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jeudi 5 février 2015

Prolégomènes à toute métaphysique future

Ca faisait un moment que je ne vous avais pas parlé de Kant, je sais que ça vous manquait! Le prochain ouvrage dont j'extrairai des passages dans les jours à venir sera donc signé du philosophe allemand, auteur de la Critique de la Raison Pure.

Il s'agira des "Prolégomènes à toute métaphysique future", sorte de complément à la Critique sus citée, publié entre deux de ses éditions. Ces prolégomènes n'en sont pas une version simplifiée mais présentent une méthode (destinée aux enseignants) pour présenter le texte référent en en dégageant l'articulation.

Les extraits que je publierai ici pourront sembler redondant par rapport à des articles précédemment publiés, mais, après tout, ça n'est pas comme si la parole de Kant était omniprésente.


Mon intention est de convaincre tous ceux qui jugent bon de s'occuper de métaphysique qu'il est absolument nécessaire qu'ils interrompent provisoirement leur travail, qu'ils considèrent tout ce qu'ils ont fait jusqu'à ce jour comme non avenu et qu'avant tout ils commencent par soulever la question de savoir "si décidément une chose telle que la métaphysique est seulement possible"

[...]

Quand on se demande si une science est possible, cela implique qu'on doute de sa réalité. Or un tel doute est choquant pour ceux dont toute la richesse consiste peut-être en ce prétendu trésor ; aussi celui qui s'ouvre de ce doute peut-il s'attendre à une levée de boucliers. Les uns, fiers de leur possession ancienne et de ce fait tenue pour légitime, le regarderont avec condescendance, leur manuel de métaphysique en main ; d’autres, qui n'ont d'yeux que pour ce qui ne fait qu'un avec ce qu'ils ont déjà vu quelque part, ne le comprendront pas ; et pour un temps, tout en restera là, comme si rien ne s’était passé qui laissât craindre ou espérer une mutation prochaine.
Néanmoins, je me fais fort de prédire que le lecteur de ces Prolégomènes capable de penser par lui-même sera non seulement pris de doute sur la science qu’il pratiquait jusqu'alors, mais par la suite pleinement convaincu qu’elle ne saurait exister sans que soient satisfaites les exigences formulées dans ce livre, sur lesquelles repose sa possibilité, et que, le cas ne s’étant encore jamais produit, il n’existe encore à ce jour absolument aucune métaphysique. Cependant, comme il est certain qu’on ne cessera jamais d’aspirer à la métaphysique parce que l’intérêt de la raison humaine universelle s’y trouve bien trop intimement impliqué, il conviendra de l’immanquable imminence d'une complète réforme ou plutôt d’une renaissance de la métaphysique selon un plan jusqu'alors entièrement inconnu, si fortes soient les résistances qui pourront lui être opposées pour un temps.

Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science (1783)

lundi 11 août 2014

Les mots sont de la même substance que les images

C'était il y a un moment maintenant, j'avais réussi à profiter d'un déplacement professionnel à Bruxelles pour visiter le musée René Magritte. Sur le plan esthétique, son oeuvre ne m'a jamais vraiment séduit, néanmoins il faut reconnaître que ses tableaux posent souvent des questions intéressantes.

Sur l'un des murs, figuraient l'article suivant, intitulé "Les Mots et les Images" que je reproduis (et mets en page) ici.
Etant à l'époque en pleine lecture kantienne, la proposition "Tout tend à faire penser qu'il y a peu de relation entre un objet et ce qu'il représente" m'a donc immédiatement parlé, et je me suis dit que Magritte était un de ces artistes qui avaient conscience de la Chose en Soi (comme dit Kant) - ou des Idées (comme dit Platon), versus leur représentation (ou "phénomène", ou "réalité sensible")




Un objet ne tient pas tellement à son nom qu'on ne puisse lui un autre qui lui convienne mieux :
Il y a des objets qui se passent de nom :
Un mot ne sert parfois qu'à se désigner soi-même :
Un objet rencontre son image, un objet rencontre son nom. Il arrive que l'image et le nom de cet objet se rencontrent :
Parfois le nom d'un objet tient lieu d'une image :
Un mot peut prendre la place d'un objet dans la réalité :
Une image peut prendre la place d'un mot dans une proposition :
Un objet fait supposer qu'il y en a d'autres derrière lui :
Tout tend à faire penser qu'il y a peu de relation entre un objet et ce qu'il représente :
Les mots qui servent à désigner deux objets différents ne montrent pas ce qui peut séparer ces objets l'un de l'autre :
Dans un tableau, les mots sont de la même substance que les images :
On voit autrement les images et les mots dans un tableau :
Une forme quelconque peut remplacer l'image d'un objet :
Un objet ne fait jamais le même office que son nom ou que son image :
Or, les contours visibles des objets, dans la réalité, se touchent comme s'ils formaient une mosaïque:
Les figures vagues ont une signification aussi nécessaire aussi parfaites que les précises :
Parfois, les noms écrits dans un tableau désignent des choses précises, et les images des choses vagues :
Ou bien le contraire :

