Affichage des articles dont le libellé est Kafka. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Kafka. Afficher tous les articles

jeudi 13 juin 2024

Les limites auto-perçues de son intelligence

"le château", "le désert des tartares" et "la conjuration des imbéciles" se retrouvent dans ce premier roman caustique, qui suit l'entrée d'un certain Tugdual (prénom que je découvre!) dans un cabinet de conseil.


À l'issue de la formation, au cours de laquelle l'homme répéta parfois certains mots prononcés par sa collègue, que Tugdual se sentit obligé de prendre en note (confidentialité... collègues = collègues... facturation - gagner croûte... ERP??? CRM???), l'intervenante se tut. Avec son sourire très professionnel, elle attendit que Tugdual terminât d'avaler sa chouquette pour lui demander s'il avait des questions. Tugdual en avait bien quelques-unes mais elles concernaient principalement les mini-viennoiseries (y en aurait-il tous les matins à son bureau?), les tickets-restaurant (seraient-ils à huit euros ou neuf soixante?), le bloc-notes et le crayon à papier estampillés au nom du cabinet qu'il avait trouvés sur la table (pouvait-il les garder à l'issue du séminaire de formation?), les vacances (pourrait-il poser trois semaines en août?) et l'intervenante elle-même (était-elle célibataire?). Dans les limites auto-perçues de son intelligence, deux signaux coutumiers se déclenchèrent en même temps qu'une légère angoisse: le premier lui confirmait qu'il n'avait rien compris, le second lui enjoignait de ne surtout pas poser de question. 

«Tout est limpide, répondit Tugdual, qui aurait donné la même réponse à l'issue d'une conférence sur la combustion des alcanes. 

- Alors dans ce cas..., enchaîna l'intervenant en ouvrant les bras comme pour lui donner l'accolade mais sans en concrétiser l'esquisse. 

- ... bienvenue chez Michard & Associés! compléta la femme dans un nouveau sourire qui fit songer à Tugdual qu'il aurait payé cher pour la voir toute nue. 

- Bienvenue dans notre grande famille», ajouta enfin l'homme en lui tendant une poignée de main ferme, et tout le monde rit - huhuhu - sauf la femme. 

Tugdual les remercia et leur proposa d'échanger leurs numéros, ce qui était la façon la plus discrète d'obtenir celui de la jeune femme. Après tout, ils venaient de passer deux jours ensemble, ce qui créait des liens. «Pourquoi pas? » répondit la femme, que l'imagination de Tugdual n'arrivait plus à rhabiller.

Mais personne ne prit le numéro de qui que ce fût. [...] En tout cas, ils les avait trouvés épatants. Vraiment très professionnels. Un peu gauchement, il les salua de nouveau avant de prendre congé.

Il ne les avait jamais revus.


Pierre Darkanian, le rapport chinois (2021)

lundi 5 janvier 2015

Booooring [MRW]

Confinés un temps aux milieux geeks et aux obscurs forums de l'internet, les reaction gifs sont maintenant passés dans la culture populaire, à tel point que Canal ou Netflix y ont eu recours dans le cadre de récentes campagnes publicitaires (Source: moi, sur les écrans de publicité disposés dans les couloirs du métro parisien, au moment du lancement de Netflix).

Je me plais parfois à imaginer que, pour exprimer un sentiment ou un état d'esprit, il devienne commun de citer par analogie un passage de roman (aux dépens d'une certaine immédiateté, j'en conviens).

Je poursuis donc mes articles consacrés au Procès de Kafka, par ce passage dans lequel K. subit une conversation des plus ennuyeuses.

K. avait bien suivi au début le discours de l’industriel ; l’importance de l’affaire lui était bien apparue et l’idée avait bien absorbé son attention, mais hélas ! pour fort peu de temps ; il n’avait pas tardé à cesser d’écouter pour opiner simplement du bonnet à chaque exclamation de l’autre, puis il n’avait même plus fait ce geste et s’était borné à regarder le tête chauve qui se penchait sur les papiers ; il se demandait à quel moment cet homme finirait par s’apercevoir qu’il parlait dans le désert. Aussi, quand l’autre se tut, K. crut-il réellement qu’il ne le faisait que pour lui permettre de reconnaître qu’il était incapable d’écouter. Mais il remarqua, avec regret, au regard attentif de l’industriel – visiblement prêt à toutes les réponses – qu’il fallait continuer l’entretien. Il inclina donc la tête comme s’il avait reçu un ordre et se mit à promener lentement son crayon sur les papiers en s’arrêtant de temps à autre pour pointer un chiffre quelconque. L’industriel pressentait des objections ; peut-être ses chiffres n’étaient-ils pas exacts, peut-être n’étaient-ils pas probants, en tout cas il recouvrit les papiers de la main et reprit un exposé général de l’affaire en s’approchant tout près de K.

