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mercredi 15 octobre 2025

Trois mois sous silence

 Le titre de cet ouvrage fait référence aux trois premiers mois de la grossesse d'une femme, délai au bout duquel il est d'usage d'officialiser la nouvelle auprès de l'entourage. Si l'on comprend l'idée (attendre que le risque médical soit significativement réduit, et éviter d'avoir à annoncer l'interruption de la grossesse), cette pratique a le double effet d'invisibiliser aux yeux de la société cette période compliquée (au profit de l'image de la grossesse radieuse du 2ème trimestre) et de faire de la fausse couche un tabou absolu, privant de mots, repères, expériences celles (et ceux) qui y sont confronté.e.s.

Extraits relatifs à ces deux aspects :

Il faut souffrir pour être mère, et que [les nausées et vomissements sévères] touche[nt] plus de huit femmes enceintes sur dix ne semble pas gêner plus que ça la recherche médicale.
Je me permets ici de poser une question toute bête : dans quelle société correctement pensée laisse-t-on, sans le moindre dispositif, notamment au travail, 50 % de sa population vomir trois à quatre mois d'affilée sans main tendue ? Comment est-il même possible que, sachant que ce symptôme touche 85 % des femmes, l'ensemble des responsables RH du monde ne se soient pas accordés pour proposer le télétravail à un maximum de femmes dès le début de leur grossesse (induisant ainsi qu'on en parle, oui, oui) afin qu'elles puissent être un minimum soulagées tout en maintenant leur activité professionnelle ? Comment est-il possible que la science n'ait pas trouvé un vrai remède à ce mal, qui fait basculer certaines femmes dans une dépression prépartum, et qui peut les mettre concrètement en danger (ces symptômes constituent en effet « la première cause d'hospitalisation durant le premier trimestre de grossesse », d'après la Revue médicale suisse) ?

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Le premier trimestre étant occulté des discours et imageries collectives, impossible de trouver refuge dans une représentation certes moins idéale mais plus réaliste des grandes épreuves à traverser pour arriver à la case « radieuse » de la grossesse (si cette dernière advient un jour : les maux de la grossesse évoluent et peuvent aussi ne jamais disparaître tout à fait).
Cette injonction au bonheur et à la plénitude, assortie à celle de se taire sur ce qu'on traverse pour « préserver » le monde en cas de « mauvaise nouvelle » pour l'embryon, mène ainsi les femmes esseulées, bonnes élèves et habituées à devoir faire profil bas, à déprimer toutes seules, et à prétendre que tout va bien et qu'elles ne sont même pas enceintes. En gros, pour être une femme qui fait bien les choses, il faut être une femme qui nie littéralement tout ce qu'elle traverse dans son corps, ses hormones et sa psyché. Un beau programme qui démontre une fois de plus une société impeccablement organisée pour que les femmes la bouclent, au moins jusqu'à la validation médicale de leur contribution au renouvellement de l'espèce - c'est-à-dire à la fin de ce premier trimestre de grossesse qui n'a de raison d'être proclamé aux oreilles du monde que s'il est tamponné « utile ».

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Malgré les chiffres faramineux - on parle a minima de 200 000 grossesses précocement arrêtées chaque année en France -, le tabou constitué par cet événement, dans l'absence manifeste de récit social collectif, suscite une solitude extrême à un moment où le corps et la psyché des femmes enceintes sont soumis, brutalement, à un deuil, à un changement de paradigme et de projection intégral. On pensait donner la vie, la porter, être dans un temps absolument métaphysique et heureux de l'existence et de la transmission, et l'on se retrouve dans le deuil de ce projet de maternité, d'un coup. On sentait son corps changer et réagir, les seins grossir, les entrailles se réorganiser complètement et, d'un coup, les seins dégonflent, on ne sent plus rien. La fausse couche est l'expérience du vide, de la fin, d'un abysse d'autant plus indescriptible qu'il n'est jamais décrit, qu'aucun discours ne lui donne corps.

Judith Aquien, Trois mois sous silence, le tabou de la condition des femmes en début de grossesse (2021)

vendredi 8 novembre 2024

On ne doit pas toujours pardonner

Le film "Rocco et ses frères" est éclairant, d'abord sur le contexte d'époque et cette immigration intérieure d'après-guerre, qui voient des familles du Sud pauvre de l'Italie rejoindre le Nord industriel et urbain... Ensuite pour faire comprendre à votre oncle réac' la définition de féminicide. Ce n'est pas en tant que simple "conjoint" qu'une femme est tuée, mais parce que l'homme considère qu'elle lui appartient, et que son existence ne saurait se poursuivre sans lui.

Dialogue de fin empreint de mélancolie, entre deux jeunes frères de Rocco, Ciro et Luca.

