui d'un autre, et contentez-vous de l'algèbre terrible de la vôtre. Ne vous fondez pas trop dans l'univers, mais soyez aussi solide, dense et fixe que possible. Nous vivons tous ensemble, et ceux d'entre nous qui aiment et savent, vivent le plus ainsi. Nous nous aidons les uns les autres - même inconsciemment, chacun dans notre propre effort, nous allégeons l'effort des autres, nous contribuons à la somme du succès, nous permettons aux autres de vivre. Le chagrin vient par grandes vagues - personne ne peut le savoir mieux que vous - mais il nous submerge, et bien qu'il puisse presque nous étouffer, il nous laisse sur place et nous savons que s'il est fort, nous sommes plus forts, dans la mesure où il passe et nous restons. Il nous use, nous utilise, mais nous l'usons et l'utilisons en retour ; et il est aveugle, alors que nous, d'une certaine manière, voyons.

Ma chère Grace, vous traversez une obscurité dans laquelle moi-même, dans mon ignorance, je ne vois rien d'autre que le fait que vous avez été rendue misérablement malade par elle ; mais ce n'est qu'une obscurité, ce n'est pas une fin, ou la fin. Ne pensez pas, ne ressentez pas, plus que vous ne le pouvez, ne concluez pas et ne décidez pas - ne faites rien d'autre qu'attendre. Tout passera, et la sérénité et les mystères acceptés et les désillusions, et la tendresse de quelques bonnes personnes, et de nouvelles opportunités et beaucoup de vie, en un mot, resteront. Vous ferez encore toutes sortes de choses, et je vous aiderai. La seule chose est de ne pas fondre entre-temps. J'insiste sur la nécessité d'une sorte de condensation mécanique - de sorte que, quelle que soit la vitesse à laquelle le cheval s'enfuit, il y aura, lorsqu'il s'arrêtera, une G. N. un peu agitée mais parfaitement identique, laissée en selle. Essayez de ne pas être malade - c'est tout ; car en cela il y a un avenir. Vous êtes destinée au succès, et vous ne devez pas échouer. Vous avez mon affection la plus tendre et toute ma confiance.

Toujours votre ami fidèle,

Henry James


*
*       *


My dear Grace,

Before the sufferings of others I am always utterly powerless, and the letter you gave me reveals such depths of suffering that I hardly know what to say to you. This indeed is not my last word—but it must be my first. You are not isolated, verily, in such states of feeling as this—that is, in the sense that you appear to make all the misery of all mankind your own; only I have a terrible sense that you give all and receive nothing—that there is no reciprocity in your sympathy—that you have all the affliction of it and none of the returns. However—I am determined not to speak to you except with the voice of stoicism.

I don’t know why we live—the gift of life comes to us from I don’t know what source or for what purpose; but I believe we can go on living for the reason that (always of course up to a certain point) life is the most valuable thing we know anything about and it is therefore presumptively a great mistake to surrender it while there is any yet left in the cup. In other words consciousness is an illimitable power, and though at times it may seem to be all consciousness of misery, yet in the way it propagates itself from wave to wave, so that we never cease to feel, though at moments we appear to, try to, pray to, there is something that holds one in one’s place, makes it a standpoint in the universe which it is probably good not to forsake. You are right in your consciousness that we are all echoes and reverberations of the same, and you are noble when your interest and pity as to everything that surrounds you, appears to have a sustaining and harmonizing power. Only don’t, I beseech you, generalize too much in these sympathies and tendernesses—remember that every life is a special problem which is not yours but another’s, and content yourself with the terrible algebra of your own. Don’t melt too much into the universe, but be as solid and dense and fixed as you can. We all live together, and those of us who love and know, live so most. We help each other—even unconsciously, each in our own effort, we lighten the effort of others, we contribute to the sum of success, make it possible for others to live. Sorrow comes in great waves—no one can know that better than you—but it rolls over us, and though it may almost smother us it leaves us on the spot and we know that if it is strong we are stronger, inasmuch as it passes and we remain. It wears us, uses us, but we wear it and use it in return; and it is blind, whereas we after a manner see.

My dear Grace, you are passing through a darkness in which I myself in my ignorance see nothing but that you have been made wretchedly ill by it; but it is only a darkness, it is not an end, or the end. Don’t think, don’t feel, any more than you can help, don’t conclude or decide—don’t do anything but wait. Everything will pass, and serenity and accepted mysteries and disillusionments, and the tenderness of a few good people, and new opportunities and ever so much of life, in a word, will remain. You will do all sorts of things yet, and I will help you. The only thing is not to melt in the meanwhile. I insist upon the necessity of a sort of mechanical condensation—so that however fast the horse may run away there will, when he pulls up, be a somewhat agitated but perfectly identical G. N. left in the saddle. Try not to be ill—that is all; for in that there is a future. You are marked out for success, and you must not fail. You have my tenderest affection and all my confidence.

Ever your faithful friend—

Henry James

lundi 15 septembre 2025

Si terrible. Si cruel. Si absurde.

J'accélère le rythme de parution et vous propose cet ultime extrait de "Quel est donc ton tourment ?" (dont j'ai par mégarde révélé la chute dès le premier article consacré à ce livre). Rendez-vous peut-être au prochain roman de l'autrice !

Le coach, quoique tatoué et musclé de pied en cap, avait un visage d'enfant de chœur, et une voix de pur soprano.

