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lundi 1 juillet 2024

Du consentement

“Do you consent?” she said
I was scared and I said yes

(extrait des paroles de la chanson du précédent article)

La notion récemment popularisée de "consentement" est à l'évidence primordiale dans l'éducation des filles et (surtout) des garçons. Certains pays tendent à l'inclure à la définition du viol dans leur législation, ce qui a d'ailleurs porté à débat en France.

Le bien fondé de cette démarche paraît trivial, j'ai été toutefois intéressé par cet article de blog rédigé par une avocate alertant sur les effets pernicieux de rendre cette question centrale.

Signalons d'abord que la formulation du viol (et de l'agression sexuelle) dans la française par "violence, contrainte, menace ou surprise" est généralement jugée bonne. Ensuite, inclure la notion de "consentement" induirait de faire de la parole et des actes de la victime la notion cardinale... alors que c'est déjà LA question privilégié lors de tout dépôt de plainte. Quand bien même il faudrait viser ausculter le comportement de l'agresseur (le jour J mais également en amont). "Remettre le violeur au centre du viol." conclut l'article.

Ma conclusion personnelle est que la notion de "consentement" ne saurait être suffisante pour définir un viol ou une agression. A y regarder de plus près, les législations où elle a récemment fait son entrée la complète. Ainsi en Espagne :

[...] sont en tout cas considérés comme des agressions sexuelles les actes à contenu sexuel réalisés en utilisant la violence, l'intimidation ou l'abus d'une situation de supériorité ou de vulnérabilité de la victime, ainsi que ceux réalisés sur des personnes privées de sens ou dont l'état mental est abusé et ceux réalisés lorsque la volonté de la victime est annulée pour quelque raison que ce soit.
Source: Article 178
[traduction automatique, désolé]

et en Suède :
Il en va de même pour quiconque accomplit un acte sexuel avec une personne qui, en raison de son inconscience, de son sommeil, de l'influence de l'alcool ou de drogues, d'une maladie, d'une blessure physique ou d'un trouble mental ou autre, se trouve dans une situation particulièrement vulnérable.

Est également coupable de viol quiconque accomplit un acte sexuel avec une personne dans des circonstances où, compte tenu des circonstances, il est évident que l'autre personne n'y participe pas volontairement.

Source: Chapitre 6
[traduction automatique, désolé]

Ces compléments seraient déterminants s'il s'agissait de juger le cas rapporté en exergue.

mercredi 1 mai 2024

Une victoire sur les éléments

Le dernier livre de Sophie Fontanel, c'est d'abord un pitch astucieux : "Admirable. L'histoire de la dernière femme ridée sur Terre". Ne pas s'attendre cependant à un roman dystopique, l'autrice a choisi la forme du conte, ce qui lui permet d'adresser son sujet sans s'embarrasser d'un univers fouillé, complexe et cohérent. Je suis donc resté sur ma faim.

Dans ce premier extrait, deux femmes discourent des opérations de chirurgie esthétique destinées à masquer les effets du vieillissement. Notons au passage qu'il est désormais communément admis de la part des féministes qu'il ne faut plus railler les femmes y ayant recours (because le patriarcat)

J'avais dit : "On n'est même pas certaines que cela plaise aux hommes, tous ces visages refaits." La femme avait posé la main sur mon bras : "Vous vous trompez, c'est bien pire que ça. Beaucoup parmi les hommes puissants présents ici préfèrent les femmes refaites aux autres (*), tout simplement parce qu'elles avouent de la sorte que, pour être désirée, pour approcher un phallus, pour un totem, en quelque sorte, elles peuvent aller jusqu'à se scarifier. En plus, tout le monde le voit, leur allégeance est publique. Pour ces hommes, c'est une victoire sur les éléments. La femme objet est leur possession. Et c'est important pour eux, car même les hommes omnipotents, et peut-être surtout eux, ont peur de perdre leur puissance."
— Oui mais là, maintenant...
— Une amie photographe m'interdisait de me moquer de toutes ces femmes refaites. Elle disait que se moquer d'elles, cela revenait à se moquer de quelqu'un qui a un oeil de verre. Et que c'était ne rien voir de la faiblesse, du désarroi, de la naïveté. 

Sophie Fontanel, Admirable (2023)

 (*) ndlr : On peut supposer que les hommes puissants dont il est question ici trouveront encore plus valorisant d'avoir à leur bras une femme bien plus jeune

dimanche 14 février 2021

Des bourgeoises blanches bien comme il faut

Je me résous à refermer ma séquence de posts consacrés à "King Kong Théorie" par ce dernier article. Il revient sur un reportage en banlieue, qui illustre, une fois de plus un certaine "déconnexion" sociale des journalistes. Au moins, la profession semble-t-elle depuis en avoir pris conscience avec la crise des gilets jaunes. Le regard de l'homme sur la femme est quant à lui plutôt uniformément réparti. 

