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jeudi 14 août 2025

Un jour, tout ceci disparaît

Bien avant l'invention de FaceApp, je me souviens d'avoir entendu quelqu'un dire que tout le monde, dans sa jeunesse - disons vers la fin du lycée -, devrait être confronté à des images le montrant dans dix, vingt ou cinquante ans. Ainsi, avait ajouté cette personne, au moins serait-on préparé. Car la plupart des gens sont dans le déni au sujet du vieillissement, tout comme ils le sont au sujet de la mort. Ils ont beau le voir à l'œuvre autour d'eux, avoir des parents et des grands-parents parfois juste sous leur nez, ils ne l'intègrent pas, ils ne croient pas vraiment que cela leur arrivera aussi. Cela arrive aux autres, à tous les autres, mais pas à eux.

Pour ma part, j'ai toujours perçu cette inconscience comme une bénédiction. Une jeunesse lestée à l'avance du lot de tristesse et de douleur du vieillissement, je n'appellerais pas cela une jeunesse, en aucun cas.

[...]

Une femme âgée et autrefois superbe que je connais avançait cette réflexion sur le sujet : Dans notre culture, ce dont vous avez l'air est une part tellement importante de qui vous êtes et de comment les gens vous traitent. En particulier si vous êtes une femme. Au point que, si vous êtes belle, si vous êtes une belle femme ou une belle fille, vous vous habituez à un certain niveau d'attention de la part des autres. Vous vous habituez à l'admiration pas seulement de la part de votre entourage, mais de la part d'inconnus, de la part de presque tout le monde. Vous vous habituez aux compliments, à ce que les gens recherchent votre compagnie, veuillent vous faire des cadeaux, vous rendre des services. Vous vous habituez à susciter l'amour. Si vous êtes vraiment belle, et que vous n'êtes ni malade mentale, ni effroyablement prétentieuse, ni une abrutie finie, vous vous habituez tellement au succès, à l'amour, à l'admiration que vous finissez par penser que cela va de soi, vous ne vous rendez même plus compte que vous êtes privilégiée. Puis un jour, tout ceci disparaît. En réalité, cela se produit graduellement. Vous commencez à remarquer certaines choses. Les têtes ne se retournent plus sur votre passage, les gens que vous rencontrez ne se souviennent plus systématiquement de votre visage. Et cela devient votre nouvelle vie, votre étrange nouvelle vie: celle d'une personne ordinaire, indésirable, dotée d'un visage commun et parfaitement oubliable. 

J'y songe parfois, dit la femme autrefois superbe, lorsque j'entends de jeunes femmes se plaindre du fait que, où qu'elles aillent, elles se font reluquer ou siffler par des types — toute cette attention grossière et malvenue. Et je comprends, dit-elle, car j'ai ressenti la même chose autrefois. Mais qu'on me présente celle de ces filles qui, dans quelques années s'écriera, Alléluia, enfin, je suis tellement heureuse que cela ne m'arrive plus jamais ! [...] 

Je me souviens qu'[elle] avait ajouté : Passé un certain âge, c'était comme un mauvais rêve — l'un de ces cauchemars où, sans que vous sachiez pourquoi, plus personne dans votre entourage ne vous reconnaît. Les gens ne venaient plus vers moi, ne cherchaient plus à se lier d'amitié avec moi comme ils l'avaient toujours fait auparavant. Je n'avais jamais été obligée de me donner le moindre mal pour que les gens m'aiment et m'admirent. Soudainement j'étais timide, maladroite en société. Pire, je commençais à être paranoïaque. M'étais-je transformée, étais-je devenue l'un de ces êtres pathétiques, qui veulent à tout prix être aimés alors que chacun sait que ce sont précisément ces gens-là que personne n'aime jamais ?

