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lundi 8 décembre 2025

La courbe en U

Sur la base d'une bonne critique, j'ai récemment voulu donner sa chance à "In violentia veritas" de Catherine Girard, inspiré de sa vie réelle. Après abandon, je peux le réaffirmer : les ouvrages dans lesquels sont dépeints l'enfance, la famille, les ascendants et autres bisaïeuls de l'auteur ou de l'autrice ne m'intéressent pas.

Contrepied parfait, le génial roman de Nathan Hill lu quelques semaines plus tôt, "Bien-être" (Wellness, dans son titre original).J'aime les romans qui résultent d'un travail impressionnant d'imagination et de conception (personnages, structure de la narration), de documentation et qu'il donne matière à réflexion ! Bonus si le tout est écrit avec humour ou esprit.

Préparez-vous à lire de nombreux extraits dans les jours à venir !
Nous y suivrons les pensées et pérégrinations sur une grosse vingtaine d'années d'Elizabeth et Jack, tous deux cultivés, elle, plutôt scientifique, , venant de la bourgeoisie, et lui, plutôt artiste, venant d'un milieu rural, tout en en apprenant régulièrement sur leurs passés respectifs.
 
Posant fourchette et téléphone, Jack croisa les doigts devant lui et la considéra un moment. « Tout va bien ? demanda-t-il.
- Bien sûr.
- Tu n'es pas insatisfaite ?
- Je vais bien, Jack.
- Parce qu'on dirait que tu es insatisfaite.
- Je vais tout à fait bien, vraiment.
- Mais tous ces aménagements que tu prévois pour le nouvel appartement. Les étagères ouvertes. Le pas-de-télé. La salle de jeux. Ta nouvelle esthétique minimaliste.
- Qu'est-ce qu'elle a, mon esthétique ?
- Ça ne ressemble pas exactement à nous. Ça donne l'impression que tu es peut-être insatisfaite, peut-être un peu malheureuse.
- Je ne suis pas malheureuse, le rassura Elizabeth en lui tapotant le bras. Ou en tout cas pas anormalement.
- Pas anormalement ? Ça veut dire quoi ?
- Ça veut dire que je suis tout à fait aussi heureuse que je peux espérer l'être, à cette étape de ma vie.
- Et de quelle étape parle-t-on ?
- Du bas de la courbe en U. »

Ah oui bien sûr, la courbe en U : elle y avait souvent fait référence ces derniers temps, chaque fois que Jack la bousculait de cette façon-là. Un phénomène bien connu de certains économistes et des psychologues comportementaux, selon lequel, sur une vie, le bonheur avait tendance à suivre un schéma familier : les gens étaient plus heureux dans leurs jeunes années puis pendant leur vieillesse que pendant les décennies du milieu. Le bonheur était à son maximum autour de la vingtaine, puis à nouveau vers soixante ans, mais il touchait le fond entre les deux. Et c'était là que Jack et Elizabeth se trouvaient en ce moment, au fond de cette courbe, au milieu de leur vie, période qui s'illustrait beaucoup moins en réalité par les fameuses « crises de la quarantaine » (un phénomène finalement plutôt rare puisque seulement 10% des gens affirmaient en vivre une) que par sa lente et déroutante glissade vers une insatisfaction et une frustration chroniques. C'était, Elizabeth insistait bien là-dessus, une constante universelle : la courbe en U concernait aussi bien les hommes que les femmes, les couples mariés que les célibataires, les riches que les pauvres, les actifs que les inactifs, les diplômés que les non-diplômés, les parents que les sans-enfants. Quel que soit le pays, quelles que soient la culture et l'origine ethnique, des décennies d'études démontraient scientifiquement qu'en milieu de vie les gens portaient en eux, en permanence, un sentiment qui, statistiquement parlant, était semblable à la perte d'un être cher. Voilà ce qu'on éprouvait, soutenait-elle, voilà à quel point on était loin de son pic du début de la vingtaine, selon les mesures objectives du bien-être. Elizabeth soupçonnait la biologie, la sélection naturelle, les pressions évolutionnistes vieilles de millions d'années, puisqu'il avait récemment été démontré par les primatologues que les grands singes faisaient exactement la même expérience de la courbe du bonheur, ce qui tendait à suggérer que cette tristesse particulière devait avoir assuré un avantage préhistorique, qu'elle devait avoir aidé nos ancêtres primates à survivre. Peut-être, avançait-elle, était-ce dû au fait que, dans tous les groupes, les membres les plus vulnérables étaient les jeunes et les vieux, si bien qu'il était important pour eux d'être heureux car, plus leur satisfaction était grande, moins ils prenaient de risques et plus ils étaient nombreux à survivre. Alors qu'au mitan de la vie le besoin était inverse : il était nécessaire de se sentir absolument insatisfait, d'éprouver un tourment intérieur qui pousse à aller se mesurer aux dangers du monde. Après tout, il fallait bien que quelqu'un s'y colle.

Elizabeth semblait trouver réconfortant que cet hiatus de milieu de vie tienne davantage à un câblage biologique qu'à un problème spécifique dans son couple ou dans sa vie. Mais ça ne réconfortait absolument pas Jack. Ça ne faisait que confirmer ses craintes. Tout ce qu'il entendait était que sa femme était triste.