Reportage sur une chaîne d'infos du câble, un documentaire sur des filles de banlieues. Plus exactement : sur leur inquiétante perte de féminité. On voit trois gamines à bonnes têtes jurer comme des charretiers et l'une d'entre elles tente d'attraper je ne sais qui dans une cage d'escalier, dans l'espoir de lui mettre une trempe. Quartier désolé, jeunesse désœuvrée, des gosses qui savent qu'ils n'auront probablement pas plus de chances que leurs parents, c'est-à-dire que dalle. Ces images toujours un peu troubles, pour quelqu'un de mon âge, d'une France qui est devenue un pays du quart-monde. Une pauvreté extrême, jouxtant le luxe le plus indécent. Ce qui inquiète les commentateurs, et ils le disent sans rigoler, c'est que ces filles ne portent jamais de jupes. Et qu'elles parlent mal. Ça les surprend, ils sont sincères. Ils s'imaginent, tranquilles, que les filles naissent dans des sortes de roses virtuelles et qu'elles devraient devenir des créatures douces et paisibles. Même plongées dans un milieu hostile où il vaut mieux savoir jouer du coup de boule pour exister un minimum. Les femmes devraient s'occuper de jolies choses, en arrosant des fleurs, et en chantonnant tout doucement. C'est vraiment tout ce qui les inquiète, dans ce qu'ils ont filmé. Ces femmes ne ressemblent pas aux femmes des beaux quartiers, aux gosses des magazines, aux filles des grandes écoles. Le journaliste qui a écrit ce commentaire a l'impression que c'est naturel, d'être une femme comme celles qui l'entourent. Que cette féminité n'a pas de race, pas de classe, n'est pas construite politiquement, il croit que si on laisse les femmes être ce qu'elles doivent être, naturellement, de la manière poétique la plus admirable, elles deviennent comme les femmes qui travaillent et dînent autour de lui : des bourgeoises blanches bien comme il faut.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

lundi 25 janvier 2021

Du triomphe à bons frais

Il faudrait décidément presque citer intégralement ce livre de Virginie Despente. Je retiens ce prochain extrait, car il résonne avec des débats affrontements d'idées récents, comme par exemple ceux qui suivirent  les agressions sexuelles du Nouvel An 2016 en Allemagne. A ma droite, on y vit la preuve de la criminalité consubstantielle à l'immigration. A ma gauche, on se refusa d'instrumentaliser ce fait alors que les agressions sexuelles sont finalement assez uniformément réparties. Le premier camp reprocha au second de rester muet face à de telles mésactions, et le second, au premier, de ne s'intéresser à l'oppression masculine que lorsqu'elle était le fait d'étrangers. 

Quand, à la télé, consternés, ils passent en boucle des images de « Happy slapping », un gamin qui met une trempe à une fille qu'il dépasse de deux bonnes têtes et de facile quinze kilos, en se faisant filmer par un pote pour ensuite frimer devant d'autres mecs, on nous montre ça comme pour dire : « Ces musulmans, fils de parents polygames, ils n'ont aucun respect de la femme, on n'en peut plus. » Sauf que c'est exactement ce que vous faites dans un tiers de la littérature masculine blanche. Raconter comment vous profitez de vos statuts de dominants pour abuser de gamines que vous choisissez parmi les plus faibles, raconter comment vous les trompez les baisez les humiliez, pour vous faire admirer par vos potes. Du triomphe à bons frais. [...] Dans un tiers de la production cinématographique blanche contemporaine, regardez ce qu'on leur fait, aux filles. Triomphes de lâches. C'est qu'il faut rassurer les hommes. Ça passe par là.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

mercredi 30 décembre 2020

Pourquoi encourager les petits garçons à faire du bruit et les filles à se taire ?

Point de départ de la réflexion qui suit, la sortie mouvementée et empêchée du film de Virginie Despentes en 2000, film "sur le viol", par "trois hardeuses et une ex-pute".
 
Et une ministre de la Culture, une femme, de cette gauche-là, la gauche subtile, déclare qu'un artiste devrait se sentir responsable de ce qu'il montre. Ça n'est pas aux hommes de se sentir responsables quand ils se mettent à trois pour violer une fille. Ça n'est pas aux hommes de se sentir responsables quand ils vont aux putes sans faire voter les lois pour qu'elles puissent bosser tranquillement. Ça n'est pas à la société de se sentir responsable quand à longueur de films on voit des femmes dans le rôle de victimes des violences les plus atroces. C'est à nous de nous sentir responsables. De ce qui nous arrive, de refuser d'en crever, de vouloir faire avec. De l'ouvrir. On la connaît bien, cette rengaine, celle qui fait qu'on devrait se sentir responsables de ce qui arrive. Dans Elle, une imbécile quelconque, chroniquant un autre livre sur le viol, sans le moindre rapport avec le mien, souligne la dignité du propos, se sent obligée de l'opposer aux « vagissements » que je produis. Je ne suis pas assez silencieuse, comme victime. Ça mérite qu'on le signale dans un journal féminin, c'est un conseil aux lectrices : le viol, d'accord, c'est triste, mais doucement sur les vagissements, mesdames. Pas assez digne. Je t'emmerde. Dans Paris Match, même méthode, pour dire à la fille Montand qu'on préfère qu'elle se taise, une autre imbécile souligne la classe d'une Marilyn Monroe, qui, elle, a su être une bonne victime. Comprenez : douce, sexy, gardant le silence. Sachant la fermer sa grande gueule, alors qu'on la faisait tourner à quatre pattes dans des partouzes glauques. Conseils de femmes, entre elles. Le morceau de choix. Cachez vos plaies, mesdames, elles pourraient gêner le tortionnaire. Etre une victime digne. C'est-à-dire qui sait se taire. La parole toujours confisquée. Dangereuse, on l'aura compris. Dérangeant le repos de qui? 

