Affichage des articles dont le libellé est blood. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est blood. Afficher tous les articles

mercredi 6 avril 2022

De quoi rêvent-ils ?

Incessants cauchemars martelés
Répétitifs
Quotidiens 

Pas une sieste pas une nuit sans ces mauvais rêves de carcasses
De bêtes mortes
Qui me tombent sur la gueule
Qui m'agressent
Atrocement
Qui prennent le visage de mes proches ou de mes peurs les plus profondes 

Cauchemars sans fin sans vie sans nuit
Des réveils en sursaut
Draps inondés de sueur
Presque toutes les nuits 

Parfois je hurle
Toutes les nuits je sais que je vais emporter l'abattoir dans mes mauvais rêves
Et pourtant
A pousser mes quartiers de viande de cent kilos chacun
Je ne pense pas être le plus à plaindre 

De quoi rêvent-ils
Toutes les siestes
Toutes les nuits
Ceux qui sont aux abats
Et qui
Tous les jours que l'abattoir fait
Voient tomber des têtes de vache de l'étage supérieur
Prennent une tête par une
La calent entre des crocs d'acier sur une machine idoine
Découpent les joues les babines puis jettent les mâchoires et le reste du crâne
Huit heures par jour en tête à tête 

De quoi rêvent-ils
Ceux qui sont aux Cuirs
C'est ainsi qu'on appelle ceux qui arrachent les peaux des bêtes juste après qu'elles ont été tuées
Les peaux seront ensuite vendues à des tanneurs ou je ne sais qui
Il paraît que ce poste est éreintant
Que les intérimaires tournent comme ailes de moulin jours de tempête
Tellement c'est dur
Physiquement
Moralement
Arracher des peaux de vache toute la journée

Joseph Ponthus, À la ligne (2019)

mardi 19 septembre 2017

Ce-n'est-pas-sale

Depuis Balzac et la Comédie Humaine, le roman français sait 1.qu'il peut parler des pauvres gens 2.au sein de sagas littéraires réparties en plusieurs ouvrages et couvrant les destinées entremêlées de différents personnages. Aussi Balzac a-t-il rendu possible les Rougon-Macquart de Zola, ensemble de vingt romans, sous-titré "Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire".

De vos années d'études, vous avez sans doute en tête des titres comme La Fortune des Rougon, La Curée, Le Ventre de Paris, L'Assommoir, Germinal, ou encore La Bête humaine. Sur la seule fois du titre, je me suis récemment orienté vers "La Joie de Vivre".
Pauline, tout juste orpheline, se trouve recueillie par une famille de Normandie dans la ville portuaire de Bonneville. Bien que menant une existence morne, elle trouve son bonheur en tâchant de faire celui des autres... et dans la "connaissance" (pour peu qu'elle y ait accès)

C'était sur les ouvrages de médecine laissés dans l'armoire, qu'elle passait des journées entières, les yeux élargis par le besoin d’apprendre, le front serré entre ses deux mains que l'application glaçait. Lazare, [son cousin], aux beaux jours de flamme, avait acheté des volumes qui ne lui étaient d'aucune utilité immédiate, le Traité de physiologie, de Longuet, l’Anatomie descriptive, de Cruveilhier ; et, justement, ceux-là étaient restés, tandis qu'il remportait ses livres de travail. Elle les sortait, dès que sa tante tournait le dos, puis les replaçait, au moindre bruit, sans hâte, non pas en curieuse coupable, mais en travailleuse dont les parents auraient contrarié la vocation. D'abord, elle n'avait pas compris, rebutée par les mots techniques qu'il lui fallait chercher dans le dictionnaire. Devinant ensuite la nécessité d'une méthode, elle s'était acharnée sur l'Anatomie descriptive, avant de passer au Traité de physiologie. Alors, cette enfant de quatorze ans apprit, comme dans un devoir, ce que l'on cache aux vierges jusqu'à la nuit des noces. Elle feuilletait les planches de l'Anatomie, ces planches superbes d'une réalité saignante ; elle s'arrêtait à chacun des organes, pénétrait les plus secrets, ceux dont on a fait la honte de l'homme et de la femme ; et elle n'avait pas de honte, elle était sérieuse, allant des organes qui donnent la vie aux organes qui la règlent, emportée et sauvée des idées charnelles par son amour de la santé. La découverte lente de cette machine humaine l'emplissait d'admiration. Elle lisait cela passionnément ; jamais les contes de fées, ni Robinson, autrefois, ne lui avaient ainsi élargi l'intelligence. Puis, le Traité de physiologie fut comme le commentaire des planches, rien ne lui demeura caché. Même elle trouva un Manuel de pathologie et de clinique médicale, elle descendit dans les maladies affreuses, dans les traitements de chaque décomposition. Bien des choses lui échappaient, elle avait la seule prescience de ce qu'il faudrait savoir, pour soulager ceux qui souffrent. Son cœur se brisait de pitié, elle reprenait son ancien rêve de tout connaître, afin de tout guérir.