[...] En réalité j'ai souvent le sentiment d'être morte, dit la femme autrefois superbe. Je suis morte depuis toutes ces années et je suis devenue le fantôme de moi-même. Je porte le deuil de cet être perdu depuis, et rien, pas même l'amour que j'ai pour mes enfants et mes petits-enfants, ne peut m'en consoler.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

lundi 23 septembre 2024

La tyrannie du faire

Les pages du roman se tournent, et avec elles vient déjà l'heure de la vieillesse

Il m'arrive d'envier les vieilles personnes assises au coin du feu, qui regardent par la fenêtre, lisent et font tout à petite vitesse. Elles me semblent soulagées de la tyrannie du faire, prenant le temps de tout et transformant dans une douce conviction le déclin en une sorte de saveur. Ubac me donnait souvent cette impression, moins de lassitude qu'un repos serein. Il n'était plus question de sauter les rivières et c'était peut-être tant mieux, place aux bonheurs de ne rien faire ou bien lentement. La peur de mourir ne flottait pas. De ne plus vivre par contre.

Cédric Sapin-Defour, Son odeur après la pluie (2023)

dimanche 2 juin 2024

Frail elderly

Je me sentis soudain très faible. "Frail elderly", cette expression désigne le moment où d' "âgé", on devient "âgé et frêle" à la fois. On se métamorphose en une personne vulnérable, apeurée, même si, par le passé, on avait la force d'un boeuf et des réflexes fabuleux. On ne peut plus se défendre.

Sophie Fontanel, Admirable (2023)

Passage somme toute anodin, et le concept de "frail elderly" n'aurait sans doute pas retenu mon attention si je n'avais vu récemment mon père en difficulté en m'aidant à porter des planches (que je pouvais pourtant soulever seul)

mercredi 15 mai 2024

C'est comme une honte qui croît

Soudain, j'eus honte. Pas d'avoir fichu la pagaille, mais d'être vieille. "C'est comme une honte qui croît" avait écrit Louis Aragon dans ce poème [...]

Sophie Fontanel, Admirable (2023)

Ce poème, le voici :


Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D'où viens tu mais où vas-tu donc
Demain qu'importe et qu'importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l'enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C'est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l'enfant qu'est-il devenu
Je me regarde et je m'étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d'antan
Tomber la poussière du temps
C'est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C'est comme une eau froide qui monte
C'est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu'on corroie
C'est long d'être un homme une chose
C'est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l'heure de tes marées
Combien faut-il d'années-secondes
À l'homme pour l'homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n'est précaire comme vivre
Rien comme être n'est passager
C'est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J'arrive où je suis étranger.

Louis Aragon, J'arrive où je suis étranger (1944)


La narratrice du roman de Fontanel poursuit :

La mélancolie de ces mots décrivant le grand âge, leur lucidité... Je les compris, tous ces gens, d'être tombés dans le piège. Leur peau qui semblait du liège, du polystyrène expansé... Durant quelques secondes, tout refaire me parut mieux que mon lent naufrage. Devrais-je encore me montrer ? Qui a raison, qui a tort ? Chacun tricote le fil du temps comme il le peut. Certains se détendent, d'autres se font repriser. C'est raté, et l'on pense avec naïveté qu'ils ne s'en rendent pas compte. Qu'ils ne se voient pas comme ils sont. Mais sans doute, ce n'est pas ça. Pour eux, l'important est de ne jamais subir la vieillesse qu'on connaît, qu'ils ont là partout sous les yeux, et qui les terrorise. Alors ils inventent autre chose, une autre façon de vieillir... J'arrive où je suis étranger. Au moins, les voici sortis de la pente dont on ne connaît que trop bien l'issue. Mais la pente, qu'on la prenne par les côtés ou qu'on s'y laisse glisser, mène toujours au même plat, à la fin.

mercredi 1 mai 2024

Une victoire sur les éléments

Le dernier livre de Sophie Fontanel, c'est d'abord un pitch astucieux : "Admirable. L'histoire de la dernière femme ridée sur Terre". Ne pas s'attendre cependant à un roman dystopique, l'autrice a choisi la forme du conte, ce qui lui permet d'adresser son sujet sans s'embarrasser d'un univers fouillé, complexe et cohérent. Je suis donc resté sur ma faim.