René Magritte, Les Mots et les Images,
dans "La Révolution surréaliste", n°12, Décembre 1929

mercredi 26 juin 2013

Avant Kant, nous étions DANS le temps. Maintenant, c'est le temps qui est en nous


Bon, alors évidemment, ça n'est pas la scène visuellement la plus impressionnante du film "Chronicle" (à base d'ados, qui font un peu n'importe quoi de supers pouvoirs nouvellement acquis).

Le film est plaisant, et pour ne rien gâcher, on y parle de Schopenhauer (et Platon). Schopenhauer est un philosophe allemand du XIXème siècle, que je m'en vais aborder dans les semaines à venir sur Arise Therefore. Son ouvrage principal "Le Monde comme Volonté et Représentation" prendra le relai dans ces colonnes de la lecture distrayante / dépaysante et haletante qu'était Salammbô.

Etant donné que ma dernière lecture philosophique était l'oeuvre de Kant, je me suis livré à une petite révision en attaquant par la friandise que constitue la "Critique de la Philosophie Kantienne". Bénéficier d'une master class de Schopenhauer, c'est quand même précieux. D'autant que former une analyse critique d'une philosophie n'est pas intellectuellement donné à tout le monde.

Avant de décortiquer et mettre en lumière les erreurs de celui qu'il considère comme un esprit supérieur (*), Schopenhauer prend le temps d'exposer "la pensée fondamentale qui constitue le dessein de toute la Critique de la raison pure", à savoir la distinction du phénomène et de la chose en soi (puisqu'entre les choses et nous, se trouve toujours l'intellect).

Kant montra que les lois qui, avec une nécessité infrangible, règnent dans l'existence, c'est-à-dire dans l'expérience en général, ne doivent pas être appliquées pour déduire et expliquer l'EXISTENCE ELLE-MÊME, et que leur validité n'est donc que relative, c'est-à-dire qu'elle ne commence qu'après que l'existence (le monde de l'expérience en général) a déjà été posée et qu'elle est déjà présente ; que, par conséquent, ces lois ne peuvent nous servir de fil conducteur quand nous en venons à l'explication du monde et de nous mêmes. Toutes les philosophies occidentales antérieures avaient cru, à tort, que ces lois, qui lient entre eux les phénomènes et qui toutes (temps, espace aussi bien que causalité et syllogisme) ont été groupées par moi sous l'expression de «principe de raison», étaient des lois absolues que rien ne conditionnait, des aeternae veritates [vérités éternelles]. Ils ont cru que le monde lui-même n'existait qu’en conséquence de ces lois et en conformité avec elles et que toute l'énigme du monde devait donc pouvoir être résolue en suivant leur fil conducteur. Les hypothèses faites dans ce but, que Kant critique sous le nom d'idées de la raison, ne servaient à vrai dire qu'à élever au rang de réalité unique et suprême le simple phénomène, [...] le monde des apparences de Platon, et ce, afin de le substituer à 1'essence intime et véritable, et de rendre impossible la vraie connaissance de cette dernière, c'est-à-dire, en un mot, pour plonger les rêveurs dans un sommeil encore plus profond. Kant montra que ces lois, et par suite le monde lui-même, sont conditionnés par le mode de connaissance du sujet. D'où il découlait qu'aussi longtemps que l'on continuerait à faire des recherches et des déductions au fil directeur de ces lois, on ne ferait aucun pas en avant dans la question capitale, à savoir dans la connaissance de l'essence du monde tel qu'il est en soi et sans représentation, mais on tournerait comme l’écureuil dans sa roue.

En gros, si je résume :
Les principes fondamentaux (temps, espace, causalité, syllogisme) ne sont que des formes de notre intellect : "Avant Kant, nous étions DANS le temps. Maintenant, c'est le temps qui est en nous". Par conséquent, ces principes ne s'applique qu'à nos représentations des choses (phénomènes), mais en aucun cas à la chose en soi. Toute métaphysique (qui est la science de ce qui se trouve au-delà de la possibilité de toute expérience) est donc impossible.