Et, maintenant, Pauline savait pourquoi le flot sanglant de sa puberté avait jailli comme d'une grappe mûre, écrasée aux vendanges. Ce mystère éclairci la rendait grave, dans la marée de vie qu’elle sentait monter en elle. Elle gardait une surprise et une rancune du silence de sa tante, de l'ignorance complète où celle-ci la maintenait. Pourquoi donc la laisser ainsi s'épouvanter ? ce n’était pas juste, il n’y avait aucun mal à savoir.

Emile Zola, La joie de vivre (1884)

lundi 3 mars 2014

Journal for plague lovers [Crossed Covers]

Vous ne le dîtes pas, et cette retenue pleine d'attention vous honore, mais je sais que la rubrique Crossed Covers vous manque.
J'ai une update massive à publier sur l'existant, sauf que la charge de travail me retient.
Alors, hop, j'improvise un article
(qui pourrait d'ailleurs être la suite de celui-ci, que je complète d'ailleurs au passage)


Andrew WK, I get wet (Island, 2002)
Crystal Castles, Alice Practice EP (Merok, 2006)
Katamine, Lag (Carrot Top, 2008)
Manic Street Preachers, Journal for plague lovers (Columbia, 2009)

La dernière pochette reprend une peinture de l'artiste anglaise Jenny Saville :


Elle avait déjà collaboré avec le groupe pour l'album "The Holy Bible"
(avec un petit côté Lucian Freud, dans ce triptyque, non?)


Benefits supervisor sleeping, Lucian Freud (1995)

dimanche 7 avril 2013

Crucifiés

J'ai lu Salammbô l'hiver dernier. Ou plutôt relu. Sortant de 1000 pages de Schopenhauer (sur lesquelles je reviendrai ultérieurement), je devais avoir envie de plonger dans un roman particulièrement visuel (et exotique).

De ma première lecture (sans doute au collège), j'avais gardé deux ou trois images fortes. En réalité, elles sont innombrables, et je me faisais la réflexion en somme, qu'il s'agissait d'un roman prêt à adapter en BD (pour adulte, vu la violence de certains épisodes). Le contexte, pour rappel : "la Guerre des Mercenaires (IIIe siècle av. J.-C.), qui opposa la ville de Carthage aux Mercenaires barbares qu’elle avait employés pendant la première Guerre punique". (je cite Wikipedia par paresse).

Après une scène mémorable de banquet, ainsi que la première apparition de Salammbô, on accompagne un peu plus loin une colonne de mercenaires quittant Carthage, dans une longue et pénible marche.


Les cultures se firent plus rares. On entrait tout à coup sur des bandes de sable, hérissées de bouquets épineux. Des troupeaux de moutons broutaient parmi les pierres : une femme, la taille ceinte d'une toison bleue, les gardait. Elle s'enfuyait en poussant des cris, dès qu'elle apercevait entre les rochers les piques des soldats.

Ils marchaient dans une sorte de grand couloir bordé par deux chaînes de monticules rougeâtres, quand une odeur nauséabonde vint les frapper aux narines, et ils crurent voir au haut d'un caroubier quelque chose d'extraordinaire : une tête de lion se dressait au-dessus des feuilles.

Ils y coururent. C'était un lion, attaché à une croix par les quatre membres comme un criminel. Son mufle énorme lui retombait sur la poitrine, et ses deux pattes antérieures, disparaissant à demi sous l'abondance de sa crinière, étaient largement écartées comme les deux ailes d'un oiseau. Ses côtes, une à une, saillissaient sous sa peau tendue ; ses jambes de derrière, clouées l'une contre l'autre, remontaient un peu ; et du sang noir, coulant parmi ses poils, avait amassé des stalactites au bas de sa queue qui pendait toute droite le long de la croix. Les soldats se divertirent autour ; ils l'appelaient consul et citoyen de Rome et lui jetèrent des cailloux dans les yeux, pour faire envoler les moucherons.