Dans ce premier extrait, deux femmes discourent des opérations de chirurgie esthétique destinées à masquer les effets du vieillissement. Notons au passage qu'il est désormais communément admis de la part des féministes qu'il ne faut plus railler les femmes y ayant recours (because le patriarcat)

J'avais dit : "On n'est même pas certaines que cela plaise aux hommes, tous ces visages refaits." La femme avait posé la main sur mon bras : "Vous vous trompez, c'est bien pire que ça. Beaucoup parmi les hommes puissants présents ici préfèrent les femmes refaites aux autres (*), tout simplement parce qu'elles avouent de la sorte que, pour être désirée, pour approcher un phallus, pour un totem, en quelque sorte, elles peuvent aller jusqu'à se scarifier. En plus, tout le monde le voit, leur allégeance est publique. Pour ces hommes, c'est une victoire sur les éléments. La femme objet est leur possession. Et c'est important pour eux, car même les hommes omnipotents, et peut-être surtout eux, ont peur de perdre leur puissance."
— Oui mais là, maintenant...
— Une amie photographe m'interdisait de me moquer de toutes ces femmes refaites. Elle disait que se moquer d'elles, cela revenait à se moquer de quelqu'un qui a un oeil de verre. Et que c'était ne rien voir de la faiblesse, du désarroi, de la naïveté. 

Sophie Fontanel, Admirable (2023)

 (*) ndlr : On peut supposer que les hommes puissants dont il est question ici trouveront encore plus valorisant d'avoir à leur bras une femme bien plus jeune

jeudi 3 août 2023

L'âge de l'invisibilité

Repéré dans un article du Monde intitulé « Quel livre aimez-vous le plus offrir? », "L'ami" de Sigrid Nunez, dans lequel la narratrice - intellectuelle new yorkaise - éprouve et raconte le deuil (celui d'un ami) et l'amour (celui d'un fidèle compagnon canin dont elle récupère la garde).

On parlera donc toutou pendant quelque temps ici, mais pas dans ce premier extrait, considération annexe et néanmoins signifiante que j'ai choisi de retenir.

Tu t'étais attiré des critiques pour avoir mis en doute l'idée qu'il puisse exister des flâneuses au féminin. Tu ne croyais pas qu'une femme puisse errer par les rues dans le même état d'esprit, de la même manière qu'un homme. Une marcheuse était sujette à d'incessantes ruptures de rythme : des regards insistants, des commentaires, des sifflets, des mains baladeuses. On apprenait aux femmes à être constamment sur leurs gardes : ce type, là, ne marche-t-il pas un peu trop près de moi? Et celui-là, est-ce qu'il me suit? Comment, dans ces conditions, pourrait-elle jamais être assez alanguie pour se perdre dans cette absence à soi-même, cette joie pure d'être au monde, qui constitue l'idéal de la vraie flânerie?

Tu en concluais que l'équivalent féminin était sans doute le shopping — en particulier le genre d'exploration vaine de celle qui ne cherche pas à acheter quelque chose.

Je ne pensais pas que tu aies tort. Je connais des tas de femmes qui enfilent une carapace chaque fois qu'elles sortent de chez elles, j'en connais même quelques-unes qui font tout pour éviter d'avoir à sortir de chez elles. Bien sûr, il suffit d'attendre d'avoir atteint un certain âge, l'âge de l'invisibilité, et... le problème est résolu.

Tu vois comme tu utilisais le mot femmes, alors que ce que tu voulais dire en fait, c'était jeunes femmes. 

Sigrid Nunez, L'ami (2019)

dimanche 16 avril 2023

Romantic emails

Dans "While we're young", le couple installé formé par Cornelia et Josh trouve une nouvelle jeunesse après la rencontre des jeunes, créatifs, libres, beaux et bohèmes Jamie et Darby.



Cornelia : I wish you’d look at me the way you look at Jamie and Darby.

Josh : I look at you that way...

Cornelia : No, you don’t. You used to. When we first met you were like you are with them, you wooed me with romantic emails...

Josh : There’s no point in us emailing now...we’re in the same room all of the time.

Cornelia : I don’t want to take away your enthusiasm for Jamie and Darby, I’m glad you like them so much...I just wish I could feel that energy from you once in a while.

Noah Baumbach, While we're young (2014)

lundi 27 juin 2022

La longue et lente expiration

Second extrait de "Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes". On passera sur les péripéties et déboires rencontrées par Remington, pour terminer sur cette réflexion de fin de roman sur la vieillesse.

