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samedi 12 mars 2022

L'angoisse s’est emparée du monde entier

Lire principalement de la littérature contemporaine, dans laquelle les êtres, les choses, le style ne sont pas forcément ni beaux, ni nobles, donne à une oeuvre classique un supplément de charme un brin désuet. Dernier exemple en date, Clarissa de Stefan Zweig, avec la destinée méritoire de cette femme autrichienne, son histoire d'amour toute en pudeur... le tout alors que les cieux s'assombrissent au-dessus de l'Europe, à l'aube de ce qui sera la première guerre mondiale.

Ce dernier aspect n'a évidemment en soi rien de charmant...
ni même de désuet (émoji drapeau ukrainien)

- À quoi sert ce que nous pensons ? Qui sommes-nous ? Les grands de ce monde disposent de nous comme bon leur semble. Il nous faut attendre. Notre vie ne représente pas beaucoup d’énergie, un peu comme cette cendre qui couvre le sol là-bas. Le moindre souffle de vent l’emporte. Il ne nous laisseront pas vivre ensemble. [...] Maintenant, les empereurs télégraphient. J'ai le sentiment qu'il commencent à avoir peur. L'angoisse s'est emparée du monde entier, à présent rien ne peut plus nous aider. Aucune sagesse. Maintenant, les empereurs télégraphient. J’ai le sentiment qu’ils commencent à avoir peur. L’angoisse s’est emparé du monde entier, à présent. Rien ne peut plus nous aider. Aucune sagesse.

- Que devons nous faire ?

- [...] Remémorons-nous une fois encore tout ce que nous avons vécu, Fixons une fois encore tout ce que nous avons vu ici. Il ne nous restera peut-être rien d’autre que le souvenir de cette période.

Stefan Zweig, Clarissa (inachevé, publié en 1992)

mardi 16 novembre 2010

A toi qui ne m'as jamais connue

Un après-midi d'été, en route vers quelque village du Cantal, j'avais entendu des passages de cette "lettre d'une inconnue", lus par Guillaume Gallienne sur France Inter... C'aura été suffisant pour que cette nouvelle se retrouve inscrite dans ma liste des livres à lire.
Je vous livre ici les premiers mots.

Le pitch: Après une excursion de trois jour, un homme, par ailleurs romancier à la mode, rentre chez lui. Parmi le courrier reçu, il y a cette enveloppe contenant deux douzaines de pages d'une écriture agitée, sans signature ni adresse. En guise d'épigraphe:
"A toi qui ne m'as jamais connue"
Il lit.


Mon enfant est mort hier; trois jours et trois nuits j'ai lutté avec la mort pour sauver cette petite et tendre existence ; pendant quarante heures, je suis restée assise à son chevet, tandis que la grippe secouait son pauvre corps brûlant de fièvre. J'ai rafraîchi son front en feu ; j'ai tenu nuit et jour ses petites mains fébriles. Le troisième soir, j'étais à bout de forces. Mes yeux n'en pouvaient plus ; ils se fermaient d'eux mêmes à mon insu. C'est ainsi que je suis restée trois ou quatre heures endormie sur ma chaise, et, pendant ce temps, la mort a pris mon enfant [...]

Maintenant, je n'ai plus que toi au monde, que toi qui ne sait rien de moi et qui, à cette heure, joues peut-être, sans te douter de rien, ou qui t'amuses avec les hommes et les choses. Je n'ai que toi, toi qui ne m'as jamais connue et que j'ai toujours aimé.

[...] Je ne sais si je m'exprime assez clairement, peut-être ne me comprendras-tu pas? Ma tête est si lourde : mes tempes battent et bourdonnent ; mes membres me font si mal. Je crois que j'ai la fièvre ; et peut-être aussi la grippe, qui maintenant rôde de porte en porte, et cela vaudrait mieux, car, ainsi je partirais avec mon enfant, et je ne serais pas obligée de me faire violence. Souvent un voile sombre passe devant mes yeux; peut-être ne serai-je même pas capable d'achever cette lettre ; mais je veux recueillir toutes mes forces pour te parler une fois, rien que cette seule fois, ô mon bien aimé, toi qui ne m'as jamais connue. [...] C'est à toi que, pour la première fois, je dirai tout; tu connaîtras toute ma vie, qui a toujours été à toi et dont tu n'as jamais rien su.