Cent pas plus loin ils en virent deux autres, puis, tout à coup, parut une longue file de croix supportant des lions. Les uns étaient morts depuis si longtemps qu'il ne restait plus contre le bois que les débris de leurs squelettes ; d'autres à moitié rongés tordaient la gueule en faisant une horrible grimace ; il y en avait d'énormes ; l'arbre de la croix pliait sous eux et ils se balançaient au vent, tandis que sur leur tête des bandes de corbeaux tournoyaient dans l'air, sans jamais s'arrêter. Ainsi se vengeaient les paysans carthaginois quand ils avaient pris quelque bête féroce ; ils espéraient par cet exemple terrifier les autres. Les Barbares, cessant de rire, tombèrent dans un long étonnement. «Quel est ce peuple, pensaient-ils, qui s'amuse à crucifier des lions !»

Salammbô, Gustave Flaubert (1862)

dimanche 30 septembre 2012

Je dois continuer à jouer

Le grand retour de la vidéo du Dimanche soir : "L'accordeur", césar 2012 du meilleur court-métrage, feat. Grégoire Leprince-Ringuet (beaucoup vu chez Christophe Honoré)


 A visionner en suivant ce lien...

L'accordeur, Olivier Treiner (2010)

mercredi 16 mai 2012

a death-counterfeiting sleep

Qui se souvient de Maximilan Hecker? A part ceux qui étaient "dans la place" en 2001, pas grand monde, j'en ai peur... Néanmoins, la série de pochettes qui illustraient son album et ses singles d'alors me permettent d'écrire ce nouveau chapitre de Crossed Covers. Je rappelle à tous mes lecteurs (et l'enseigne aux nouveaux) qu'il s'agit d'une rubrique participative. Tout complément est donc bienvenu.

Un Single, avant de revenir (une fois de plus aux Smiths) :
J'en profite pour publier à nouveau le tirage entier, extrait du film de Cocteau :
"A nouveau", puisque j'avais passé en revue durant l'été 2010 la totalité des disques de the Smiths [cf. Page Sagas]. Mais je n'avais alors pas trouvé ce plan d'Alain Delon (dans l'Insoumis), plus large que sur la pochette de the Queen is Dead


A mesure que cet article progresse, on voit bien que ca tourne mal, jusqu'à devenir carrément sanglant :
 

Maximilian Hecker - Infinite Love Songs (Kitty-Yo, 2001)
Maximilian Hecker - Infinite Love Song (Kitty-Yo, 2001)
the Smiths - this charming man (Rough Trade, 1983)
Jean Cocteau, Orphée (1960)
Alain Cavalier, L'insoumis (1964)
the Smiths, the Queen is Dead (Rough Trade, 1986)
Robert Le Magnifique, Tepr, My Dog is Gay - Hamlet (Idwet, 2004)
Boris - Feedbacker LP (Diwphalanx, 2003)
Maximilian Hecker - Polyester (Kitty-Yo, 2001)
Boris - Feedbacker CD (Diwphalanx, 2003)


[Edit]
Our broken garden - when your blackening shows (Bella Union, 2008)

mardi 27 décembre 2011

That stupid plastic container

I'm sorry, what were you asking me? Oh yes. That stupid plastic container I asked you to buy. You see, hydrofluoric acid won’t eat through plastic; it will however dissolve metal, rock, glass... ceramic. So there’s that.
Breaking Bad, The Cat's in the Bag... (S01E02)

Je conviens volontiers que cet article ne sera complètement compréhensible que par ceux qui connaissent la série... càd que je n'ai pas trop voulu dévoiler ce qui fait le chlorure de sodium (enfin le "sel" quoi) de ce gag sanglant.
Peut-être faut-il juste préciser que la deuxième image laisse apercevoir ce qui fut une baignoire.

jeudi 24 novembre 2011

Cette morue d'Angliche à la mormoualeneuf

Comme le laisse entendre le premier extrait de "On est toujours trop bon avec les femmes", il y a quelques épisodes sanglants dans ce livre, narrés froidement, avec la touche d'humour habituelle de Raymond Queneau (humour que je trouve aussi visuel que celui de Gotlib).