Il attaqua la séance en m'appelant « demoiselle », autant dire qu'on avait mal démarré lui et moi. Et même après avoir appris mon nom, il persista dans son erreur. Mais il y avait une ferveur chez lui que j'appréciais, et il n'avait jamais l'air de s'ennuyer. Et après avoir intégré le ton laconique et évasif avec lequel je répondais aux questions qu'il me posait sur moi-même, il cessa d'essayer de m'entraîner sur un autre terrain, et nos trente minutes d'exercice s'écoulèrent sans bavardage intempestif.

Tu as déjà fait des burpees ?
Oui.
Tu crois que tu peux en faire dix en trente secondes ?
Sans doute.
Eh ben, impressionnant. Plutôt forte, demoiselle.

Plutôt essoufflée aussi. Tandis que je reprenais ma respiration, je me souvins de ce que m'avait dit mon amie, sur la peur qu'elle avait que son éclatante forme physique ne fasse que transformer sa mort en agonie. Et cette peur s'enfonça en moi comme une lance. Pas d'espoir, la mort toute proche, l'esprit n'aspirant qu'à la libération, et le corps, animé par son propre esprit, continuant de lutter désespérément pour survivre, le cœur affaibli, haletant à chacun de ses battements, non, non, non.
Si terrible. Si cruel. Si absurde.

Quelque chose qui va pas ? demanda le coach.
Je fis non de la tête, pour immédiatement lâcher qu'une de mes amies était sur le point de mourir.
Je suis désolé, dit-il. Est-ce que je peux faire quelque chose ? C'était une phrase automatique, comme les gens en prononcent toujours, une formule de politesse que personne n'a vraiment envie d'entendre, qui ne console personne. Mais il ne pouvait pas être tenu pour responsable du fait que le langage a été vidé de sa substance, vulgarisé, asséché, nous laissant inexorablement stupides et désemparés face à l'émotion. Un de mes professeurs de lycée a un jour fait lire à la classe la célèbre lettre de Henry James à son amie endeuillée Grace Norton, considérée depuis sa publication comme un sublime exemple de compassion et de compréhension. Même lui commence sa lettre par «Je ne sais que dire ».

On va s'asseoir, dit mon coach. Et c'est ce que nous avons fait. Nous nous sommes assis ensemble sur l'un des épais tapis d'exercice posés au sol.

Je voudrais bien te prendre dans mes bras, dit-il, mais on n'a plus le droit de toucher les clients. Le directeur a peur des poursuites, des trucs de ce genre. C'est embêtant parce que c'est compliqué parfois d'expliquer certains mouvements et de rectifier certaines positions avec des mots seulement. Et le toucher est tellement important.

Mon visage était à présent dans ma serviette. Mes épaules se soulevaient.

Alors il va falloir que tu l'imagines, dit-il. Imagine mes bras autour de tes épaules en ce moment même, et je te serre fort contre moi. Sa voix se brisa. Je suis désolé, dit-il. Depuis tout petit, je suis incapable de ne pas pleurer quand je vois quelqu'un pleurer.

C'est parce que t'es encore un gamin, dis-je dans ma tête.

Après avoir repris nos esprits chacun de notre côté, il poursuivit: C'est génial que tu t'entraînes. L'exercice c'est le meilleur remède contre le stress. Et sache que je serai toujours là pour toi.

Quand nous nous sommes dit au revoir, il a dit: Je suis vraiment désolé pour ce que tu traverses. Promets-moi que tu n'oublieras pas de prendre soin de toi.

J'ai fermé les yeux pour qu'il ne me voie pas les lever au ciel.
J'étais sur le parking quand je l'ai entendu crier mon nom.

Je suis désolé, dit-il en arrivant en petites foulées jusqu'à moi. Je ne pouvais pas te laisser partir comme ça. Après avoir jeté un coup d'œil rapide autour de nous pour s'assurer que personne ne nous regardait, il m'a pris dans ses bras et serrée fort contre lui. Sur le chemin du retour, j'imaginais raconter cette histoire à mon amie, avant de me reprendre en comprenant que je ne pouvais pas faire ça.

Je ne sais pas qui c'était mais quelqu'un, peut-être ou peut-être pas Henry James, a dit que le monde était divisé en deux sortes de personnes : ceux qui, voyant quelqu'un souffrir, pensent: Cela pourrait m'arriver, et ceux qui pensent: Cela ne m'arrivera jamais. Les premiers nous aident à supporter la vie, les seconds en font un enfer.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

lundi 27 janvier 2025

Nothing will die


Never. Oh, never. Nothing will die.
The stream flows, the wind blows,
the cloud fleets, the heart beats.
Nothing will die. 

Je me souvenais d'un film triste et difficile, jalonné de personnages cruels et malsains. Je le visionne à nouveau, agréablement surpris d'y voir autant de rencontres décisives "bienveillantes" qui auront illuminé la vie de John Merrick aka Elephant Man... Tout du moins dans le film de David Lynch.

La patte du réalisateur est discrète (le film est une commande), on la reconnait assurément dans les scènes de début et de fin.