(*) En épigraphe de la Critique : "C'est le privilège du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de faire impunément de grandes fautes" (Voltaire)

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et Représentation (1819)
Chronicle, Josh Trank (2012)

vendredi 11 janvier 2013

La vraie constitution des choses

A la question du choix du livre que j'emmènerais sur une île déserte, il est probable que je choisirais aujourd'hui - depuis que je me suis familiarisé avec la discipline - un ouvrage de philosophie, je pense notamment à la Critique de la Raison Pure de Kant. Je possède un recueil de texte choisis (édité au PUF) dont chaque relecture (partielle) depuis le mois de juin dernier m'a apporté quelque chose.

La philo, c'est un peu comme le sport, avec de la pratique, il y a des déclics qui rendent accessibles ce qui semblait initialement hors d'atteinte. Bien sûr, par la suite, des notions concernant le jargon aident à se repérer... Je reste cependant un profane, que la chose soit entendue.

Du coup, l'avantage avec Kant, c'est qu'il était professeur de Philosophie et connaissait parfaitement les thèses de ceux qui l'ont précédé (rationalistes vs. empiristes), qu'il a déployé un système philosophique complet qui reprend tout à zéro, et enfin qu'il a vécu au XVIIIème siècle, càd dans des temps pas trop reculés. 



Dans la "Critique", Kant traite de la Métaphysique en formant le projet d'adopter une démarche scientifique, afin d'aboutir à des conclusions indiscutables, mais aussi d'exclure de son champ tous les sujets à propos desquels il est vain de discourir. C'est ainsi qu'il replacera la théologie sur le terrain de la foi, puisque toute théologie rationnelle est vouée à l'échec (preuve à l'appui).

Back to Basics disais-je : parlons d'Espace et de Temps (et ouais).
Pour Kant, ces deux notions sont des formes a priori de toute intuition, çàd qu'elles précèdent toute expérience / perception. La suite de mon propos se concentre sur le temps.

Le temps n'est autre chose que la forme du sens interne, c'est-à-dire de l'intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. En effet, le temps ne peut pas être une détermination des phénomènes extérieurs, il n'appartient ni à une figure, ni à une position, etc. ; au contraire, il détermine le rapport des représentations dans notre état interne. Et, précisément parce que cette intuition intérieure ne fournit aucune figure, nous cherchons à suppléer à ce défaut par des analogies et nous représentons la suite du temps par une ligne qui se prolonge à l'infini et dont les diverses parties constituent une série qui n'a qu'une dimension, et nous concluons des propriétés de cette ligne à toutes les propriétés du temps, avec cette seule exception que les parties de la première sont simultanées, tandis que celles du second sont toujours successives. Il ressort clairement de là que la représentation du temps lui-même est une intuition, puisque tous ses rapports peuvent être exprimés par une intuition extérieure.

une frise chronologique, telle que celles qui ornaient nos cahiers d'écolier
Cette représentation linéaire du temps nous amène assez rapidement à nous poser des questions (relevant de la "cosmologie rationnelle") et notamment celle qui vous est sans doute familière, du genre "Bon sang de bois, est-ce que le monde a un commencement dans le temps, ou bien n'en a-t-il point, de telle sorte qu'il est infini? Toute chose a forcément un commencement... mais si c'est le cas, il y a bien eu un 'avant' ".
C'est là une des quatre célèbres antinomies de Kant. Le philosophe prouve d'ailleurs que les deux réponses (opposées) sont vraies. Et en déduit ce qui suit.

Si le monde est un tout existant en soi, il est fini ou infini. Or la première hypothèse - aussi bien que la seconde - est fausse (il suffit de se reporter aux preuves établies plus haut pour l'antithèse, d'une part, pour la thèse d'autre part). Il est donc aussi faux que le monde (l'ensemble de tous les phénomènes) soit un tout existant en soi. Car il suit de là que les phénomènes en général ne sont rien en dehors de nos représentations, et c'est précisément ce que nous voulions dire en parlant de leur idéalité transcendentale.
Cette remarque est importante. On voit par là que les preuves données plus haut des quatre antinomies n'étaient pas illusoires, mais bien fondées dans l'hypothèses où les phénomènes, ou le monde sensible qui les contient tous, seraient des choses en soi. Mais le conflit des propositions qui en résultent, révèle que cette hypothèse contient une fausseté et nous amène ainsi à découvrir la vraie constitution des choses en tant qu'objets des sens.

...
C'est pas fou, ça?

Emmanuel Kant, Critique de la Raison Pure (1781/1787)
Genis Carreras,  Philographics