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lundi 15 septembre 2025

Si terrible. Si cruel. Si absurde.

J'accélère le rythme de parution et vous propose cet ultime extrait de "Quel est donc ton tourment ?" (dont j'ai par mégarde révélé la chute dès le premier article consacré à ce livre). Rendez-vous peut-être au prochain roman de l'autrice !

Le coach, quoique tatoué et musclé de pied en cap, avait un visage d'enfant de chœur, et une voix de pur soprano.

Il attaqua la séance en m'appelant « demoiselle », autant dire qu'on avait mal démarré lui et moi. Et même après avoir appris mon nom, il persista dans son erreur. Mais il y avait une ferveur chez lui que j'appréciais, et il n'avait jamais l'air de s'ennuyer. Et après avoir intégré le ton laconique et évasif avec lequel je répondais aux questions qu'il me posait sur moi-même, il cessa d'essayer de m'entraîner sur un autre terrain, et nos trente minutes d'exercice s'écoulèrent sans bavardage intempestif.

Tu as déjà fait des burpees ?
Oui.
Tu crois que tu peux en faire dix en trente secondes ?
Sans doute.
Eh ben, impressionnant. Plutôt forte, demoiselle.

Plutôt essoufflée aussi. Tandis que je reprenais ma respiration, je me souvins de ce que m'avait dit mon amie, sur la peur qu'elle avait que son éclatante forme physique ne fasse que transformer sa mort en agonie. Et cette peur s'enfonça en moi comme une lance. Pas d'espoir, la mort toute proche, l'esprit n'aspirant qu'à la libération, et le corps, animé par son propre esprit, continuant de lutter désespérément pour survivre, le cœur affaibli, haletant à chacun de ses battements, non, non, non.
Si terrible. Si cruel. Si absurde.

Quelque chose qui va pas ? demanda le coach.
Je fis non de la tête, pour immédiatement lâcher qu'une de mes amies était sur le point de mourir.
Je suis désolé, dit-il. Est-ce que je peux faire quelque chose ? C'était une phrase automatique, comme les gens en prononcent toujours, une formule de politesse que personne n'a vraiment envie d'entendre, qui ne console personne. Mais il ne pouvait pas être tenu pour responsable du fait que le langage a été vidé de sa substance, vulgarisé, asséché, nous laissant inexorablement stupides et désemparés face à l'émotion. Un de mes professeurs de lycée a un jour fait lire à la classe la célèbre lettre de Henry James à son amie endeuillée Grace Norton, considérée depuis sa publication comme un sublime exemple de compassion et de compréhension. Même lui commence sa lettre par «Je ne sais que dire ».

On va s'asseoir, dit mon coach. Et c'est ce que nous avons fait. Nous nous sommes assis ensemble sur l'un des épais tapis d'exercice posés au sol.

Je voudrais bien te prendre dans mes bras, dit-il, mais on n'a plus le droit de toucher les clients. Le directeur a peur des poursuites, des trucs de ce genre. C'est embêtant parce que c'est compliqué parfois d'expliquer certains mouvements et de rectifier certaines positions avec des mots seulement. Et le toucher est tellement important.

Mon visage était à présent dans ma serviette. Mes épaules se soulevaient.

Alors il va falloir que tu l'imagines, dit-il. Imagine mes bras autour de tes épaules en ce moment même, et je te serre fort contre moi. Sa voix se brisa. Je suis désolé, dit-il. Depuis tout petit, je suis incapable de ne pas pleurer quand je vois quelqu'un pleurer.

C'est parce que t'es encore un gamin, dis-je dans ma tête.

Après avoir repris nos esprits chacun de notre côté, il poursuivit: C'est génial que tu t'entraînes. L'exercice c'est le meilleur remède contre le stress. Et sache que je serai toujours là pour toi.

Quand nous nous sommes dit au revoir, il a dit: Je suis vraiment désolé pour ce que tu traverses. Promets-moi que tu n'oublieras pas de prendre soin de toi.

J'ai fermé les yeux pour qu'il ne me voie pas les lever au ciel.
J'étais sur le parking quand je l'ai entendu crier mon nom.

Je suis désolé, dit-il en arrivant en petites foulées jusqu'à moi. Je ne pouvais pas te laisser partir comme ça. Après avoir jeté un coup d'œil rapide autour de nous pour s'assurer que personne ne nous regardait, il m'a pris dans ses bras et serrée fort contre lui. Sur le chemin du retour, j'imaginais raconter cette histoire à mon amie, avant de me reprendre en comprenant que je ne pouvais pas faire ça.