« C’est difficile », dit K. en faisant la moue.

N’ayant plus rien où se raccrocher du moment que les papiers étaient cachés maintenant, il se laissa tomber sans forces contre le bras de son fauteuil.

Franz Kafka, Le procès (1925)

mercredi 5 novembre 2014

L'arrestation de Joseph K.

J'ai dans ces colonnes déjà beaucoup parlé de Kafka et de ce que je trouvais de remarquable dans son oeuvre. Je n'y reviens donc pas, afin de ne vous point lasser.

Court extrait ci-dessous de la première scène "Procès", celle de l'arrestation de Joseph K.


«  [...]l’affaire ne saurait avoir non plus beaucoup d’importance. Je le déduis du fait que je suis accusé sans pouvoir arriver à trouver la moindre faute qu’on puisse me reprocher. Mais, ce n’est encore que secondaire. La question essentielle est de savoir par qui je suis accusé ? Quelle est l’autorité qui dirige le procès ? Êtes-vous fonctionnaires ? Nul de vous ne porte d’uniforme, à moins qu’on ne veuille nommer uniforme ce vêtement – et il montrait celui de Franz – qui est plutôt un simple costume de voyage. Voilà les points que je vous demande d’éclaircir ; je suis persuadé qu’au bout de l’explication nous pourrons prendre l’un de l’autre le plus amical congé. »

Le brigadier reposa la boite d’allumettes sur la table.

« Vous faites, dit-il, une profonde erreur. Ces messieurs que voici et moi, nous ne jouons dans votre affaire qu’un rôle purement accessoire. Nous ne savons même presque rien d’elle. Nous porterions les uniformes les plus en règle que votre affaire n’en serait pas moins mauvaise d’un iota. Je ne puis pas dire, non plus, que vous soyez accusé, ou plutôt je ne sais pas si vous l’êtes. Vous êtes arrêté, c’est exact, je n’en sais pas davantage. Si les inspecteurs vous ont dit autre chose, ce n’était que du bavardage . Mais, bien que je ne réponde pas à vos questions, je puis tout de même vous conseiller de penser un peu moins à nous et de vous surveiller un peu plus. Et puis, ne faites pas tant d’histoires avec votre innocence, cela gâche l’impression plutôt bonne que vous produisez par ailleurs. Ayez aussi plus de retenue dans vos discours ; quand vous n’auriez dit que quelques mots, votre attitude aurait suffi à faire comprendre presque tout ce que vous venez d’expliquer et qui ne plaide d’ailleurs pas en votre faveur. »

Franz Kafka, Le procès (1925)
Orson Welles, Le procès (1962)

samedi 22 février 2014

Nul ne devait plus pouvoir lui arracher cette conquête

Nous avions laissé K. exténué, après une longue marche dans la neige. Il récupérera rapidement ses forces, plus qu'utiles vu l'énergie qu'il est nécessaire de déployer face aux barrières administratives auxquelles il est confronté.

J'aurais voulu reproduire un passage illustrant ces difficultés (notamment lors de son entrevue avec le maire du village), mais je ne vois rien de bien blogogénique. Sans doute les extraits du "Procès" qui suivront rempliront-ils cet office. 

Comme dans un mauvais rêve, on a l'impression que, quels que soient les efforts investis, aucune avancée ne pourra résulter d'aucun dialogue, tant l'incompréhension entre K. et les locaux est grande. Si l'arpenteur est ouvert au dialogue, il se heurte à des interlocuteurs lui assénant des vérités, et répondant de manière toujours biaisée à ses questionnements rationnels, visant avant tout à comprendre les raisons intrinsèques de telle ou telle impossibilité (afin de les mieux contourner)
Malheureusement, on lui oppose toujours ce genre d'arguments :

Vous êtes terriblement ignorant de toutes les choses d'ici, on est saisi de vertige à vous entendre, quand on compare ce que vous dîtes et pensez avec la situation réelle. Cette ignorance ne peut pas se corriger en une fois, elle ne le pourra peut-être jamais, mais il y a bien des choses qui peuvent aller mieux si vous me croyez seulement un tout petit peu et si vous voulez vous représenter sans cesse la gravité de cette ignorance.