Bien que Serenata trouve étonnant le fait de vieillir, elle savait que ce sentiment était ordinaire ; en revanche, ce qui était extraordinaire, c'étaient les rares vieux qui acceptaient leur désintégration comme inéluctable. Par ailleurs, ne pas avoir existé avant d'avoir été conçu était étonnant aussi ; exister alors qu'on n'existait pas auparavant était étonnant; puis ne plus exister : d'accord, oui, bon, c'était étonnant aussi. Allez savoir si le néant n'était pas l'état le plus facile à concevoir, l'état le plus naturel - celui qui n'exigeait pas d'imagination. Auquel cas, ne pas avoir existé auparavant n'était pas étonnant alors que le fait d'exister l'était ; et, par la suite, ne plus exister de nouveau n'était pas étonnant non plus. Le passage difficile se situait entre deux : la longue et lente expiration qui allait du fait d'exister au néant. Il aurait été tellement plus gentil de pouvoir tourner le bouton comme sur un appareil. L'interminable altération graduelle du corps alors que son hôte restait toujours prisonnier à l'intérieur était comme une torture qui aurait pu être imaginée à Guantanamo ou à Bergen-Belsen. Tout grand âge était une nouvelle d'Edgar Allan Poe.

Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes (2021)

vendredi 10 juin 2022

Personne n'aime courir

Nouveau roman dont je m'en vais consigner des extraits ici. Son pitch est simple : Un couple de sexagénaires. Elle, ancienne sportive désormais empêchée par des genoux douloureux. Lui, qui n'a jamais pratiqué la course à pied et se met tout à coup en tête de courir un marathon. Une opposition de phase bien sûr génératrice de tensions, le tout sur un fond de culte de la performance, et vieillissement inéluctable des corps.

Avant toute chose, petite mise à point de Renata à son mari :

Un tuyau pour toi : personne n'aime courir. Les gens font semblant, mais ils mentent. La seule satisfaction, c'est d'avoir couru. Sur le moment, c'est ennuyeux et pénible, dans le sens où il faut fournir un effort et non parce que c'est difficile de savoir le faire. C'est répétitif. N'espère pas y trouver la révélation de quoi que ce soit. Je suis probablement ravie d'avoir eu une excuse pour abandonner. Et c'est sans doute ça que je ne peux pas me pardonner. Mais j'ai au moins la joie de ne plus faire partie de la masse des abrutis qui soufflent de concert en pensant tous être tellement différents.

Lionel ShriverQuatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes (2021)

samedi 15 janvier 2022

The passing of time is making me sad again

" When you're dancing and laughing and finally living
Hear my voice in your head and think of me kindly "


Paroles de the Smiths, vues et entendues dans le film "Nomadland"... car tatouées sur le biceps d'une des employées que Fern (Frances McDormand) rencontrera, au cours de sa mission dans un entrepôt Amazon. Ne nous privons pas de la chanson dans son intégralité

A sad fact widely known
The most impassionate song to a lonely soul
Is so easily outgrown
But don't forget the songs that made you smile
And the songs that made you cry
When you lay in awe on the bedroom floor
And said, "Oh, oh, smother me mother"

The passing of time and all of its crimes
Is making me sad again
The passing of time and all of its sickening crimes
Is making me sad again
But don't forget the songs that made you cry
And the songs that saved your life
Yes, you're older now and you're a clever swine
But they were the only ones who ever stood by you

The passing of time leaves empty lives waiting to be filled
I'm here with the cause, I'm holding the torch
In the corner of your room (can you hear me?)
And when you're dancing and laughing and finally living
Hear my voice in your head and think of me kindly

Do you love me like you used to?

the Smiths, Rubber ring (1986)
Chloé ZhaoNomadland  (2020)

jeudi 4 novembre 2021

Old

Je ne sais pas ce que vaut son adaptation cinématographique par Michael Night Shyamalan (passée inaperçue cet été pour cause d'embouteillage post-covid de nouveaux films), mais ce qui est sûr, c'est que la bande-dessinée originale ("Château de Sable") comporte son lot de moments marquants. A lire, sans n'en rien savoir.
 


Château de sable, Frederik Peeters et Pierre-Oscar Lévy (2010)
Old, M. Night Shyamalan (2021)

dimanche 24 octobre 2021

The second life is calling

[Photo : JMA]

Entre deux vagues de COVID, un élan d'optimisme me poussa à  prendre des billets pour assister au retour d'Arab Strap sur ses terres, à savoir à Glasgow ! Ma cote d'amour du groupe étant ce qu'elle est, et leur album étant une telle réussite, ça ne pouvait être que formidable !