Quel avantage tirons-nous de notre situation qui vaille qu'on collabore si activement? Pourquoi les mères encouragent-elles les petits garçons à faire du bruit alors qu'elles enseignent aux filles à se taire ? Pourquoi continue-t-on de valoriser un fils qui se fait remarquer quand on fait honte à une fille qui se démarque ? Pourquoi apprendre aux petites la docilité, la coquetterie et les sournoiseries, quand on fait savoir aux gamins mâles qu'ils sont là pour exiger, que le monde est fait pour eux, qu'ils sont là pour décider et choisir? Qu'y a-t-il de si bénéfique pour les femmes dans cette façon dont les choses se passent qui vaille qu'on y aille si doucement, dans les coups que nous portons ? 

C'est que celles d'entre nous qui occupent les meilleures places sont celles qui ont fait alliance avec les plus puissants. Les plus capables de se taire quand elles sont trompées, de rester quand elles sont bafouées, de flatter les ego des hommes. Les plus capables de composer avec la domination masculine sont évidemment celles qui sont aux bons postes, puisque ce sont encore eux qui admettent ou excluent les femmes des fonctions de pouvoir. Les plus coquettes, les plus charmantes, les plus amicales avec l'homme. Les femmes qu'on entend s'exprimer sont celles qui savent faire avec eux. De préférence celles qui pensent le féminisme comme une cause secondaire, de luxe. Celles qui ne vont pas prendre la tête avec ça. Et plutôt les femmes les plus présentables, puisque notre qualité première reste d'être agréables. Les femmes de pouvoir sont les alliées des hommes, celles d'entre nous qui savent le mieux courber l'échine et sourire sous la domination. Prétendre que ça ne fait même pas mal. Les autres, les furieuses, les moches, les fortes têtes, sont asphyxiées, écartées, annulées. Non grata dans le gratin.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

mardi 15 décembre 2020

Le contrat marital

Je concluais un précédent article dédié à King Kong Théorie (2006), en citant Silvia Federici (2019), expliquant la nécessité d'opposer prostituées et femmes au foyer, afin de ne surtout pas remettre en cause le statut de ces dernières. Laissons Virginie Despentes formuler ceci autrement :

Si le contrat prostitutionnel se banalise, le contrat marital apparaît plus clairement comme ce qu'il est : un marché où la femme s'engage à effectuer un certain nombre de corvées assurant le confort de l'homme à des tarifs défiant toute concurrence. Notamment les tâches sexuelles. 

Il faut dire que la prostitution est un sujet qui divise (tout autant que le voile), selon qu'on y voit une attente à la dignité (resp. marque de soumission) ou qu'on se refuse de dicter aux femmes leur conduite. 

Faire ce qui ne se fait pas : demander de l'argent pour ce qui doit rester gratuit. La décision n'appartient pas à la femme adulte, le collectif impose ses lois. Les prostituées forment l'unique prolétariat dont la condition émeut autant la bourgeoisie. Au point que souvent des femmes qui n'ont jamais manqué de rien sont convaincues de cette évidence : ça ne doit pas être légalisé. Les types de travaux que les femmes non nanties exercent, les salaires misérables pour lesquels elles vendent leur temps n'intéressent personne. C'est leur lot de femmes nées pauvres, on s'y habitue sans problème. Dormir dehors à quarante ans n'est interdit par aucune législation. La clochardisation est une dégradation tolérable. Le travail en est une autre. Alors que, vendre du sexe, ça concerne tout le monde et les femmes « respectables » ont leur mot à dire. Depuis dix ans, ça m'est souvent arrivé d'être dans un beau salon, en compagnie de dames qui ont toujours été entretenues via le contrat marital, souvent des femmes divorcées qui avaient obtenu des pensions dignes de ce nom, et qui sans l'ombre d'un doute m'expliquent, à moi, que la prostitution est en soi une chose mauvaise pour les femmes. Elles savent intuitivement, que ce travail-là est plus dégradant qu'un autre. Intrinsèquement. Non pas : pratiqué dans des circonstances bien particulières, mais : en soi. L'affirmation est catégorique, rarement assortie de nuances, telles que « si les filles ne sont pas consentantes », ou « quand elles ne touchent pas un centime sur ce qu'elles font », ou « quand elles sont obligées d'aller travailler dehors aux périphéries des villes ». Qu'elles soient putes de luxe, occasionnelles, au trottoir, vieilles, jeunes, douées, dominatrices, tox ou mères de famille ne fait a priori aucune différence. Echanger un service sexuel contre de l'argent, même dans de bonnes conditions, même de son plein gré, est une atteinte à la dignité de la femme. Preuve en est : si elles avaient le choix, les prostituées ne le feraient pas. Tu parles d'une rhétorique... comme si l'épileuse de chez Yves Rocher étalait de la cire ou perçait des points noirs par pure vocation esthétique.