— Quand nous sommes venus à Milan, j'étais à peine plus âgé que toi, et c'est Simone qui m'a expliqué ce que Vincenzo n'a jamais compris. Il m'a expliqué que chez nous, là-bas, au pays, les hommes vivent comme des bêtes, à qui on apprend seulement deux choses, travailler et obéir. Alors que les hommes doivent vivre libres, sans être esclaves de qui que ce soit, et sans jamais oublier leur devoir. Seulement Simone a oublié tout cela, tu sais comme moi où ça l'a mené. Il a gâché sa vie, et il a amené la honte sur notre famille. Il a fait du mal à Rocco. Simone avait des racines robustes et saines. Seulement les mauvaises herbes les ont très vite étouffées. La trop grande bonté de Rocco est aussi dangereuse que la méchanceté de Simone. Rocco est un sain. Et que peut faire dans ce monde quelqu'un comme lui qui refuse de se défendre. Rocco est toujours prêt à pardonner à tous. On ne doit pas toujours pardonner.

— Si Rocco retourne au pays, moi j'irai avec lui.

 [...] Que crois tu trouver là-bas de différent ? Même chez nous la vie changera pour tous, parce que même chez nous les hommes sont en train d’apprendre que le monde doit changer. Il y en a qui disent que ce monde nouveau ne sera pas meilleur. Moi, je suis sûre du contraire et je sais que ta vie sera plus juste et plus honnête.

Luschino Visconti, Rocco et ses frères (1960)

mercredi 1 mai 2024

Une victoire sur les éléments

Le dernier livre de Sophie Fontanel, c'est d'abord un pitch astucieux : "Admirable. L'histoire de la dernière femme ridée sur Terre". Ne pas s'attendre cependant à un roman dystopique, l'autrice a choisi la forme du conte, ce qui lui permet d'adresser son sujet sans s'embarrasser d'un univers fouillé, complexe et cohérent. Je suis donc resté sur ma faim.

Dans ce premier extrait, deux femmes discourent des opérations de chirurgie esthétique destinées à masquer les effets du vieillissement. Notons au passage qu'il est désormais communément admis de la part des féministes qu'il ne faut plus railler les femmes y ayant recours (because le patriarcat)

J'avais dit : "On n'est même pas certaines que cela plaise aux hommes, tous ces visages refaits." La femme avait posé la main sur mon bras : "Vous vous trompez, c'est bien pire que ça. Beaucoup parmi les hommes puissants présents ici préfèrent les femmes refaites aux autres (*), tout simplement parce qu'elles avouent de la sorte que, pour être désirée, pour approcher un phallus, pour un totem, en quelque sorte, elles peuvent aller jusqu'à se scarifier. En plus, tout le monde le voit, leur allégeance est publique. Pour ces hommes, c'est une victoire sur les éléments. La femme objet est leur possession. Et c'est important pour eux, car même les hommes omnipotents, et peut-être surtout eux, ont peur de perdre leur puissance."
— Oui mais là, maintenant...
— Une amie photographe m'interdisait de me moquer de toutes ces femmes refaites. Elle disait que se moquer d'elles, cela revenait à se moquer de quelqu'un qui a un oeil de verre. Et que c'était ne rien voir de la faiblesse, du désarroi, de la naïveté. 

Sophie Fontanel, Admirable (2023)

 (*) ndlr : On peut supposer que les hommes puissants dont il est question ici trouveront encore plus valorisant d'avoir à leur bras une femme bien plus jeune

jeudi 3 août 2023

L'âge de l'invisibilité

Repéré dans un article du Monde intitulé « Quel livre aimez-vous le plus offrir? », "L'ami" de Sigrid Nunez, dans lequel la narratrice - intellectuelle new yorkaise - éprouve et raconte le deuil (celui d'un ami) et l'amour (celui d'un fidèle compagnon canin dont elle récupère la garde).

On parlera donc toutou pendant quelque temps ici, mais pas dans ce premier extrait, considération annexe et néanmoins signifiante que j'ai choisi de retenir.

Tu t'étais attiré des critiques pour avoir mis en doute l'idée qu'il puisse exister des flâneuses au féminin. Tu ne croyais pas qu'une femme puisse errer par les rues dans le même état d'esprit, de la même manière qu'un homme. Une marcheuse était sujette à d'incessantes ruptures de rythme : des regards insistants, des commentaires, des sifflets, des mains baladeuses. On apprenait aux femmes à être constamment sur leurs gardes : ce type, là, ne marche-t-il pas un peu trop près de moi? Et celui-là, est-ce qu'il me suit? Comment, dans ces conditions, pourrait-elle jamais être assez alanguie pour se perdre dans cette absence à soi-même, cette joie pure d'être au monde, qui constitue l'idéal de la vraie flânerie?

Tu en concluais que l'équivalent féminin était sans doute le shopping — en particulier le genre d'exploration vaine de celle qui ne cherche pas à acheter quelque chose.

Je ne pensais pas que tu aies tort. Je connais des tas de femmes qui enfilent une carapace chaque fois qu'elles sortent de chez elles, j'en connais même quelques-unes qui font tout pour éviter d'avoir à sortir de chez elles. Bien sûr, il suffit d'attendre d'avoir atteint un certain âge, l'âge de l'invisibilité, et... le problème est résolu.

