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samedi 5 avril 2014

L’instant favorable

Le problème de l’attente — Il faut d’heureux hasards et nombre de circonstances imprévisibles pour qu’un homme supérieur en qui sommeille la solution d’un problème parvienne à agir au bon moment, parvienne, pourrait-on dire, à « opérer sa percée » lorsque l’heure est venue. Cette chance, ordinairement, ne se produit pas, et on trouve aux quatre coins du monde des hommes qui attendent, qui savent à peine combien ils attendent et encore moins qu’ils attendent en vain. Il arrive aussi que l’appel, ce hasard qui donne « permission » d’agir, survienne trop tard, lorsque la meilleure partie de la jeunesse et l’énergie nécessaire pour agir se sont déjà usées dans l’inaction; et combien ont senti avec horreur, au moment où ils « s’éveillaient en sursaut », que leurs membres restaient engourdis, que leur esprit était devenu trop pesant! « Il est trop tard », se dirent-ils alors, devenus sceptiques sur leur compte et désormais inutiles pour toujours. Le « Raphaël sans mains », ce mot étant pris en son sens le plus large, ne serait-il pas la règle au royaume du génie, et non pas l’exception? Le génie n’est peut-être pas tellement rare, mais les cinq cents mains qu’il lui faut pour dompter [...] « l’instant favorable ».

Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886)

mardi 25 mars 2014

Du contact des mains indiscrètes

Un des déguisements les plus subtils [de la souffrance] est l’épicurisme et un certain courage ostentatoire qui [la] prend avec légèreté et se défend contre tout ce qui est triste et profond. Il est des « hommes joyeux » qui se servent de leur gaieté pour qu’on les comprenne mal : ils veulent être mal compris. Il est des « esprits scientifiques » qui se servent de la science parce qu’elle donne une apparence de sérénité et que l’esprit scientifique permet de conclure que celui qui en fait profession est un homme superficiel : ces hommes veulent induire les autres à une conclusion erronée. Il est des esprits libres et insolents qui voudraient cacher et nier qu’ils sont des cœurs brisés, fiers et incurablement blessés; la bouffonnerie elle-même est quelquefois le masque d’un savoir douloureux et trop lucide. D'où il suit qu’on fera preuve de délicatesse en respectant « le masque » et en n’allant pas faire de la psychologie et placer sa curiosité au mauvais endroit.

Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886)

jeudi 13 mars 2014

L'instinct grégaire de l'obéissance

Si, depuis que les hommes existent, des troupeaux humains ont toujours existé (associations raciales, communautés, tribus, nations, États, Églises) et s'il y eut toujours une très grande majorité de sujets pour une minorité de maîtres, si par conséquent c'est l'obéissance qui a été le mieux et le plus longtemps inculquée aux hommes et pratiquée par eux, on peut en conclure légitimement que chacun, d'une manière générale, éprouve maintenant le besoin inné d'obéir, comme une sorte de conscience formelle qui ordonne : « Tu dois absolument faire telle chose, tu dois absolument t'abstenir de telle autre », bref : « Tu dois. » Ce besoin cherche à s'assouvir et à remplir sa forme par un contenu ; c'est pourquoi il entre en oeuvre selon sa force, son impatience et sa tension, sans choisir beaucoup, à la manière d'un appétit grossier, et accepte tout ce que les instances de commandement lui cornent aux oreilles - parents, maîtres, préjugés de classe, opinion publique. Le caractère limité de l'évolution humaine, ses hésitations, ses lenteurs, sa marche souvent rétrograde et aberrante provient de ce que l'instinct grégaire de l'obéissance est celui qui s'hérite le mieux et qu'il se fortifie au détriment de l’art de commander. 

Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886)
(Contribution à l'histoire naturelle de la morale)


J'aurais pu m'arrêter ici (et prêter à ce texte des aspirations révolutionnaires). Mais par honnêteté intellectuelle, il me faut citer la suite. Le constat que dresse Nietzsche lui permet de réaffirmer la nécessité de l'émergence de "grands hommes" pour faire progresser une nation. 
A lecture de ce qui suit, on comprend qu'il est très facile sur la base de ses propos de justifier l'établissement d'un régime autoritaire (par opposition à une démocratie)


Imaginons que cet instinct se développe jusqu'à ses dernières conséquences ; du coup les chefs et les hommes indépendants viendront à manquer, ou bien ils souffriront dans leur for intérieur, auront mauvaise conscience, et se verront contraints, pour être en mesure de commander, de se tromper d’abord eux-mêmes en se faisant croire qu'eux aussi se bornent à obéir. Cet état de choses, de nos jours, est effectivement réalisé en Europe : c'est ce que j'appelle l'hypocrisie morale des hommes au pouvoir. Pour se mettre à l’abri de leur mauvaise conscience, ils n'ont rien trouvé d'autre que de se poser comme les exécuteurs de prescriptions plus anciennes ou plus élevées (celles des ancêtres, de la constitution,du droit, des lois, voire de Dieu) ou encore d'emprunter des maximes grégaires aux façons de penser du troupeau en se voulant, par exemple, « les premiers serviteurs de leurs peuples » ou « les instruments du bien public ». D'autre part, l’homme grégaire européen se plaît à se considérer aujourd'hui comme le seul type humain légitime et à glorifier les qualités qui font de lui un être docile, supportable et utile au troupeau comme les vertus humaines par excellence : esprit communautaire, bienveillance, déférence, diligence, sens de la mesure, modestie, indulgence, compassion. Dans tous les cas où l'on ne croit pas pouvoir se dispenser de têtes de file et de chefs, on s'ingénie aujourd'hui à substituer aux dirigeants un ensemble d'individus avisés du type grégaire : telle est, par exemple, l'origine de tous les régimes représentatifs. Malgré tout, quel bienfait pour ces Européens, pour ce bétail humain, quelle délivrance d'un malaise qui devenait intolérable, que l'apparition d'un maître absolu : c’est ce que montrèrent pour la dernière fois sur une vaste échelle les répercussions du phénomène napoléonien : l'histoire de ces répercussions est pour ainsi dire celle du plus haut bonheur auquel ce siècle ait pu atteindre dans ses meilleurs moments et dans ses hommes les plus remarquables.

mercredi 5 mars 2014

Ne plus te croire

"Ce n'est pas ton mensonge qui me bouleverse, mais de ne plus te croire."

Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886)

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Je souscris totalement à cette maxime de Nietzsche, et sans doute que toute personne mettant la "confiance" au premier plan d'une relation en ferait de même.
Car si la confiance a été entamée, si elle n'est pas complète, c'est donc que je ne peux plus porter entier crédit à la parole de l'autre.

Ne soyons cependant pas butés : rien n'est définitif, et le temps peut bien sûr effacer certains accrocs. Plus pernicieux sont les petits "mensonges" réguliers.
J'ai connu deux personnes systématiquement en retard. Conscientes de ce trait apparemment insurmontable et du désagrément récurrent qu'il engendrait, l'une conseillait de lui communiquer une heure de rendez-vous avancée (donc fausse), et l'autre d'arriver plus tard que convenu.
Sur le plan pratique, rien de bien différent, sur le plan dialectique, celà revenait donc à mentir sciemment ou à feindre d'acquiescer.
En de fréquentes occasions.
Solution que je me refusais d'adopter, en vertu de la maxime ci-dessus.
Et parce qu'il me semblait qu'alors, le statut de "bonnes connaissances" était pleinement indiqué.
(bonne connaissance => 0 attente envers l'autre... ce qui est bien aussi, hein)

Anybref...