Bien-être, Nathan Hill (2024)

mardi 11 mars 2025

Le monde est divisé en deux sortes de personnes

Je ne sais pas qui c'était mais quelqu'un, peut-être ou peut-être pas Henry James, a dit que le monde était divisé en deux sortes de personnes : ceux qui, voyant quelqu'un souffrir, pensent : Cela pourrait m'arriver, et ceux qui pensent : Cela ne m'arrivera jamais. Les premiers nous aident à supporter la vie, les seconds en font un enfer.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

Je suis très content d'entamer enfin la publication des extraits de ce roman que j'ai beaucoup apprécié, par l'autrice de "L'ami" (déjà relayé dans ces colonnes). Je l'ai lu il y a un an.... j'ignorais alors qu'une adaptation par Pedro Almodóvar ("La Chambre d'à côté") pour le cinéma sortirait quelque mois plus tard! Depuis Kundera (lu il y a plus de 20 ans, ca date), j'aime ces plumes contemporaines qui entrecoupent le récit de réflexions personnelles et références culturelles.

dimanche 21 juillet 2024

(Tout) recommencer

 "Un jour sans fin", "un jour sans lendemain"... deux films radicalement différents, mais dont le scénario repose sur une "boucle temporelle". Le concept a pour mérite d'être simple, moins fumeux et donc casse-gueule que celui de voyage dans le temps, qui peut aboutir au choix à des histoires bancales, ou incompréhensibles.

Prenons le deuxième ("Edge of Tomorrow" en version originale). Un soldat (Tom Cruise) se retrouve au front, à l'aube d'une bataille acharnée contre des forces extra-terrestres. A chaque mort, il reprend invariablement connaissance au début de la journée. Fort de ses souvenirs et expériences accumulés, il augmentera à chaque itération ses aptitudes physiques et tactiques, son savoir... et sa prescience (c'est-à-dire sa faculté d'avoir une connaissance parfaite et millimétrée de ce qui va survenir).


Live. Die. Repeat.
L'affiche du film annonce clairement le programme... qu'avec un peu de recul on ne peut s'empêcher de rapprocher d'une mécanique bien connue du jeu vidéo : jouer, mourir et recommencer (un combat, une partie) jusqu'à ce qu'on soit devenu suffisamment fort ou habile pour poursuivre son chemin et atteindre la difficulté suivante (exemple trivial : "Super Mario Bros"). Lorsque l'échec et la mort sont inévitables et par conséquent nécessaires pour passer une épreuve, on parle en terminologie vidéoludique de "Die and Retry" (exemple : "Darks Souls", et dans un autre style "12 Minutes"... qui lui met clairement en scène une boucle temporelle). 


"La mort dans les jeux-vidéos, trois fois par pièce" (*)
Mais pourquoi diable la mort est-elle est aussi banale dans les jeux vidéo ? C'est qu'elle en est constitutive. Les premiers jeux prenaient la forme de bornes d'arcades, et les parties étaient payantes. Dans une logique de rentabilité, il fallait donc que le jeu soit suffisamment difficile pour que le joueur perde rapidement (après avoir épuisé ses "vies"). Il pouvait ainsi libérer la place pour d'autres ("game over")... ou souhaiter prolonger le plaisir en introduisant une nouvelle pièce ("continue").



Maintenant que nous avons fait le lien intellectuel entre les time loops au cinéma et la logique vidéoludique, revenons au film emblématique "Un jour sans fin" ("Groundhog Day" en VO). Le cas est plus intéressant, car plus vaste : aucun objectif, aucune finalité ne s'impose ni au spectateur, ni au personnage principal (Bill Murray), coincé un 2 février. Le cadre n'est pas celui d'une progression linéaire (ou à embranchements finis) ; ce n'est rien moins que la vie normale, banale... avec une infinité de variations. On se plaît à imaginer en retour un jeu dans un monde ouvert dopé à l'IA qui mettrait en scène ce vertige de possibilités, dont seule une poignée permettrait de rompre la boucle !


IRL
Quid de la vraie vie ? Pour qu'elle ne soit pas aliénante, une boucle temporelle se devrait d'être contrôlée.


- I'm constantly pitching you ideas, Rick, and you act like they're not even worth thinking about! What about my video-game-style place-saving device?

- Oh, my God, here we go.

- It's a good idea, Rick! A device that lets you...

- ... save your place like in a video game, but in real life so that you can try stuff and then go back to your save point, yes, Morty, I saw it on "Futurama"

Nous en sommes rendus au concept de "sauvegarde" (généralisé avec l'arrivée du jeu-vidéo dans les maisons). Cet épisode de Rick & Morty est particulièrement bien mené, puisqu'il dépasse rapidement l'usage anecdotique d'une telle fonctionnalité, pour déboucher sur des questions que tout à chacun pourra se poser, et résultant principalement des limites de l'invention de Rick. Deux boutons : le premier pour réaliser une unique sauvegarde, définitivement perdue au déclenchement de la suivante, le second pour revenir à l'état sauvegardé

Et vous, quand auriez vous sauvegardé ? Le plus tôt possible, pour pouvoir avoir "plusieurs vies" (au risque de ne pas recréer les conditions de rencontrer les mêmes personnes) ? Ou bien un peu plus tard, pour parfaire ce que vous estimez déjà être "votre meilleure vie", et éviter certains écueils ? Avec la crainte que la sauvegarde porte déjà le germe d'une situation inéluctable.