David Lynch, elephant man (1980)

samedi 28 septembre 2024

Je les attends ces blessures

J'ignore si les dernières pages du roman de Cédric Sapin-Defour ont été écrites d'un jet, ou au contraire longuement travaillées, elles deviennent en tout cas formidables. Dès lors que ce qu'on savait devoir arriver, arrive.
 RIP Ubac (et RIP Kika)

Et la suite mon Ubac ? Je n'en sais rien mais je la pressens rude, extrême, pourquoi notre douleur se distinguerait-elle de l'universelle ? Il y aura le manque. Féroce, organique, comme des coups d'estoc dans le ventre. Dès ce soir, dans cette maison trop grande, aux plafonds trop hauts, dont on a enlevé le suc et qui va résonner de vide. Je me doutais que ce serait violent, ça le sera plus encore. Il va falloir tenir, ces épieux viennent, assaillent et dardent sans retenue, font mine de partir vers un autre foyer mais se tapissent et ressurgissent, rogues et têtus, comme si nous devions payer d'avoir trop joui. J'aurai le droit de me tordre, de m'assécher, il faudra laisser le corps hurler sinon on paie de résister. Ne pas prendre les cachets, ne pas tricher, pour ces douleurs il n'y a pas de médecine, il ne doit pas y en avoir, c'est à soi de guérir. La nuit, dès cette nuit, endormi d'avoir trop pleuré, il y aura ces réveils où l'espace d'au mieux trois douces secondes, on a oublié, le corps calme. Et replonger (*). Je les attends ces blessures, je les guette, je me cramponne, qu'elles viennent me plumer ces diablesses, me sucer jusqu'aux veines, je ne les esquiverai pas, l'amour est une idée qui vaut que l'on éprouve. 

[...]

Puis un jour, sans s'annoncer, viendront les petites lumières. Au printemps sans doute. Avant, c'est impensable. Parce qu'il y a l'hiver, ses jours brefs, lugubres dont on peine à sortir. Parce qu'on ne peut jamais, pour le retour des aurores claires, faire l'économie du temps. Mais un doux jour de mai, du côté des adrets et de leurs prodigalités, par je ne sais quelle manoeuvre et encore moins par volonté, je vais parvenir à penser à toi avec quelque chose de l'apaisement. Sans doute l'effusion visible, les brises montantes, les fleurs en fleur, les abeilles en reconquête, le corps réchauffé, ces bourgades de vie. L'espace d'une variation, ton absence se sera mue en une sorte de substance plaquée au corps, mélancolique et consolante, carapace toute de ouate qui enveloppe, accompagne et protège. « Tu ne seras plus où tu étais mais partout là où je suis », écrivait Hugo ; le pauvre, ses mots précieux ont été kidnappés par les faire-part en lot de dix mais c'est bien l'idée : l'illusion jusqu'au réel de ne plus être séparé de toi. Tu seras oui, autour de nous, à enrober nos jours ; en se forçant à peine, l'on pourra te toucher. Il sera devenu possible de te parler sans crier, je recommencerai à croire au secours des fantômes, toi qui jamais ne l'as fait, tu me répondras, de tous les absents tu seras le plus vivace. Je me croyais voué à la tristesse, je m'en extrairai confusément, hébété d'à nouveau respirer et découvrant l'impermanence de toute chose dont la torpeur.

Cédric Sapin-Defour, Son odeur après la pluie (2023)
-
(*) Ce moment au réveil où après un instant fugace, la réalité nous rattrape et le coeur se serre : pire sensation ever.

samedi 7 septembre 2024

Your bleeding hands

There you are
And you stand in the rain
And the rain fills your brain
And it makes you think that God
Was fucked up when he made this town

There you stand
With your bleedin' hands
And you don't understand
Why you work so goddamn hard
To be anything at all

There you are
And you drive in your car
And you wish for the stars
And you end up face down in the road
Dead as fuck

the Flaming Lips - There you are
In a priest driven ambulance (1990)

dimanche 21 juillet 2024

(Tout) recommencer

 "Un jour sans fin", "un jour sans lendemain"... deux films radicalement différents, mais dont le scénario repose sur une "boucle temporelle". Le concept a pour mérite d'être simple, moins fumeux et donc casse-gueule que celui de voyage dans le temps, qui peut aboutir au choix à des histoires bancales, ou incompréhensibles.

Prenons le deuxième ("Edge of Tomorrow" en version originale). Un soldat (Tom Cruise) se retrouve au front, à l'aube d'une bataille acharnée contre des forces extra-terrestres. A chaque mort, il reprend invariablement connaissance au début de la journée. Fort de ses souvenirs et expériences accumulés, il augmentera à chaque itération ses aptitudes physiques et tactiques, son savoir... et sa prescience (c'est-à-dire sa faculté d'avoir une connaissance parfaite et millimétrée de ce qui va survenir).


Live. Die. Repeat.
L'affiche du film annonce clairement le programme... qu'avec un peu de recul on ne peut s'empêcher de rapprocher d'une mécanique bien connue du jeu vidéo : jouer, mourir et recommencer (un combat, une partie) jusqu'à ce qu'on soit devenu suffisamment fort ou habile pour poursuivre son chemin et atteindre la difficulté suivante (exemple trivial : "Super Mario Bros"). Lorsque l'échec et la mort sont inévitables et par conséquent nécessaires pour passer une épreuve, on parle en terminologie vidéoludique de "Die and Retry" (exemple : "Darks Souls", et dans un autre style "12 Minutes"... qui lui met clairement en scène une boucle temporelle). 


