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jeudi 28 juillet 2016

La conviction que, dans ce monde, partout, tout est indifférent

Devenu jeune homme, et tout en connaissant de mieux en mieux, d'une année à l'autre, ma terrible particularité, je suis devenu aussi, je ne sais pourquoi, un peu plus détaché. [...] Peut-être est-ce parce que a grandi dans mon âme une souffrance terrible, née d'une contingence qui me dépassait infiniment: à savoir, la conviction qui s'est emparée de moi que, dans ce monde, partout, tout est indifférent. Il y avait très longtemps que j'en avais eu l'intuition, mais la pleine conviction est née je ne sais comment, subitement, l'an dernier. J'ai senti subitement qu'il me serait indifférent que le monde existât ou qu'il n'y eût rien nulle part. Je me suis mis à sentir, à percevoir de tout mon être qu'autour de moi il n'y avait rien. Au début il me semblait encore qu'en revanche il y avait eu beaucoup de choses avant, mais par la suite j'ai découvert que même auparavant il n'y avait rien eu non plus, que ce n'était qu'une espèce de faux-semblant. Peu à peu je me suis persuadé qu'il n'y aura non plus jamais rien. Alors j'ai cessé d'un coup d'en vouloir aux hommes, et presque de faire attention à eux. Et vraiment, cela se manifestait jusque dans les plus minces futilités: il m'arrivait, par exemple, de marcher dans la rue et de heurter des gens. Et non pas parce que j'étais plongé dans mes pensées: je n'avais pas à quoi penser, j'avais complètement cessé alors de penser: tout m'était indifférent. Encore si j'avais trouvé des solutions à des questions: oh, je n'en ai pas résolu une seule, et combien y en avait-il ! Mais tout m'étais devenu indifférent, et toutes les questions s'étaient éloignées.
Et voilà, c'est après cela que j'ai connu la Vérité.

Fiodor Dostoïevski, le Songe d'un homme ridicule (1877)

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Si cette idée d'indifférence absolue vous intrigue, lisez aussi le génial roman de Pérec "Un homme qui dort" (cité à de nombreuses reprises sur ce blog)

mercredi 22 juin 2016

Such a carriage, such ease and such grace

Dans les premières pages d' Espèce d'Espace (cf. quatre épisodes précédents) figure cette carte de l'océan, extraite d'un ouvrage de Lewis Carroll.


L'ouvrage en question ?
La Chasse au Snark (une agonie en huit chants)
-
The Hunting of the Snark (An Agony, in Eight Fits)

Il s'agit d'un récit absurde et onirique sous forme de poème, subdivisé en 8 chants. Il reflète à merveille l'imagination débridée de son auteur (déjà à l'oeuvre dans Alice au Pays des Merveilles).
Voici le passage relatif à la carte ci-dessus :

The Bellman himself they all praised to the skies--
Such a carriage, such ease and such grace!
Such solemnity, too! One could see he was wise,
The moment one looked in his face!
He had bought a large map representing the sea,
Without the least vestige of land:
And the crew were much pleased when they found it to be
A map they could all understand.

"What's the good of Mercator's North Poles and Equators,
Tropics, Zones, and Meridian Lines?"
So the Bellman would cry: and the crew would reply
"They are merely conventional signs!

"Other maps are such shapes, with their islands and capes!
But we've got our brave Captain to thank:
(So the crew would protest) "that he's bought us the best--
A perfect and absolute blank!"


Lewis Carroll, La Chasse au Snark (1876)

A lire, en ligne, ici ou .
Et une autre illustration WTF pour la route (il y en a 1 par chant)

jeudi 9 juin 2016

Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire

Magnifique conclusion de Georges Perec, dans son ouvrage Espèce d'Espace. Des propos sur l'écriture que je pourrais faire miens (ils rejoindraient alors l'à propos de ce blog)
Au cas où vous en doutiez encore : il faut lire (tout) Pérec.


J’aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts...

De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d'être incorporé, cesse d’être approprié. L'espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.

Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus a ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le Bottin » et « Casse- croûte à toute heure ».

L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes :

Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.

Georges Perec, Espèce d'Espace (1974)

mercredi 25 mai 2016

Étant donné un mur, que se passe-t-il derrière? *

Je mets un tableau sur un mur. Ensuite j’oublie qu’il y a un mur. Je ne sais plus ce qu’il y a derrière ce mur, je ne sais plus qu’il y a un mur, je ne sais plus que ce mur est un mur, je ne sais plus ce que c’est qu’un mur. [...] Le mur n’est plus ce qui délimite et définit le lieu où je vis, ce qui le sépare des autres lieux où les autres vivent, il n’est plus qu’un support pour le tableau.
Mais j’oublie aussi le tableau, je ne le regarde plus, je ne sais plus le regarder. J’ai mis le tableau sur le mur pour oublier qu’il y avait un mur, mais en oubliant le mur, j’oublie aussi le tableau. Il y a des tableaux parce qu’il y a des murs. Il faut pouvoir oublier qu’il y a des murs et l’on n’a rien trouvé de mieux pour ça que les tableaux. Les tableaux effacent les murs. Mais les murs tuent les tableaux.

Georges Perec, Espèce d'Espace (1974)

(*) la citation est de Jean Tardieu

mardi 24 mai 2016

Escaliers

On ne pense pas assez aux escaliers.

Rien n'était plus beau dans les maisons anciennes que les escaliers. Rien n'est plus laid, plus froid, plus hostile, plus mesquin, dans les immeubles d'aujourd'hui.

On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers. Mais comment ?

Georges Perec, Espèce d'Espace (1974)

jeudi 19 mai 2016

L’espace de notre vie

L’espace de notre vie n'est ni continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et où il se rassemble ? On sent confusément des fissures, des hiatus, des points de friction, on a parfois la vague impression que ça se coince quelque part, ou que ça éclate, ou que ça se cogne. Nous cherchons rarement à en savoir davantage et le plus souvent nous passons d'un endroit à l’autre, d'un espace à l'autre sans songer à mesurer, à prendre en charge, à prendre en compte ces laps d’espace. Le problème n'est pas d’inventer l’espace, encore moins de le ré-inventer (trop de gens bien intentionnés sont là aujourd'hui pour penser notre environnement...), mais de l'interroger, ou, plus simplement encore, de le lire ; car ce que nous appelons quotidienneté n’est pas évidence, mais opacité : une forme de cécité, une manière d’anesthésie.
C’est à partir de ces constatations élémentaires que s’est développé ce livre, journal d’un usager de l’espace.