Un jour sans finHarold Ramis (1993)
Edge of Tomorrow, Doug Liman (2014)
Rick and MortyThe Vat of Acid Episode (S04E08, (2013), Mike McMahan
Futurama, Meanwhile (S07E26, 2013)
(*) Diabologum, 365 jours ouvrables (#3, 1996)

mercredi 12 juin 2024

Oh dead life

C'est tout naturellement et avec grand plaisir qu'à le suite du précédent article, je ré-écoute l'album "Night Group" de Dog Day.


Life is too short to ration out in portions
I spend my time as soon as I get, it′s gone

I'm in no rush, I'm in no rush,
Oh, I can feel a change;
I′m becoming alive again
I'm in command of my own fate
I can depend on destiny if it's safe

Become alive with me
Oh dead life, awake
Rise from your grave

Work your dead job,
Rent your home sweet homeless
It almost killed me
And I didn′t even notice it

Rise from your death
Try to notice it
Live on the edge
Or die in a bed

Dog Day, Oh dead life
Night Group (2007)

dimanche 31 mars 2024

They buy your labor

Everyday we earn our meager pay
But it takes its toll to play the happy prole.

They buy your labor, try to steal your soul
Bite the bullet, hold your tongue and play the happy prole.

Paranoid and tired - quit before you're fired.
But they've got you in the hole, so you play happy prole.

You need the money so you got to play it dumb,
but if you play it long enough it's just what you become.

Pay your rent, pay your bills,
pay the doctor for your pills
so you can work another day, as life slips away.

Quasi, the happy prole
Featuring "Birds" (1998)

Une fin de chanson finalement assez proche des propos tenus dans le post précédent ! Comme le chante Sam Coomes, on rappelle qu'en effet, les patrons ne "donnent" pas généreusement du travail, mais ils l' "achètent" afin de générer du profit.

jeudi 28 mars 2024

On est des robots

"C’est ma mère qui parlait à la maison ; mon père, non. C’est un taiseux, un macho typique qui aime qu’on fasse comme il veut. Alors, de l’affection, des câlins, il n’y en avait absolument pas. Et de toute façon, c’est quelque chose qui n’existe pas dans notre culture. On ne se prend pas dans les bras. On n’exprime pas ses sentiments. Les montrer est même considéré comme immature, faible. On ne montre pas sa colère. On ne montre pas sa tristesse. On est des robots. On ne sait pas, et on ne cherche pas à savoir qui on est. Et à la fin, on meurt."

Uyen Pham, 32 ans (et d'origine vietnamienne), dans "Au p'tit bonheur", une très belle série de portraits de gens souvent cabossés, à lire dans LeMonde. Ils sont signés Stéphania Rousselle, talentueuse journaliste franco-américaine, et font suite au recueil "Amour" sur lequel je reviendrai plus tard !

mardi 5 septembre 2023

Everything here is bullshit

Je n'ai pu en extraire ni punchline, ni tirade, ces séries méritent cependant d'apparaître dans ces colonnes. Micro-chronique sans divulgâcher au-delà du pitch.


Quel est-il? Durant leur journée de travail chez Lumon Industries, les employés sont coupés des souvenirs de leur vie personnelle, et inversement en dehors du cadre de l'entreprise.

Lorsqu'on se lance dans Severance, on peut penser que le dispositif servira principalement à alimenter une critique du monde de l'entreprise (vacuité des tâches, froideur de la bureaucratie, fausseté des relations, exploitations des employés...). On se retrouve face à une série à l'atmosphère étrange, un brin inquiétante, dont l'écriture et la réalisation exploitent complètement puis dépassent les données du pitch.
A voir (d'autant que le casting est ***)

Severance, Dan Erickson (2022)
[9 épisodes sur AppleTV+]

PS : Une série préfigurée d'une certaines manière par "Les opérateurs" dont je me faisais l'écho ici il y a 10 ans

vendredi 14 avril 2023

Des clochettes légères

Encore un excellent roman de Yasmina Reza, et encore un protagoniste un peu paumé. Ne me restera ensuite qu'à lire les pièces de théâtre de l'autrice... et son livre-enquête sur la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy (!) C'est reparti donc pour quelques extraits caustiques et grinçants sur ce blog

Adam Haberberg a quarante-sept ans. Un âge jeune, pense-t-il, pour voir clignoter les opacités de la mort. Ça avait commencé par un scintillement, ça commence toujours, pense-t-il, par ce genre de choses, un scintillement, un bourdonnement, un picotement, par ces choses à peine sensibles, des clochettes légères. Il avait masqué son œil droit avec sa main et dit à sa femme : je vois trouble. Ça nous manquait, fut son commentaire. Je vois flou de l'œil gauche. C'est une poussière, ça va passer. Elle s'en foutait, elle avait déjà quitté la pièce, elle se foutait de tout ce qui le concernait. Le mot thrombose, articulé avec modestie quelques jours après, n'avait fait que l'irriter. Le mot thrombose avait balayé ce qui pouvait rester dans le cœur d'Irène, d'indulgence ou de compréhension. 