Tu vois comme tu utilisais le mot femmes, alors que ce que tu voulais dire en fait, c'était jeunes femmes. 

Sigrid Nunez, L'ami (2019)

mercredi 12 avril 2023

#allmen - Quelque chose cloche

On peut heureusement compter sur le capitaine Yohan Vivès de la police judiciaire, sensible et intelligent tel que joué par Bastien Bouillon dans "La Nuit du 12", pour redorer l'image de la police.
[Ne lisez pas ce qui suit si vous voulez ne rien savoir de ce film]


Ce qui m'a rendu dingue, c'est que tous les types qu'on a entendus auraient pu le faire. Peut-être qu'aucun d'eux n'est l'assassin. Mais ils auraient pu le faire. Je sais pas comment le dire autrement. Tous auraient pu le faire. Tous ceux qu'elle a croisés. Même ceux qui ne sont pas des salauds. Et peut-être tous les hommes qu'elle a pas croisés. Je suis peut-être fou, mais j’ai la conviction que si on ne trouve pas l’assassin, c’est parce que ce sont tous les hommes qui ont tué Clara. C’est quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes. 

La nuit du 12, Dominik Moll (2022)

dimanche 15 janvier 2023

The difference between a good day and a bad day

Fleabag, série drôle, rythmée, sensible et intelligente, dotée d'un artifice de réalisation qui s'avérera ne pas en être un (cette phrase cryptique est destinée à ceux qui ont vu la série).
Ecrite et jouée par l'excellente Phoebe Waller-Bridge, elle passe bien entendu haut la main le test de Bechdel, et se retrouve fréquemment dans le peloton de tête des meilleures séries ever.
La scène rapportée ci-dessous est emblématique.


“Hair is everything. We wish it wasn’t so we could actually think about something else occasionally. But it is. It’s the difference between a good day and a bad day. We’re meant to think that it’s a symbol of power, that it’s a symbol of fertility. Some people are exploited for it and it pays your fucking bills. Hair is everything.”

Phoebe Waller-Bridge, Fleabag S2E05

mercredi 18 mai 2022

Ecarlate

La force et la pertinence de la servante écarlate ("the handmaid's tale") se vérifie chaque jour, tant cette dystopie se révèle plausible. Dans le livre, une baisse drastique de la fécondité occasionne la prise de pouvoir d'une communauté, qui établit un régime totalitaire, contrôlant entièrement la vie des femmes, pour n'en dédier certaines qu'à la simple fonction reproductive (et d'autres aux tâches ménagères, à l'enseignement, ou au rôle d'épouse).

En faisant un effort de "projection", quels systèmes de pensées pourraient aujourd'hui s'accommoder d'une telle conception de la femme ? Les partis revendiquant une "politique nataliste" (et nationaliste, hum...) d'une part. Et les fondamentalistes religieux d'autre part.

Ceci étant posé, rapide aperçu de l'ambiance actuelle aux Etats-Unis, depuis qu’a fuité le projet de décision de la Cour suprême remettant en cause le droit constitutionnel à l’avortement, via cet article de LeMonde :
 
Les experts de la surveillance numérique recommandent aux femmes qui résident dans des Etats anti-avortements de supprimer les applications de suivi du cycle menstruel. Et si elles visitent une antenne du Planning familial, de ne surtout pas emporter leur portable. Certaines militantes sont alarmistes. « Dans des Etats comme le Texas, la situation va être plus effrayante que vous ne l’imaginez, écrit l’essayiste Lauren Hough, qui vit à Austin (Texas). Ne discutez pas de vos plans sur les réseaux sociaux. Effacez vos applications de suivi menstruel. Ne mettez rien par écrit. » Et si vous ratez une menstruation, préconise une autre commentatrice, « n’en parlez à personne ».

Aux Etats-Unis, suspicion sur les applis de suivi des règles, Corine Lesnes

jeudi 31 mars 2022

Les Loups sont-ils les plus dangereux ?


Lorsque je fais la lecture de livres pour enfant, j'ai pour habitude d'adapter et commenter le texte à la volée, notamment pour délivrer le moins possible de stéréotypes de genres (de ceux qui limitent les horizons, des filles comme des garçons). 

Lue avec ce prisme, la moralité du Petit Chaperon rouge de Charles Perrault est intéressante.

On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d'écouter toute sorte de gens,
Et que ce n'est pas chose étrange,
S'il en est tant que le Loup mange.
Je dis le Loup, car tous les Loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d'une humeur accorte,
Sans bruit, sans fiel et sans courroux
Qui privés, complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;
Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux,
De tous les Loups sont les plus dangereux.

Cette moralité explicite le sens du conte. Elle entre en résonnance avec notre époque, je pense aux  discours sécuritaires et leur "déconstruction" par les féministes. Je regrette de ne pas retrouver un de ces nombreux tweets qui pourraient illustrer mon propos. Néanmoins, les exemples de messages préventifs maladroits invitant les femmes à ne pas rentrer seules le soir, à ne pas s'isoler dans les transports, à ne pas courir en forêt trop tôt ni trop tard, à surveiller leur verre dans les bars et j'en passe, sont nombreux.