[...]

Dans les médias français, articles documentaires et reportages radio, la prostitution sur laquelle on focalise est toujours la plus sordide, la prostitution de rue qui exploite des filles sans papiers. Pour son côté spectaculaire évident : un peu d'injustice médiévale dans nos périphéries, ça fait toujours de belles images. Et on aime colporter des histoires de femmes abusées, qui signalent à toutes les autres qu'elles l'ont échappé belle. Et aussi parce que celles et ceux qui travaillent dehors ne peuvent mentir sur leur activité, comme le font celles et ceux qui pratiquent via internet. On va chercher le plus sordide, on le trouve sans trop de difficulté, puisque justement c'est la prostitution qui n'a pas les moyens de se soustraire aux regards de tous. Filles privées de papiers, de consentement, travaillant à l'abattage, dressées par les viols, crackées, portraits de filles perdues. Plus c'est glauque, plus l'homme se sent fort, en comparaison. Plus c'est sordide, plus le peuple français se juge émancipé. Puis, partant des images inacceptables d'une prostitution pratiquée dans des conditions dégueulasses, on tire les conclusions sur le sexe tarifé dans son ensemble.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

mardi 8 décembre 2020

Un silence croisé

On le voit régulièrement à l'occasion d'accusations publiques ou de procès, peu de femmes victimes de viol "cochent toutes les cases" de la "bonne" victime, unique condition à laquelle l'opinion publique se ralliera à leur cause.
La bonne victime doit être perçue comme séduisante [affaire du sofitel de NY] sans toutefois être perçue comme aguicheuse/inconséquente, elle doit avoir combattu son agresseur, et déposé plainte immédiatement après les faits, en étant psychologiquement dévastée, tout en gardant une parfait cohérence dans son témoignage [affaire du 36 quai des orfèvres].

Ce constat revient souvent sous la plume de féministes (comme ici)... Je l'ai retrouvée développée dans King Kong Theory (2006), dans le chapitre dans lequel Virginie Despentes revient sur son viol (1986).


Une femme qui tiendrait à sa dignité aurait préféré se faire tuer. Ma survie, en elle-même, est une preuve qui parle contre moi. [...] Car il faut être traumatisée d'un viol, il y a une série de marques visibles qu'il faut respecter. Peur des hommes, de la nuit, de l'autonomie, dégoût au sexe et autres joyeusetés. On te le répète sur tous les tons : c'est grave, c'est un crime, les hommes qui t'aiment, s'ils le savent, ça va les rendre fous de douleur et de rage (c'est aussi un dialogue privé, le viol, où un homme déclare aux autres hommes : je baise vos femmes à l'arraché). Mais le conseil le plus raisonnable, pour tout un tas de raisons, reste « garde ça pour toi ». Etouffe, donc, entre les deux injonctions. Crève, salope, comme on dit.

Alors le mot est évité. A cause de tout ce qu'il recouvre. Dans le camp des agressées, comme chez les agresseurs, on tourne autour du terme. C'est un silence croisé. 

[...] dans le viol, il faut toujours prouver qu'on n'était vraiment pas d'accord. La culpabilité est comme soumise à une attraction morale non énoncée, qui voudrait qu'elle penche toujours du côté de celle qui s'est fait mettre, plutôt que de celui qui a cogné. 

[...] Je ne suis pas furieuse contre moi de ne pas avoir osé en tuer un. Je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses de force, alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais pas me remettre. Et je suis surtout folle de rage de ce qu'en face de trois hommes, une carabine et piégée dans une forêt dont on ne peut s'échapper en courant, je me sente encore aujourd'hui coupable de ne pas avoir eu le courage de nous défendre avec un petit couteau

[...] Post-viol, la seule attitude tolérée consiste à retourner la violence contre soi. Prendre vingt kilos, par exemple. Sortir du marché sexuel, puisqu'on a été abîmée, se soustraire de soi-même au désir. En France, on ne tue pas les femmes à qui c'est arrivé mais on attend d'elles qu'elles aient la décence de se signaler en tant que marchandise endommagée, polluée. Putes ou enlaidies, qu'elles sortent spontanément du vivier des épousables.

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

mercredi 2 décembre 2020

Un piège

Questionnons féminité, masculinité, maternité, éducation des jeunes filles et surtout des garçons, toujours avec Virginie Despentes.