"La mort dans les jeux-vidéos, trois fois par pièce" (*)
Mais pourquoi diable la mort est-elle est aussi banale dans les jeux vidéo ? C'est qu'elle en est constitutive. Les premiers jeux prenaient la forme de bornes d'arcades, et les parties étaient payantes. Dans une logique de rentabilité, il fallait donc que le jeu soit suffisamment difficile pour que le joueur perde rapidement (après avoir épuisé ses "vies"). Il pouvait ainsi libérer la place pour d'autres ("game over")... ou souhaiter prolonger le plaisir en introduisant une nouvelle pièce ("continue").



Maintenant que nous avons fait le lien intellectuel entre les time loops au cinéma et la logique vidéoludique, revenons au film emblématique "Un jour sans fin" ("Groundhog Day" en VO). Le cas est plus intéressant, car plus vaste : aucun objectif, aucune finalité ne s'impose ni au spectateur, ni au personnage principal (Bill Murray), coincé un 2 février. Le cadre n'est pas celui d'une progression linéaire (ou à embranchements finis) ; ce n'est rien moins que la vie normale, banale... avec une infinité de variations. On se plaît à imaginer en retour un jeu dans un monde ouvert dopé à l'IA qui mettrait en scène ce vertige de possibilités, dont seule une poignée permettrait de rompre la boucle !


IRL
Quid de la vraie vie ? Pour qu'elle ne soit pas aliénante, une boucle temporelle se devrait d'être contrôlée.


- I'm constantly pitching you ideas, Rick, and you act like they're not even worth thinking about! What about my video-game-style place-saving device?

- Oh, my God, here we go.

- It's a good idea, Rick! A device that lets you...

- ... save your place like in a video game, but in real life so that you can try stuff and then go back to your save point, yes, Morty, I saw it on "Futurama"

Nous en sommes rendus au concept de "sauvegarde" (généralisé avec l'arrivée du jeu-vidéo dans les maisons). Cet épisode de Rick & Morty est particulièrement bien mené, puisqu'il dépasse rapidement l'usage anecdotique d'une telle fonctionnalité, pour déboucher sur des questions que tout à chacun pourra se poser, et résultant principalement des limites de l'invention de Rick. Deux boutons : le premier pour réaliser une unique sauvegarde, définitivement perdue au déclenchement de la suivante, le second pour revenir à l'état sauvegardé

Et vous, quand auriez vous sauvegardé ? Le plus tôt possible, pour pouvoir avoir "plusieurs vies" (au risque de ne pas recréer les conditions de rencontrer les mêmes personnes) ? Ou bien un peu plus tard, pour parfaire ce que vous estimez déjà être "votre meilleure vie", et éviter certains écueils ? Avec la crainte que la sauvegarde porte déjà le germe d'une situation inéluctable.


Un jour sans finHarold Ramis (1993)
Edge of Tomorrow, Doug Liman (2014)
Rick and MortyThe Vat of Acid Episode (S04E08, (2013), Mike McMahan
Futurama, Meanwhile (S07E26, 2013)
(*) Diabologum, 365 jours ouvrables (#3, 1996)

dimanche 31 mars 2024

They buy your labor

Everyday we earn our meager pay
But it takes its toll to play the happy prole.

They buy your labor, try to steal your soul
Bite the bullet, hold your tongue and play the happy prole.

Paranoid and tired - quit before you're fired.
But they've got you in the hole, so you play happy prole.

You need the money so you got to play it dumb,
but if you play it long enough it's just what you become.

Pay your rent, pay your bills,
pay the doctor for your pills
so you can work another day, as life slips away.

Quasi, the happy prole
Featuring "Birds" (1998)

Une fin de chanson finalement assez proche des propos tenus dans le post précédent ! Comme le chante Sam Coomes, on rappelle qu'en effet, les patrons ne "donnent" pas généreusement du travail, mais ils l' "achètent" afin de générer du profit.

jeudi 28 mars 2024

On est des robots

"C’est ma mère qui parlait à la maison ; mon père, non. C’est un taiseux, un macho typique qui aime qu’on fasse comme il veut. Alors, de l’affection, des câlins, il n’y en avait absolument pas. Et de toute façon, c’est quelque chose qui n’existe pas dans notre culture. On ne se prend pas dans les bras. On n’exprime pas ses sentiments. Les montrer est même considéré comme immature, faible. On ne montre pas sa colère. On ne montre pas sa tristesse. On est des robots. On ne sait pas, et on ne cherche pas à savoir qui on est. Et à la fin, on meurt."

Uyen Pham, 32 ans (et d'origine vietnamienne), dans "Au p'tit bonheur", une très belle série de portraits de gens souvent cabossés, à lire dans LeMonde. Ils sont signés Stéphania Rousselle, talentueuse journaliste franco-américaine, et font suite au recueil "Amour" sur lequel je reviendrai plus tard !

vendredi 1 septembre 2023

Qu'est-ce que vous avez fait?

 Il n'y a plus d'espoir, il faut la tuer. [...] Voulez-vous rester avec elle?

Bien sûr.

Deux injections, expliqua-t-elle. La première pour la calmer. 