Comme l'explique Valérie Rey-Robert sur son blog dans un article particulièrement éclairant, ces messages sont néanmoins discutables dans la mesure où ils restreignent de facto les libertés des femmes, entretiennent un climat de peur/méfiance en toute situation, et culpabilisent les victimes qui  n'auraient pas tenu compte de ces mises en garde.

Que ne s'adresse-t-on aux hommes ?
Pourquoi par exemple envisager un couvre-feu pour les femmes (afin de les protéger)... et pas pour les hommes ?

Peut-être parce que, tel Perrault, nous faisons de l'agresseur un loup, une bête, un monstre, un criminel, bref un interlocuteur en dehors du contrat social, qu'il serait vain de tenter de sensibiliser ou raisonner.


Toutes les études montrent pourtant que l'image de l'agresseur inconnu tapi dans l'ombre est fausse, puisque la majorité des agressions sont le faits d'hommes "connus" de la victime.

On arguera enfin qu'on ne peut mettre tous les hommes dans le même panier (#notallmen). Arrêtons-nous un instant et faisons un effort de transposition en considérant les messages de la sécurité routière dans sa mission de réduire les accidents de la route (parallèle imaginé par Rose Lamy sur son blog). Ne s'adressent-ils pas à l'ensemble des conducteurs ? Et non pas aux seuls chauffards... Et bien entendu, encore moins aux piétons ?

mardi 8 décembre 2020

Un silence croisé

On le voit régulièrement à l'occasion d'accusations publiques ou de procès, peu de femmes victimes de viol "cochent toutes les cases" de la "bonne" victime, unique condition à laquelle l'opinion publique se ralliera à leur cause.
La bonne victime doit être perçue comme séduisante [affaire du sofitel de NY] sans toutefois être perçue comme aguicheuse/inconséquente, elle doit avoir combattu son agresseur, et déposé plainte immédiatement après les faits, en étant psychologiquement dévastée, tout en gardant une parfait cohérence dans son témoignage [affaire du 36 quai des orfèvres].

Ce constat revient souvent sous la plume de féministes (comme ici)... Je l'ai retrouvée développée dans King Kong Theory (2006), dans le chapitre dans lequel Virginie Despentes revient sur son viol (1986).


Une femme qui tiendrait à sa dignité aurait préféré se faire tuer. Ma survie, en elle-même, est une preuve qui parle contre moi. [...] Car il faut être traumatisée d'un viol, il y a une série de marques visibles qu'il faut respecter. Peur des hommes, de la nuit, de l'autonomie, dégoût au sexe et autres joyeusetés. On te le répète sur tous les tons : c'est grave, c'est un crime, les hommes qui t'aiment, s'ils le savent, ça va les rendre fous de douleur et de rage (c'est aussi un dialogue privé, le viol, où un homme déclare aux autres hommes : je baise vos femmes à l'arraché). Mais le conseil le plus raisonnable, pour tout un tas de raisons, reste « garde ça pour toi ». Etouffe, donc, entre les deux injonctions. Crève, salope, comme on dit.

Alors le mot est évité. A cause de tout ce qu'il recouvre. Dans le camp des agressées, comme chez les agresseurs, on tourne autour du terme. C'est un silence croisé. 

[...] dans le viol, il faut toujours prouver qu'on n'était vraiment pas d'accord. La culpabilité est comme soumise à une attraction morale non énoncée, qui voudrait qu'elle penche toujours du côté de celle qui s'est fait mettre, plutôt que de celui qui a cogné. 

[...] Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses de force, alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais pas me remettre. Et je suis surtout folle de rage de ce qu'en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s'échapper en courant, je me sente encore aujourd'hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau

[...] Post-viol, la seule attitude tolérée consiste à retourner la violence contre soi. Prendre vingt kilos, par exemple. Sortir du marché sexuel, puisqu'on a été abîmée, se soustraire de soi-même au désir. En France, on ne tue pas les femmes à qui c'est arrivé mais on attend d'elles qu'elles aient la décence de se signaler en tant que marchandise endommagée, polluée. Putes ou enlaidies, qu'elles sortent spontanément du vivier des épousables.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

mercredi 2 décembre 2020

Un piège

Questionnons féminité, masculinité, maternité, éducation des jeunes filles et surtout des garçons, toujours avec Virginie Despentes.