Georges Perec, Espèce d'Espace (1974)

Difficile d'imaginer introduction plus réussie pour cet ouvrage visant à questionner l'Espace qui nous entoure (chose à laquelle on se livre somme toute rarement, tant la réponse nous semble triviale).
A suivre, sur Arise Therefore...

mardi 12 mai 2015

Cette espèce de tremblement du sens

Rue Richard-Lenoir. Une galerie, sur le devanture de laquelle est inscrit "ici on tente de résoudre les mots-croisés de Georges Perec" (je cite de tête). Amateur de contrainte, et amoureux des mots, l'écrivain Georges Perec a aussi été un grand cruciverbiste. Une centaine de ses grilles sont compilées dans un ouvrage, en préface duquel Perec explique cet art. La fabrication d'un mot croisé passe par deux étapes successives et indépendantes : la construction de la grille, et la recherche des définitions. Si la première est laborieuse, la seconde fait appel à toute la subtilité et la créativité de son auteur :

Ce qui, en fin de compte, caractérise une bonne définition de mots croisés, c'est que la solution en est évidente, aussi évidente que le problème a semblé insoluble tant qu’on ne l'a pas résolu. Une fois la solution trouvée, on se rend compte qu’elle était très précisément énoncée dans le texte même de la définition, mais que l’on ne savait pas la voir, tout le problème étant de voir autrement : un mot de onze lettres simplement défini par Do (c’est une définition, bien sûr, de Robert Scipion) m’a plongé pendant des heures dans des abîmes de perplexité jusqu'à ce que je réalise que ce « do » était la moitié de « dodo » et que la réponse était DEMI-SOMMEIL.
Ce n'est pas par hasard si, dans les années trente, on appelait « Sphinx » celui qui composait les grilles et « Œdipe » celui qui tentait de les résoudre. La popularisation croissante de la psychanalyse a chargé ces termes de connotations troublantes, mais il n’en demeure pas moins, d’une part que la devinette posée par le Sphinx était, si j'ose m’exprimer ainsi, d'une simplicité aveuglante, et d'autre part, que ce qui est en jeu, dans les mots croisés comme en psychanalyse, c'est cette espèce de tremblement du sens, cette « inquiétante étrangeté » à travers laquelle s’infiltre et se révèle l’inconscient du langage.

Georges PerecLes Mots Croisés (1999)


Vous pouvez vous délecter des "considérations de l’auteur sur l'art et la manière de croiser les mots" dans un pdf disponible ici.

La galerie sus mentionnée était la Galerie Artistic Athévains, face au Théâtre Artistic Athévains où se jouait jusqu'à fin avril une adaptation du texte Espèce d'Espace (de Perec, donc)

vendredi 30 janvier 2015

L'agréable étain d'une correctionnalisation de subterfuges

[...] Il y aura toujours un major pour légiférer entre replâtrage et cliquetis : le génois de la semelle en perpétuel trémoussement.
Evidemment, notre complaisance à chacun pour ce typhus de légation et d'écroulement, va petit à petit s'accroître et l'on peut très bien entrevoir (pour peu qu'on se cite sans rien changer) le certes agréable étain d'une correctionnalisation de subterfuges, mais qui nous fera courir, me semble-t-il une périodicité d'épuration.

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*    *

Connaissez-vous le S+n ? Cette contrainte littéraire aboutissant au remplacement de chaque nom commun par le n-ième nom commun suivant le mot d'origine dans un dictionnaire donné. Ici, l'extrait d'une correspondance en S+7 entre Harry Marhews et Jacques Jouet...
...dans le cadre de l'Oulipo, forcément.

Le S+7 est l'une des nombreuses contraintes que pouvaient s'imposer les membres de ce mouvement.
D'autres (le "texte à démarreur", les "exercices de style") sont à découvrir dans le cadre de l'exposition précédemment évoquée :

Vous verrez y également d'impressionnantes matrices préparatoires de roman.
(un peu dans le même goût que la polygraphie du cavalier utilisée par Perec dans "La Vie Mode d'emploi" : 

L'exposition introduit et illustre également certains mouvements ayant repris l'esprit de l'Oulipo tout en le transposant à une autre discipline : l'Oumupo (Ouvroir de musique potentielle), l'Oubapo (ouvroir de bandes dessinées potentielles), l'Oupeinpo (ouvroir de peinture potentielle) ou encore l'excellemment nommé Oulipopo (ouvroir de littérature policière potentielle)

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Réunion de l’Oulipo, le mardi 23 septembre 1975,
dans le jardin de François Le Lionnais
avec Georges Perec, Raymond Queneau… © BnF, Arsenal.

samedi 27 juillet 2013

Tentative d'épuisement d'un lieu parisien

(Extrait)

Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie, un hôtel des finances, un commissariat de police, trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église à laquelle ont travaillé Le Vau, Gittard, Oppenord, Servandoni et Chalgrin et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire II qui fut évêque de Bourges de 624 à 644 et que l'on fête le 17 janvier, un éditeur, une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages, un arrêt d' autobus, un tailleur, un hôtel, une fontaine que décorent les statues des quatre grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon), un kiosque à journaux, un marchand d'objets de piété, un parking, un institut de beauté, et bien d'autres choses encore.
Un grand nombre, sinon la plupart, de ces choses ont été décrites inventoriées, photographiées, racontées ou recensées. Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages.

[...]

La date : 20 octobre 1974
L'heure : 13 h. 05
Le lieu : Café de la Mairie

Depuis pas mal de temps déjà (une demi-heure ?) un flic se tient debout, immobile, lisant quelque chose, sur la bordure du terre-plein, entre l'église et la fontaine, tournant le dos à l'église.
Un taxi deux vélomoteurs une Fiat une Peugeot une Peugeot une Fiat une voiture dont j'ignore la marque
Un homme, qui court
Eclaircie. Aucune voiture. Puis cinq. Puis une.
Des oranges dans un filet.
Michel Martens, avec un parapluie géranium
Le 63
Le 96
Une ambulance de l'assistance publique (hôpitaux de Paris)
Un rayon de soleil. Du vent. Tout au fond, une voiture jaune
Un car de police. Quelques voitures. Un car Atlas Reiser
Un homme dont le bras gauche est pris dans un plâtre
Un 63 qui s'arrête exceptionnellement an coin de la rue des Canettes pour laisser descendre un couple de gens âgés
Un taxi DS de couleur verte
Une voiture jaune (la même) émerge de la rue Saint-Sulpice et, s'engage sur la partie carrossable du parvis
Juste en face du café, il y a un arbre : une ficelle est nouée autour du tronc de l'arbre.
Tout au fond, près de la rue Férou, la voiture jaune se gare
Le parvis est absolument vide : il est une heure vingt-cinq.
L’agent fait toujours les cent pas sur la bordure du terre-plein, venant parfois jusqu'au coin de la rue Saint-Sulpice ou s'éloignant presque juste devant l’hôtel des finances.
Le 96
En ne regardant qu'un seul détail, par exemple la rue Férou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté, s'imaginer que l'on est à Étampes ou à Bourges , ou même quelque part à Vienne (Autriche) où je n'ai d'ailleurs jamais été.
Surveillé, on plutôt excité par son maître, un chien noir gambade sur le terre-plein.
Aboiements
Passe un jeune papa portant son bébé endormi sur son dos (et un parapluie à la main)
Le parvis serait vide si le flic ne l'arpentait
Le 63
Le 96
Au fond, deux garçons en anoraks rouges
Une Volkswagen bleu foncé traverse le parvis (je l'ai déjà vue)
Rareté des accalmies totales : il y a toujours un passant au loin, ou une voiture qui passe
Le 96
Des touristes se photographient devant l'église
Le parvis est vide. Un car de touristes (Peters Reisen), vide, le traverse
Le 63
Il est deux heures moins cinq
Les pigeons sont sur le terre-plein. Ils s'envolent tous en même temps.
Quatre enfants. Un chien. Un petit rayon de soleil. Le 96. Il est deux heures.