Yasmina RezaHommes qui ne savent pas être aimés (2003)

jeudi 20 octobre 2022

Propension à l'horizontalité

Nancy déborde d'énergie. Elle m'accuse de me plaindre sans cesse, elle ne comprend pas qu'un homme qui n'a pas un endroit pour geindre ne peut pas être un homme normal. Elle m'accuse de ne jamais l'aider, elle m'accuse, lorsque nous allons quelque part, de m'affaler sur le lit pendant qu'elle défait les bagages, elle ne comprend pas que je suis toujours plus fatigué qu'elle. Elle, même fatiguée, n'a pas de propension à l'horizontalité, moi je suis d'une lignée de vautrés, de renoncés de la ceinture abdominale. Nancy ignore la misère du corps. Et de la même façon, réfute le tragique de la vie.

Yasmina Reza, Heureux les heureux (2013)

Yasmina Reza Reza, une dizaine de pièces de théâtre à son actif, et quatre romans. Parmi ces derniers, trois que j'aurai vraiment apprécié, et "heureux les heureux", au bout duquel je ne suis pas allé. La faute, peut-être, à cet enchevêtrement de personnages et de pensées, dans lequel je n'ai pu déceler de direction claire, impression renforcée par la mise en page de son édition poche (gros caractères, ruptures de paragraphes peu visibles). Je tâcherai d'y revenir. Ce sera en tout l'unique extrait que je citerai, tandis que "Babylone" et "Hommes qui ne savent pas être aimés" auront plus d'échos dans ces colonnes.

mercredi 24 août 2022

Cette victoire sinistre

Les Fouéré ont pris un chien. Rien d'étonnant. Ils font partie des couples qui finissent par s'ajuster dans la vieillesse. Après des années de chaos ils finissent main dans la main avec voyages, chien, parfois une masure quelque part. Toute sa vie Nicole avait aspiré à un autre que Jean-Louis et quand ils ne se faisaient pas la gueule les Fouéré s'étripaient avec des formules humiliantes. Mais un beau jour ils ont perçu le petit coucou de la mort et ils ont posé les armes. On accepte que la vie soit un truc de solitude tant qu'il y a de l'avenir. J'en connais plein pour qui les intérêts communs ont balayé les espérances existentielles. Il m'est même arrivé de jalouser cette victoire sinistre.

Yasmina Reza, Serge (2021)

dimanche 3 juillet 2022

Tier list "Minus Story"


Je vous ai pas mal parlé de Minus Story ici ces derniers temps, ce post marquera la fin de cette série, en inaugurant par la même une nouvelle rubrique.

Elle ne concernera que les groupes ou artistes qui me sont chers (c'est-à-dire ceux avec qui j'ai un lien "affectif") et que j'ai par conséquent suivis sur l'ensemble de leur discographie. Après écoute attentive et exhaustive, je classerai ici les albums des meilleurs aux plus anecdotiques (et non "from worst to best" comme de coutûme sur Stereogum). Le nombre et l'intitulé des catégories n'est pas arrêté.

Le groupe, formé à Boonville (Missouri) avant de s'établir à Lawrence (Kansas) n'a plus rien sorti depuis 2007. Il officiait dans une veine pop psyche lofi, avec la mort comme sujet favori... L'un des membres principaux, Jordan Geiger, a continué de sortir des disques sous le nom Hospital Ships. Je prends la liberté des les intégrer à ma liste.


MINUS STORY
-
MÉMORABLES
The captain is dead, let the drum corpse dance (2004) [!]
No rest for ghosts (2005)
+
Heaven and hell EP (2005)


REMARQUABLES 
Hospital Ships - Lonely Twin (2011)
My Ion Truss (2007)
Make the Dead Come EP (2007)


AGRÉABLES
Hospital Ships - Oh, Ramona (2008)


DISPENSABLES
Hospital Ships - Destruction In Yr Soul (2013)
Hospital Ships - The Past Is Not A Flood (2016)


(*) Parmi mes disques favoris, tout groupe / artiste confondu
(**) très bons albums
(***) bons albums
(****) moins réussis / plus inégaux
[!] album par lequel j'ai connu le groupe

jeudi 1 juillet 2021

Une vie

"L'enfer tiède", c'était le deuxième album de Programme (=Arnaud Michniak de Diabologum), et ça commençait fort.

Une vie à mettre certaines questions de côté
soit par manque de courage pour en accepter les réponses
soit par impossibilité d'en trouver
Une vie à revenir sur ce qu'on s'est promis
en souffrant d'être malhonnête
Une vie où le poids du temps se projette
et où on ne changera pas
Une vie où on a tout choisi sauf soi
Une vie à à masquer ce qu'on est vraiment
juste pour gagner du temps
Une vie à laisser filer
car l'apparence est plus forte
Une vie où moins on se voit et mieux on se porte
Une vie où on trouve qu'il faut du courage
pour s'avouer lâche chaque jour davantage
Une vie à mettre le masque qu'il faut pour monter plus haut
à faire des efforts
à dire oui à des gens dont on sait qu'ils ont tort
Une vie à parler de ce qui est mal et de ce qui est bien
alors qu'on a soi-même jamais fait le point
Une vie à trouver ça sans importance
Une vie à se compliquer pour rien