 Dans le même ordre d'idée, la maternité est devenue l'expérience féminine incontournable, valorisée entre toutes : donner la vie, c'est fantastique. La propagande « pro-maternité » a rarement été aussi tapageuse. Foutage de gueule, méthode contemporaine et systématique de la double contrainte : « Faites des enfants c'est fantastique vous vous sentirez plus femmes et accomplies que jamais », mais faites-les dans une société en dégringolade, où le travail salarié est une condition de survie sociale, mais n'est garanti pour personne, et surtout pas pour les femmes (*). Enfantez dans des villes où le logement est précaire, où l'école démissionne, où les enfants sont soumis aux agressions mentales les plus vicieuses, via la pub, la télé, internet, les marchands de sodas et confrères. Sans enfant, pas de bonheur féminin, mais élever des gamins dans des conditions décentes sera quasi impossible. Il faut, de toutes façons, que les femmes se sentent en échec. Quoi qu'elles entreprennent, on doit pouvoir démontrer qu'elles s'y sont mal prises. Il n'y a pas d'attitude correcte, on a forcément commis une erreur dans nos choix, on est tenues pour responsables d'une faillite qui est en réalité collective, et mixte. Les armes contre notre genre sont spécifiques, mais la méthode s'applique aux hommes. Un bon consommateur est un consommateur insécure.

[...]

les femmes auraient intérêt à mieux penser les avantages de l'accession des hommes à une paternité active, plutôt que profiter du pouvoir qu'on leur confère politiquement, via l'exaltation de l'instinct maternel. Le regard du père sur l'enfant constitue une révolution en puissance. Ils peuvent notamment signifier aux filles qu'elles ont une existence propre, en dehors du marché de la séduction, qu'elles sont capables de force physique, d'esprit d'entreprise et d'indépendance, et de les valoriser pour cette force, sans crainte d'une punition immanente. Ils peuvent signaler aux fils que la tradition machiste est un piège, une sévère restriction des émotions, au service de l'armée et de l'Etat. Car la virilité traditionnelle est une entreprise aussi mutilatrice que l'assignement à la féminité. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

(*) en 2006, la crise écologique n'était pas encore prégnante, on pourrait aujourd'hui l'ajouter à cette énumération

vendredi 20 novembre 2020

L’invention de la ménagère

Lorsque les dominés réclament l'égalité (si possible pas trop fort), les dominants se sentent menacés. Ces extraits de King Kong Théorie (2006) complètent bien le court texte que je citais ici (2016)

Depuis quelque temps, en France, on n'arrête plus de se faire engueuler, rapport aux années 70. Et qu'on a fait fausse route, et qu'est-ce qu'on a foutu avec la révolution sexuelle, et qu'on se prend pour des hommes ou quoi, et qu'avec nos conneries, on se demande où est passée la bonne vieille virilité, celle de papa et du grand-père, ces hommes qui savaient mourir à la guerre et conduire un foyer avec une saine autorité. Et la loi derrière lui. On se fait engueuler parce que les hommes ont peur. Comme si on y était pour quelque chose. C'est tout de même épatant, et pour le moins moderne, un dominant qui vient chialer que le dominé n'y met pas assez du sien... L'homme blanc s'adresse-t-il ici réellement aux femmes ou cherche-t-il à exprimer qu'il est surpris de la tournure que prennent globalement ses affaires ? Quoi qu'il en soit, c'est pas concevable ce qu'on se fait engueuler, rappeler à l'ordre et contrôler. Ici, on joue trop les victimes, ailleurs on ne baise pas comme il faut, trop comme des chiennes ou trop amoureuses attendries, quoi qu'il arrive on n'y a rien compris, trop porno ou pas assez sensuelles... Décidément, cette révolution sexuelle, c'était de la confiture aux connes. Quoi qu'on fasse, il y a quelqu'un pour prendre la peine de dire que c'est naze. Quasiment, c'était mieux avant. Ah bon?

[...]

On entend aujourd'hui des hommes se lamenter de ce que l'émancipation féministe les dévirilise. Ils regrettent un état antérieur, quand leur force prenait racine dans l'oppression féminine. Ils oublient que cet avantage politique qui leur était donné a toujours eu un coût : les corps des femmes n'appartiennent aux hommes qu'en contrepartie de ce que les corps des hommes appartiennent à la production, en temps de paix, à l'Etat, en temps de guerre. La confiscation du corps des femmes se produit en même temps que la confiscation du corps des hommes. Il n'y a de gagnants dans cette affaire que quelques dirigeants. 

[...]

Les hommes dénoncent avec virulence injustices sociales ou raciales, mais se montrent indulgents et compréhensifs quand il s'agit de domination machiste. Ils sont nombreux à vouloir expliquer que le combat féministe est annexe, un sport de riches, sans pertinence ni urgence. Il faut être crétin, ou salement malhonnête, pour trouver une oppression insupportable et juger l'autre pleine de poésie. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

Il peut être intéressant d'étayer la dimension patriarcale du capitalisme en citant Silvia Federici, autrice du "capitalisme patriarcal" (2019). Dans une interview donnée à Télérama, elle explique :

A la fin du XIXème siècle s'institue une nouvelle forme de patriarcat lié au salaire. Marx n’avait pas anticipé que les classes dominantes préparaient une réforme majeure de la reproduction, et de l’accumulation capitaliste. Avec le passage de l’industrie légère (le textile, par exemple) à lourde (le travail de l’acier, du charbon...), les classes dominantes ont besoin d’un nouveau type de travailleurs, plus performant. Or, à l’époque, l’espérance de vie est autour de 35-40 ans, et la mortalité infantile est énorme. Il y a une vraie crise qui menace la reproduction de la main d’oeuvre !