Je ne sais pas qui c'était mais quelqu'un, peut-être ou peut-être pas Henry James, a dit que le monde était divisé en deux sortes de personnes : ceux qui, voyant quelqu'un souffrir, pensent: Cela pourrait m'arriver, et ceux qui pensent: Cela ne m'arrivera jamais. Les premiers nous aident à supporter la vie, les seconds en font un enfer.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

samedi 13 septembre 2025

Dégringoler, dégringoler, et dégringoler encore

Spéciale dédicace à tou.te.s les fans de Buster Keaton !
(rendez-vous compte, j'avais une photo de lui sur ma page myspace...)

Les propriétaires de la maison sont manifestement des fans de Buster Keaton. Nous l'avons regardé dévaler une colline, éviter une avalanche de rochers, essayer de mettre au lit sa femme ivre morte, échapper à une armée de flics, s'empêtrer dans les cordes d'un ring de boxe, essayer de mettre au lit sa femme ivre morte, se faire persécuter par tout un tas de types bien plus grands que lui, affectueux et choyé par une grosse vache marron, essayer de mettre au lit sa femme ivre morte. Nous avons vu Buster Keaton dégringoler, dégringoler, et dégringoler encore, nous avons vu le lit s'effondrer sous sa femme ivre morte, et nous avons ri, et ri encore, suffoquant, serrées l'une contre l'autre, telles deux désespérées tentant de se sauver l'une l'autre de la noyade.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

jeudi 4 septembre 2025

La discordance de toute relation

J'aime les autrices et auteur lettré.e.s porté.e.s sur la citation d'autres oeuvres. Cela enrichit la lecture et ménage parfois de belles découvertes. En guise d'entame de chapitre de "Quel est donc ton tourment ?", ce passage en italique.
"Mais elle ne pouvait et ne voulait garder aucun espoir, car si en presque trente ans elle n'avait pas rencontré un homme, pas un seul, qui soit devenu inéluctable, quelqu'un de fort et qui lui apporte le mystère qu'elle attendait, pas un seul homme qui soit vraiment un homme et non un cas d'espèce, un paumé sans caractère ou un de ces êtres démunis dont le monde était plein, cela voulait dire que cet Homme Nouveau n'existait pas, on ne pouvait que se contenter d'amabilité et de gentillesse, du moins quelque temps. On ne pouvait pas faire plus, et l'homme et la femme avaient tout intérêt à garder leurs distances, à ne jamais avoir affaire ensemble, jusqu'à ce que chacun ait trouvé le moyen de sortir de la confusion, de la perturbation, de la discordance de toutes les relations. Alors, mais alors seulement, autre chose pourrait advenir, et ce serait puissant et mystérieux, et véritablement grand, et de nouveau chacun pourrait s'y soumettre."
Peut-être un jour. Mais depuis que ces mots ont été écrits, il y a plus d'un demi-siècle, dans un récit autobiographique d'Ingeborg Bachmann, les hommes et les femmes sont plus divisés encore.

La confusion est plus étroite, la perturbation plus profonde, la discordance plus sévère. 


Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)


De quoi alimenter l'idée selon laquelle les relations hétérosexuelles de couple sont par essence dysfonctionnelles (because : le patriarcat) (lire Mona Chollet). De mon côté, j'ai déjà mis la main sur des écrits d'Ingeborg Bachmann... à suivre, donc

jeudi 14 août 2025

Un jour, tout ceci disparaît

Bien avant l'invention de FaceApp, je me souviens d'avoir entendu quelqu'un dire que tout le monde, dans sa jeunesse - disons vers la fin du lycée -, devrait être confronté à des images le montrant dans dix, vingt ou cinquante ans. Ainsi, avait ajouté cette personne, au moins serait-on préparé. Car la plupart des gens sont dans le déni au sujet du vieillissement, tout comme ils le sont au sujet de la mort. Ils ont beau le voir à l'œuvre autour d'eux, avoir des parents et des grands-parents parfois juste sous leur nez, ils ne l'intègrent pas, ils ne croient pas vraiment que cela leur arrivera aussi. Cela arrive aux autres, à tous les autres, mais pas à eux.

Pour ma part, j'ai toujours perçu cette inconscience comme une bénédiction. Une jeunesse lestée à l'avance du lot de tristesse et de douleur du vieillissement, je n'appellerais pas cela une jeunesse, en aucun cas.

[...]