Une vie entre deux quais où la voie du milieu est un miroir cassé
Une vie à dix à vingt à trente ans
où on ne pardonne pas plus qu'on ne comprend
Une vie où le hasard fait le reste
Une vie à chercher partout ce qui offrirait une chance
de nier jusqu'au bout
Une vie où quand on comprend que c'est sa mémoire
cette veine géante
on a fait un pas de plus dans le ventre
Une vie où ce n'est pas parce qu'on perd quelque part
qu'on gagnera ailleurs
Une vie où le mal ne meurt pas mais se déplace
Une vie où une deuxième peau remplace la première
Une vie qu'on vide de tous ses objets
qu'on remplie de copies moulées dans une matière étrangère
Une vie où il fait froid comme dans un four éteint
où on avance un couteau à la main
Une vie où plus on réfléchit plus on se dit qu'on aurait préféré un fusil
Une vie à écouter aux portes en croyant que derrière on nous détruit
Une vie à changer de visage pour apprendre à se reconnaître
ou juste à mentir peut-être
Une vie où on ne s'attachera plus jamais à personne
Une vie à supplier pour qu'elle nous pardonne
Une vie où si on ne paie pas une fois le prix fort
on rembourse chaque jour d'un remords
Une vie qui n'est qu'un géant règlement de comptes
où seule la manière diffère
Une vie où entre celles des autres et la nôtre souvent c'est la guerre
Une vie avec le père la mère et l'enfant
et dans le futur du passé du présent
Une vie où le sang coule dans le temps
un océan
Une vie où à trop vouloir tirer dans le tas, on tire sur soi
Une vie où on n'a rien à perdre à faire en sorte que ça s'arrête
Une vie à ne rien faire pour que ça s'arrête
Une vie à chercher de l'aide pour sortir de son enfer tiède
Une vie à brûler et à regarder ses mains
Une vie sans trouver le calme
Une vie où finalement au bout du chemin on ne regrette pas
car une fois l'incendie éteint
il ne reste plus qu'un tas de cendres froides
et personne ne peut deviner ce qu'il y avait avant

Une vie pour rien

Programme - Une vie
L’Enfer tiède (2002)

mercredi 10 juin 2020

Faire son chemin dans la vie

Ce bureau et ces livres qu'il feuilletait sans vraiment les lire sur le tao, le Japon, Montaigne et les poèmes de François Villon étaient, je crois, son rêve de sagesse, sa mise en scène à lui pour se venger d'une enfance de misère et d'un mépris social qu'il avait ressenti toute sa jeunesse. Pauvre mais avec une tête bien faite et à une époque qui le permettait, il s'était hissé sans trop de difficultés jusqu'à un emploi confortable de programmeur en informatique pour y mourir lentement d'ennui, entouré de chefaillons aussi bornés qu'agressifs, s'appropriant son travail et l'obligeant constamment à décider d'une stratégie et à donner le meilleur de lui-même pour atteindre ses objectifs. Il avait pourtant bien essayé d'y aller, de s'imprégner de la novlangue de l'entreprise des années quatre-vingt, de penser topo et management. Pour preuve, les Boostez votre cerveau en dix étapes, Huit principes fondamentaux pour être performant et autres Faire son chemin dans la vie entassés à la cave avec les classeurs IBM. Mais trop peu sûr de lui, maladivement inquiet, entravé par le souvenir de la déchéance de son propre père et plutôt lucide sur les jeux de pouvoir qu'entraînent les responsabilités, il n'avait jamais vraiment réussi à prendre le taureau par les cornes. Que ses collègues, qui l'appelaient Chipo parce qu'il pétait au bureau, lui accordent leur estime et le désignent comme porte-parole quand il fallait négocier avec le chef semblait lui avoir suffi. Pourtant, l'alcool et sa soudaine passion pour le zen étaient arrivés à peu près au même moment. Au fond, on ne sait jamais vraiment si quelqu'un boit pour échouer ou échoue parce qu'il boit.

Anne Pauly, Avant que j'oublie (2019)

mercredi 5 février 2020

L'obsession de la beauté

Il y a peu, je rapportais ici cette phrase de Pascal Bouaziz "C'est tellement surprenant que ce soit encore autorisé la beauté"... C'est heureux, même. Car cette beauté se sera avéré salvatrice pour Catherine Meurice (rescapée des attentats de Charlie Hebdo)

A quoi bon chercher le syndrome de Stendhal? Finalement je l'ai eu, mais à l'envers. D'abord l'évanouissement, intérieur, dû au choc de l'attentat, puis, au réveil, l'obsession de la beauté. Une fois le chaos éloigné, la raison se ranime et l'équilibre avec la perception est retrouvé. On voit moins intensément, mais on se souvient d'avoir vu. Je compte bien rester éveillée, attentive au moindre signe de beauté. Cette beauté qui me sauve, en me rendant ma légèreté.