Il prit une bouteille de Guiness et la cassa sur le crâne du tavernier Smith, dont la tête se mit à distiller du stout-grenadine. Mais il n'était pas mort, simplement amoché.

On retrouve sinon la propension de l'auteur à recourir aux néologismes (voire à franciser des anglicismes)

Qu'est-ce qu'elle branlait dans les ouatères, cette morue d'Angliche à la mormoualeneuf?

...ainsi qu'aux anachronismes et à l'absurde:
- Non, dit Gertie, je suis agnostique.
- Quoi? Quoi?
Caffrey s'affolait.
- Agnostique, répéta O'Rourke.
- Eh bien, dit Caffrey, on en apprend des mots nouveaux aujourd'hui. On voit qu'on est dans le pays de James Joyce. (1)

(1) Il y a là un léger anachronisme, mais Caffrey, étant analphabète, ne pouvait savoir en 1916 qu'Ulysse n'avait pas encore paru.


Avant de vous citer un dernier extrait de ce roman d'ici quelques jours, je conclus cette série de brèves citations par une réjouissante parodie de l'interrogation clef de Dostoievski:

- Dieu sauve notre Roi!
- Mais vous ne croyez pas en Dieu. Par qui sera-t-il sauvé?
- Dieu sauve notre Roi! répéta Gertie.
- Quelle buse! s'exclama Callinan
- Elle va finir par se prendre pour une Jeanne d'Arc, remarqua Dillon.
- Mais, hurla Mac Cormack [...] puisqu'on vous dit que votre Roi est un con! [...] Et tout le monde sait, en Irlande, qu'il se livre au vice solitaire et que ça l'abrutit tellement qu'il est incapable de comprendre le moindre rapport. Parfaitement.
- Vous croyez? dit Gertie.
- Parfaitement. Pauvre sire, pauvre hère, voilà ce qu'il est, votre Roi . En un mot, et je le répète : un con.
- Mais, s'écria Gertie, si le roi d'Angleterre était un con, tout serait permis!


On est toujours trop bon avec les femmes, Raymond Queneau (1947)

jeudi 17 novembre 2011

du plomb dans le ventre

Le lundi de Pâques de l'année 1916, à Dublin, des insurgés occupent de force la Poste centrale et divers autres bâtiments stratégiques à Dublin, signifiant par là le rejet de la domination britannique sur l'Irlande. Fomenté de longue date par l'Irish Republican Brotherhood, ce soulèvement armé sera conduit, puis réprimé, dans la violence (environ 400 morts au compteur, après six jours de combats en pleine ville).

La demoiselle du Post Office restait immobile. Elle regardait les trois hommes, s'étonnant de leur extravagance, de leurs actions, et de leur goût pervers pour les armes à feu. C'était une petite brune, l'air moyennement folâtre, d'une constitution charnelle et assez architecturée, mais vêtue avec modestie. Son visage s'ornait de narines tournées vers le ciel, et, somme toute, elle avait l'air peut-être espagnol.
Quoi qu'il en soit, ayant reçu du plomb dans le ventre, elle s'écroula morte et saignante.

On est toujours trop bon avec les femmes, Raymond Queneau (1947)

dimanche 11 septembre 2011

Sharp, naked without a sheath

You're too sharp. That's your trouble. You're like a drawn sword. Sharp, naked without a sheath. You cut well. But good swords are kept in their sheaths.


"Sanjuro" aura été mon sixième Kurosawa de l'été.

Toshiro Mifune y incarne un samouraï vagabond à la fine lame et aux manières grossières.
Un jeu d'acteur d'ailleurs repris par Clint Eastwood... ne serait-ce que dans "Pour une poignée de dollars", adapté de "Yojimbo" (dont "Sanjuro" est la suite).




Si le ton du film est à la comédie (voire au burlesque), le duel final revêt une intensité dramatique particulière : c'est d'ailleurs le seul passage où le sang coulera jaillira
(dans une gerbe spectaculaire)


Takeshi Kitano reprendra ce procédé sanguinolant quelques années plus tard (avec des effets numériques) dans son Zatoichi.