Une femme âgée et autrefois superbe que je connais avançait cette réflexion sur le sujet : Dans notre culture, ce dont vous avez l'air est une part tellement importante de qui vous êtes et de comment les gens vous traitent. En particulier si vous êtes une femme. Au point que, si vous êtes belle, si vous êtes une belle femme ou une belle fille, vous vous habituez à un certain niveau d'attention de la part des autres. Vous vous habituez à l'admiration pas seulement de la part de votre entourage, mais de la part d'inconnus, de la part de presque tout le monde. Vous vous habituez aux compliments, à ce que les gens recherchent votre compagnie, veuillent vous faire des cadeaux, vous rendre des services. Vous vous habituez à susciter l'amour. Si vous êtes vraiment belle, et que vous n'êtes ni malade mentale, ni effroyablement prétentieuse, ni une abrutie finie, vous vous habituez tellement au succès, à l'amour, à l'admiration que vous finissez par penser que cela va de soi, vous ne vous rendez même plus compte que vous êtes privilégiée. Puis un jour, tout ceci disparaît. En réalité, cela se produit graduellement. Vous commencez à remarquer certaines choses. Les têtes ne se retournent plus sur votre passage, les gens que vous rencontrez ne se souviennent plus systématiquement de votre visage. Et cela devient votre nouvelle vie, votre étrange nouvelle vie: celle d'une personne ordinaire, indésirable, dotée d'un visage commun et parfaitement oubliable. 

J'y songe parfois, dit la femme autrefois superbe, lorsque j'entends de jeunes femmes se plaindre du fait que, où qu'elles aillent, elles se font reluquer ou siffler par des types — toute cette attention grossière et malvenue. Et je comprends, dit-elle, car j'ai ressenti la même chose autrefois. Mais qu'on me présente celle de ces filles qui, dans quelques années s'écriera, Alléluia, enfin, je suis tellement heureuse que cela ne m'arrive plus jamais ! [...] 

Je me souviens qu'[elle] avait ajouté : Passé un certain âge, c'était comme un mauvais rêve — l'un de ces cauchemars où, sans que vous sachiez pourquoi, plus personne dans votre entourage ne vous reconnaît. Les gens ne venaient plus vers moi, ne cherchaient plus à se lier d'amitié avec moi comme ils l'avaient toujours fait auparavant. Je n'avais jamais été obligée de me donner le moindre mal pour que les gens m'aiment et m'admirent. Soudainement j'étais timide, maladroite en société. Pire, je commençais à être paranoïaque. M'étais-je transformée, étais-je devenue l'un de ces êtres pathétiques, qui veulent à tout prix être aimés alors que chacun sait que ce sont précisément ces gens-là que personne n'aime jamais ?

[...] En réalité j'ai souvent le sentiment d'être morte, dit la femme autrefois superbe. Je suis morte depuis toutes ces années et je suis devenue le fantôme de moi-même. Je porte le deuil de cet être perdu depuis, et rien, pas même l'amour que j'ai pour mes enfants et mes petits-enfants, ne peut m'en consoler.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

mercredi 2 juillet 2025

S'aimer et se pardonner de notre mieux

Les reculs sur l'écologie se multiplient et ça rend fou. On est au-delà de l' "inaction criminelle" (D. Voynet, questions au gouvernement du 1er juillet). Ces LR et Renaissance capables d'initier un tel mouvement pour satisfaire lobbies ou électorat traditionnel sont de la pire espèce. Ils me donneraient presque envie d'user du même vocabulaire que Pierre-Emmanuel Barré dans ses chroniques sur Nova.
Ou alors de publier l'ultime extrait de la conférence sur l'environnement qui ouvre le roman de Sigrid Nunez.

Avant les applaudissements, avant la fin du discours, l'homme aborda un dernier point qui ourla tout de même la surface lisse de l'auditoire. Un murmure bruissa parmi le public (que l'homme ignora), les gens remuèrent sur leurs sièges, je remarquai quelques mouvements de tête et, quelques rangées derrière moi, une femme étouffa un rire nerveux. C'est fini, répéta-t-il, c'était trop tard, nous avions trop longtemps repoussé l'échéance. Notre société était devenue trop fragmentée, trop dysfonctionnelle pour que nous puissions encore espérer réparer à temps les erreurs calamiteuses que nous avions commises. Et dans tous les cas, il demeurait difficile de capter l'attention des gens. Ni les catastrophes climatiques qui se succédaient, saison après saison, ni la menace d'extinction d'un million d'espèces animales à travers le monde ne parvenaient à placer la destruction de l'environnement au premier plan des préoccupations de notre pays. Et quelle tristesse, remarqua-t-il, de constater le nombre de gens, parmi les classes les plus créatrices et les plus instruites, celles dont on aurait pu espérer des solutions inventives, qui préféraient se tourner vers la thérapie personnelle, vers des pratiques pseudo-religieuses prônant le détachement, le moment présent, l'acceptation de la réalité telle qu'elle est, la sérénité face aux tracas du monde. [...] Le culte du bien-être, l'apaisement des angoisses quotidiennes, l'évitement du stress : tels étaient les nouveaux idéaux de notre société, dit-il — plus nobles apparemment que le salut de la société elle-même. La mode de la pleine conscience n'était qu'une nouvelle forme de distraction, dit-il. Bien sûr que nous devrions être stressés. Nous devrions être littéralement consumés par la peur. La méditation en pleine conscience pourra bien aider celui qui se noie à se noyer dans la sérénité, mais jamais elle ne remettra le Titanic à flot, dit-il. Ni les efforts individuels pour accéder à la paix intérieure, ni l'attitude compassionnelle à l'égard des autres n'auraient pu conduire à une action préventive opportune, mais bien une obsession collective, fanatique, excessive, du désastre imminent.