Catherine Meurisse, La Légèreté (2016)

mercredi 15 janvier 2020

Je ne crains plus mon destin

Miracle d'alchimie entre un homme démoralisé (Alain Bashung) et une poignée d'artistes à son service (citons Jean Fauque pour les paroles, et pour la musique les Valentins, Rodolphe Burger ou Ian Caple), Fantaisie Militaire reste 22 ans après sa sortie un album immense... que j'ai redécouvert récemment.
Pour connaître le contexte de son enregistrement, procurez-vous "Alain Bashung : Fantaisie Militaire" de Pierre Lemarchand. Et pour un exemple de texte, voici Angora


Il m'aura fallu faucher les blés
apprendre à manier la fourche
pour retrouver le vrai
faire table rase du passé

La discorde qu'on a semée
à la surface des regrets
n'a pas pris

Le souffle coupé
la gorge irritée
je m'époumonais
sans broncher

Angora
montre-moi
d'où vient la vie
où vont les vaisseaux maudits
Angora
sois la soie
sois encore à moi

Les pluies acides
décharnent les sapins
j'y peux rien j'y peux rien
coule la résine
s'agglutine le venin

J'crains plus la mandragore
j'crains plus mon destin
j'crains plus rien

Alain Bashung - Angora
Fantaisie Militaire (1998)

mercredi 18 septembre 2019

Se jeter dans le monde avec grâce

"Ce que font les gens normaux", une BD à lire et offrir, feat. Frances, assistante juridique dans un grand cabinet d'avocat. Au menu : travail, amitié, choix de vie.



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Hartley Lin, Ce que font les gens normaux (Dargaud, 2019)

vendredi 14 septembre 2018

Des choses sans intérêt

Pete a l'estomac barbouillé, toujours. Il remarque la bouteille de bière qui sert de bougeoir au milieu de la table et il explore la cire fondue, passe le doigt sur les coulures. Il a besoin d'un bon moment pour récupérer chaque fois qu'il sort de l'agence pour l'emploi. Cet endroit lui donne envie de cracher, hurler, de tuer quelqu'un. Il allonge les jambes sous la table, se connecte à Facebook sur son téléphone. Facebook lui raconte des choses sans intérêt sur des gens qu'il ne côtoie plus depuis des années. Il absorbe leurs théories belliqueuses et leur discours de haine politisée. Il repère une photo de son ex à un pique-nique avec son nouveau mec, tout sourires, et se rend compte, en basculant dans une incompréhensible spirale de néant, qu'elle est enceinte, qu'elle porte à l'annulaire une bague de fiançailles. Il y a des likes en rafale. Pete s'inflige chaque commentaire avant de reposer son téléphone.

Kate Tempest, Écoute la ville tomber (2016)
-
Kate Tempest, dont je parlais précédemment pour sa musique, et qui écrit également poésies et romans.

mercredi 18 avril 2018

What if there's no hidden track ?


What if there's no hidden track
No journey there, no journey back
The rain falls down upon the same old grass
The rain falls down
The rain falls down
The rain falls down

What if there's no secret word
No matter what you thought you heard
I asked the other son and he averred
No secret word
No secret word
No hidden track

But my words left me
And my heart it just went slack
Just went slack
When I saw it passing
'Cause what if it can't come back
It can't come back
There's no hidden track

What if there's no trapdoor down
The cold hard floor, the cold hard ground
The cold hard car commute back into town
No trapdoor down
No trapdoor down
No hidden track

My words left
And my heart it just went slack
Just went slack
When I saw it passing
'Cause what if they can't come back
They can't come back
There's no hidden track
No hidden track

But for all of us and all of you
There's some things we can't see into
'Cause from the other side no light shows through
I hope that there's a hidden track
It feels like there's a hidden track

Okkervil River - No Hidden Track
Sleep and Wake-Up Songs (Jagjaguwar, 2004)

lundi 16 avril 2018

La vie au paradis

Au vu des événements qui alimentaient la rubrique faits divers, la région semblait des plus paisibles : accidents de voiture (essentiellement des jeunes qui n'auront profité que quelques mois de leur permis tout neuf), un vol de lavabo chez une veuve, une querelle de coqs et de clocher. Rien que du rien. Des nouvelles du paradis, en quelque sorte.
Le pain était aussi mauvais que dans n'importe quel supermarché mais le café avait le mérite d'être chaud. Sporadiquement, d'autres clients faisaient tinter les clochettes de l'entrée, des grands, des gros, des petits, des maigres, des jeunes, des vieux, achetant des cigarettes, un magazine, du pain, échangeant avec Tinette des banalités sur le temps, sur la santé d'Untel ou d'Unetelle. La vie au paradis. C'était exactement l'idée que Marc s'en faisait, l'insignifiance poussée jusqu'à la perfection. Personne ne faisait attention à lui, comme s'il était invisible. À mesure qu'il se solubilisait dans cette chaude atmosphère d'étable, ses yeux les épluchaient, un par un, pelure après pelure, jusqu'à les dénuder des pieds à la tête, les découvrant tels que Dieu les avait faits, avec leurs jambes torses, velues ou variqueuses, leurs bourrelets de chairs blêmes accumulés sur des bas-ventres improbables, leurs veines grouillantes et bleues serpentant sur des bras, des mollets recouverts de peau racornie ou tendues à craquer, du flasque, du dur, des os, du gras, des boutons, des cicatrices de vaccin, de guerre, des grains de beauté, des verrues, des poitrines creuses, comme privées du moindre souffle, d'autres gonflées d'un cri qui ne jaillirait jamais, des tétons en érection, ou pendant lamentablement au bout de besaces vides et fripées, des doigts de pied en éventail, presque palmés, ou bien se chevauchant à cause d'escarpins trop étroits, des mains d'étrangleurs aux doigts noueux, durs comme des outils, des doigts de saints d'église aussi longs et pâles que des cierges. Un strip-tease intégral, vertigineux !