L’invention de la ménagère et d’un nouveau modèle de famille prolétaire est donc venue y remédier. Il est centré autour du travail gratuit de la femme au foyer, et du salaire masculin qui subvient financièrement aux besoins de toute la famille. De grandes réformes sont menées pour expulser, progressivement, les femmes hors de l’usine, soutenues par les syndicats, qui voyaient là l’opportunité de faire remonter le salaire des hommes. L’école primaire devient obligatoire, le travail de nuit est interdit pour les femmes et les enfants. Tout cela a bien sûr été entrepris au nom de leur protection, mais il y avait derrière une vraie stratégie de la classe dominante. La femme au foyer a été érigée comme un modèle de vertu. 

Tout un effort institutionnel a été déployé pour séparer les prostituées des honnêtes femmes, avec une vraie campagne idéologique. Cela a fait partie d’un processus de naturalisation du travail domestique, pour le faire apparaître comme lié à l’amour. Comme si les femmes devaient s’y consacrer, parce que c’était naturel pour elles. Or, les prostituées, elles, sont payées pour leur travail sexuel. Elles devaient donc être présentées comme des criminelles pour maintenir la sainteté et la moralité du travail non-payé de la ménagère.

dimanche 15 novembre 2020

Je ne m'excuse de rien, je ne viens pas me plaindre

Tribunes ou interviews percutantes de Virginie Despentes m'auront donné envie de découvrir ses écrits, et en particulier King Kong Théorie souvent cité comme livre déclic. Dans cet essai résolument féministe, l'autrice s'attaque avec véhémence au carcan de la "féminité" et dépeint le patriarcat comme allié essentiel du capitalisme.

Alimentées par sa vie personnelle et ses nombreuses lectures, les réflexions de Virginies Despentes consignées en 2006 m'auront paru étonnamment actuelles (c'est mauvais signe), et encore aujourd'hui régulièrement abordées / exposées et débattues, notamment sur les réseaux sociaux. Je pense par exemple au caractère "systémique" de l'oppression homme/femme, aux concepts de "bon viol / bonne victime" (en dehors desquels une victime n'est pas tout à fait reconnue comme telle), de "male gaze" au cinéma, d' "empowerment", à l'absence de remise en question de la masculinité par les hommes, et à la prise en considération des minorités dans le combat féministe (versus ce qu'on nomme aujourd'hui le féminisme blanc et bourgeois)

J'y reviendrai un peu plus tard, ici même. Pour l'heure commençons par des extraits du premier chapitre, dans lequel l'autrice explique d'où elle parle.

J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m'excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je n'échangerais ma place contre aucune autre, parce qu'être Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante à mener que n'importe quelle autre affaire. 

[...]

Tout ce que j'aime de ma vie, tout ce qui m'a sauvée, je le dois à ma virilité. C'est donc ici en tant que femme inapte à attirer l'attention masculine, à satisfaire le désir masculin, et à me satisfaire d'une place à l'ombre que j'écris.

[...]

Parce que l'idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir, pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l'esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d'école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle, cultivée mais moins qu'un homme, cette femme blanche heureuse qu'on nous brandit tout le temps sous le nez, celle à laquelle on devrait faire l'effort de ressembler, à part qu'elle a l'air de beaucoup s'emmerder pour pas grand-chose, de toutes façons je ne l'ai jamais croisée, nulle part. Je crois bien qu'elle n'existe pas. 

Virginie Despentes, King Kong Théorie (2006)

lundi 14 septembre 2020

Des jeunes filles et épouses agréables

Il y a quelques jours, je relayais ici un article, dans laquelle l'autrice parlaient de  ces mères "qui élèvent ses filles afin, surtout, qu’elles soient les plus gracieuses et aimables possibles."
Je ne pensais pas que cette pensée recouperait à ce point ce que Marianne (dans "Scènes de la vie conjugale") écrivait dans son journal intime. Le résultat d'un regard rétrospectif sur sa vie, qu'elle livre à son mari... hélas endormi


[... ] j'ai regardé une vieille photo sur mon bureau où j'étais avec mes camarades de classe. j'avais 10 ans. Et j'ai eu tout à coup la révélation de quelque chose qui se préparait depuis longtemps et qui toutefois était encore insaisissable. À ma grande surprise, j'ai découvert que je ne savais pas qui j'étais. Absolument pas. J'ai toujours fait ce que mon entourage me demandait de faire. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai été obéissante, flexible et arrangeante.


Maintenant que j'y réfléchis, je me souviens qu'enfant, j'ai eu de violents accès de colère pour affirmer ma personnalité. Mais ma mère punissait chacun de mes manquements aux conventions et chacune de mes incartades avec une sévérité exemplaire qui n'a plus cours de nos jours. Toute mon éducation et celle de mes sœurs a eu pour unique but de faire de nous des jeunes filles, et plus tard des épouses, agréables.