La première injection fut problématique. C'était à cause de la déshydratation et de l'effet qu'elle produisait sur son système veineux. Et à présent la chatte, qui jusqu'ici s'était montrée très calme, était sur ses gardes. Elle étendit une patte et la posa sur mon poignet. Elle releva la tête, tremblante sur la tige frêle de son cou, et m'adressa un regard incrédule. Je ne prétends pas qu'elle l'a dit, je dis que je l'ai entendu: 

"Attends, tu te trompes. Je n'ai pas dit que je voulais que tu me tues, je voulais juste que tu m'aides à me sentir mieux."

À présent la vétérinaire était clairement sur les nerfs. Avant que j'aie eu le temps de prononcer un seul mot, elle avait pris la chatte dans ses bras et s'était dirigée vers la porte: Je reviens tout de suite. Nous étions dans un grand hôpital plein d'animation et de services différents. Je n'avais aucune idée de l'endroit où elle était allée. Dix minutes plus tard, elle était de retour. Elle déposa la chatte sur la table, morte.

Voulez-vous rester avec elle ? Bien sûr.

Les mots sortirent de ma bouche avant même que je puisse les arrêter: Qu'est-ce que vous avez fait? 

[...] Non, je ne voulais plus d'autre chat. Je ne voulais plus avoir à regarder un autre chat mourir, souffrir puis mourir.

Sigrid Nunez, L'ami (2019)

mardi 15 novembre 2022

Les drames de la vie courante

"Ma mère est morte il y a dix jours."
Ce n'est pas la première phrase du roman (façon Camus), mais c'est l'entame que je choisis pour vous rapporter des extraits d'un autre roman de Yasmina Reza, son troisième : "Babylone".
Un livre absurde, drôle, triste et profond que j'aurais aimé écrire !
L'autrice rejoint ainsi les plumes dont je me réclamerais si je me lançais dans l'écriture : Raymond Queneau, Georges Perec et Pascal Garnier.

Ma mère est morte il y a dix jours. Je ne la voyais pas tellement, ça ne change pas grand-chose dans ma vie sauf que quelque part sur la terre il y avait ma mère. Hier j'ai reçu l'aide-soignante qui s'occupait d'elle les derniers temps et à qui je devais de l'argent. Une femme énorme qui m'a toujours effrayée et qui parle en soufflant. Elle avait entendu parler du drame de l'immeuble et s'est montrée avide d'en connaître les détails. Déçue par ma réserve, et tout en croquant une galette St-Michel, elle a embrayé sur l'histoire d'une boulangère de Vitrolles qui avait tué ses enfants la veille de Noël. Dans la nuit la boulangère avait empaqueté les cadeaux, les avait mis sous le sapin puis elle était allée dans la chambre de son fils et avait appuyé l'oreiller sur son visage jusqu'à ce qu'il étouffe. Ensuite elle était allée dans la chambre de sa fille et avait fait exactement la même chose. L'aide-soignante a dit, elle a empaqueté les cadeaux, elle les a mis sous l'arbre et dans la foulée elle est montée supprimer les gosses. Elle a dit, moi ce qui ne me va pas, c'est qu'on vous apprend tout ça et après silence de mort. Vous entendez l'histoire sur toutes les chaînes et après zéro, plus rien. On vous appâte et on vous ferme la porte au nez. Les guerres, les massacres, c'est trop global, a-t-elle dit en reprenant une galette, moi le global, ça ne me fait pas grand-chose. Ça ne me sort pas de moi-même. Les drames de la vie courante si. Ça remplit la journée. On en discute. On ne pense plus à ses misères. Je ne dis pas que ça console mais dans un sens si. Pourquoi elle a mis les cadeaux sous l'arbre d'après vous ? On s'entendait bien avec votre maman, qu'est-ce qu'elle était gentille cette femme !
— Oui, oui.

Yasmina Reza, Babylone (2016)

mercredi 24 août 2022

Cette victoire sinistre

Les Fouéré ont pris un chien. Rien d'étonnant. Ils font partie des couples qui finissent par s'ajuster dans la vieillesse. Après des années de chaos ils finissent main dans la main avec voyages, chien, parfois une masure quelque part. Toute sa vie Nicole avait aspiré à un autre que Jean-Louis et quand ils ne se faisaient pas la gueule les Fouéré s'étripaient avec des formules humiliantes. Mais un beau jour ils ont perçu le petit coucou de la mort et ils ont posé les armes. On accepte que la vie soit un truc de solitude tant qu'il y a de l'avenir. J'en connais plein pour qui les intérêts communs ont balayé les espérances existentielles. Il m'est même arrivé de jalouser cette victoire sinistre.

Yasmina Reza, Serge (2021)

dimanche 3 juillet 2022

Tier list "Minus Story"


Je vous ai pas mal parlé de Minus Story ici ces derniers temps, ce post marquera la fin de cette série, en inaugurant par la même une nouvelle rubrique.

Elle ne concernera que les groupes ou artistes qui me sont chers (c'est-à-dire ceux avec qui j'ai un lien "affectif") et que j'ai par conséquent suivis sur l'ensemble de leur discographie. Après écoute attentive et exhaustive, je classerai ici les albums des meilleurs aux plus anecdotiques (et non "from worst to best" comme de coutûme sur Stereogum). Le nombre et l'intitulé des catégories n'est pas arrêté.

Le groupe, formé à Boonville (Missouri) avant de s'établir à Lawrence (Kansas) n'a plus rien sorti depuis 2007. Il officiait dans une veine pop psyche lofi, avec la mort comme sujet favori... L'un des membres principaux, Jordan Geiger, a continué de sortir des disques sous le nom Hospital Ships. Je prends la liberté des les intégrer à ma liste.