Comme on pouvait s'y attendre, Aidan Moffat a fait son entrée sur scène sur le beat du sompteux "the turning of our bones"


I don't give a fuck about the past, our glory days gone by
All I care about right now is that wee mole inside your thigh
And my confidence might crumble but my brio is unbroken
Let me loosen all your knots
Let our bodies be awoken
It's been another seven years
It's showing round the eyes
Another seven years entombed in lethargy and lies
But let's dig out our old clothes and prepare for celebration
I am The Son of Sleep
All I need's an invitation

The heart began to putrify and then the body bloated
As our hair and teeth fell out, we did our best to be devoted
But let's squeeze the maggots from our flesh like tiny poison pustules
Abandon all decorum
Boil us down to our essentials
We're all just carbon, water, starlight, oxygen and dreams
And the sun, the moon, the earth, the neighbours long to hear our screams
So if Bacchus is a friend to Love, then take this cup of kindness
Just one sip, one chug, one kiss could cure us of our blindness
Hear my wanton whispers
My loud, intemperate plea
We've been down among the dead men,
now you're coming up with me

Dig us up and hold us high
Raise our carcass to the sky
Wrap us up in sequin skin
And we can dance again in sin
Just take my hand and be brave
We'll say goodbye to this grave
Tonight we salsa, we rave
We are upcycled and saved
We've got the hay so let's roll
Surrender all self control
Quick now before the bell tolls
Let's sing the sighs from our souls

In the long grass, underneath the sun I saw you
In Tesco with your buttons undone I saw you
Hand in hand as we do the school run I saw you
In a mask with a secret someone I saw you

Let's not be bashful
Don't be oblique
The flesh is willing but the spirit is weak
The second life is calling
Feel its pull, feel its tow!
So let's live now before we're back below

Arab Strap - The Turning of Our Bones
As Days Get Dark (2021)

dimanche 8 novembre 2020

Être adulte

Ultime extrait du texte écrit et lu par Franck Beauvais dans son film "Ne croyez surtout pas que je hurle".

Un vieil ami ne fait parvenir une photographie de moi prise il y a plus de vingt ans, dans la cage d'escalier de son immeuble parisien. Je reconnais vaguement ce jeune homme, fraîchement échappé de l’adolescence, aux joues pleines et au large sourire, encore un peu rose, l'air affable et insouciant. Je me remémore ses certitudes, sa satisfaction d’avoir tourné le dos à la grise province militaire dont il est issu, sa gourmandise de rencontre, de découvertes, de plaisir. Les yeux sombre mais luisant qui trahissent une assurance feinte et un soupçon de malice. J’éprouve un sentiment bizarre face à cette image déjà ancienne. Aucune nostalgie mais plutôt de la surprise. Je m’étais un peu oublié, moi qui ne possède aucun cliché des trente dernières années, et j’avais occulté le souvenir d’une soif de vivre, depuis totalement dissipée. Trois jours plus tard, le même ami est victime d’un infarctus alors qu’il découpe des légumes dans sa cuisine. Je crois d’abord à une mauvaise blague. Mais non. Par chance, il est sauvé à temps. J’ai longtemps vécu à l’abri du deuil, sans qu’aucun reproche ne me soit arraché. Avec le temps qui passe, l’assaut de l’âge, et depuis la disparition de mon père, je ne peux me défaire de l'impression que la mort et la maladie maraudent désormais autour de moi, me contraignent à me familiariser avec elle, à admettre la vulnérabilité des autres et la mienne. Partir. Voir partir. Me dire qu'être adulte, c’est probablement aussi apprendre à composer avec l’inéluctable.

Frank Beauvais, Ne croyez surtout pas que je hurle (2020)

lundi 14 septembre 2020

Des jeunes filles et épouses agréables

Il y a quelques jours, je relayais ici un article, dans laquelle l'autrice parlaient de  ces mères "qui élèvent ses filles afin, surtout, qu’elles soient les plus gracieuses et aimables possibles."
Je ne pensais pas que cette pensée recouperait à ce point ce que Marianne (dans "Scènes de la vie conjugale") écrivait dans son journal intime. Le résultat d'un regard rétrospectif sur sa vie, qu'elle livre à son mari... hélas endormi


[... ] j'ai regardé une vieille photo sur mon bureau où j'étais avec mes camarades de classe. j'avais 10 ans. Et j'ai eu tout à coup la révélation de quelque chose qui se préparait depuis longtemps et qui toutefois était encore insaisissable. À ma grande surprise, j'ai découvert que je ne savais pas qui j'étais. Absolument pas. J'ai toujours fait ce que mon entourage me demandait de faire. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai été obéissante, flexible et arrangeante.