Georges Perec, Tentative d'épuisement d'un lieu parisien (1975)
(plus)

mercredi 21 mars 2012

Le pire de tout, c'est de sentir son âme mourir

Toujours prendre garde à ce que les condtions d'observation ne modifient pas l'expérience. Même en ethnologie.

Dernier extrait de La Vie Mode d'Emploi de Perec.

Le matin du quatrième jour, quand Appenzzell se réveilla, le village avait été abandonné. Les cases étaient vides. Toute la population du village, les hommes, les femmes, les enfants, les chiens, et même les vieillards qui d’ordinaire de bougeaient pas de leurs nattes, était partie, emportant leurs maigres provisions d’ignames, leurs trois chèvres, leurs sinuya et leurs pekee.

Appenzzell mit plus de deux mois à les retrouver. Cette fois-ci leurs cases avaient été hâtivement construites au bord d’un marigot infesté de moustiques. Pas plus que la première fois, les Kubus ne lui parlèrent ni ne répondirent à ses avances ; un jour, voyant deux hommes qui essayaient de soulever un gros tronc d’arbre que la foudre avait abattu, il s’approcha pour leur prêter main forte ; mais à peine eut-il posé la main sur l’arbre que les deux hommes le laissèrent retomber et s’éloignèrent. Le lendemain matin, à nouveau, le village était abandonné.

Pendant près de cinq ans, Appenzzell s’obstina à les poursuivre. A peine avait-il réussi à retrouver leurs traces qu’ils s’enfuyaient à nouveau, s’enfonçant dans des régions de plus en plus inhabitables pour reconstruire des villages de plus en plus précaires. Pendant longtemps Appenzzell s’interrogea sur la fonction de ces comportements migratoires. Les Kubus n’étaient pas nomades et ne pratiquaient pas de cultures sur brûlis, ils n’avaient aucune raison de se déplacer si souvent ; ce n’était pas davantage pour des questions de chasse ou de cueillette. S’agissait-il d’un rite religieux, d’une épreuve d’initiation, d’un comportement magique lié à la naissance ou à la mort ? Rien ne permettait d’affirmer quoi que ce soit de ce genre ; les rites kubus, s’ils existaient, étaient d’une discrétion impénétrable et rien, apparemment, ne reliait entre eux ces départs qui, à chaque fois, semblaient pour Appenzzell tout à fait imprévisibles.

La vérité cependant, l’évidente et cruelle vérité, se fit enfin jour. Elle se trouve admirablement résumée dans la fin de la lettre qu’ Appenzzell envoya de Rangoon à sa mère environ cinq mois après son départ :

“ Quelque irritants que soient les déboires auxquels s’expose celui qui se voue corps et âme à la profession d’ethnographe afin de prendre par ce moyen une vue concrète de la nature profonde de l’Homme – soit, en d’autres termes, une vue du minimum social qui définit la condition humaine à travers ce que les cultures diverses peuvent présenter d’hétéroclite – et bien qu’il ne puisse aspirer à rien de plus que mettre au jour des vérités relatives (l’atteinte d’une vérité dernière étant un espoir illusoire), la pire des difficultés que j’ai dû affronter n’était pas du tout de cet ordre : j’avais voulu aller jusqu’à l’extrême pointe de la sauvagerie ; n’étais-je pas comblé, chez ces gracieux Indigènes que nul n’avait vus avant moi, que personne, peut-être, ne verrait plus après ? Au terme d’une exaltante recherche, je tenais mes sauvages, et je ne demandais qu’à être l’un d’eux, à partager leurs jours, leurs peines, leurs rites ! Hélas, eux ne voulaient pas de moi, eux n’étaient pas prêts du tout à m’enseigner leurs coutumes et leurs croyances ! Ils n’avaient que faire des présents que je déposais à côté d’eux, que faire de l’aide que je croyais pouvoir leur apporter ! C’était à cause de moi qu’ils abandonnaient leurs villages et c’était seulement pour me décourager moi, pour me persuader qu’il était inutile que je m’acharne, qu’ils choisissaient des terrains chaque fois plus hostiles, s’imposant des conditions de vie de plus en plus terribles pour bien me montrer qu’ils préféraient affronter les tigres et les volcans, les marécages, les brouillards suffocants, les éléphants, les araignées mortelles, plutôt que les hommes ! Je crois connaître assez la souffrance physique. Mais c’est le pire de tout, de sentir son âme mourir… ”

Georges Perec, La vie mode d'emploi (1978)

samedi 25 février 2012

L’être le plus démuni de tous

Dans le but de démontrer que [...] "l'évolution est une imposture", Olivier Gratiolet a entrepris un inventaire exhaustif de toutes les imperfections et insuffisances dont souffre l'organisme humain : la position verticale, par exemple n'assure à l'homme qu'un équilibre instable : on tient debout uniquement à cause de la tension des muscles, ce qui est une source continuelle de fatigue et de malaise pour la colonne vertébrale laquelle, bien qu’effectivement seize fois plus forte que si elle était droite, ne permet pas à l’homme de porter sur son dos une charge conséquente ; les pieds devraient être plus larges, plus étalés, plus spécifiquement adaptés à la locomotion, alors qu’ils ne sont que des mains atrophiées ayant perdu leur pouvoir de préhension ; les jambes ne sont pas assez solides pour supporter le corps dont le poids les fait ployer, et de plus elles fatiguent le cœur, qui est obligé de faire remonter le sang de près d’un mètre, d’où des pieds enflés, des varices, etc. ; les articulations de la hanche sont fragiles, et constamment sujettes à des arthroses ou à des fractures graves (col du fémur) ; les bras sont atrophiés et trop minces ; les mains sont fragiles, surtout le petit doigt qui ne sert à rien, le ventre n’est absolument pas protégé, pas plus que les parties génitales ; le cou est figé et limite la rotation de la tête, les dents ne permettent pas de prise latérale, l’odorat est presque nul, la vision nocturne plus que médiocre, l’audition très insuffisante ; la peau sans poils ni fourrure n’offre aucune défense contre le froid, bref, de tous les animaux de la création, l’homme, que l’on considère généralement comme le plus évolué de tous, est de tous l’être le plus démuni.