J'étais plutôt laide et peu gracieuse. C'est une chose qu'on me pardonnait mal et qu'on ne manquait pas de me répéter. Au fur et à mesure que j'avançais en âge, j'ai découvert que si je ne disais pas ce que je pensais, et qu'au contraire, je devenais la jeune fille polie et prévenante que l'on souhaitait mon attitude était payante. Je devenais un exemple et la fierté de mes parents. J'ai commencé le grand jeu de la tricherie à l'époque de la puberté et de mes premiers émois.. A ce moment là, toutes mes pensées, mes actes, mes sentiments tournaient autour de la sexualité. Etant donné mon système d'éducation, je n'en ai jamais soufflé mot à mes parents, ni à personne d'autre, d'ailleurs. Alors je suis entrée dans le cerce vicieux du mensonge, des échappatoires et de la dissimulation. Mon père voulait que je sois avocat, comme lui. Une seule fois, j'ai laissé entendre que le droit ne me plaisait pas que je voulais être comédienne. Ou en tout cas m'occuper de théâtre, même si je ne montais pas sur les planches. Mes parents m'ont tout simplement ri au nez. Alors j'ai pris la forte résolution de mentir quoiqu'il arrive. Je voyais donc des tas de gens sans leur permission, j'avais des fréquentations masculines. C'était la dissimulation permanente. Et aussi des efforts désespérés pour plaire aux adultes. 

Je n'ai jamais pensé : "Marianne, qu'est-ce que TU veux ?"
Mais toujours : "Marianne, qu'est-ce que les autres ont envie que tu veuilles ?"

Mais cette façon de penser n'était pas du détachement comme je le croyais à l'époque. Au contraire c'était une forme de lâcheté pernicieuse et, plus grave, cela traduisait une totale méconnaissance de moi-même. A mon avis, notre erreur a été de n'avoir pas su rompre avec nos deux familles, afin de créer une cellule durable qui soit la base de notre vie commune et le garant de la réussite de notre couple.

Scènes de la vie conjugale, Ingmar Bergman (1974)

mercredi 9 septembre 2020

Que dire de plus ?

Bergman, c'est la réalité nue, crue, sans fard... comme dans ces "Scènes de la vie conjugale", série tv de six épisodes, remontée en film un an plus tard (donc en 1974). Au cours du premier épisode, nous faisons la connaissance de Johan et Marianne, dix ans de mariage, interviewés par une journaliste qui souhaite en dresser le portrait.

Journaliste: Comment vous décririez-vous en quelques mots ?

Johan : Ce n'est pas facile, ça. J'ai peur qu'on se méprenne sur ce que je dis... Je risque de passer pour un vantard si je me définis comme un homme intelligent, jeune, équilibré, brillant, belle situation et sexy. J'ai une conscience politique. Je suis cultivé, sociable. Que dire de plus ? Je suis amical, même avec les gens simples. Je suis sportif. Bon père de famille et bon fils. Je n'ai pas de dettes. Je paie mes impôts. Je respecte notre gouvernement quelles que soient ses options. J'adore la famille royale. Je ne suis plus croyant. Vous faut-il d'autres détails ? Je suis un amant fabuleux, n'est-ce pas ?


Journaliste: Laissons celà... Toi, Marianne, qu'as-tu à dire ?

Marianne: Que dire ? Je suis la femme de Johan et j'ai deux filles. Je ne vois rien d'autre.

Johan : Mais si. Réfléchis. 

Marianne: Johan est très agréable à vivre.

Johan : Merci, c'est gentil. [...]

Marianne: Je n'ai pas une aussi haute opinion de moi que Johan. Mais pour être honnête, mon existence me convient. J'ai une bonne vie, si vous voyez ce que je veux dire. Que dire de plus ? Ce que c'est difficile !

Johan : Elle est très bien faite.

Marianne: Tu plaisantes, alors que moi, j'essaie d'être sérieuse. J'ai deux filles : Karin et Eva.

Johan : Tu te répètes.

Scènes de la vie conjugale, Ingmar Bergman (1974)

Ce que m'inspire ce dialogue : Elevons nos filles pour qu'elles s'expriment haut et fort, éduquons nos garçons pour qu'ils écoutent la parole des femmes (et - pour le dire de façon non polémique - qu'ils soient sensibles à la notion de consentement).

mardi 8 septembre 2020

J’ai grandi dans une illusion

Intéressante lecture sur Urbania.fr relayée par Titiou Lecoq dans sa dernière newsletter. L'autrice de l'article expose avec lucidité les contradictions de son éducation bourgeoise, et ce qui aurait pu mener au recul de son niveau de vie (sauf que non, vu qu'elle est mariée... constant évidemment non satisfaisant)
Que met l'autrice dans dans le terme bourgeoisie ? Le confort matériel, bien sûr... mais pas que :

Au-delà de [ça], on m’a élevée avec en tête cette idée rapidement tenue pour acquise que je ferai des études supérieures comme mes parents avant moi et que, de fait, tout irait bien dans le meilleur des mondes possibles. Pour m’aider à devenir qui j’allais être, on m’a choisi un prénom qui jamais ne serait un obstacle à ma réussite sociale mais qui, à l’inverse, constituerait même un discret indicateur de la classe au parfum suranné à laquelle j’appartiens.

[...]
Son milieu ?