MINUS STORY
-
MÉMORABLES
The captain is dead, let the drum corpse dance (2004) [!]
No rest for ghosts (2005)
+
Heaven and hell EP (2005)


REMARQUABLES 
Hospital Ships - Lonely Twin (2011)
My Ion Truss (2007)
Make the Dead Come EP (2007)


AGRÉABLES
Hospital Ships - Oh, Ramona (2008)


DISPENSABLES
Hospital Ships - Destruction In Yr Soul (2013)
Hospital Ships - The Past Is Not A Flood (2016)


(*) Parmi mes disques favoris, tout groupe / artiste confondu
(**) très bons albums
(***) bons albums
(****) moins réussis / plus inégaux
[!] album par lequel j'ai connu le groupe

mercredi 6 avril 2022

De quoi rêvent-ils ?

Incessants cauchemars martelés
Répétitifs
Quotidiens 

Pas une sieste pas une nuit sans ces mauvais rêves de carcasses
De bêtes mortes
Qui me tombent sur la gueule
Qui m'agressent
Atrocement
Qui prennent le visage de mes proches ou de mes peurs les plus profondes 

Cauchemars sans fin sans vie sans nuit
Des réveils en sursaut
Draps inondés de sueur
Presque toutes les nuits 

Parfois je hurle
Toutes les nuits je sais que je vais emporter l'abattoir dans mes mauvais rêves
Et pourtant
A pousser mes quartiers de viande de cent kilos chacun
Je ne pense pas être le plus à plaindre 

De quoi rêvent-ils
Toutes les siestes
Toutes les nuits
Ceux qui sont aux abats
Et qui
Tous les jours que l'abattoir fait
Voient tomber des têtes de vache de l'étage supérieur
Prennent une tête par une
La calent entre des crocs d'acier sur une machine idoine
Découpent les joues les babines puis jettent les mâchoires et le reste du crâne
Huit heures par jour en tête à tête 

De quoi rêvent-ils
Ceux qui sont aux Cuirs
C'est ainsi qu'on appelle ceux qui arrachent les peaux des bêtes juste après qu'elles ont été tuées
Les peaux seront ensuite vendues à des tanneurs ou je ne sais qui
Il paraît que ce poste est éreintant
Que les intérimaires tournent comme ailes de moulin jours de tempête
Tellement c'est dur
Physiquement
Moralement
Arracher des peaux de vache toute la journée

Joseph Ponthus, À la ligne (2019)

mardi 22 février 2022

Could you kill your best friends ?


Life is a game. So fight for survival...
and find out if you're worth it !

Kinji Fukasaku, Battle Royale (2000) 

"Battle Royale"... Le film a popularisé un genre aujourd'hui très présent dans la pop culture. De quoi s'agit-il ? Un large groupe de participants qui doivent survivre / s'entretuer dans un espace de plus en plus réduit, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une personne en vie.

Le principe est aujourd'hui connu de tous, même des plus jeunes, grâce au succès de la série Squid Games (2021), mais aussi bien sûr avant cela du jeu-vidéo Fortnite (qui a repris la recette de Player Unknown's Battlegrounds [2017]). Citons également, quelques années en arrière, Hunger Games (2012). 
  
L'une des affiches du film pose la problématique "Could you kill your best friends ?"
Question tordue s'il en est, mais qui se voit néanmoins posée aux protagonistes du film, tous membres d'une même classe. Voici les stratégies qui me viennent à l'esprit :

Voici celles qui me viennent à l'esprit :
- Chercher, seul ou en groupe, et dans la mesure du possible, à s'extirper du dispositif (fuite, rébellion)
- Se suicider (seul ou collectivement)
- Eviter au maximum de se salir les mains (en fuyant la confrontation ou en se cachant) jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un nombre restreint de personnes
- Avoir une stratégie prédatrice seul
- Avoir une stratégie prédatrice en groupe.. avant de déclencher une lutte intestine fatale (risque de trahison : élevé)

Et vous, quelle attitude adopteriez-vous ?

dimanche 20 février 2022

Ça pue la mort

Enchaînant les missions d'interim, Joseph Ponthus quitte crevettes et bulots pour cette fois être affecté aux tâches de nettoyage au sein d'un abattoir. C'est bien sûr une épreuve psychologique (elle deviendra physique lorsqu'il s'agira de pousser des carcasses)

Autant de cuves que de déchets
Des morceaux que je ne parviens pas à identifier
Les mâchoires
Les cornes
Les pieds avant
Les pieds arrière
Parfois des oreilles douces et poilues avec encore l'anneau d'identification de l'animal
D'autres parties du corps dégoulinantes que je préfère ne pas savoir mais qui sont du ruminant
Sans doute les différentes panses
Et les mamelles 

Il faut nettoyer avec vitesse et application l'intérieur de tous les tuyaux dédiés avec le jet puis je passe la mousse qui lave puis je repasse le jet pour rincer 

Les murs
Les sols 

Parfois des déchets qui étaient bloqués dans les tuyaux tombent sous l'effet du jet
C'est alors une avalanche de tous les trucs susmentionnés qui dégringole
Et ça fait des gros shploooourk
Et ça fait des gros splaaaaaaash 