 Dans le même ordre d'idée, la maternité est devenue l'expérience féminine incontournable, valorisée entre toutes : donner la vie, c'est fantastique. La propagande « pro-maternité » a rarement été aussi tapageuse. Foutage de gueule, méthode contemporaine et systématique de la double contrainte : « Faites des enfants c'est fantastique vous vous sentirez plus femmes et accomplies que jamais », mais faites-les dans une société en dégringolade, où le travail salarié est une condition de survie sociale, mais n'est garanti pour personne, et surtout pas pour les femmes (*). Enfantez dans des villes où le logement est précaire, où l'école démissionne, où les enfants sont soumis aux agressions mentales les plus vicieuses, via la pub, la télé, internet, les marchands de sodas et confrères. Sans enfant, pas de bonheur féminin, mais élever des gamins dans des conditions décentes sera quasi impossible. Il faut, de toutes façons, que les femmes se sentent en échec. Quoi qu'elles entreprennent, on doit pouvoir démontrer qu'elles s'y sont mal prises. Il n'y a pas d'attitude correcte, on a forcément commis une erreur dans nos choix, on est tenues pour responsables d'une faillite qui est en réalité collective, et mixte. Les armes contre notre genre sont spécifiques, mais la méthode s'applique aux hommes. Un bon consommateur est un consommateur insécure.

[...]

les femmes auraient intérêt à mieux penser les avantages de l'accession des hommes à une paternité active, plutôt que profiter du pouvoir qu'on leur confère politiquement, via l'exaltation de l'instinct maternel. Le regard du père sur l'enfant constitue une révolution en puissance. Ils peuvent notamment signifier aux filles qu'elles ont une existence propre, en dehors du marché de la séduction, qu'elles sont capables de force physique, d'esprit d'entreprise et d'indépendance, et de les valoriser pour cette force, sans crainte d'une punition immanente. Ils peuvent signaler aux fils que la tradition machiste est un piège, une sévère restriction des émotions, au service de l'armée et de l'Etat. Car la virilité traditionnelle est une entreprise aussi mutilatrice que l'assignement à la féminité. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

(*) en 2006, la crise écologique n'était pas encore prégnante, on pourrait aujourd'hui l'ajouter à cette énumération

dimanche 15 novembre 2020

Je ne m'excuse de rien, je ne viens pas me plaindre

Tribunes ou interviews percutantes de Virginie Despentes m'auront donné envie de découvrir ses écrits, et en particulier King Kong Théorie souvent cité comme livre déclic. Dans cet essai résolument féministe, l'autrice s'attaque avec véhémence au carcan de la "féminité" et dépeint le patriarcat comme allié essentiel du capitalisme.

Alimentées par sa vie personnelle et ses nombreuses lectures, les réflexions de Virginies Despentes consignées en 2006 m'auront paru étonnamment actuelles (c'est mauvais signe), et encore aujourd'hui régulièrement abordées / exposées et débattues, notamment sur les réseaux sociaux. Je pense par exemple au caractère "systémique" de l'oppression homme/femme, aux concepts de "bon viol / bonne victime" (en dehors desquels une victime n'est pas tout à fait reconnue comme telle), de "male gaze" au cinéma, d' "empowerment", à l'absence de remise en question de la masculinité par les hommes, et à la prise en considération des minorités dans le combat féministe (versus ce qu'on nomme aujourd'hui le féminisme blanc et bourgeois)

J'y reviendrai un peu plus tard, ici même. Pour l'heure commençons par des extraits du premier chapitre, dans lequel l'autrice explique d'où elle parle.

J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m'excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je n'échangerais ma place contre aucune autre, parce qu'être Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante à mener que n'importe quelle autre affaire. 

[...]

Tout ce que j'aime de ma vie, tout ce qui m'a sauvée, je le dois à ma virilité. C'est donc ici en tant que femme inapte à attirer l'attention masculine, à satisfaire le désir masculin, et à me satisfaire d'une place à l'ombre que j'écris.

[...]

Parce que l'idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l'esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d'école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle, cultivée mais moins qu'un homme, cette femme blanche heureuse qu'on nous brandit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l'effort de ressembler, à part qu'elle a l'air de beaucoup s'emmerder pour pas grand-chose, de toutes façons je ne l'ai jamais croisée, nulle part. Je crois bien qu'elle n'existe pas. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

lundi 14 septembre 2020

Des jeunes filles et épouses agréables

Il y a quelques jours, je relayais ici un article, dans laquelle l'autrice parlaient de  ces mères "qui élèvent ses filles afin, surtout, qu’elles soient les plus gracieuses et aimables possibles."
Je ne pensais pas que cette pensée recouperait à ce point ce que Marianne (dans "Scènes de la vie conjugale") écrivait dans son journal intime. Le résultat d'un regard rétrospectif sur sa vie, qu'elle livre à son mari... hélas endormi


[... ] j'ai regardé une vieille photo sur mon bureau où j'étais avec mes camarades de classe. j'avais 10 ans. Et j'ai eu tout à coup la révélation de quelque chose qui se préparait depuis longtemps et qui toutefois était encore insaisissable. À ma grande surprise, j'ai découvert que je ne savais pas qui j'étais. Absolument pas. J'ai toujours fait ce que mon entourage me demandait de faire. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai été obéissante, flexible et arrangeante.