Avant de citer des passages plus longs de "Par-delà bien et mal", j'avais aussi relevé la phrase suivante du chapitre "Maximes et Interludes" :
(Rien à voir avec ce qui précède)

La démence est rare chez les individus, elle est la règle en revanche dans un petit groupe, un parti, un peuple, une époque

dimanche 1 janvier 2012

Pour la nouvelle année

Je vis encore, je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. Aujourd’hui chacun se permet d’exprimer son désir et sa pensée la plus chère : et, moi aussi, je vais dire ce qu’aujourd’hui je souhaite de moi-même et quelle est la première pensée que j’ai prise à cœur cette année - je veux dire quelle est la pensée qui devra devenir la raison, la garantie et la douceur de toute ma vie! Je veux apprendre toujours davantage à voir le beau dans la nécessité des choses : - c'est ainsi que je serai toujours de ceux qui rendent les choses belles. Amor fati : que cela soit désormais mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, même les accusateurs. Je détournerai mon regard, ce sera là ma seule négation! Et, somme toute, pour voir grand : je veux ne plus, de ce jour, être jamais qu'un affirmateur!

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

mardi 8 novembre 2011

The only way to get rid of a temptation

Pause littéraire, avec Dorian Gray en anglais dans le texte.
Ou plutôt Lord Henry, l'homme qui l'aura grandement influencé, et lui aura insufflé sa conception de l'hédonisme, et son rejet de la "morale".

Tout le monde connait la citation "Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c'est d'y céder" (tout de même moins sur-utilisée que le fameux "ce qui ne te tue pas te rend plus fort" de Nietszche), voici le développement complet de cette idée.

"I believe that if one man were to live out his life fully and completely, were to give form to every feeling, expression to every thought, reality to every dream--I believe that the world would gain such a fresh impulse of joy that we would forget all the maladies of mediaevalism, and return to the Hellenic ideal-- to something finer, richer than the Hellenic ideal, it may be. But the bravest man amongst us is afraid of himself. The mutilation of the savage has its tragic survival in the self-denial that mars our lives. We are punished for our refusals. Every impulse that we strive to strangle broods in the mind and poisons us. The body sins once, and has done with its sin, for action is a mode of purification. Nothing remains then but the recollection of a pleasure, or the luxury of a regret. The only way to get rid of a temptation is to yield to it. Resist it, and your soul grows sick with longing for the things it has forbidden to itself, with desire for what its monstrous laws have made monstrous and unlawful. It has been said that the great events of the world take place in the brain. It is in the brain, and the brain only, that the great sins of the world take place also. You, Mr. Gray, you yourself, with your rose-red youth and your rose-white boyhood, you have had passions that have made you afraid, thoughts that have fined you with terror, day-dreams and sleeping dreams whose mere memory might stain your cheek with shame--"

"Stop!" faltered Dorian Gray, "stop! you bewilder me. I don't know what to say. There is some answer to you, but I cannot find it. Don't speak. Let me think. Or, rather, let me try not to think."
Oscar Wilde, the picture of Dorian Gray (1890)

dimanche 31 juillet 2011

Je sais, il faut que je vous raconte ce concert en appartement de Jérôme Minière. Figurez-vous que je m'y mets. En attendant, un dernier passage du Gai Savoir de Nietszche, comme ça, je vais enfin pouvoir ranger ce livre de son emplacement définitivement provisoire vers le provisoirement définitif.

La paragraphe suivant parle de religion.

Le premier philosophe dont j'ai lu des idées assez fortes sur le sujet fut Michel Onfray, dans son "Traité d'athéologie" (lecture antérieure à la création de ce blog, mais j'y reviendrai un jour ou l'autre). Je le savais proche de Nietzsche sur le sujet, je m'aperçois avec le Gai Savoir + Ainsi parlait Zarathoustra que tout avait déjà été dit. J'ajoute qu'Onfray a tout de même apporté la déconstruction méthodique, documentée, implacable des écrits des trois grands monothéismes.

131. Christianisme et Suicide - Le christianisme s'est servi de l'extraordinaire désir de suicide qui régnait au moment de sa formation pour en faire un levier de sa puissance, en ne laissant que deux formes licites du suicide, les revêtant de la plus haute dignité, les chargeant des plus haut espoirs et interdisant tous les autres de la plus terrible façon. Mais le martyre et le lent anéantissement de l'ascète étaient permis.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

dimanche 17 juillet 2011

L’amour aussi doit être appris

Texte assez fort de Nietzsche, qui établit un parallèle entre le processus - vécu de tous - de découverte, appropriation, adoration d'un morceau de musique et le chemin menant à l'amour de soi...