Maintenant que j'y réfléchis, je me souviens qu'enfant, j'ai eu de violents accès de colère pour affirmer ma personnalité. Mais ma mère punissait chacun de mes manquements aux conventions et chacune de mes incartades avec une sévérité exemplaire qui n'a plus cours de nos jours. Toute mon éducation et celle de mes sœurs a eu pour unique but de faire de nous des jeunes filles, et plus tard des épouses, agréables.



J'étais plutôt laide et peu gracieuse. C'est une chose qu'on me pardonnait mal et qu'on ne manquait pas de me répéter. Au fur et à mesure que j'avançais en âge, j'ai découvert que si je ne disais pas ce que je pensais, et qu'au contraire, je devenais la jeune fille polie et prévenante que l'on souhaitait mon attitude était payante. Je devenais un exemple et la fierté de mes parents. J'ai commencé le grand jeu de la tricherie à l'époque de la puberté et de mes premiers émois.. A ce moment là, toutes mes pensées, mes actes, mes sentiments tournaient autour de la sexualité. Etant donné mon système d'éducation, je n'en ai jamais soufflé mot à mes parents, ni à personne d'autre, d'ailleurs. Alors je suis entrée dans le cerce vicieux du mensonge, des échappatoires et de la dissimulation. Mon père voulait que je sois avocat, comme lui. Une seule fois, j'ai laissé entendre que le droit ne me plaisait pas que je voulais être comédienne. Ou en tout cas m'occuper de théâtre, même si je ne montais pas sur les planches. Mes parents m'ont tout simplement ri au nez. Alors j'ai pris la forte résolution de mentir quoiqu'il arrive. Je voyais donc des tas de gens sans leur permission, j'avais des fréquentations masculines. C'était la dissimulation permanente. Et aussi des efforts désespérés pour plaire aux adultes. 

Je n'ai jamais pensé : "Marianne, qu'est-ce que TU veux ?"
Mais toujours : "Marianne, qu'est-ce que les autres ont envie que tu veuilles ?"

Mais cette façon de penser n'était pas du détachement comme je le croyais à l'époque. Au contraire c'était une forme de lâcheté pernicieuse et, plus grave, cela traduisait une totale méconnaissance de moi-même. A mon avis, notre erreur a été de n'avoir pas su rompre avec nos deux familles, afin de créer une cellule durable qui soit la base de notre vie commune et le garant de la réussite de notre couple.

Scènes de la vie conjugale, Ingmar Bergman (1974)

mardi 8 septembre 2020

J’ai grandi dans une illusion

Intéressante lecture sur Urbania.fr relayée par Titiou Lecoq dans sa dernière newsletter. L'autrice de l'article expose avec lucidité les contradictions de son éducation bourgeoise, et ce qui aurait pu mener au recul de son niveau de vie (sauf que non, vu qu'elle est mariée... constant évidemment non satisfaisant)
Que met l'autrice dans dans le terme bourgeoisie ? Le confort matériel, bien sûr... mais pas que :

Au-delà de [ça], on m’a élevée avec en tête cette idée rapidement tenue pour acquise que je ferai des études supérieures comme mes parents avant moi et que, de fait, tout irait bien dans le meilleur des mondes possibles. Pour m’aider à devenir qui j’allais être, on m’a choisi un prénom qui jamais ne serait un obstacle à ma réussite sociale mais qui, à l’inverse, constituerait même un discret indicateur de la classe au parfum suranné à laquelle j’appartiens.

[...]
Son milieu ?

La gauche tarama, cette gauche insouciante, qui promeut de belles valeurs humanistes comme l'égalité des chances, mais sans pour autant se plier à la carte scolaire [...]