Georges Perec, La vie mode d'emploi (1978)



Bien que sans doute complètement happé par ce texte, vous vous demandez peut-être le lien qu'il peut bien avoir avec la trame globale du roman? Et bien il n'y participe aucunement... et pleinement à la fois.

Car, en plus de Bartlebooth et de son projet que je vous rapportais précédemment, c'est bien de la destinée de tous les habitants d'un immeuble dont Perec se fait l'écho dans ce roman. Il décrit même chaque pièce dans ses moindres détails (càd, par exemple, jusqu'à reproduire la grille le mots-croisés d'un journal étalé par terre pour absorber d'éventuelles gouttes de vin).

Bien entendu, ce niveau de détail intrigue, à la lecture du livre. Tout comme ce Post-Scriptum:
Ce livre comprend des citations, parfois légèrement modifiées, de : René Belletto, Hans Bellmer, Jorge Luis Borges, Michel Butor, Italo Calvino, Agatha Christie, Gustave Flaubert, Sigmund Freud, Alfred Jarry, James Joyce, Franz Kafka, Michel Leiris, Malcolm Lowry, Thomas Mann, Gabriel Garcia Marquez, Harry Matthews, Herman Melville, Vladimir Nabokov, George Perec, Roger Price, Marcel Proust, Raymond Queneau, François Rabelais, Jacques Roubaud, Raymond Roussel, Stendhal, Laurence Sterne, Théodore Surgeon, Jules Vernes, Unica Zürn.

En réalité, en bon Oulipien, Pérec s'est infligé un nombre de contraintes assez saisissant: Réparties en 42 catégories, chacune d'elle peut prendre 10 valeurs. Par un procédé mathématique complexe (qui a à voir avec un bi-carré latin orthogonal d'ordre 10), il associe à chaque chapitre un ensemble unique de contraintes... dont - vous l'aurez compris - la citation d'un auteur, mais aussi la référence à un livre, la description d'un tableau, la mention d'un animal, d'un bijou, le nombre des protagonistes, l'âge et le sexe de l'un d'eux.
Bref, c'est vertigineux.

(cf. tableau des contraintes)


Peut-être aurais-je dû vous préciser que 1 chapitre = 1 pièce de l'immeuble?Et que l'ordre dans lequel les pièces sont abordées répond lui aussi à une contrainte (de malade). Pour la saisir, il vous faudra tout d'abord après une brève analyse du plan de coupe ci-dessus ramener l'immeuble à une matrice de 10 sur 10, soit 100 pièces... Et bien la séquence dans laquelle ces pièces sont abordées est régie par "la polygraphie du cavalier". C'est-à-dire le trajet selon lequel un cavalier (au Jeu d'échec) parcourrait toutes les cases d'un damier de 10x10 cases, une et une seule fois .



Ceci donc pour vous donner de quoi appréhender l'ampleur du projet... et le labeur qu'il a dû occasionner !
Et le texte en lui-même dans tout ça?
A suivre, car il me reste encore quelques extraits à reproduire.

à lire aussi :
Cahier des charges de la vie mode d'emploi, de Georges Perec
(ouvrage sur lequel j'adorerais mettre la main !!)


Sur le même sujet de l'extrait introductif (la faiblesse de la "conception" de l'Homme), voir aussi le sketch de Florence Foresti, la Vie est bien faite
(-3 points d'indie cred, je sais)

dimanche 12 février 2012

Is your time so empty?

Dans un article intitulé "Time's price", je rapportais dernièrement ces paroles d'une chanson de Jeffrey Lewis :

Time is gonna take so much away
But there's a way that time can offer you a trade

Jeffrey Lewis tâchait de répondre très pragmatiquement à la question : "Peut-on tirer parti du temps qui passe, et si oui, comment?"

You'd better do something that you can get better at
'Cause that's the only thing that time will leave you with
(l'activité choisie pouvant aller de la chimie au fait de fonder une famille).
La réponse m'intéresse cependant moins que la question. Se la poser évite de réaliser a posteriori qu'on n'a agit que par automatisme / convention (cf. aussi "Au fond, pourquoi travaillé-je? Pourquoi faire des enfants?")...
ou qu'on a perdu son temps :
Norman Bates : My hobby is stuffing things. You know, taxidermy.
Lila Crane : It's a strange hobby. Curious.
[...] A man should have a hobby.
Norman Bates : Well, it's more than a hobby. A hobby's supposed to pass the time, not to fill it.
Lila Crane : Is your time so empty?

Pas sûr que Norman Bates - dans Psychose, donc - se soit réellement interrogé sur son "projet de vie". S'il en est qui y aura longuement réfléchi en amont et s'y sera tenu, c'est bien Percival Bartlebooth, personnage principal de "La Vie mode d'emploi" de Georges Perec.

La dernière fois que je vous en parlais, il oscillait entre abrutissement opaque et hyper claire-voyance dans son activité quotidienne et ô combien chronophage : la résolution d'un puzzle.

En réalité, elle s'inscrivait dans un projet plus vaste, fascinant (et vain, au point qu'il aurait certainement plu à Dino Buzzati).
Le voici :

Imaginons un homme dont la fortune n’aurait d’égale que l’indifférence à ce que la fortune permet généralement, et dont le désir serait, beaucoup plus orgueilleusement, de saisir, de décrire, d’épuiser, non la totalité du monde — projet que son seul énoncé suffit à ruiner — mais un fragment constitué de celui-ci : face à l’inextricable incohérence du monde, il s’agira alors d’accomplir jusqu’au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible.
Bartlebooth, en d’autres termes, décida un jour que sa vie tout entière serait organisée autour d’un projet unique dont la nécessité arbitraire n’aurait d’autre fin qu’elle-même.
Cette idée lui vint alors qu’il avait vingt ans. Ce fut d’abord une idée vague, une question qui se posait — que faire ? —, une réponse qui s’esquissait : rien. L’argent, le pouvoir, l’art, les femmes, n’intéressaient pas Bartlebooth. Ni la science, ni même le jeu. Tout au plus les cravates et les chevaux ou, si l’on préfère, imprécise mais palpitante sous ces illustrations futiles […], une certaine idée de la perfection.