Stefan Zweig, Lettre d'une inconnue (1927)

lundi 29 mars 2010

En ma fin est mon commencement

Que faisais-je pendant mes cours d'histoire, au collège ou au lycée? Je ne m'en souviens pas. Ou plutôt, si: N'étant sans doute jamais tout à fait attentif, je devais courir après la prise de note, les derniers mots prononcés par le professeur, ou ceux écrits un peu plus tôt sur le tableau (avant qu'il ne soient impitoyablement effacés).

Je me souviens de l'Egypte et de la Grèce en 6ème. De la révolution française en 4ème et à nouveau en 1ère. De la crise de 1929 en troisième. Du moyen-âge en primaire, truffé d'anecdotes et de "personnages".
Je ne me souviens pas si ces cours d'histoire ont jamais dépassé la succession de faits et dates à retenir (articulés entre eux, certes)...
Aucun souvenir d'avoir d'une quelconque manière appréhendé les aspects profondément politiques d'une situation ou d'une période, ni leurs conséquence sur notre présent.


Disons que si l'éducation donne à chacun les jalons la connaissance historique, afin de pouvoir éventuellement y revenir plus tard, c'est déjà pas si mal.

En plus des aspects que j'évoquais dans mes deux précedents articles à ce sujet, la lecture de la biographie de Marie Sutart m'a donc intéressé à bien des égards, puisque sortant du cadre franco-français. On y lit en toile de fond la réforme protestante, on y appréhende les relations "internationales" entre nations, on y croise des souverains qui au-delà de leur existence ont le sens de l'Histoire et le souci de la Postérité, on y pressent l'incroyable gravité du geste qui clôture ce livre.

Maintenant il n'y a plus de choix qu'entre la grâce et la mort. La décision toujours ajournée et qu'on ne peut plus écarter se fait pressante. Elisabeth frémit, elle devine les conséquences immenses, d'une portée incalculable qu'aura son attitude. Il est difficile de se représenter aujourd'hui ce qu'il y avait de nouveau et de révolutionnaire dans la mesure prise contre Marie Sutart et qui ébranla toute la hiérarchie du monde. Car que signifie en somme l'envoi d'une reine à l'échafaud si ce n'est montrer à tous les peuples asservis de l'Europe que les monarques sont eux aussi responsables de leurs actes devant la justice et nullement intanglibles? Ce n'est pas la mort d'un être humain, c'est une idée qui arrête Elisabeth. Ce précédent d'une tête courronnée qui tombe sur le billot aura ses répercussions pendant des siècles, ce sera une menace permanente pour tous les rois de la terre. Sans cet exemple il n'y eût pas eu d'exécution de Charles Ier, ni ensuite de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

Stefan Zweig, Marie Stuart (1935)



Paul Delaroche
, La dernière communion de Marie Stuart (1858)


Demain, si vous êtes là, je vous parlerai de Rien.

lundi 15 mars 2010

Fruit de la passion

La passion peut faire bien des choses. Elle peut éveiller chez un individu des énergies incroyables, surhumaines, faire surgir des forces titaniques de l'âme la plus paisible et la pousser par-delà toute morale jusqu'au crime. Mais il est normal qu'après de tels exploits elle retombe épuisée. En cela le criminel par passion se distingue essentiellement du criminel-né, de l'assassin professionnel. Le premier, la plupart du temps, est capable de commettre le crime, mais rarement de faire face à ses conséquences. Agissant par impulsion, ne voyant que l'acte qu'il se propose d'accomplir, il tend toutes ses forces vers ce seul but; dès qu'il l'atteint, son énergie se brise, sa résolution tombe. Au contraire le criminel qui a calculé froidement son acte est prêt à accepter la lutte avec ses accusateurs et ses juges; lui, ce n'est pas pour le crime même mais pour se défendre ensuite qu'il raidit toute sa volonté!

Stefan Zweig, Marie Stuart (1935)
- - -
Plus loin, à propos du crime politique cette fois, on lit:

Depuis Machiavel le crime politique est considéré dans tous les pays comme un acte excusable, et dans les annales de presque chaque famille royale on constate des pratiques de ce genre.

Note pour plus tard: lire Machiavel.

Depuis les us et les Lois ont changé.
Mais ce qui est intéressant, c'est de rapprocher ces pratiques de celles de la vie politique actuelle, ou d'ailleurs également du monde de l'entreprise.
Puisque nul n'arrive au sommet par hasard, sans s'être fait sa place.