334. Il faut apprendre à aimer. - Que se passe-t-il pour nous dans le domaine musical ? Nous devons d’abord apprendre à entendre un motif, un air, d’une façon générale, à le percevoir, à le distinguer, à le limiter et l’isoler dans sa vie propre ; nous devons ensuite faire un effort de bonne volonté – pour le supporter malgré sa nouveauté – de patience – pour admettre son aspect, son expression physionomique - et de charité - pour tolérer son étrangeté ; vient enfin le moment où nous y sommes faits, où nous l’attendons, où nous pressentons qu’il nous manquerait s’il ne venait pas ; dès lors il continue sans fin à exercer sur nous sa contrainte et son charme et n’a de cesse que nous ne soyons devenus ses humbles adorateurs, ses fidèles ravis qui ne demandent plus rien au monde que lui, encore lui, toujours lui.
Il n’en va pas ainsi de la seule musique : c’est de même façon que nous avons appris à aimer tout ce que nous aimons. Notre bonne volonté, notre patience, notre équité, notre douceur avec les choses qui nous sont neuves finissent toujours par être payées, car les choses, petit à petit, se dépouillent pour nous de leur voile et se présentent à nos yeux comme d’indicibles beautés : c’est le remerciement de notre hospitalité. Qui s’aime lui-même apprend à le faire en suivant une voie identique : il n’y a que celle-là. L’amour aussi doit être appris.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

jeudi 7 juillet 2011

Heureux d'être aveugle

287. "Mes pensées", dit le voyageur à son ombre, "doivent me faire savoir où je suis, non me révéler où je vais. J'aime l'ignorance de l'avenir, je ne veux pas mourir d'impatience en attendant des choses promises, ni d'avoir mangé mon blé trop vert".

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

dimanche 26 juin 2011

L’instinct grégaire

116. Instinct de troupeau - Partout où nous rencontrons une morale, nous rencontrons une évaluation et un classement hiérarchique des instincts et actes humains. Ces classements et ses évaluations sont toujours l’expression des besoins d’une communauté, d’un troupeau : c’est ce qui profite au troupeau, ce qui lui est utile au premier chef – et au second, et au troisième-, qui sert aussi de mesure suprême de la valeur de tout individu. La morale enseigne à celui-ci a être en fonction du troupeau, à ne s’attribuer de valeur qu’en fonction de ce troupeau. Les conditions de conservation variant beaucoup d’une communauté à l’autre, il en est résulté des morales très différentes; et, si l’on considère toutes les transformation essentielles que les troupeaux et les communautés, les Etats et les Sociétés sont encore appelés a subir, on peut prophétiser qu’il y aura encore des morales très divergentes. La moralité, c’est l’instinct grégaire chez l’individu.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

A lire également, le paragraphe 117. Remords grégaires

dimanche 19 juin 2011

la lumière de demain

Quand je lis ce précédent texte de Nietzsche vantant le bonheur et raillant ses propres souffrances, je ne peux m'empêcher de citer Alain, toujours avec cette idée que "la tristesse n'est jamais ni noble, ni belle, ni utile", n'en déplaise aux Romantiques.

Je dis "toujours" parce qu'il me semble avoir déjà cité cette phrase (marquante) sur ce blog. Les "propos sur le bonheur" d'Alain (aka Emile Chartier), c'est un peu la friandise philosophique par excellence: Ca se lit tout seul, pour un bénéfice immédiat (sur le plan des connaissances, comme sur le plan pratique de la vie et des pensées). Je l'ai lu au milieu de ma vingtaine, de sorte que j'avais déjà fait l'expérience de certains des thèmes (ou pièges) abordés... En fait, je serais limite d'avis d'en recommander la lecture à tout un chacun, genre à 18-20 ans.

Bon, évidemment, "Propos sur le bonheur", ça sonne un peu comme un article de magazine féminin, ou comme quantité de méthodes qui peuplent le rayon bien-être des librairies. Mais c'est plus que ça. Après tout, vous en jugerez: A la faveur d'un pdf trouvé sur internet, il est probable que je cite les passages multi-surlignés de ma version papier.