Pascal Garnier, Le Grand Loin (2009)

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Avec ce texte se conclut la série d'extraits de ce roman de Pascal Garnier. Je songe à relire "la théorie du panda". Peut-être donc retrouverez-vous cet auteur dans ces colonnes dans un futur proche.

mardi 20 mars 2018

2018, Barbara - Je regarde et je profite

Obligé.


1974, 1977, 1978, 1983... Aujourd'hui je m'en fous, je me souviens de tout comme s'il avait fait beau toute cette époque-là. Les souvenirs, c'est comme une fausse vie qu’on subit. Les souvenirs, c’est comme les films super-huit, ça a comme sa propre vitesse ; faut pas ralentir la machine de peur de brûler ce qui reste, faut prendre ça comme ça vient. Je regarde et je profite, et je revois mes amis, et je me revois là, à ce coin... Hey, c’est fou ce que je suis petit ! Hey, c’est fou ce que je rigole ! C’est fou ce que je rigole pour n’importe quoi.

Ma mère descend l'allée, m’appelle et moi je souris quand elle me voit. Elle me dit peut-être qu’elle aime pas trop mes amis. Hey, mais c'est pas grave, plus tard, on ira quand même ensemble mettre des pétards Mammouths dans les poubelles, marcher dans les roses rouges du concierge, faire du skate-board dans la descente jusqu'au virage... Je suis surpris de pas être mort au moins une fois !

1982 : j’étais si amoureux j’étais si content d’être malheureux. Je croyais que ça finirait pas, ça s’est fini tout seul bien sûr en 1983. Moi et elle, moi et Barbara, on se regardait, on restait là. J’aimais sa mère aussi un peu je crois. J’attendais devant sa porte, je restais dans l'escalier, j’appuyais la minuterie jusqu'à ce que je parte en courant, jusqu'à ce que de l’autre côté, j’entende ta voix. Il y a eu d’autres filles plus tard... J’ai jamais compris ce qu’elle pouvait me voir que toi tu ne voyais pas. J'ai jamais rien compris, Barbara. Tu sentais bon le parfum de ta mère, je t’avais acheté des fleurs pour ton anniversaire, ma mère disait qu’c'était des fleurs pour les cimetières. Et je te revois plus tard, sur le chemin de l’école, sur le trottoir d’en face, la patinoire, je te faisais signe, je te filais mes devoirs, je te regardais les mains, les cheveux, j’aurais voulu toucher ton bras, et ton cou, et l'endroit où y avait rien sur ta poitrine. J’y pensais la nuit, j’y pensais le jour, je pensais plus jamais rien qu’à ça. Tout le monde disait que je t’aimais, tout le monde savait que je t’aimais. J’prenais l’air malheureux  pour te faire honte, on se défend comme on peut. Hey tu sais j’fais toujours comme ça

Je revois la famille d’à côté qu’étaient nos pauvres (ça rassure dans un monde compliqué, y a toujours plus pauvres que soi), à qui ma mère a donné ma collection de Pif et encore nos vieux vêtements, nos jouets, qu’avait un chien plus grand que je croyais que c’était possible, qui dormait dans leur baignoire. Leur père faisait du cyclisme, un peu d’alcoolisme aussi je crois. Sylvie, leur fille qu’était bizarre, on disait qu’elle était en retard. Ma mère disait qu’ils avaient pas eu de chance. Je disais qu’ils sentaient pas bon. Ma mère disait qu’elle avait honte que je puisse dire une chose comme ça. Ils habitaient face aux hippies. Entre eux ils s’aimaient pas. Les hippies étaient jeunes et beaux. A ce qui me semblait, c’était plus propre chez eux... et puis plus chiant aussi un peu. Ma mère essayait de les aimer ; elle avait besoin d’amis, elle disait qu’ils étaient sympas. Ils avaient des tentures aux murs indiennes, des tapis Incas, ils écoutaient de la musique étrange, buvaient du thé, revenaient de voyage, étaient bronzés. C’était une autre vie que nous. Ma mère essayait bien d’être à l’aise, mais il me semble bien que ça marchait pas. Et je me revois avec mon père distribuer les dimanches de porte en porte "l’Humanité", et je revois les voisins plus riches, des collègues à Maman qui vivaient dans les petits pavillons plus chics. La lutte des classes, c'est un jardin, une table de ping-pong, une chambre pour chacun, une cheminée dans le grand salon, un mari qui fume la pipe, une voiture neuve un frigo plein, des vacances été, hiver, des chouettes habits, c’est propre et ça sent l’air.

Et je revois le crépi dans notre appart, mon père qui partait au cours du soir, le Guernica dans l’entrée. Il y avait sur les murs, peut-être, un dessin de Follon plus un de moi, une poupée qu’avait ramenée mes grands-parents pour leur retraite d’un voyage à l’étranger. Y avait l’affiche d’une ronde de petits chinois, Buster Keaton qui souriait jamais ; tous les jours, je le regardais, je le fixais : peut-être c’est lui qui savait, je voulais comprendre pourquoi.

Et je revois la télé noir et blanc, et moi assis en tailleur, et la chambre, et le christ au dessus du lit de ma petite sœur qu’était toute une histoire dans la famille que je ne comprenais pas. Et tout ça se mélange... Et la tristesse de maman. Et le bruit des gens qui jouait aux boules dehors les soirs d’été quand on se couchait avant le soleil, le soleil rouge qu’on devinait à travers le rideau avec mon frère depuis les lits superposés. On rentrait à six heures pour le bain du soir, on évitait la malade du bas de la cité qu’avait notre âge et qui crachait sur tout le monde qui se promenait tous les soirs pareil avec son père (on disait "la mongolienne") qui me faisait peur et puis de la peine.