(Le film appuierait sans doute plus mon propos que cette simple capture d'écran)

Akira Kurosawa, Yojimbo (1961)
Akira Kurosawa, Sanjuro (1962)
Sergio Leone, Pour une poignée de dollars (1964)
Takeshi Kitano, Zatoichi (2003)

mardi 5 avril 2011

Maintenant, tout est rentré dans l'ordre

Puisque je publie sur ce blog des extraits de livres que je souhaite, d'une certaine manière, consigner (et là, je prie que les serveurs de blogspot soient robustes), il n'y a aucune raison que la fin des romans échappent à cette sélection.

A vrai dire, l'unique raison, c'est vous, lecteurs (réguliers, ou occasionnels), puisqu'évidemment la finalité d'Arise Therefore n'est pas de vous détourner des oeuvres que j'évoque ici.

Pour concilier ces deux logiques, je vais donc créer un tag "Spoiler", et pour éviter tout accident, j'utiliserai désormais le même procédé que lorsque j'avais cité un passage sanguinolant de American Psycho (cf. "Ces temps sont effrayants").

Bon, en plus, ça tombe bien là, car le texte qui suit n'est pas non plus franchement à destinations des enfants.
Il s'agit ici d'un second passage du livre La Moustache
(Si jamais vous vous posez la question: le roman est bien que son adaptation cinématographique feat.Vincent Lindon et Emmanuelle Devos).
Episode précédent: Un pouvoir de choix planétaire


Adultes responsables, appuyez sur Ctrl+A pour lire cet extrait.
Attention, SPOILER!
Mineurs, lisez tout autre article de ce blog, ou allez voir là-bas si j'y suis.