Pour revenir au thème premier de ce post, voici le sujet de réflexion du jour:
"Discutez du bien fondé juridique de la notion de crime passionnel".

vendredi 12 mars 2010

la vie me pèse autant que ma couronne

C'est la première biographie que je lis: celle de Marie Stuart (Stefan Zweig).
Impossible, bien sûr, de me faire une idée de ce genre littéraire, ceci dit, je pressens qu'un des travers peut être une narration orientée, selon l'angle choisi par le biographe.
Cherchant à valider sa propre idée du personnage, il pourrait donc tenter d'expliquer chaque péripétie par les deux ou trois traits de caractères qu'il aura jugé constitutifs.
Beaucoup d'images caricaturales voire trompeuses ont été ainsi faites.
De l'intérêt, sans doute, de croiser les biographies.

A entreprendre en revanche, l'exercice doit être des plus intéressants, surtout pour un personnage historique (plutôt que pour Luc Châtel). Reconstituer l'Histoire à la lueur de documents archivés et d'échanges épistolaires, a tout de même plus d'attrait que de faire une recherche sur Google.

Deux figures principales dans ce livre. Marie Stuart, reine d'écosse, et Elisabeth, reine d'Angleterre. Avec Catherine de Médicis qui fut leur contemporaine, on se dit qu'il était finalement plus facile pour une femme d'être au pouvoir à l'époque qu'aujourd'hui.
(uniquement en ce qui concerne la fonction suprême, on s'entend)

Oui, donc pour situer, Marie Stuart, c'est 1542-1587.

Lire les passages se rapportant à l'Ecosse, à ses conflits internes, entre roi et clans, c'est se retrouver en plein Shakespeare. L'attrait des personnes pour le pouvoir, la lutte d'une nation pour étendre son influence (quite à soutenir des forces d'oppositions), tout cela existait hier, comme aujourd'hui. Les formes sont un peu différentes, c'est tout.
Vive la politique.


Sur ce dernier sujet, je vous livre un premier extrait de cette lecture. Il ne concerne pas Marie Stuart, mais son père, Jacques V. C'est une lettre écrite à Marie de Guise.
A y repenser, je trouve hallucinant que le texte d'une lettre de Jacques V datée de 1542 puisse être publiée en 2010 sur un blog.

Bref...


Madame,

Je n'ai que vingt-sept ans et la vie me pèse déjà autant que ma couronne... Orphelin dès l'enfance, j'ai été le prisonnier de nobles ambitieux; la puissance de la maison des Douglas m'a tenu longtemps en servitude et je hais leur nom et tout ce qui me rappelle les soumbres jours de ma captivité. Archibald, comte d'Angus, de même que George, son frère et tous leurs parents exilés ne cessent d'exciter le roi d'Angleterre contre moi et les miens; il n'y a pas de noble dans mes états qu'il n'ait séduit par ses promesses ou suborné par son argent. Il n'y a pas de sécurité pour ma personne, rien ne garantit l'éxécution de ma volonté ni celle de lois équitables. Tout cela m'effraye, Madame, et j'attends de vous appui et conseil. Sans argent, réduit aux seuls secours que je reçois de France ou aux dons parcimonieux de mon opulent clergé, j'essaye d'embellir mes châteaux, d'entretenir mes forteresses et de construire des vaisseaux. Malheureusement mes barons tiennent un roi qui veut vraiment régner pour un insupportable rival. Malgré l'amitié du roi de France et l'aide de ses troupes, malgré l'attachement de mon peuple, je crains bien de ne jamais pouvoir remporter sur mes barons rebelles une victoire décisive. Je surmonterais tous les obstacles pour ouvrir à cette nation la voie de la justice et de la paix et j'atteindrais peut-être mon but si je n'avais contre moi que la noblesse de mon pays. Mais le roi d'Angleterre ne cesse de semer la discorde entr elle et moi, et les hérésies qu'il a implantées dans mes Etats étendent leurs ravages jusque dans l'Eglise. De tout temps, mon pouvoir et celui de mes ancêtres n'a reposé que sur la bourgeoisie et le clergé, et je suis obligé de me demander si ce pouvoir durera encore longtemps. [...]

Stefan Zweig, Marie Stuart (1935)