Je répète qu'il s'agit d'un roman "à ambiance". A cet égard, ça n'est presque pas très grave qu'il soit inachevé (Eh, oui)

Cette introduction étant faite, vous comprendrez mieux qu'on retrouve une nouvelle fois K. quelques pages plus loin terriblement épuisé, luttant contre le sommeil, alors même qu'il a enfin réussi à entrer en contact avec un fonctionnaire du château.
La scène se passe lors d'un "interrogatoire de nuit", dans la chambre d'un certain Bürgel.

K lutte contre le sommeil... Sensation bien connue pour qui s'est retrouvée dans une réunion soporifique post-prandiale.

K. [...] ne distinguait même pas les demandes que Bürgel faisait pour avoir une réponse et celles qui n’étaient qu’une fiction. Si tu me laisses coucher dans ton lit, pensait-il à part soi, je te donnerai demain à midi toutes les réponses que tu voudras ; ou le soir si tu préfères ; ce sera même encore mieux. Mais Bürgel ne semblait pas lui prêter attention, il était trop occupé de la question qu’il s’était posée à lui-même.


J'ai déjà pensé ça, moi aussi.
"Juste, laissez-moi sortir et fermer les yeux 15 minutes, et je reviens d'attaque pour la suite !"
Et quel bien-être cela doit être de pouvoir laisser le sommeil gagner en de tels moments !
C'est usuellement malheureusement impossible.
En résultent des micro-absences :

K fut tiré par cette question du demi-sommeil où il baignait depuis un instant. « Pourquoi tout cela ? Pourquoi tout cela ?» se demandait-il en regardant Bürgel d’un regard qui filtrait avec difficulté entre ses paupières à demi-fermées, non comme un fonctionnaire discutant avec lui de questions hautement délicates, mais comme un vague objet qui l'empêchait de dormir, et à quoi il n’eût pu découvrir d’autre usage.


K. cessera rapidement de lutter.

Il dormait ; ce n’était pas d’un sommeil véritable ; Il entendait les discours de Bürgel peut-être plus nettement qu’éveillé, dans l’accablement de la fatigue ; il distinguait chaque mot, mais du fond d’une âme inconsciente, adieu son importune conscience, il se sentait parfaitement libre, Bürgel ne le retenait plus, le sommeil avait fait son œuvre, s’il n’était pas au fond du gouffre il était déjà submergé. Nul ne devait plus pouvoir lui arracher cette conquête. Il lui semblait qu’il venait de remporter un triomphe et que déjà toute une société se trouvait là pour le célébrer ; il levait son verre de champagne en l’honneur de cette victoire (si ce n’était lui, c’était un autre, peu importe).

On retrouve ici ces sortes de micro-rêves instantanés (souvent absurdes) qu'on peut faire en état de somnolence... Pas vous ?

Franz Kafka, Le château (1935)

lundi 17 février 2014

Une vraie fatigue

Je me souviens à la fin du mois de décembre 2012 être ressorti de Gibert Jeune très satisfait de mes achats, et enthousiaste à l'idée de relire "Le château" de Kafka - oui, je RElis des livres.
Je gardais un très bon souvenir de ce roman, et surtout de l'atmosphère qui s'en dégage. Qui plus est, l'histoire se déroule en hiver, donc la période était propice.

Le Château narre l'histoire d'un arpenteur (K.), ayant reçu un ordre de mission de la part de l'Administration d'un village. Venu de loin, il devra se familiariser avec les us locaux, et rencontrera toutes les difficultés du monde pour contacter le fonctionnaire l'ayant sollicité.

Le personnage principal évolue dans un périmètre géographique restreint, de telle sorte qu'on devient vite familier des quelques lieux et habitants décrits.
La progression temporelle est continue : On accompagne K. en chaque instant, chaque jour comme chaque nuit (qu'il soit hébergé chez des hôtes ou revienne au logement temporaire dont il bénéficie).
Il s'agit donc d'un livre immersif.