Il était inutile, dit l'homme, de nier la perspective de souffrances d'une magnitude immense, ou l'absence d'issue pour y échapper.

Comment, alors, devrions-nous vivre ?

La première chose que nous devrions nous demander, c'est devrions-nous continuer de faire des enfants ?

(Là, moment de flottement, celui dont je parlais plus haut: des murmures, des mouvements dans le public, ce rire nerveux de femme. Ce passage était, de plus, inédit. Le sujet des enfants n'avait pas été abordé dans l'article.)

Pour être bien clair, il ne suggérait pas que toutes les femmes enceintes aillent se faire avorter, précisa l'homme. Bien sûr que ce n'était pas ce qu'il voulait dire. Ce qu'il disait, c'était que peut-être l'idée de fonder une famille, en cours depuis des générations, devait être repensée. Que peut-être c'était une mauvaise idée de donner naissance à des êtres humains dans un monde qui avait de grandes chances, au cours de leur vie, de devenir un lieu morose, terrifiant, sinon invivable. Il s'interrogeait simplement : n'est-il pas égoïste de continuer aveuglément de se comporter comme s'il n'y avait que peu de chances que le monde devienne ce lieu morose, voire immoral, cruel ?

Et, après tout, poursuivit-il, n'y avait-il pas dans le monde d'innombrables enfants en mal désespéré de protection face aux menaces existantes ? N'y avait-il pas des millions et des millions de gens souffrant déjà de différentes crises humanitaires, que des millions et des millions d'autres décidaient tout bonne-ment d'oublier ? Pourquoi ne pourrions-nous pas concentrer notre attention sur les douleurs grouillant déjà parmi nous ?

C'était là, sans doute, que résidait notre dernière chance de nous racheter, dit l'homme en élevant la voix. Le seul cap sensé et moral que puisse suivre une civilisation courant à sa perte : apprendre à demander pardon et réparer dans une très moindre mesure le mal dévastateur que nous avions causé à notre famille humaine, aux créatures qui nous entourent et à notre magnifique planète. S'aimer et se pardonner de notre mieux. Et apprendre à dire au revoir. [...]

La foule quittait les lieux dans une atmosphère maussade. Certains avaient l'air assommés.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

vendredi 13 juin 2025

Insoutenable liberté

Poursuivons l'énumération précédemment entamée des plaies d'Egypte de notre monde . Notez que je vous épargne l'annonce prophétique (puisque pré-COVID) de "l'inévitable prochaine pandémie de grippe, pour laquelle nous n'étions, tout aussi inévitablement, pas préparés". Venons-en aux GAFAM et à l'usage de nos données. Je ne prétends bien sûr pas vous éveiller au sujet (ne serait-ce que parce qu'il en était déjà question dans ces colonnes en 2015), mais simplement vous soumettre une manière juste, percutante (et douloureuse) de voir les choses

Et qui pourrait croire qu'une telle concentration de pouvoir entre les mains d'une poignée d'entreprises de hautes technologies — sans parler du système de surveillance massive sur lequel leur domination et leurs profits reposaient — puisse servir les intérêts de l'avenir de l'humanité  Qui pourrait sérieusement douter que les outils de ces entreprises puissent un jour devenir autre chose que les moyens les plus.incroyablement efficaces de servir les fins les plus impitoyables ? Et pourtant nous sommes si désarmés face à nos dieux et maîtres technologiques, poursuivit l'homme. Voilà une bonne question, dit-il : Combien de nouveaux opioïdes la Silicon Valley arrivera-t-elle encore à inventer avant que tout soit fini ? À quoi ressemblera l'existence lorsque le système aura réussi à priver les individus de la possibilité de s'opposer à l'idée d'être suivi en permanence, réprimandé et bousculé comme un animal en cage ? Une fois encore, comment un peuple supposément amoureux de la liberté a-t-il pu permettre une chose pareille ? Pourquoi les gens ne se sont-ils pas révoltés contre l'idée même d'un capitalisme de la surveillance ? Soulevés d'effroi face au Big Tech ? Un alien étudiant notre effondrement pourrait bien en arriver à cette conclusion: la liberté était insoutenable pour eux. Ils se préféraient en esclaves.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