Elle se développa dans les mois, dans les années qui suivirent, s’articulant autour de trois principes directeurs :
- Le premier fut d’ordre moral : il ne s’agirait pas d’un exploit ou d’un record, ni d’un pic à gravir, ni d’un fond à atteindre. Ce que ferait Bartlebooth ne serait ni spectaculaire ni héroïque ; ce serait simplement, discrètement, un projet, difficile certes, mais non irréalisable, maîtrisé d’un bout à l’autre et qui, en retour, gouvernerait, dans tous ses détails, la vie de celui qui s’y consacrerait.
- Le second fut d’ordre logique : excluant tout recours au hasard, l’entreprise ferait fonctionner le temps et l’espace comme des coordonnées abstraites où viendraient s’inscrire avec une récurrence inéluctable des événements identiques se produisant inexorablement dans leur lieu, à leur date.
- Le troisième, enfin, fut d’ordre esthétique : inutile, sa gratuité étant l’unique garantie de sa rigueur, le projet se détruirait lui-même au fur et à mesure qu’il s’accomplirait ; sa perfection serait circulaire : une succession d’événements qui, en s’enchaînant, s’annuleraient : parti de rien, Bartlebooth reviendrait au rien, à travers des transformations précises d’objets finis.

Ainsi s’organisa concrètement un programme que l’on peut énoncer succinctement ainsi :
- Pendant dix ans, de 1925 à 1935, Bartlebooth s’initierait à l’art de l’aquarelle.
- Pendant vingt ans, de 1935 à 1955, il parcourerait le monde, peignant, à raison d’une aquarelle tous les quinze jours, cinq cents marines de même format représentant des ports de mers. Chaque fois qu’une de ces marines serait achevées, elle serait envoyée à un artisan spécialisé (Gaspard Winckler) qui la collerait sur une plaque de bois et la découperait en un puzzle de sept cent cinquante pièces.
- Pendant vingt ans, de 1955 à 1975, Bartlebooth, revenu en France, reconstituerait, dans l’ordre, les puzzles ainsi préparés, à raison, de nouveau, d’un puzzle tous les quinze jours. A mesure que les puzzles seraient réassemblés, les marines seraient « retexturées » de manière à ce qu’on puisse les décoller de leur support, transportées à l’endroit même où – vingt ans auparavant – elles avaient été peintes, et plongées dans une solution détersive d’où ne ressortirait qu’une feuille de papier Whatman, intacte et vierge.

Aucune trace, ainsi, ne resterait de cette opération qui aurait, pendant cinquante ans, entièrement mobilisé son auteur.

Georges Perec, La vie mode d'emploi (1978)
Alfred Hitchcock, Pyschose (1960)

mercredi 1 février 2012

La sensation d'être un voyant

J'ai beau avoir l'impression de publier souvent des extraits de romans, je conserve cinq mois de retards dans la liste de ceux que je souhaite évoquer ici.

Août 2011.
Sur ma table de nuit, dans un gîte quelque part au milieu des Pyrénées, "La vie mode d'emploi". Sur le buffet de la salle à manger, un vaste puzzle, déjà entamé ; l'occasion de m'imprégner un peu plus du roman de Perec, puisque l'art du puzzle y est central.

La préface lui est d'ailleurs entièrement consacrée. Par la suite, on découvrira un certain Bartlebooth se livrant de manière récurrente à cette activité. Il faut dire que, pour lui, cela dépasse de beaucoup la notion de passe-temps... et s'inscrit même dans un vaste projet (de vie).

N'y pensons pas, pour l'heure, puisque j'y reviendrai.
Et profitons de ces moments de félicité qui parfois succèdent à de longues périodes d'impuissance et d'inaction, au "sentiment d'impasse", à cette "sorte de torpeur, de ressassement, d'abrutissement opaque à la recherche de quelque chose d'informe dont [on] n'arriv[e] qu'à marmonner les contours"


Plus souvent heureusement, au terme de ces heures d'attente, après être passé par tous les degrés de l'anxiété et de l'exaspération contrôlées, Bartlebooth atteignait une sorte d'état second, une stase, une espèce d'hébétude toute asiatique, peut-être analogue à celle que recherche le tireur à l'arc : un oubli profond du corps et du but à atteindre, un esprit vide, parfaitement vide, ouvert, disponible, une attention intacte mais flottant librement au-dessus des vicissitudes de l'existence, des contingences du puzzle et des embûches de l'artisan. Dans ces instants-là, Bartlebooth voyait sans les regarder les fines découpes de bois s'encastrer très exactement les unes dans les autres et pouvait, prenant deux pièces auxquelles il n'avait jamais prêté attention ou dont il avait peut-être juré pendant des heures qu'elles ne pouvaient matériellement pas se réunir, les assembler d'un geste.
Cette impression de grâce durait parfois plusieurs minutes et Bartlebooth avait alors la sensation d'être un voyant : il percevait tout, il comprenait tout, il aurait pu voir l'herbe pousser, la foudre frapper l'arbre, l'érosion meuler les montagnes comme une pyramide très lentement usée par l'aile d'un oiseau qui l'effleure : il juxtaposait les pièces à toute allure, sans jamais se tromper, retrouvant sous tous les détails et artifices qui prétendaient les masquer, telle griffe minuscule, tel imperceptible fil rouge, telle encoche aux bords noirs qui lui auraient, de tout temps, désigné la solution s'il avait eu des yeux pour voir : en quelques instants, porté par cette ivresse exaltante et sûre, une situation qui n'avait pas bougé depuis des heures ou des jours et dont il ne concevait même plus le dénouement, se modifiait du tout au tout : des espaces entiers se soudaient les uns aux autres, le ciel et la mer retrouvaient leur place, des troncs redevenaient branches, des oiseaux vagues, des ombres goémon.
Ces instants privilégiés étaient aussi rares qu'ils étaient enivrants et aussi éphémères qu'ils semblaient efficaces. Très vite Bartlebooth redevenait comme un sac de sable, une masse inerte rivée à sa table de travail, un demeuré aux yeux vides, incapables de voir, attendant pendant des heures sans comprendre ce qu'il attendait.

Georges Perec, La vie mode d'emploi (1978)

samedi 12 mars 2011

Quel sens avait le fromage?

J'étais persuadé d'avoir achevé de citer des passages du recueil "Penser/Classer" de Perec... Et pourtant, en m'apprêtant à le restituer à son propriétaire, j'ai relu le chapitre intitulé :

Lire : esquisse
socio-physiologique

Car si "toute une école moderne de critique a depuis plusieurs décennies déjà, mis précisément l'accent sur le comment de l'écriture, le faire, le poïétique (*) [...], un travail équivalent reste à faire [lui]-semble-t-il sur l'aspect éfferent de cette production: la prise en charge du texte par le lecteur".