A ceci s'ajoute l'aspect kafkaïen. Dans "Le Château", comme dans un (mauvais) rêve, tout est incroyablement difficile et laborieux, alors même que la situation paraît triviale : les méandres bureaucratiques bien sûr, mais également le moindre dialogue avec les autochtones... ou même parfois le simple fait de se mouvoir, comme en témoigne l'extrait suivant :


K. restait distrait, fâché de l’entretien. Pour la première fois depuis son arrivée il ressentait une vraie fatigue. Le long chemin qu’il avait dû faire pour venir ne l’avait pas épuisé pendant l’effort lui-même ; comme il avait marché patiemment ces jours-là, pas après pas, sur cette longue route ! Les suites de ce surmenage se faisaient sentir maintenant, et c’était au mauvais moment. Il éprouvait un irrésistible besoin de faire de nouvelles connaissances, mais toutes celles qu’il trouvait augmentaient sa fatigue. S’il se contraignait dans son état présent à poursuivre sa promenade jusqu'à l’entrée du Château, ce serait plus que suffisant.

Il poursuivit donc son chemin ; mais que ce chemin était long! En effet la route qui formait la rue principale du village, ne conduisait pas à la hauteur sur laquelle s’élevait le Château, elle menait à peine au pied de cette colline, puis faisait un coude qu’on eût dit intentionnel, et, bien qu’elle ne s’éloignât pas davantage du Château, elle cessait de s’en rapprocher. K. s’attendait toujours à la voir obliquer vers le Château, c’était ce seul espoir qui le faisait continuer ; il hésitait à lâcher la route, sans doute à cause de sa fatigue, et s’étonnait de la longueur de ce village qui ne prenait jamais de fin ; toujours ces petites maisons, ces petites vitres givrées et cette neige et cette absence d'hommes... Finalement il s'arracha à cette route qui le gardait prisonnier et s’engagea dans une ruelle étroite ; la neige s’y trouvait encore plus profonde ; il éprouvait un mal horrible à décoller ses pieds qui s’enfonçaient, il se sentit ruisselant de sueur et soudain il dut s’arrêter, il ne pouvait plus avancer.

Franz Kafka, Le château (1935)

mardi 2 avril 2013

If you're feeling sinister / la saga Belle & Sebastian (Part.1)

I will say a prayer, just while you are sitting there
I will wrap my arms around you
I know it will be fine
We've got a fantasy affair
We didn’t get wet. We didn’t dare.
Our aspirations are wrapped up in books
Our inclinations are hidden in looks

Cette strophe est extraite du morceau "Wrapped in Books" de Belle and Sebastian. L'attirance du groupe écossais pour les livres n'aura, je pense, échappé à personne (parmi mes lecteurs, j'entends). Ses clins d'oeil au cinéma de Jean-Luc Godard, bien qu'ils me paraissent évidents, sont quant à eux moins documentés. D'ailleurs la recherche "Belle and Sebastian + Godard" ne remonte aucun résultat pertinent sur Google. 

C'est l'articulation de ces thématiques que je vais m'attacher à illustrer dans cette prochaine série d'articles, qu'il faut bien me résoudre à appeler une saga (cf. page du même nom, ici même)

*
*     *

En 2004, sort l'EP "Books", contenant le morceau évoqué plus haut.
En voici le visuel arrière (photographie sans doute prise lors du tournage de la vidéo de "Wrapped in Books") :

Le clip, donc :


Si tout le monde ne connaît pas ce titre (peut-être comme moi vous êtes vous éloignés du groupe après "fold your hands child you walk like a peasant"), en revanche, forcément, "If you're feeling sinister" classique parmi les classiques, vous est familier.

Pitchfork (TV) inaugurait d'ailleurs récemment sa rubrique "Pitchfork Classic" par un documentaire consacré à cet album. Sa mise en ligne coïncidait avec l'annonce de la participation du groupe à l'édition chicagoane 2013 du festival du webzine.
58 minutes, à voir ici, pour les fans.

La pochette est inoubliable :
Pitchfork, pour un bandeau, utilisait un autre visuel, jusqu'alors méconnu
On y distingue mieux le livre que lit la jeune femme :
"Le procès" de Kafka (dans l'édition ci-dessous)


C'est là la première référence littéraire (visuelle) qu'aura utilisée le groupe. Elle rappelle directement la filmographie de Jean-Luc Godard, qui renvoie explicitement en d'innombrables occurrences à des ouvrages littéraires.



D'autres pochettes de Belle and Sebastian, d'autres livres et d'autres références à Godard, dans le prochain article.
A suivre !

Belle and Sebastian, Books (Rough Trade, 2004)
Belle and Sebastian, If you're feeling sinister (Jeepster, 1996)
Jean-Luc Godard, Made in USA (1966)
Jean-Luc GodardMade in USA (1965)
Franz Kafka, le procès (1925)
Horace McCoy, Adieu la vie, adieu l'amour (1949)