Voici donc en guise de premier extrait, le "propos" dont est tirée la citation ci-dessus. Ainsi vous aurez le cheminement complet de sa pensée.

Il y a une bonté qui assombrit la vie, une bonté qui est tristesse, que l'on appelle communément pitié, et qui est un des fléaux humains. Il faut voir comment une femme sensible parle à un homme amaigri et qui passe pour tuberculeux. Le regard mouillé, le son de la voix, les choses qu'on lui dit, tout condamne clairement ce pauvre homme. Mais il ne s'irrite point ; il supporte la pitié d'autrui comme il supporte sa maladie. Ce fut toujours ainsi. Chacun vient lui verser encore un peu de tristesse ; chacun vient lui chanter le même refrain : « Cela me crève le cœur, de vous voir dans un état pareil. »
Il y a des gens un peu plus raisonnables, et qui retiennent mieux leurs paroles. Ce sont alors des discours toniques : « Ayez bon courage ; le beau temps vous remettra sur pied. » Mais l'air ne va guère avec les paroles. C'est toujours une complainte à faire pleurer. Quand ce ne serait qu'une nuance, le malade la saisira bien ; un regard surpris lui en dira bien plus que toutes les paroles.
Comment donc faire ? Voici. il faudrait n'être pas triste ; il faudrait espérer ; on ne donne aux gens que l'espoir que l'on a. Il faudrait compter sur la nature, voir l'avenir en beau, et croire que la vie triomphera. C'est plus facile qu'on ne croit, parce que c'est naturel. Tout vivant croit que la vie triomphera, sans cela il mourrait tout de suite. Cette force de vie vous fera bientôt oublier le pauvre homme ; eh bien, c'est cette force de vie qu'il faudrait lui donner. Réellement, il faudrait n'avoir point trop pitié de lui. Non pas être dur et insensible. Mais faire voir une amitié joyeuse. Nul n'aime inspirer la pitié ; et si un malade voit qu'il n'éteint pas la joie d'un homme bon, le voilà soulevé et réconforté. La confiance est un élixir merveilleux.
Nous sommes empoisonnés de religion. Nous sommes habitués à voir des curés qui sont à guetter la faiblesse et la souffrance humaines, afin d'achever les mourants d'un coup de sermon qui fera réfléchir les autres. Je hais cette éloquence de croque-mort. Il faut prêcher sur la vie, non sur la mort ; répandre l'espoir, non la crainte ; et cultiver en commun la joie, vrai trésor humain. C'est le secret des grands sages, et ce sera la lumière de demain. Les passions sont tristes. La haine est triste. La joie tuera les passions et la haine. Mais commençons par nous dire que la tristesse n'est jamais ni noble, ni belle, ni utile.

Alain, Propos sur le Bonheur (1925)

j'ai l'audace de crayonner, moi, mon bonheur

56. Le Désir de souffrir. - Quand je songe au désir de faire quelque chose qui chatouille et stimule sans cesse des millions de jeunes Européens dont nul ne peut supporter ni l'ennui ni lui-même, je me rends compte qu'il doit y avoir en eux un désir de souffrir à tout prix afin de tirer de cette souffrance une raison probable d'agir, de faire de grandes chose. Il faut de la souffrance ! D'où les cris des homme politiques, d'où les innombrables « détresses » de toutes les classes possibles, calamités menteuses, fabriquées et enflées, et l'aveugle empressement qu'on apporte à y croire. Ce jeune monde exige que ce soit du dehors que lui arrive ou qu'apparaisse… non pas le bonheur, mais le malheur ; son imagination s'affaire déjà d'avance à lui donner les proportions d'un monstre afin de pouvoir lutter ensuite avec un monstre. Si ces assoiffés de souffrance sentaient en eux assez de force pour se « bienfaiteuriser » eux-mêmes, sans le concours du monde extérieur, pour se faire quelque chose à eux-mêmes, ils sauraient aussi du dedans se créer une misère hautement personnelle. Leurs inventions pourraient alors être plus subtiles, leurs sensations rendre le son de la bonne musique ; tandis qu'en attendant ils remplissent le monde de leur cri de détresse et, trop souvent, par ricochet, du sentiment de la détresse qui n'existeraient pas sans eux ! Ils ne savent rien faire d'eux-mêmes... c'est pourquoi ils crayonnent au mur le malheur des autres ! Et d'autres autres, à l'infini !... Je vous demande pardon, mes amis ; j'ai eu l'audace de crayonner, moi, mon bonheur.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)