Seront évoqués par la suite différents aspects liés au corps (yeux, voix, lèvres, mains, postures), avant d'en venir à l'environnement de lecture.

Mettons de côté la lecture à des fins professionnelles ou studieuses, pour évoquer la lecture loisir.

Ne convient-il pas, en tout cas, d'interroger ces environnements de lecture: lire ce n'est pas seulement lire un texte, déchiffrer des signes, arpenter des pages, traverser un sens ; ce n'est pas seulement la communion abstraite de l'auteur et du lecteur, la noce mystique de l'Idée et de l'Oreille, c'est, en même temps, le bruit du métro, ou le balancement du wagon de chemin de fer, ou la chaleur du soleil sur une plage et les cris des enfants qui jouent un peu plus loin, ou la sensation de l'eau chaude dans la baignoire, ou l'attente du sommeil...

Un exemple me permettra de préciser le sens de cette interrogation que l'on est parfaitement en droit, au demeurant, de trouver tout à fait oiseuse: il y a une bonne dizaine d'années, je dînais avec quelques amis dans un petit restaurant (hors-d'oeuvre, plat du jour garni, fromage ou dessert) ; à une autre table, dînait un philosophe déjà justement réputé ; il dînait seul, tout en lisant un texte ronéotypé qui était vraisemblablement une thèse. Il lisait entre chaque plat, et souvent même entre chaque bouchée, et nous nous sommes demandés, mes compagnons et moi, quel pouvait être l'effet de cette double activité, comment ça se mélangeait, quel goût avaient les mots et quel sens avait le fromage: une bouchée, un concept, une bouchée, un concept... Comment est-ce que ça se mâchait, un concept, comment est-ce que ça s'ingurgitait, comment ça se digérait? Et comment pouvait-on rendre l'effet de cette double nourriture, comment le décrire, comment le mesurer?

Georges Perec, Penser/Classer (1978)

Je pourrai bien sûr citer d'autres passages ou développer, mais, en raison du goût de l'auteur pour l'énumération, beaucoup de choses figurent déjà dans ce texte (de l'activation des muscles même lorsqu'on lit "dans sa tête", à la perception visuelle des noms propres dans les romans russes). Je vous laisse vous y reporter.

Questionner l'acte de lire est également intéressant pour un écrivain : tel livre / passage aura-t-il plutôt suscité une lecture attentive, captivée, distraite, flottante, laborieuse? à moins que comme évoqué ci-dessus, cela ait fortement varié selon les conditions et individus.
Et vous, comment lisez-vous?


(*) Poïétique: En art, étude des processus de création et du rapport de l'auteur à l'œuvre.

mercredi 9 février 2011

Le contraire de la mode

"L’orange illuminera notre dressing dès le printemps. Seulement à la sortie de l’hiver, peu d’entre nous osent passer le cap de cette nouvelle tendance. Pour passer à l’orange sans se fashion griller, créateurs et people nous montrent le chemin."


Trouvée à l'instant sur le site de Elle (la phrase, pas la photo, chipée à AA). Le orange, qui suit le kamel, le rose chair, le kaki, les rayures, le gris, le bleu, l'écossais, etc... Un peu naïvement, j'imaginais "la mode" passer naturellement par imprégnation inconsciente des trend setters aux early adopters, puis gagner le main stream.
(Le mainstream, c'est quand il est déjà trop tard, comme cet été où la densité de marinières au m² avait atteint son paroxysme)

Le fait que la presse spécialisée (féminine en tête) ait un discours aussi ouvertement prescripteur ("habillez-vous comme ceci"), et que cela fonctionne m'étonne encore aujourd'hui. Oui, parce que moi par exemple, je n'aime pas tellement acheter ce qu'on me dit d'acheter, être comme on me dit d'être, ni - pour prendre un exemple dans un autre domaine - écouter et apprécier ce qu'on me dit d'écouter et apprécier.

Evidemment, je conçois aisément que suivre ces prescriptions et tendances, c'est signifier à toute personne réceptive: "regarde, je fais l'effort d'être à la mode".

Soyons clairs :

Il n'y a pas grand chose à attendre d'un procès de la mode. La mode existe. On le sait. Elle se fait et se défait, elle se fabrique et se diffuse, elle se consomme. Elle intervient dans la plupart de nos activités quotidiennes.
Tous les phénomènes de mode convergent vers une constatation élémentaire : la mode ne produit ni des objets ni des faits, mais seulement des signes : des points de repère auxquels une collectivité se rattache. La seule question est alors celle-ci : pourquoi a-t-on besoin de ces signes? Ou, si l'on préfère: ne peut-on les chercher ailleurs?

[...]

Le contraire de la mode, ce n'est évidemment pas le démodé; ce ne peut être que le présent : ce qui est là, ce qui est ancré, permanent, résistant, habité : l'objet et son souvenir, l'être et son histoire.

Ca ne sert pas à grand chose d'être ou de vouloir être contre la mode. Tout ce que l'on peut vouloir, peut-être, c'est être à côté, en un lieu où les exclusions imposées par le fait même de la mode (à la mode / démodé) cesseraient d'être pertinentes.

Georges Perec, Penser/Classer (1978)

mercredi 2 février 2011

L'illusion de l'achevé. Le vertige de l'insaisissable

Si vous n'êtes pas venus ici depuis quelques temps, STOP, cette série d'articles commence à peine plus pas, ici (et d'ailleurs, limite, , comme me le fait remarquer "Poitrilomirtiop").

Toujours en vous rapportant les propos de Perec, j'étais donc parti pour vous exposer le §2.1, "Manières de ranger les livres"

classement alphabétique
classement par continent ou par pays
classement par couleurs
classement par date d'acquisition
classement par date de parution
classement par formats
classement par genres
classement par grandes périodes littéraires
classement par langues
classement par priorité de lecture
classement par reliures
classement par séries

Aucun de ces classements n'est satisfaisant à lui tout seul. Dans la pratique, toute bibliothèque s'ordonne à partir d'une combinaison de ces modes de classements : leur pondération, leur résistance au changement, leur désuétude, leur rémanence, donnent à toute bibliothèque une personnalité unique.


Il convient d'abord de distinguer les classements stables et les classements provisoires ; les classements stables sont ceux qu'en principe on continuera à respecter ; les classements provisoires ne sont censés durer que quelques jours ; [...]

