mardi 28 avril 2026

Cette façon de sacrifier la vérité

Elizabeth sentit le découragement l'envahir. Comme dans son travail, lorsqu'un client se laissait duper par un des traitements bidon de la clinique : de la déception, et même du mépris. Le fait que les gens soient si faciles à leurrer la rendait triste pour eux, elle avait un peu pitié de leur façon de sacrifier ainsi la vérité pour une histoire qui leur permettait simplement de se sentir mieux. Elizabeth se voyait comme plus disciplinée, plus rationnelle, plus objective, formée dans un monde scientifique fait d'intervalles de confiance, de déviations standards, d'écarts types etde quête impartiale des faits. Jamais elle ne croirait à une histoire comme celle que [son interlocuteur] était en train de lui servir, une histoire absolument dénuée de preuves tangibles, qui jamais ne résisterait à un examen rigoureux.

Nathan Hill, Bien-être (2024)

lundi 27 avril 2026

La capacité de l'esprit humain à se duper lui-même

Dans le roman "Bien-être", il est également question "de la capacité de l'esprit à se duper lui-même", et des humains qui sont tout sauf des agents rationnels, mais plutôt des êtres "en proie à toutes sortes d'illusions, victimes des stimuli les plus infimes".

C'est un champ d'étude éminemment intéressant pour la chercheuse en psychologie Elizabeth.
Prenons l'effet placebo :

Les données rassemblées par la clinique du Bien-Être jusqu'ici montraient que la comédie marchait. Elle était efficace sur environ 40 % des patients. 40 % qui signalaient une amélioration de leur humeur, la disparition d'un poids sur la poitrine, une impression toute neuve d'ouverture, d'optimisme et de soulagement dans leur couple. Des retours confirmés par les analyses de sang qui constataient chez ces mêmes patients des taux modifiés d'ocytocine, de cortisol et d'autres neurotransmetteurs importants associés à l'humeur, à l'amour, à l'anxiété et au stress. En d'autres termes, les autoévaluations des patients, subjectives, concordaient avec leur chimie cérébrale objective. D'un point de vue biologique, quelque chose avait changé.

Lors de ces échanges, Elizabeth faisait toujours très attention aux mots qu'elle employait. Elle commençait par prescrire le produit à ses clients, puis leur disait qu'ils allaient peut-être se sentir mieux, mais sans jamais leur annoncer que l'un était la cause de l'autre. Et même si les clients, bien sûr, en déduisaient exactement ça, elle prenait bien soin de ne jamais l'affirmer. Parce qu'elle savait que le produit en lui-même ne les aiderait en rien. Qu'il ne pouvait rien pour eux. Faute de substance active.

Elle ne mentait donc pas, en soi. Elle était honnête lorsqu'elle disait croire en une guérison possible. Mais la guérison viendrait d'ailleurs. Elle viendrait de la confiance qu'ils accordaient à l'ensemble du contexte de la rencontre. S'ils partaient du principe que le médicament ferait effet, c'était d'abord parce qu'ils se fiaient à leurs expériences passées avec des médicaments efficaces. Mais d'autres composantes jouaient aussi : le poids du médicament (cinq cents milligrammes), évocateur d'efficacité, sa couleur (rouge vif) aux vertus thérapeutiques, sa présentation sous forme de gélules (que le sens commun considérait comme plus puissantes que les comprimés), son mode de conservation au réfrigérateur (auquel le sens commun, toujours lui, accordait plus de crédit qu'à la conservation à température ambiante sur une étagère), le fait qu'il était prescrit par un professionnel (supposé) de santé, dans un lieu à la façade extérieure et à l'agencement intérieur conçus pour maximiser l'impression de sécurité. Tout cela, associé à un fort désir de se rétablir, créait un terreau de confiance qui rendait la guérison certaine, une sorte de biais de confirmation qui était la seule et unique source d'efficacité du traitement. Les patients d'Elizabeth guérissaient simplement parce qu'ils avaient confiance en ces gélules.