Maintenant que j'y réfléchis, je me souviens qu'enfant, j'ai eu de violents accès de colère pour affirmer ma personnalité. Mais ma mère punissait chacun de mes manquements aux conventions et chacune de mes incartades avec une sévérité exemplaire qui n'a plus cours de nos jours. Toute mon éducation et celle de mes sœurs a eu pour unique but de faire de nous des jeunes filles, et plus tard des épouses, agréables.



J'étais plutôt laide et peu gracieuse. C'est une chose qu'on me pardonnait mal et qu'on ne manquait pas de me répéter. Au fur et à mesure que j'avançais en âge, j'ai découvert que si je ne disais pas ce que je pensais, et qu'au contraire, je devenais la jeune fille polie et prévenante que l'on souhaitait mon attitude était payante. Je devenais un exemple et la fierté de mes parents. J'ai commencé le grand jeu de la tricherie à l'époque de la puberté et de mes premiers émois.. A ce moment là, toutes mes pensées, mes actes, mes sentiments tournaient autour de la sexualité. Etant donné mon système d'éducation, je n'en ai jamais soufflé mot à mes parents, ni à personne d'autre, d'ailleurs. Alors je suis entrée dans le cerce vicieux du mensonge, des échappatoires et de la dissimulation. Mon père voulait que je sois avocat, comme lui. Une seule fois, j'ai laissé entendre que le droit ne me plaisait pas que je voulais être comédienne. Ou en tout cas m'occuper de théâtre, même si je ne montais pas sur les planches. Mes parents m'ont tout simplement ri au nez. Alors j'ai pris la forte résolution de mentir quoiqu'il arrive. Je voyais donc des tas de gens sans leur permission, j'avais des fréquentations masculines. C'était la dissimulation permanente. Et aussi des efforts désespérés pour plaire aux adultes. 

Je n'ai jamais pensé : "Marianne, qu'est-ce que TU veux ?"
Mais toujours : "Marianne, qu'est-ce que les autres ont envie que tu veuilles ?"

Mais cette façon de penser n'était pas du détachement comme je le croyais à l'époque. Au contraire c'était une forme de lâcheté pernicieuse et, plus grave, cela traduisait une totale méconnaissance de moi-même. A mon avis, notre erreur a été de n'avoir pas su rompre avec nos deux familles, afin de créer une cellule durable qui soit la base de notre vie commune et le garant de la réussite de notre couple.

Scènes de la vie conjugale, Ingmar Bergman (1974)

vendredi 28 août 2020

Movie (poster) of the Week


 "Dans la forêt" (et respectivement "La Nuit a dévoré le monde") étaient des oeuvres parfaites pour confinement à la campagne (et respectivement en ville), "Light of my Life" est très bon film pour accompagner la reprise de l'épidémie (quelque part entre "The Road" et "Le fils de l'homme")... 

Mais ce n'est pas que ça. Ce contexte sert un film sur la paternité et la famille, voire en sous-texte la place des femmes dans une société d'hommes. Premier film écrit et réalisé par Casey Affleck <3, qui s'est par ailleurs distingué en tant qu'acteur dans de nombreux autres très bons films (Mandchester by the Sea, A ghost story, L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford).

lundi 26 février 2018

Détenues

Encouragée par Robert Badinter, la photographe Bettina Rheims a réalisé en 2014 une série de portraits de femmes incarcérées, intitulée « Détenues ». Ces portraits sont aujourd'hui exposés au château de Vincennes.

Lu, novembre 2014, Rennes © Bettina Rheims

La photographe explique :
" C'est compliqué de poser, mais là, c'est encore plus difficile. Lorsque ces femmes s’asseyent sur le tabouret, ce n’est que de la douleur, il faut essayer en quelques minutes de faire sortir d’autres émotions que cette douleur, essayer d’aller chercher au fond de soi quelque chose d'un peu apaisant" .

Ramy, octobre 2014, Poitiers © Bettina Rheims

Détenues, Bettina Rheims
(Jusqu'au 30 avril 2018 au Château de Vincennes)

mercredi 29 novembre 2017

What do you see when you look at a girl?

I wanna know, I wanna know
Do you have the balls to ask?
What do you see when you look at a girl?
Is she a game you wanna win?
If no-one was looking what would you do to get in?
Do you have friends who would be proud if you went in for the kill?
Do you have friends who would do it even against her will?

What if they did that to your sister?
What if they did that to your mother?

Why are we so slow?

I bet you think you're such a hottie,
but a body afraid is not a sexual body
What do you see when you look at a girl?
Is she a game you wanna win?
If no-one was looking what would you do to get in?
Everybody's been laughed at and
everybody's been left out but
That's no excuse to turn it around,
no boy has the right to hold a girl down

What if they did that to your sister?
What if they did that to your mother?

On your star wars sheets when you set the scene
Was she seducing you, or did she want to scream?

[...]

I'm talking to you, you know who you are, going too far.
You'll feel good for ten seconds, she'll be screwed up for life.