En ce qui me concerne, près des trois quarts de mes livres n'ont jamais été réellement classés. Ceux qui ne sont pas rangés d'une façon définitivement provisoire le sont d'une façon provisoirement définitive, comme à l'OuLiPo. [...]

Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent le livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l'illusion de l'achevé et le vertige de l'insaisissable? Au nom de l'achevé, nous voulons croire qu'un ordre unique existe qui nous permettrait d'accéder d'emblée au savoir ; au nom de l'insaisissable, nous voulons penser que l'ordre et le désordre sont deux mêmes mots désignant le hasard.

Georges Perec, Penser/Classer (1978)


Ma bibliothèque personnelle est assez peu fournie: J'ai en effet l'opportunité de pouvoir facilement emprunter... De plus, j'ai pris le parti de vendre tout livre que je ne relirai pas.

Ma discothèque est en revanche bien plus étendue.
Description.

Ma toute première tentative de rangement (au collège, donc) fut alphabétique. Un classement simple, et lisible pour les personnes extérieures (càd autres que moi). Trop terne, trop prévisible. J'optai donc rapidement pour un classement chromatique, qui fit son effet un long moment. Il atteignit ses limites lorsque la masse des CDs à tranche noire ou blanche devint trop importante. Enfin, je me résolus à adopter un classement thématique, avec au sein d'une catégorie, un sous-classement de proche en proche, soit par analogie de style, identité de label, proximité géographique / temporelle, ou tout simplement parce que tel et tel artiste auront collaboré ensemble. Un classement chronologique parachève le tout. Aujourd'hui cet ordre demeure.

Les disques que je reçois pour la radio sont quant à eux provisoirement classés par ordre de date de publication, puis par priorité d'écoute, avant de rejoindre les archives... par ordre d'archivage. Ce dernier classement est idéal pour qui rejette l'idée de devoir déplacer ses disques : en revanche, il se double nécessairement d'un étiquettage et d'une base de données.

Dans un prochain article, je vous exposerai comment sont rangés mes T-Shirts (de groupe).

Blague à part, je profiterai de ce que Perec cite Borges pour revenir sur le vertigineux concept constitutif de sa bibliothèque de Babel.

mardi 1 février 2011

La tentation mesquine de la bureaucratie individuelle

Penser/Classer est un recueil de textes (légers) de Georges Perec publiés dans diverses revues, entre 1976 et 1982. Ou comment création et organisation peuvent cohabiter dans un esprit.

L'un d'eux s'intitule
"Notes brèves sur l'art et la manière de ranger ses livres".
Bien sûr, ce qui suit peut sans difficulté s'étendre à votre discothèque.

Dans une brève introduction, Perec discute du nombre d'ouvrages pouvant constituer une bibliothèque, "sinon idéale, du moins suffisante" (nombre évalué à 361). De recueils en oeuvres complètes, les réalités que recouvre le mot "ouvrage" nous orientent rapidement vers l'idée moins contraignante d'une bibliothèque limitée à 361 "thèmes".


Ainsi donc, l'un des principaux problèmes que rencontre l'homme qui garde les livres qu'il a lus ou qu'il se promet de lire un jour est l'accroissement de sa bibliothèque. Tout le monde n'a pas la chance d'être le capitaine Nemo:
"...le monde a fini pour moi le jour où mon Nautilus s'est plongé pour la première fois sous les eaux. Ce jour-là, j'ai acheté mes derniers volumes, mes dernières brochures, mes derniers journaux, et depuis je veux croire que l'humanité n'a plus ni pensé ni écrit."
Rapidement donc, se pose un problème d'espace, puis un problème d'ordre. Une brève inspection de votre appartement / maison vous permettra d'envisager des réponses au premier problème, je tenais moi à vous sensibiliser à l'importance du second point :

Une bibliothèque que l'on ne range pas se dérange: c'est l'exemple que l'on m'a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu'était l'entropie et je l'ai plusieurs fois vérifié expérimentalement.
Le désordre d'une bibliothèque n'est pas en soi une chose grave; il est de l'ordre du "dans quel tiroir ai-je mis mes chaussettes?" : on croit toujours que l'on saura d'instinct où l'on a mis tel ou tel livre ; et même si on le ne sait pas, il ne sera jamais difficile de parcourir rapidement tous les rayons.
A cette apologie du désordre sympathique, s'oppose la tentation mesquine de la bureaucratie individuelle : une chose pour chaque place et chaque place à sa chose et vice versa; entre ces deux tensions, l'une qui privilégie le laisser-aller, la bonhomie anarchisante, l'autre qui exalte les vertus de la tabula rasa, la froideur efficace du grand rangement, on finit toujours par essayer de mettre de l'ordre dans ses livres : c'est une opération éprouvante, déprimante, mais qui est susceptible de procurer des surprises agréables, comme de retrouver un livre que l'on avait oublié à force de ne plus le voir, et que, remettant au lendemain ce qu'on ne fera pas le jour même, on redévore enfin à plat ventre sur son lit.

Nous verrons sous peu (demain?) les différents classements envisageables, en dépit du provisoirement définitif et du définitivement provisoire.

Georges Perec, Penser/Classer (1978)

lundi 6 septembre 2010

ils rêvaient confusément d'autre chose (Etre ou Avoir, part.4)

Rapide post en direct, du Starbuck City Hall de Singapour.
Singapour, c'est un peu le temple du shopping, avec un centre commercial de cinq étages à tous les pâtés de maison. Ou presque.


L'occasion parfaite de revenir sur "Les choses", le roman de Perec, et d'achever par un dernier extrait la série d'article qui lui était consacré. On retrouve une dernière fois Jérôme et Sophie, toujours pris entre quête de richesse et de liberté, d'objets et d'identité.

Ces oppositions marquent d'autant plus leur vie que leur métier même les y ramène. Ils travaillent effectivement dans les études marketing.

Cela donne lieu à de savoureuses pages...
et cette information est importante pour la lecture de ce court passage.


Lorsque, le lendemain, la vie, de nouveau, les broyait, lorsque se remettait en marche la grande machine publicitaire dont ils étaient les pions minuscules, il leur semblait qu'ils n'avaient pas tout à fait oublié les merveilles estompées, les secrets dévoilés de leur fervente quête nocturne. Ils s'asseyaient face à des gens qui croient aux marques, aux slogans, aux images qui leur sont proposés, et qui mangent de la graisse de boeuf équarri en trouvant délicieux le parfum végétal et l'odeur de noisette (mais eux-mêmes, sans trop savoir pourquoi, avaient le sentiment curieux, presque inquiétant, que quelque chose leur échappait, ne trouvaient-ils pas belles certaines affiches, formidables certains slogans, géniaux certains films-annonces?). Ils s'asseyaient et ils mettaient en marche leurs magnétophones, ils disaient hm hm avec le ton qu'il fallait, ils truquaient leurs interviews, ils bâclaient leurs analyses, ils rêvaient, confusément, d'autre chose.