A l’époque j’ai dû tout pleurer. J’pleurais pour rien : pour la voiture qu’on changeait, pour un nouveau papier peint... et puis je restais des heures dans la cage d’escalier à remonter les étages dans le vide, de l’autre côté de la rambarde, avec toujours la peur et l’envie que quelqu’un vienne et me surprenne en train de tomber.

J’avais deux meilleurs amis, à l’époque j'aurais pas choisi. L’un sa famille était moins drôle, son père était harki, que j’ai jamais vu dehors de chez lui. Sa mère me paraissait immense, pas très facile, et puis son frère avait la plus grande collection de comics que j’ai jamais vu de ma vie. Que des Marvels et des Stranges qu’on lisait dans sa chambre, qu’on s’échangeait moi et lui après le soir au fond de mon lit. Je regardais le plafond, je testais mes pouvoirs, j’avais un laser (si je me concentrais) qui me sortait par les yeux. Je pouvais tuer des gens. J’étais un dieu... Et je m’endormais comme ça content. J’étais heureux.

J’écoutais le son des peupliers dans le vent. J’écoutais la respiration de mon frère. J’écoutais le bruit des amants de ma mère. Elle attendait toujours un peu mon père... Je savais moi aussi qu’il allait rentrer un jour sûrement, que ça pourrait pas être autrement. Le matin, à l'école, on me racontait toujours des films incroyables avec un mec, à un moment à la fille, il lui fait tout... "Ah oui, tout? mais quoi ?" On se montrait un peu fermé le creux de nos bras ; Paraissait que les filles, en dedans, au milieu, c'était comme ça.

Et moi, toujours, je voulais que tout le monde m’aime. J’avais un tel besoin d’amour qu’il aurait fallu tout l’amour de la terre (et ça faisait encore pas beaucoup) pour que je me sente enfin à l’aise. Me faire aimer de la boulangère, des gens qui passent dans la rue, me faire aimer de toutes les grand-mères. J’aurais demandé de l’amour à un clochard. Toutes ces histoires d’enfants perdus qu’on retrouve pas... les enfants, leurs problèmes, c’est qu’ils sont pas regardant : ils prennent ce qui vient. Je sais : moi j’étais comme ça.

Et je me souviens encore de mon voisin Johnny qu’était nerveux (je crois qu’a mal fini), que j’ai revu plus tard que j’étais vendeur. Il m’a pas reconnu. Je l’ai laissé prendre en douce dans le magasin tout ce qu’il a pu. Il a pas compris. Il a cru qu’il était plus malin. Et moi je me souvenais de lui qu’était chef de bande... A le voir, j’avais de la peine. Plus tard, à ce qu’on m’a dit, qu’il prenait des trucs graves dans les mêmes cages d’escalier où on mangeait nos BNs, où on se tenait contre l’chauffage, les jours d’hivers où il neigeait, où il y avait une bataille de neige géante dans tout le quartier... On se partageait les gants, on attaquait en rang serrés. Fallait prendre tout le côté droit des immeubles "bis" de la cité. Johnny, c’était notre chef. On se serait fait prendre pour lui. On avait la fidélité. On mettait des cailloux, des calots, des billes, tout ce qu’on pouvait trouver, dans la neige au milieu des boules. Je me rappelle quand j’ai vu mon caillou ouvrir la tête d’un mec d’en face... Et je revoyais le sang du mec. J’en revenais pas. Je croyais qu’on allait venir me chercher, j’attendais la police la nuit, j'entendais tous les pas venir dans l’escalier. Et je me souviens, la dernière nuit avant qu’on parte, j’ai senti le monde disparaître au dedans de moi. Je regardais les valises déjà faites... J'ai commencé tôt, la nostalgie ; j'étais déjà tellement doué pour ça tout petit.

Et je me souviens encore d’un jour la fille de la voisine que j’aimais pas. Elle me montrait tout ce qu’il y avait à voir... et moi j’imaginais Barbara. Je lui montrais moi aussi. Elle voulait que je lui dise que je l’aime, elle me courrait après dans les couloirs. Je lui disais que non je ne l’aimais pas.

Mais toi, je t’aimais bien,
Toi je t’aimais, Barbara
en 1982-83, oh oui, depuis longtemps, je t’aimais Barbara
Et Jérome aussi. Et Kacem,
Et le parrain de ma sœur,
Et ses filles,
Et Maman, et mon petit frère
Et mon père qui revenait pas.
Je les aimais tous, à l’époque, tous ces gens-là,
Et Johnny aussi. Et même Sylvie qu’était en retard 
Je les aimais tous...
...mais surtout toi,
Toi, toi je t’aimais, Barbara
en 1982, en 1983, depuis longtemps, je t’aimais Barbara

Jamais, jamais su, Barbara, si tu m'aimais, Barbara
J'ai jamais su, jamais su, si toi tu m'aimais, Barbara,
en 1982, en 1983... J’ai jamais su si tu m’aimais rien qu’un peu, toi.

Mendelson - 1983 (Barbara)
Personne Ne Le Fera Pour Nous (2003)