mercredi 11 juin 2025

Cela dépasse l'entendement

Avant de développer son intrigue, "Quel est donc ton tourment ?", le roman de Sigrid Nunez, débute par le récit d'un long exposé auquel l'autrice assiste. L'analyse est brillante, implacable, je ne peux ici l'ignorer.

C'est fini, répéta-t-il. Il ne restait plus rien de la foi et de la consolation qui avaient nourri des générations et des générations, cette conviction que, bien que notre séjour individuel sur Terre doive un jour se terminer, ce que nous aimions, ce qui comptait pour nous continuerait après nous, le monde auquel nous avions appartenu nous survivrait — cette époque était révolue, dit-il. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas. Il nous faudrait vivre et mourir en en étant conscients. Notre monde et notre civilisation ne survivraient pas, expliqua l'homme, car ils ne pourraient résister aux forces que nous avions nous-mêmes déployées pour les attaquer. Nous étions notre propre pire ennemi, nous nous étions positionnés en cibles faciles, permettant non seulement la création d'armes capables de nous tuer de mille manières imaginables mais aussi que ces armes atterrissent entre les mains d'égopathes, nihilistes, dépourvus de toute empathie, de toute conscience. Entre notre incapacité à contrôler la diffusion des armes de destruction massive et notre incapacité à éloigner du pouvoir ceux pour qui leur utilisation non seulement était envisageable mais représentait peut-être une tentation irrésistible, la perspective d'une guerre apocalyptique devenait hautement probable... 

[...] Mais imaginons qu'il n'y ait pas de menace nucléaire, poursuivit l'homme. Imaginons que, par quelque miracle, tout l'arsenal nucléaire mondial ait été pulvérisé pendant la nuit. Ne serions-nous pas confrontés aux périls engendrés par des générations d'hommes stupides, sans vision aucune et capables de se mentir à eux-mêmes... ? Les industriels des énergies fossiles, dit l'homme. Combien sont-ils, combien sommes-nous ? Cela dépasse l'entendement que nous, peuple libre, citoyens d'une démocratie, nous n'ayons pas su les arrêter, nous n'ayons pas su nous dresser contre ces hommes et leurs complices politiques, tout entiers dévoués à la négation du changement climatique. Et dire que ces mêmes personnes ont déjà dégagé des profits en milliards, faisant d'eux les hommes les plus riches ayant jamais existé... Et puisque la nation la plus puissante du monde a pris leur parti et s'est engagée en première ligne du déni, quel genre d'espoir reste-t-il à la planète Terre ? Il est absurde d'espérer que les foules de réfugiés fuyant le manque de nourriture et d'eau potable causé par le désastre écologique puissent trouver de la compassion là où leur désespoir les a conduits. Au contraire, nous allons assister bientôt au déploiement de l'inhumanité de l'homme envers l'homme à une échelle jamais vue auparavant. 

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

mardi 11 mars 2025

Le monde est divisé en deux sortes de personnes

Je ne sais pas qui c'était mais quelqu'un, peut-être ou peut-être pas Henry James, a dit que le monde était divisé en deux sortes de personnes : ceux qui, voyant quelqu'un souffrir, pensent : Cela pourrait m'arriver, et ceux qui pensent : Cela ne m'arrivera jamais. Les premiers nous aident à supporter la vie, les seconds en font un enfer.

Sigrid Nunez, Quel est donc ton tourment ? (2020)

Je suis très content d'entamer enfin la publication des extraits de ce roman que j'ai beaucoup apprécié, par l'autrice de "L'ami" (déjà relayé dans ces colonnes). Je l'ai lu il y a un an.... j'ignorais alors qu'une adaptation par Pedro Almodóvar ("La Chambre d'à côté") pour le cinéma sortirait quelque mois plus tard! Depuis Kundera (lu il y a plus de 20 ans, ca date), j'aime ces plumes contemporaines qui entrecoupent le récit de réflexions personnelles et références culturelles.