George Perec, Les choses (1965)


Qu'on se rassure, Jérôme et Sophie s'apprêtent à sortir de ce carcan qui les étouffent et à infléchir leur trajectoire: changement de vie, déménagement, nouveaux métiers.
La suite, à lire dans le bouquin, donc!

mercredi 1 septembre 2010

le temps de la sécurité (Etre ou Avoir, part.3)

L'opposition entre le travail et la liberté est ce qui détermine Jérôme et Syvlie.

Dans "Les choses", deux modes de vie sont en opposition. Il y a ceux qui, comme eux, "ne veulent que vivre, appelent vie la liberté la plus grande, la seule poursuite du bonheur"... et ceux "qui choisissent de gagner d'abord de l'argent, qui réservent pour plus tard, pour quand ils seront riches, leurs vrais projets"... Qu'arrive-t-il alors?

Hélas, quand il est au bout de ses peines, le jeune homme n'est plus si jeune, et, comble de malheur, il pourra même lui apparaître que sa vie est derrière lui, qu'elle n'était que son effort, et non son but et, même s'il est trop sage, trop prudent - car sa lente ascension lui aura donné une saine expérience - pour oser se tenir de tels propos, il n'en demeurera pas moins vrai qu'il sera âgé de quarante ans, et que l'aménagement de ses résidences principale et secondaire, et l'éducation de ses enfants auront suffi à remplir les maigres heures qu'il n'aura pas consacrées à son labeur...

Cette voie est néanmoins suivis par la plupart des amis du couple:

L'un après l'autre, presque tous les amis succombèrent. Au temps de la vie sans amarres succédaient les temps de la sécurité. Nous ne pouvons pas, disaient-ils, continuer toute notre vie comme ça. Et ce comme ça était un geste vague, tout à la fois: la vie de patachon, les nuits trop brèves, les patates, les vestes élimées, les corvées, les métros.
Petit à petit, sans y prendre vraiment garde, Jérôme et Sylvie se retrouvèrent presque seuls. L'amitié n'était possible, leur semblait-il, que quand ils se tenaient les coudes, quand ils menaient la même vie. Mais qu'un couple soudain acquière ce qui pour l'autre était presque la fortune, ou la promesse d'une fortune à venir, et que l'autre, en retour, privilégie sa liberté conservée, c'étaient deux mondes qui semblaient s'affronter. Ce n'étaient plus des brouilles passagères, mais des failles, des scissures profondes qui ne se refermeraient pas d'elles-même [...]
Jérôme et Sylvie furent sévères, furent injustes. Ils parlèrent de trahison, d'abdication. Ils se plurent à assister aux ravages foudroyants que l'argent, disaient-ils, creusait chez ceux qui lui avaient tout sacrifié, et auxquels, pensaient-ils, ils échappaient encore. Ils virent leurs anciens amis s'installer, presque sans peine, presque trop bien, dans une hiérarchie rigide, et adhérer, sans recul, au monde dans lequel ils entraient. Ils les virent s'aplatir, s'insinuer, se prendre au jeu de leur propre monde: celui qui justifiait, en bloc, l'argent, le travail, la publicité, les compétences, un monde qui valorisait l'expérience, un monde qui les niait, le monde sérieux des cadres, le monde de la puissance.

George Perec, Les choses (1965)

mercredi 25 août 2010

35 mètres carrés (Etre ou Avoir, part.2)

Je vous propose un nouvel extrait des Choses de Perec.
Il y est ici question de l'appartement de Jérôme et Sylvie (éternels insatisfaits).

Big up à tous les parisiens habitant un 35m²...

Ce passage reflète le style énumératif et détaillé qu'adopte Perec dans le roman. Il le faut bien: la situation, les pensées et aspirations des protagonistes du roman se traduisent en termes d'objets matériels.

Ils vivaient dans un appartement minuscule et charmant, au plafond bas, qui donnait sur un jardin. Et se souvenant de leur chambre de bonne - un couloir sombre et étroit, surchauffé, aux odeurs tenaces - ils y vécurent d'abord dans une sorte d'ivresse, renouvelée chaque matin par le pépiement des oiseaux. Ils ouvraient les fenêtres, et, pendant de longues minutes, parfaitement heureux, ils regardaient leur cour. La maison était vieille, non point croulante encore, mais vétuste, lézardée. Les couloirs et les escaliers étaient étroits et sales, suintant d'humidité, imprégnés de fumées graisseuses. Mais entre deux grands arbres et cinq jardinets minuscules, de formes irrégulières, pour la plupart à l'abandon, mais riches de gazon rare, de fleurs en pots, de buissons, de statues naïves même, circulait une allée de gros pavés irréguliers, qui donnait au tout un air de campagne. C'était l'un de ces rares endroits à Paris où il pouvait arriver, certains jours d'automne, après la pluie, que montât du sol une odeur, presque puissante, de forêt, d'humus, de feuilles pourrissantes.
Jamais ces charmes ne les lassèrent et ils y demeurèrent toujours aussi spontanément sensibles qu'aux premiers jours, mais il devint évident, après quelques mois d'une trop insouciante allégresse, qu'ils ne sauraient suffire à leur faire oublier les défauts de leur demeure. Habitués à vivre dans des chambres insalubres où ils ne faisaient que dormir, et à passer leurs journées dans des cafés, il leur fallut longtemps avant de s'apercevoir que les fonctions les plus banales de la vie de tous les jours - dormir, manger, lire, bavarder, se laver - exigeaient chacune un espace spécifique, dont l'absence notoire commença dès lors à se faire sentir. Ils se consolèrent de leur mieux, se félicitant de l'excellence du quartier, de la proximité de la rue Mouffetard et du Jardin des Plantes, du calme de la rue, du cachet de leurs plafonds bas, et de la splendeur des arbres et de la cour tout au long des saisons; mais, à l'intérieur, tout commençait à crouler sous l'amoncellement des objets, des meubles, des livres, des assiettes, des paperasses, des bouteilles vides. Une guerre d'usure commençait dont ils ne sortiraient jamais vainqueurs.
[...] Certains jours l'absence d'espace devenait tyrannique. Ils étouffaient. Mais ils avaient beau reculer les limites de leurs deux pièces, abattre des murs, susciter des couloirs, des placards, des dégagements, imaginer des penderies modèles, annexer en rêve les appartements voisins, ils finissaient toujours par se retrouver dans ce qui était leur lot, leur seul lot: trente-cinq mètres carrés


George Perec, Les choses (1965)