Gaffe à ne pas être sous le tuyau quand des sabots tombent
Les cornes sont comme autant de gros osselets qui s'éparpillent sur le sol de l'usine
Et les mamelles
Les mamelles bordel
Sorte de tout petits ballons de rugby gonflés encore tièdes du corps de l'animal juste tué
Parfois elles éclatent quand elles tombent par terre
Un liquide blanchâtre en sort
Ça pue l'amer la mort la peur de la bête abattue
C'est encore tiède 

La merde je la nettoie aussi dans un atelier dédié
J'imagine qu'au-dessus
C'est ce qu'on appelle « le piège »
Là où les bêtes sont conduites et attendent juste avant d'y passer
Elles ont peur et elles sentent la mort qui approche
Elles chient
C'est normal
Je nettoie
C'est mon taf
Le taf que j'écoutais avec horreur à la pause la semaine dernière 

Trois nuits que je fais ça
La première nuit a été atroce
Mais ça va mieux 

Joseph Ponthus, À la ligne (2019)

dimanche 7 novembre 2021

Etre fidèle à son parcours

On ne compte plus les posts sur ce blog en lien avec Mendelson. Vingt-quatre années "au sommet" (non pas des charts, mais de l'art), sept albums, de "l'avenir est devant" jusque... "le dernier album", qui se referme sur "la dernière chanson".

Mais est-ce vraiment la fin? Est-ce vraiment la dernière tournée? Connaissant l'humour pince sans-rire de Pascal Bouaziz, le doute était permis. Malheureusement, il douche nos espoirs dans une profonde interview donnée à Benzine, dont voici quelques courts extraits. Ils confirment la fin de Mendelson, et les raisons tant artistiques et pratiques qui l'ont provoquée.

Ne vous arrêtez pas à ces lignes, allez la lire en intégralité[Part. 1 ; Part.2]
Ceci vous mettra en condition pour son concert du jeudi 11 novembre à Petit Bain.


Je sais bien qu’après Mendelson, il y aura d’autres aventures humaines qui vont se poursuivre mais Mendelson c’est la fin, c’est sûr. Je suis très heureux que cela soit cet album qui vienne conclure cette aventure. Je suis très heureux de l’avoir réussi car je trouve que c'est un très beau dernier chapitre. C’est bien sûr un pincement au cœur que cela soit la fin mais en même temps c'est moi qui l'ai voulu et en même temps, je suis très heureux d’avoir réussi à ne pas salir le truc, à ne pas devenir Robert Smith à ma petite échelle, le groupe qui ne sait jamais finir.

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*     *

Continuer la musique, certainement ! En quoi, cela va-t-il différer de ce que proposait Mendelson ? En premier lieu, cela ne sera plus un groupe. Même si c’est un peu un groupe étrange, même si je suis le seul membre originel. Si je fais des disques sous mon seul nom, ce sera totalement différent et même si je rejoue avec les mêmes personnes, ce sera de toute façon totalement différent car l'histoire même de Mendelson, l'héritage de Mendelson conditionne également une manière de raconter les histoires, de se tenir et d’être fidèle à son parcours, aux personnages et aux chansons. C'est incroyable de parvenir à créer un personnage de groupe que vous avez tenté d’élever à une certaine éthique, une rigueur, mais cela peut aussi être une prison.

Je crois que c’est pour ça que je ne réussissais plus à écrire pour Mendelson : je ne parvenais plus à me replonger dans cet état d’esprit. J’espère que je réussirai à continuer à faire de la musique, j'en ai envie mais il me fallait avant me libérer de ces 25 ans d’histoire, c’est lourd parfois à assumer. Il faut porter le groupe, porter son projet, il faut se battre contre vents et marées pour le faire exister, se battre pour trouver des dates. Tenter de faire le mieux qu’on peut avec des bouts de ficelles parfois. Chaque tournée se transformait en galère pour notre tourneur, Soyouz. On fait 800 kilomètres et il y a 25 personnes dans la salle, le programmateur est complètement déprimé et les gens dans la salle, ils ne sont que 25 et se regardent en chiens de fusil et puis on refait encore 800 kilomètres le lendemain. A un moment, vous vous dîtes « C'est mignon mais c’est de l'acharnement thérapeutique. » Un projet plus léger en solo ou en duo, ce sera plus facile à défendre.

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Je me rends compte en vieillissant que l’on fait vraiment quelque chose de difficile, d’exigeant et en plus quelque chose qui n’est pas identique à chaque fois. Il n’y a pas le côté « Doudou » chez Mendelson où d’album en album, vous retrouvez à chaque fois la même chose. Il n’y a pas la ritournelle, les refrains, le feel good. Il n’y a pas tous ces petits trucs qui font que les choses fonctionnent. 