On parle bien de cette génération de soixante-huitards, légèrement écervelée et franchement idéaliste, engraissée à l'opulence de l’après-guerre, et qui n'encourage sa progéniture ni à être pragmatique, ni à valoriser le nécessaire au détriment du superflu.

Celle qui porte aux nues le féminisme et ses combats mais qui élèvent ses filles afin, surtout, qu’elles soient les plus gracieuses et aimables possibles. Que leur intelligence soit mise au service du beau plutôt que de l’utile.

Il est question ici de ces matriarches qui prônent l’indépendance financière et économique des femmes, mais les conduisent subtilement, sans même le vouloir, à choisir les bons partis plutôt que les bonnes carrières, au nom du respect des inclinations naturelles

[...]

Devenue adulte, j’ai compris que j’avais grandi dans une illusion, une de celles qui font péter au-dessus de son cul. Que, contrairement à mes petits camarades également bourgeois, je n’hériterai de rien à part de ma capacité à systématiquement choisir ce qu'il y a de plus cher dans le magasin, quand bien même je vivrais dans 20m² à 30 ans.

"j'ai le pedigree d'une bourge mais pas le compte en banque"
Lysis Himmelsterne sur Urbania FR
[lien]

vendredi 20 septembre 2019

Cet âge où les hommes deviennent vulnérables

"No country for old men" a douze an maintenant... J'en gardais un bon souvenir quoique flou. Et je me rappelais distinctement regretter avoir eu une attention flottante durant ce qui s'était avéré être la scène finale.


Sheriff Bell, usé par une longue carrière, secoué par sa dernière enquête, inquiet de ce que sera sa vie une fois retraité, est assis dans sa cuisine. Il s'approche de...
"cet âge où les hommes deviennent vulnérables, leurs forces s'en vont, ils ont peur de tomber de l'échelle, de ne plus pouvoir se défendre si on les attaque, de perdre la vue, les dents, la vie" (*)
Il raconte un rêve à sa femme.

Okay. Two of 'em. Both had my father. It's peculiar. I'm older now'n he ever was by twenty years. So in a sense he's the younger man. Anyway, first one I don't remember so well but it was about meetin' him in town somewheres and he give me some money and I think I lost it. The second one, it was like we was both back in older times and I was on horseback goin' through the mountains of a night.
 
...goin' through this pass in the  mountains. It was cold and snowin', hard ridin'. Hard country. He rode past me and kept on goin'. Never said nothin' goin' by. He just rode on past and he had his blanket wrapped around him and his head down... ...and when he rode past I seen he was carryin' fire in a horn the way people used to do and I could see the horn from the light inside of it. About the color of the moon. And in the dream I knew that he was goin' on ahead and that he was fixin' to make a fire somewhere out there in all that dark and all that cold, and I knew that whenever I got there he would be there.

And then I woke up.

Joel et Ethan CoenNo Country for Old Men (2007)

(*) :
Je cite Isabelle Monnin (Les gens dans l'enveloppe), livre que je referme ce jour

mercredi 18 septembre 2019

Se jeter dans le monde avec grâce

"Ce que font les gens normaux", une BD à lire et offrir, feat. Frances, assistante juridique dans un grand cabinet d'avocat. Au menu : travail, amitié, choix de vie.



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Hartley Lin, Ce que font les gens normaux (Dargaud, 2019)

vendredi 9 mars 2018

Une catastrophe naturelle

Réflexions du matin, tandis que Marc, personnage central du roman de Pascal Garnier, arpente une brocante...