Blue balls and all of that bullshit

Nada Surf - Mother's Day
The Proximity Effect (Elektra, 1998)

Depuis que j'ai glissé cet album dans mon lecteur mp3, je n'arrête pas d'y revenir. "The proximity Effect" reste pour moi le meilleur album de Nada Surf, notamment grâce à une tripotée de morceaux mémorables : Hyperspace, Troublemaker, 80 windows, the voices.

Mother's Day fait parti de ceux dont les paroles interpellent.
A qui veut bien s'atteler à la tâche de changer la société, le regard qu'elle porte sur les femmes, et la place de celles-ci, il est sans doute une évidence de répéter le rôle de l'éducation.

Il est en revanche peut-être moins immédiat d'insister sur l'éducation des garçons, et  sur la sensibilisation précoce à la notion de "consentement".

mardi 19 septembre 2017

Ce-n'est-pas-sale

Depuis Balzac et la Comédie Humaine, le roman français sait 1.qu'il peut parler des pauvres gens 2.au sein de sagas littéraires réparties en plusieurs ouvrages et couvrant les destinées entremêlées de différents personnages. Aussi Balzac a-t-il rendu possible les Rougon-Macquart de Zola, ensemble de vingt romans, sous-titré "Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire".

De vos années d'études, vous avez sans doute en tête des titres comme La Fortune des Rougon, La Curée, Le Ventre de Paris, L'Assommoir, Germinal, ou encore La Bête humaine. Sur la seule fois du titre, je me suis récemment orienté vers "La Joie de Vivre".
Pauline, tout juste orpheline, se trouve recueillie par une famille de Normandie dans la ville portuaire de Bonneville. Bien que menant une existence morne, elle trouve son bonheur en tâchant de faire celui des autres... et dans la "connaissance" (pour peu qu'elle y ait accès)

C'était sur les ouvrages de médecine laissés dans l'armoire, qu'elle passait des journées entières, les yeux élargis par le besoin d’apprendre, le front serré entre ses deux mains que l'application glaçait. Lazare, [son cousin], aux beaux jours de flamme, avait acheté des volumes qui ne lui étaient d'aucune utilité immédiate, le Traité de physiologie, de Longuet, l’Anatomie descriptive, de Cruveilhier ; et, justement, ceux-là étaient restés, tandis qu'il remportait ses livres de travail. Elle les sortait, dès que sa tante tournait le dos, puis les replaçait, au moindre bruit, sans hâte, non pas en curieuse coupable, mais en travailleuse dont les parents auraient contrarié la vocation. D'abord, elle n'avait pas compris, rebutée par les mots techniques qu'il lui fallait chercher dans le dictionnaire. Devinant ensuite la nécessité d'une méthode, elle s'était acharnée sur l'Anatomie descriptive, avant de passer au Traité de physiologie. Alors, cette enfant de quatorze ans apprit, comme dans un devoir, ce que l'on cache aux vierges jusqu'à la nuit des noces. Elle feuilletait les planches de l'Anatomie, ces planches superbes d'une réalité saignante ; elle s'arrêtait à chacun des organes, pénétrait les plus secrets, ceux dont on a fait la honte de l'homme et de la femme ; et elle n'avait pas de honte, elle était sérieuse, allant des organes qui donnent la vie aux organes qui la règlent, emportée et sauvée des idées charnelles par son amour de la santé. La découverte lente de cette machine humaine l'emplissait d'admiration. Elle lisait cela passionnément ; jamais les contes de fées, ni Robinson, autrefois, ne lui avaient ainsi élargi l'intelligence. Puis, le Traité de physiologie fut comme le commentaire des planches, rien ne lui demeura caché. Même elle trouva un Manuel de pathologie et de clinique médicale, elle descendit dans les maladies affreuses, dans les traitements de chaque décomposition. Bien des choses lui échappaient, elle avait la seule prescience de ce qu'il faudrait savoir, pour soulager ceux qui souffrent. Son cœur se brisait de pitié, elle reprenait son ancien rêve de tout connaître, afin de tout guérir.

Et, maintenant, Pauline savait pourquoi le flot sanglant de sa puberté avait jailli comme d'une grappe mûre, écrasée aux vendanges. Ce mystère éclairci la rendait grave, dans la marée de vie qu’elle sentait monter en elle. Elle gardait une surprise et une rancune du silence de sa tante, de l'ignorance complète où celle-ci la maintenait. Pourquoi donc la laisser ainsi s'épouvanter ? ce n’était pas juste, il n’y avait aucun mal à savoir.

Emile Zola, La joie de vivre (1884)

lundi 10 juillet 2017

Un art de la servilité

Une étude publiée il y a cinq ans l’exprimait parfaitement. On faisait passer à des petits garçons et des petites filles de 5-6 ans un faux casting pour une pub de yaourt. Et sans leur dire, on avait salé le yaourt. Les petits garçons, sans exception, font beurk devant la caméra, car le yaourt est infect. Les petites filles, elles, font semblant de l’aimer. Elles ont compris qu’il faut d’abord penser à celui qui les regarde et lui faire plaisir. Eh bien c’est exactement cela la féminité : ne sois pas spontanée, pense à l’autre avant de penser à toi, avale et souris. Tout est dit.