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Vous savez, vous passez une grande partie du début de votre vie à réfléchir à comment devenir quelqu’un et l’autre partie de votre vie à savoir comment arrêter de devenir cette personne. (Rires)  Et puis penser à la mort m'est assez naturel. Il faut penser à comment commencer quelque chose, il me semble normal aussi de penser à comment le finir. Finir pour probablement se réinventer, se donner une autre vie. Je suis assez impatient d'à la fois les prochains concerts de Mendelson mais aussi de la vie après Mendelson tellement cela a été important pour moi. Je crois qu’après le dernier concert de Mendelson, je vais avoir comme un sentiment de soulagement, comme un manteau trop lourd, trop vieux et un matin vous vous levez en te disant « Ah, ce matin, je ne suis plus obligé de porter ce vieux manteau. Ah dis, donc je me sens vachement léger ». Peut-être que dès le dernier concert, je vais me rendre compte de la connerie que j'ai faite. Pourquoi avoir construit toutes ces années un truc et le suicider soi-même ? On verra…

Mendelson, le dernier album (2021)

jeudi 4 novembre 2021

Old

Je ne sais pas ce que vaut son adaptation cinématographique par Michael Night Shyamalan (passée inaperçue cet été pour cause d'embouteillage post-covid de nouveaux films), mais ce qui est sûr, c'est que la bande-dessinée originale ("Château de Sable") comporte son lot de moments marquants. A lire, sans n'en rien savoir.
 


Château de sable, Frederik Peeters et Pierre-Oscar Lévy (2010)
Old, M. Night Shyamalan (2021)

dimanche 8 novembre 2020

Être adulte

Ultime extrait du texte écrit et lu par Franck Beauvais dans son film "Ne croyez surtout pas que je hurle".

Un vieil ami ne fait parvenir une photographie de moi prise il y a plus de vingt ans, dans la cage d'escalier de son immeuble parisien. Je reconnais vaguement ce jeune homme, fraîchement échappé de l’adolescence, aux joues pleines et au large sourire, encore un peu rose, l'air affable et insouciant. Je me remémore ses certitudes, sa satisfaction d’avoir tourné le dos à la grise province militaire dont il est issu, sa gourmandise de rencontre, de découvertes, de plaisir. Les yeux sombre mais luisant qui trahissent une assurance feinte et un soupçon de malice. J’éprouve un sentiment bizarre face à cette image déjà ancienne. Aucune nostalgie mais plutôt de la surprise. Je m’étais un peu oublié, moi qui ne possède aucun cliché des trente dernières années, et j’avais occulté le souvenir d’une soif de vivre, depuis totalement dissipée. Trois jours plus tard, le même ami est victime d’un infarctus alors qu’il découpe des légumes dans sa cuisine. Je crois d’abord à une mauvaise blague. Mais non. Par chance, il est sauvé à temps. J’ai longtemps vécu à l’abri du deuil, sans qu’aucun reproche ne me soit arraché. Avec le temps qui passe, l’assaut de l’âge, et depuis la disparition de mon père, je ne peux me défaire de l'impression que la mort et la maladie maraudent désormais autour de moi, me contraignent à me familiariser avec elle, à admettre la vulnérabilité des autres et la mienne. Partir. Voir partir. Me dire qu'être adulte, c’est probablement aussi apprendre à composer avec l’inéluctable.

Frank Beauvais, Ne croyez surtout pas que je hurle (2020)

lundi 11 mai 2020

Egalité

Barry Lyndon, épilogue :

"It was in the reign of George III that the aforesaid personages lived and quarrelled ; good or bad, handsome or ugly, rich or poor, they are all equal now. "

Barry Lyndon, Stanley Kubrick (1975)

jeudi 12 septembre 2019

Cet état d'exaltation

Grâce à la liste des "100 romans qui ont le plus enthousiasmé 'Le Monde' depuis 1994" (lien abonné, autre lien), j'ai découvert un autre grand roman russe : "Le Zéro et l'infini". Le contexte est celui des grands procès de Moscou (1936 - 1938), lors desquels le Parti Communiste a été "épuré". L'intérêt de ce livre réside tant dans la trajectoire humaine de son protagoniste principal que dans la vision qu'il donne de la vie du Parti... Ce qui donne des éléments de réponse à une question qui m'a souvent taraudé : Pourquoi l'idéal communiste a-t-il échoué ? 

« Je vais donc être fusillé », se disait Roubachof. Il observait en clignotant le mouvement de son gros orteil qui se dressait verticalement au pied du lit. Dans la bonne chaleur, il se sentait en sécurité et très las ; il ne voyait pas d’inconvénient à mourir tout de suite en dormant, pourvu qu’on lui permette de rester couché sous la douillette couverture. « Ainsi, ils vont te fusiller », se disait-il à lui-même. Il remuait lentement ses orteils dans sa chaussette, et il se souvint d’un vers qui comparait les pieds du Christ à un chevreuil blanc dans un buisson d’épines. Il frotta son pince-nez sur sa manche, geste bien connu de tous ses admirateurs. Bien au chaud dans sa couverture, il se sentait presque parfaitement heureux et il ne redoutait qu’une chose, d'avoir à se lever et à se mouvoir. « Ainsi tu vas être exterminé », se dit-il presque à haute voix en allumant encore une cigarette, bien qu’il ne lui en restât plus que trois. Les premières cigarettes fumées à jeun causaient parfois chez lui une légère ivresse ; et il était déjà dans cet état d'exaltation que procure le contact avec la mort. En même temps, il savait que cet état était répréhensible, et même, d’un certain point de vue, inadmissible, mais il ne se sentait à ce moment-là nullement disposé à adopter ce point de vue. Il préférait observer le jeu de ses orteils dans ses chaussettes. Il sourit. Une chaleureuse vague de sympathie envers son propre corps, pour lequel il n’éprouvait ordinairement aucune affection, montait en lui, et l’imminente destruction de ce corps l’emplissait d’un délicieux attendrissement.

Arthur Koestler, le Zéro et l'Infini (1945)