À force de passer de main en main, d'être recyclés, tous ces trucs, bidules, machins n'en finissaient pas de finir. En fait, ils n'appartenaient plus à personne depuis bien longtemps. Ils étaient de passage, à prendre ou à laisser. On les repeignait, on les ponçait, on leur changeait les poignées et c'était reparti pour un tour. C'est dans cet état transitoire que Chloé l'avait récupéré après son divorce. Elle l'avait décapé, verni et installé à une place douillette dans sa maison. Après les dix-sept ans de purgatoire qu'avait été sa vie avec Edith, cette reconversion tenait du miracle et il en remerciait le ciel chaque jour. Cependant, à présent qu'il y avait prescription, il n'en voulait plus à sa première épouse. Il gardait d'elle un souvenu confus, mélange d'angoisse et de fascination, de ce qu'on éprouve devant une catastrophe naturelle. A la naissance d'Anne, elle lui avait collé le bébé dans les bras, comme on se débarrasse d'un cadeau encombrant, d'une chose désirée mais qui ne convient plus, et s'était enfuie avec un poète chilien de nature exclusive. Marc, qui n'avait jamais souhaite d'enfant, s'était occupé de la petite, plus par devoir que par amour, entre deux allers-retours d'Edith, que ses pulsions amoureuses avaient réduite à l'état de phalène. Il avait assumé honnêtement sa fonction de père comme il assumait tout le reste, métro, boulot, dodo, sans protester, avec la pugnacité d'un bœuf traçant son sillon. Anne, dotée d'un tempérament aussi imprévisible que celui de sa mère, lui en avait fait voir pareillement de toutes les couleurs jusqu'à ce que l'une et l'autre quittent définitivement la maison, pour se consacrer à des expériences équivoques, quelque part, ailleurs, sans lui. Marc s'était alors retrouvé sur le carreau, tout comme ces objets bizarres qui l'entouraient aujourd'hui, rouillé, cabossé, à recycler.

Pascal Garnier, Le Grand Loin (2009)

mercredi 28 février 2018

L’approche de la quarantaine

Vers ce temps, Lazare se lassa des affaires. Sa paresse revenait, il traînait des journées oisives, en donnant pour excuse son mépris des manieurs d’argent. La vérité était que cette préoccupation constante de la mort lui enlevait chaque jour davantage le goût et la force de vivre. Il retombait dans son ancien « à quoi bon ? » Puisque le saut final était là, demain, aujourd'hui, dans une heure peut-être, à quoi bon se remuer, se passionner, tenir à cette chose plutôt qu’à cette autre ? Tout avortait. Son existence n’était qu'une mort lente, quotidienne, dont il écoutait comme autrefois le mouvement d’horloge, qui lui semblait aller en se ralentissant. Le cœur ne battait plus si vite, les autres organes devenaient également paresseux, bientôt tout s’arrêterait sans doute ; et il suivait avec des frissons cette diminution de la vie, que l'âge fatalement amenait. C'étaient des pertes de lui-même, la destruction continue de son corps : ses cheveux tombaient, il lui manquait plusieurs dents, il sentait ses muscles se vider, comme s'ils retournaient à la terre. L'approche de la quarantaine l'entretenait dans une mélancolie noire, maintenant la vieillesse serait vite là, qui achèverait de l’emporter. Déjà, il se croyait malade de partout, quelque chose allait casser certainement, ses journées se passaient dans l'attente fiévreuse d’une catastrophe. [...] il entendait toujours en lui grincer les rouages de la machine près de se détraquer, il glissait sans arrêt possible sur cette pente des années, au bout de laquelle la pensée du grand trou noir le mouillait d’une sueur froide et dressait ses cheveux d’horreur.

Emile Zola, La joie de vivre (1884)

vendredi 26 janvier 2018

Toute cette liberté

Odette avait envie d'apprendre quelque chose mais elle ne savait pas quoi. L'italien, l'ikebana, le yoga, la danse orientale, la cuisine turque, la chirurgie!... N'importe quoi du moment que ce fût quelque chose de nouveau. Tout ce temps, à présent... C'était comme la traversée d'un long dimanche. Le temps lui appartenait, à elle, rien qu'à elle, elle pouvait en faire ce qu'elle voulait. Cependant, cet immense territoire vierge dont on lui faisait cadeau n'était qu'un gros glaçon flottant sur un océan de vide qui fondait davantage chaque jour. C'était un peu angoissant, elle avait peur de gâcher. Elle n'avait pas l'habitude, c'est encombrant la liberté. Toute sa vie elle avait fait où on lui avait dit de faire, pas uniquement par paresse ou par lâcheté, mais parce qu'elle pensait sincèrement que si l'on prenait la SNCF comme exemple pour organiser son existence, on pouvait faire son chemin, au travail comme à la maison. Ce n'était peut-être pas parfait, mais on n'avait encore rien trouvé de mieux. Il y avait le jour du cinéma, le jour de la promenade au mont Valéricn, du dîner chez les... et c'était bien... Enfin, il lui semblait...

Pascal Garnier, Lune captive dans un œil mort (2009)