La salle de bain n'était éclairée que par une petite fenêtre une lucarne presque ; il y régnait une lumière aquatique, sombre et reposante, accordée au clapot de la goutte d'eau qui, intervalle régulier, se détachait du climatiseur détraqué. Il faisait frais, on aurait volontiers fait la sieste. Plongé dans l'eau jusqu' la taille, assis sur la marche, il orienta le miroir, en face de lui, de manière pouvoir regarder son visage. La moustache était bien fournie maintenant, comme avant. Il la lissa.
"On retourne au casino, ce soir? demanda Agnès d'une voix paresseuse.
- Si tu veux."
Il agita longuement le blaireau dans le bol, barbouilla son menton et ses joues, les rasa avec soin. Puis, sans hésiter, attaqua la moustache. Faute de ciseaux, le travail de débroussaillage prit du temps, mais le coupe-chou taillait bien, les poils tombaient dans la baignoire. Pour mieux voir ce qu'il faisait, il prit le miroir et le posa sur ses cuisses, de manière à pouvoir pencher le visage dessus. L'arête lui cisaillait un peu le ventre, sur lequel il devait l'appuyer. Il appliqua une seconde couche de mousse, rasa de plus près. Au bout de cinq minutes, il était glabre de nouveau, et cette pensée ne lui en inspira aucune autre, c'était simplement un constat : il faisait la seule chose à faire. Encore de la mousse, les flocons se détachaient, tombaient soit dans l'eau soit à la surface du miroir qu'il épongea plusieurs fois du tranchant de la main. Il rasa de nouveau la place de sa moustache, de si près qu'il lui sembla découvrir sur cette mince bande de peau des dénivellations jusqu'alors insoupçonnées. Il n'observa en revanche aucune différence de teint, bien que son visage fût bronzé par les journées passées au soleil, mais cela tenait peut-être à la pénombre qui régnait dans la salle de bains. Abandonnant un instant le rasoir, mais sans le replier, il saisit à deux mains la glace, l'approcha de son visage, si près que sa respiration forma une légère buée, puis la replaça sur ses genoux. Derrière la fenêtre de la salle de bains, en biais, il pouvait voir des rameaux de feuillage et même un bout de ciel. Hormis la goutte tombant du climatiseur et les pages qu'Agnès tournait, aucun bruit ne venait de la chambre. Il aurait fallu qu'il se retourne, tende le cou pour jeter un coup d'œil par la porte entrebâillée, mais il ne le fit pas. A la place, il reprit le rasoir, continua de polir sa lèvre supérieure. Une fois, il le passa sur ses joues, comme quand, la bouche enfouie dans le sexe d'Agnès, il s'en écartait le temps d'embrasser l'intérieur de ses cuisses, puis revint à l'endroit où s'était trouvée sa moustache. Il en avait suffisamment repéré le relief à présent pour être capable d'appuyer la lame à l'exacte perpendiculaire de sa peau et il se força à ne pas fermer les yeux lorsque, sous cette pesée, sans qu'il ait déplacé le rasoir sur le côté, la chair céda, s'ouvrit. Il accentua sa pression, vit le sang couler, plus noir que rouge, mais c'était aussi à cause de la lumière. Ce ne fut pas la douleur, qu'il s'étonnait de n'éprouver pas encore, mais le tremblement de ses doigts crispés sur le manche de corne qui l'obligea à poursuivre son incision latéralement : la lame, comme il s'y attendait, entrait beaucoup plus facilement. Il retroussa la lèvre, pour arrêter le filet noirâtre dont quelques gouttes perlèrent cependant sur sa langue, et cette grimace fit dévier encore la trajectoire. Il avait mal à présent, et comprit qu'il serait hasardeux de raffiner plus longtemps, alors il taillada sans souci que les coupures soient nettes, les dents serrées pour ne pas crier, surtout lorsque la lame atteignit la gencive. Le sang giclait dans l'eau sombre, sur sa poitrine, ses bras, sur la faïence de la baignoire, sur le miroir qu'il épongea à nouveau de sa main libre. L'autre, contrairement à ce qu'il craignait, ne faiblissait pas, semblait soudée au rasoir et il prenait seulement la précaution de n'éloigner jamais la lame de sa peau déchiquetée dont des lambeaux, sombres comme de petits paquets de viande avariée, tombaient avec un bruit mou sur le miroir à la surface duquel ils glissaient lentement pour enfin plonger dans l'eau, entre ses jambes arc-boutées par la douleur, les pieds crispés contre les parois de la baignoire, tendus comme pour les repousser tandis qu'il continuait, triturait dans tous les sens, de haut en bas, de gauche à droite parvenant malgré tout à n'écorcher qu'à peine son nez et sa bouche, alors que le flot de sang l'aveuglait. Mais il gardait les yeux ouverts, se concentrait sur une portion de peau que la lame fouillait sans perdre jamais le contact, le plus difficile était de ne pas hurler, de tenir bon sans hurler, sans déranger en rien le calme de la salle de bains, de la chambre où il entendait Agnès tourner les pages du magazine. Il craignait aussi qu'elle pose une question à laquelle, les mâchoires serrées comme un étau, il ne pourrait répondre, mais elle restait silencieuse, tournait seulement les pages, à un rythme peut-être un peu plus rapide, comme si elle se lassait, tandis que le rasoir maintenant attaquait l'os. Il n'y voyait plus rien, pouvait seulement imaginer l'éclat nacré de sa mâchoire à vif, une chose nette et brillante dans la bouillie noirâtre des nerfs sectionnés, semée d'éclairs, tourbillonnant devant ses yeux qu'il croyait ne pas fermer, alors qu'il serrait les paupières, serrait les dents, crispait les pieds, contractait chacun de ses muscles afin de supporter les brûlures de la souffrance, de ne pas perdre conscience avant que le travail soit achevé, sans discussion possible. Son cerveau, comme indépendant, continuait à fonctionner, à se demander jusqu'à quand il fonctionnerait, s'il parviendrait avant que le bras retombe à trancher au-delà de l'os, à pousser encore plus loin, au fond de son palais rempli de sang et, lorsqu'il comprit qu'il allait forcément s'étouffer, qu'il ne pourrait jamais finir de cette manière, il arracha le rasoir, craignant que la force lui manque pour le porter à son cou, mais il y arriva, il gardait encore sa conscience, même si son geste était mou, si la contraction tétanique de tout son corps se retirait du bras, et il trancha, sans rien voir, sans même sentir, au-dessous du menton, d'une oreille à l'autre, l'esprit tendu jusqu'à la dernière seconde, dominant le gargouillis, le soubresaut des jambes et du ventre sur lequel le miroir se brisait, tendu et apaisé par la certitude que maintenant tout était fini, rentré dans l'ordre.

La Moustache, Emmanuel Carrère (1986)

jeudi 15 avril 2010

We are Blood

Alors, non, Arise Therefore n'est pas que nourriture intellectuelle, les corps aussi s'y expriment, il y a de le sueur et du sang, comme sur les pochettes de ces disques tout récemment reçus à la radio...



et comme dans ce clip de Health
(attention, ça éclabousse)



V/A, Grab Bag (debonton, 2010)
Thomas White, the Maximalist (Cooking Vinyl, 2010)
Health, We are Water (CitySlang, 2009)