[Elle ne peut se résumer à cela,] non, bien sûr. Et je ne vais pas expliquer à des femmes qui se sentent bien dans ce cadre qu’elles doivent en sortir. Mais franchement, quand je vois ce qu’on exige des femmes, le carcan de règles et de tenues qu’on leur impose, leur slalom périlleux sur le désir des mecs et la date de péremption qu’elles se prennent dans la gueule à 40 ans, je me dis que cette histoire de féminité, c’est de l’arnaque et de la putasserie. Ni plus ni moins qu’un art de la servilité.

Virginie Despentes, en interview dans Le Monde (08-07-2017)

vendredi 30 juin 2017

Now I'm awake to the world

"Now I'm awake to the world. I was asleep before. That's how we let it happen. When they slaughtered Congress, we didn't wake up. When they blamed terrorists and suspended the Constitution, we didn't wake up then either. They said it would be temporary. Nothing changes instantaneously. In a gradually heating bathtub, you'd be boiled to death before you knew it."

The Handmaid's Tale
(la série glaçante signée Bruce Miller, adaptée du roman de Margaret Atwood)

samedi 17 juin 2017

Manspreading

L'un des charmes de partir en Week-End dans la maison de total inconnus, c'est d'avoir parfois la chance de tomber sur des lectures un brin surannées, telles ce "Livre d'or du savoir-vivre" illustré. A l'heure où le manspreading et harcèlement de rue agitent twitter, et si la solution passait par la réhabilitation du "savoir-vivre" ? (*)

Dans la vie publique aussi, chaque être possède sa zone privée. Il n'y a pas d'excuse pour une intrusion quelconque dans cette zone, pas plus que pour toute autre forme d'indiscrétion. Et pourtant il ne se passe pas de jour sans qu'il faille constater des infractions à cette règle : passants toisés, critiqués, quand on n'en est pas même a ce sommet du mauvais goût: l'index brandi vers quelqu'un.

Il ne faut pas clore cette rubrique sans une allusion au don Juan incapable de voir passer un jupon sans se retourner, chose particulièrement odieuse quand il est en compagnie d'une dame. Mais celui qui devient vraiment inqualifiable, c'est l'être qui se retourne au passage d'une femme enceinte ou d'un infirme, ou qui se précipite pour grossir le cercle des badauds quand un accident survient.

Fred Sigg, Livre d'or du savoir-vivre (1959)

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(*) L'auteur de ce blog et de cette pirouette est par ailleurs conscients que de tels ouvrages participaient du cantonnement des femmes dans un certain rôle dans la société et dans certaines tâches.

mardi 15 novembre 2016

Scènes de violences conjugales

"Scènes de violence conjugales" montre avec justesse, à travers deux couples d'âges et de milieux socio-professionnels différents, la manière dont la violence peut s'immiscer dans une relation amoureuse durable, au détriment des femmes (les chiffres sont parlants). Cette violence s'exprime d'abord dans la bouche de leur conjoint sous forme de remarques insidieuses, grignotant peu à peu l'estime de soi. Elle finira par éclater en propos ostensiblement dépréciants et destructeurs... jusqu'à ce que le premier coup soit porté.

Emotionnellement impliquante, la pièce trouve sa justesse dans son écriture, ancrée dans le réel.
L'auteur Gérard Watkins a assisté à des séminaires, à des procès, et rencontré des professionnels ou bénévoles en prise avec une telle violence.
Il raconte par exemple sa entrevue avec Ernestine et Carole, de l'Observatoire de la violence envers les femmes du 93.


Dans le bureau rempli de dossiers, Ernestine et Carole me reçoivent. Nous entrons très rapidement dans le vif du sujet. Elles veulent connaître le contenu de mon projet. Je m'engage directement dans le récit de ce que j'envisage. Et j'en arrive au moment où, dans mon scénario initial, une des femmes se fait tuer. Je finis le récit. Un grand silence... Ernestine me regarde droit dans les yeux et me dit simplement et fermement: -Il NE FAUT PAS QUE LA FEMME MEURE-. Elle dit qu'elle comprend les règles de la tragédie, l'impact de cette mort, la nécessité de rendre compte du fléau, elle comprend tout ça. mais elle répète: «IL NE FAUT PAS QUE LA FEMME MEURE ». Je souris, j'écoute; Ernestine développe son argumentation: une femme doit penser qu'elle ne doit pas mourir. Qu'elle ne doit pas être battue. Qu'elle n'a aucun ordre à recevoir, de personne. Qu'elle peut s'en sortir en ouvrant une porte. En prenant la parole. Donc: LA FEMME NE DOIT PAS MOURIR. Elle ne doit pas répondre aux règles de la tragédie.

Géard Watkins, Scènes de violences conjugales (2016)
Jusqu'au 11 décembre au Théâtre de la Tempête