Nathan Hill, Bien-être (2024)

dimanche 26 avril 2026

Il ne faut pas confondre...

...Tomora,
le duo formé de Tom Rowlands (Chemical Brothers) et Aurora...

...Nine Inch Noize,
la collaboration entre le groupe indus' culte Nine Inch Nails et le producteur Boys Noize...

[pas de photo promo]

...Moderat,
l'addition de Moderator et Apparat.

Bien qu'ils n'aient pas fusionné leurs noms, glissons encore les éminents Kompromat, aka Rebeka Warrior (Sexy Sushi, Mansfield.TYA) + Vitalic

dimanche 12 avril 2026

La tendance épouvantable d'un catholicisme mal compris

Je récite tous les jours le Notre Père, dans lequel je dis :
"Notre Père, qui es aux cieux,
Pardonne[-nous] nos offenses,
comme nous pardonnons les offenses"

(sic)
Qui prononce cette phrase ?
Vincent Bolloré, le 13 mars 2026, lors de son audition par la commission d'enquête sur l'audiovisuel public. Il était interrogé sur "le soutien sans faille de la direction de Cnews à M. Morandini" (bien que définitivement condamné pour corruption de mineurs)

Pourquoi cette citation (inexacte, nous y reviendrons) ?
Pour justifier qu'on puisse vouloir pardonner :

Donc je pardonne. [...] Justice est passée, maintenant miséricorde doit passer.


Rien ne va dans cet déclaration et ce raisonnement.
Déjà qu'un catholique pratiquant puisse se tromper en citant la prière "Notre Père"... Ensuite qu'à croire les dirigeants de Cnews, il n'est donc jamais opportun de sanctionner : ni avant condamnation définitive (présomption d'innocence oblige), ni après puisque "miséricorde doit passer". Enfin et surtout que la citation fausse induise un contre-sens majeur.
Elle aurait dû être "comme nous pardonnons ceux qui nous ont offensé". Eh oui, c'est en effet aux victimes qu'il revient de pardonner !

Si je prends le temps d'aborder le sujet sur ce blog, alors que tant d'autres occasionnent stupeur, colère et indignation dans notre monde, c'est que j'ai lu une "opinion" diablement (si j'ose dire) intéressante et éclairante, énoncée dans le journal La Croix.

Ce qui le pousse à tordre explicitement la prière du Seigneur, c’est bien sûr l'effacement des victimes. Car ce n’est pas Vincent Bolloré, ni la direction de CNews, qui a été victime des agissements pédocriminels de Jean-Marc Morandini.

La véritable rigueur catholique veut donc que dans cette affaire, l’homme d’affaires breton et la direction de CNews ne sont absolument pas concernés par la question du pardon, mais uniquement par leur responsabilité sociale et leur devoir d’exemplarité [...].

En s’appropriant indûment le pouvoir de pardonner une offense qui ne le concerne pas, Vincent Bolloré s’assied sur la place des victimes, ou bien sur le trône de Dieu. Dans un cas comme dans l’autre, il en sera un jour dégagé brutalement s’il ne se ressaisit pas de lui-même.

D’autre part, l'homme d'affaires ne refuse pas seulement aux victimes le droit d'octroyer ou de retenir leur miséricorde ; il les empêche également de recevoir miséricorde, en effaçant parfaitement de sa réflexion la souffrance que peut représenter pour elles l'impunité sociale de leur agresseur, et l'indécence de sa célébrité.

Il s'inscrit ici dans une tendance épouvantable d'un catholicisme mal compris qui réduit la miséricorde au pardon des pécheurs, en le dépouillant de toute considération pour les victimes innocentes.

Matthieu Poupart
Membre d’un groupe de travail post-Ciase sur l’analyse des causes des violences sexuelles dans l’Église, auteur du livre Le Silence de l’agneau, La morale catholique favorise-t-elle la violence sexuelle (Seuil, 2024)

A lire également les développements de la réflexion de l'auteur, rapportée à l'histoire de l'Eglise (qui m'est étrangère)