voir aussi (312. Mon chien), pour la façon dont Nietzsche traite sa propre souffrance (ou "douleur", dans certains traduction):

J’ai donné un nom à ma souffrance: je l’appelle “chien”... Elle est tout aussi fidèle, aussi importune, impudente, et distrayante et avisée que tout autre chien... Je peux l’apostropher et passer sur elle mes humeurs ; comme d’autres sur leur chien, leur domestique et leur femme.

lundi 13 juin 2011

Travail et Ennui

42. Chercher un travail pour le gain, c’est maintenant un souci commun à presque tous les habitants des pays de civilisation ; le travail leur est un moyen, il a cessé d’être un but en lui-même ; aussi sont-ils peu difficiles dans leur choix pourvu qu'ils aient gros bénéfice. Mais il est des natures plus rares qui aiment mieux périr que travailler sans joie ; des difficiles, des gens qui ne se contentent pas de peu et qu'un gain abondant ne satisfera pas s’ils ne voient pas le gain des gains dans le travail même. Les artistes et les contemplatifs de toute espèce font partie de cette rare catégorie humaine, mais aussi ces oisifs qui passent leur existence à chasser ou à voyager, à s’occuper de galants commerces ou à courir les aventures. Ils cherchent tous le travail et la peine dans la mesure où travail et peine peuvent être liés au plaisir, et, s’il le faut, le plus dur travail, la pire peine. Mais, sortis de là, ils sont d’une paresse décidée, même si cette paresse doit entraîner la ruine, le déshonneur, les dangers de mort ou de maladie. Ils craignent moins l’ennui qu'un travail sans plaisir : il faut même qu’ils s’ennuient beaucoup pour que leur travail réussisse. Pour le penseur et l’esprit inventif l’ennui est ce « calme plat » de l’âme, ce désagréable « calme plat » qui précède la croisière heureuse, les vents joyeux ; il faut qu'il supporte ce calme, en attende l’effet à part lui. C’est là précisément ce que les moindres natures ne peuvent pas obtenir d’elles ! Chasser l’ennui à tout prix est vulgaire, comme de travailler sans plaisir.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

samedi 11 juin 2011

Le Mal

Je referme le chapitre Murakami et délaisse le genre du roman pour revenir à la catégorie Essais, avec le Gai Savoir de Nietzsche. Si Zarathoustra (le personnage plus que le livre) m'a un poil ennuyé, le gai savoir présente une forme qui me convient tout à fait, celle d'une suite de pensées et réflexions.

Il est probable que j'en extraie tout un tas dans les jours à venir.
Vous voilà prévenus.

19. Examinez la vie des hommes et des peuples les meilleurs et les plus féconds, et demandez-vous si un arbre qui doit s'élever fièrement dans les airs peut se passer du mauvais temps et des tempêtes; si l'hostilité du dehors, les résistances extérieures, toutes les sortes de haine, d'envie, d'entêtement, de méfiance, de dureté, d'avidité et de violence ne font pas partie des circonstances favorables sans lesquelles rien, même la vertu, ne saurait croître grandement? Le poison qui tue les natures faibles est un fortifiant pour les fortes, aussi ne l'appellent-elles pas poison.

Friedrich Nietzsche, Le gai savoir (1882)

D'où le fameux (et galvaudé) "ce qui ne te tue pas te rend plus fort".
On peut trouver ici Nietzsche pas très tendre avec les "faibles", mais ce texte n'exclut ni solidarité, ni bienveillance.