La gauche tarama, cette gauche insouciante, qui promeut de belles valeurs humanistes comme l'égalité des chances, mais sans pour autant se plier à la carte scolaire [...]

On parle bien de cette génération de soixante-huitards, légèrement écervelée et franchement idéaliste, engraissée à l'opulence de l’après-guerre, et qui n'encourage sa progéniture ni à être pragmatique, ni à valoriser le nécessaire au détriment du superflu.

Celle qui porte aux nues le féminisme et ses combats mais qui élèvent ses filles afin, surtout, qu’elles soient les plus gracieuses et aimables possibles. Que leur intelligence soit mise au service du beau plutôt que de l’utile.

Il est question ici de ces matriarches qui prônent l’indépendance financière et économique des femmes, mais les conduisent subtilement, sans même le vouloir, à choisir les bons partis plutôt que les bonnes carrières, au nom du respect des inclinations naturelles

[...]

Devenue adulte, j’ai compris que j’avais grandi dans une illusion, une de celles qui font péter au-dessus de son cul. Que, contrairement à mes petits camarades également bourgeois, je n’hériterai de rien à part de ma capacité à systématiquement choisir ce qu'il y a de plus cher dans le magasin, quand bien même je vivrais dans 20m² à 30 ans.

"j'ai le pedigree d'une bourge mais pas le compte en banque"
Lysis Himmelsterne sur Urbania FR
[lien]

lundi 27 avril 2020

He preferred it for her

Révisons nos classiques: aujourd'hui "Barry Lyndon".
Le personnage ne portera ce nom qu'après s'être uni avec la comtesse de Lyndon... dont il se désintéressera vite. Le narrateur expose à cette occasion une conception du rôle de la femme vieille de 250 ans, mais finalement encore très répandue.


Her Ladyship and Barry lived, after a while, pretty separate. She preferred quiet, or to say the truth, he preferred it for her, being a great friend to a modest and tranquil behaviour in woman.

Besides, she was a mother, and would have great comfort in the dressing, educating and dandling of their little Bryan. For whose sake it was fit, Barry believed that she should give up the pleasures and frivolities of the world leaving that part of the duty of every family of distinction to be performed by him.

Barry Lyndon, Stanley Kubrick (1975)

mardi 24 septembre 2019

"Ca n'a rien à voir"

...En fait, si.

Recent empirical research suggests that the growing opposition to sexist humor might indeed be justified. By trivializing sex discrimination, sexist humor creates a norm of tolerance of sex discrimination. In this context, sexist behavior can be more easily justified as falling within the bounds of social acceptability (Ford, 2015; Ford, Boxer, Armstrong, & Edel, 2008). Indeed, sexist humor has been shown to promote discrimination against women in a number of ways. For instance, sexist men exposed to sexist humor have reported greater tolerance of sexist events (Ford, 2000), greater willingness to discriminate against women (Ford et al., 2008), and greater tolerance of societal sexism (Ford, Woodzicka, Triplett, & Kochersberger, 2013). Most notably for the present research, men exposed to sexist humor have reported greater propensity to commit sexual violence against women including rape (Romero-Sanchez, Duran, Carretero-Dios, Megias, & Moya, 2010; Ryan & Kanjorski, 1998), particularly insofar as they have antagonistic attitudes toward women (Thomae & Viki, 2013). Ford and Ferguson's (2004) prejudiced norm theory explains these findings suggesting that sexist humor creates a social norm that permits men to express sexism in various ways without fears of reprisal. The present research builds on this literature by testing new hypotheses designed to establish boundary conditions for prejudiced norm theory as a framework for understanding the relationship between exposure to sexist humor and men's self-reported rape proclivity.

[Source] [via]

mercredi 29 novembre 2017

What do you see when you look at a girl?

I wanna know, I wanna know
Do you have the balls to ask?
What do you see when you look at a girl?
Is she a game you wanna win?
If no-one was looking what would you do to get in?
Do you have friends who would be proud if you went in for the kill?
Do you have friends who would do it even against her will?

What if they did that to your sister?
What if they did that to your mother?

Why are we so slow?

I bet you think you're such a hottie,
but a body afraid is not a sexual body
What do you see when you look at a girl?
Is she a game you wanna win?
If no-one was looking what would you do to get in?
Everybody's been laughed at and
everybody's been left out but
That's no excuse to turn it around,
no boy has the right to hold a girl down

What if they did that to your sister?
What if they did that to your mother?

On your star wars sheets when you set the scene
Was she seducing you, or did she want to scream?

[...]

I'm talking to you, you know who you are, going too far.
You'll feel good for ten seconds, she'll be screwed up for life.

Blue balls and all of that bullshit

Nada Surf - Mother's Day
The Proximity Effect (Elektra, 1998)

Depuis que j'ai glissé cet album dans mon lecteur mp3, je n'arrête pas d'y revenir. "The proximity Effect" reste pour moi le meilleur album de Nada Surf, notamment grâce à une tripotée de morceaux mémorables : Hyperspace, Troublemaker, 80 windows, the voices.

Mother's Day fait parti de ceux dont les paroles interpellent.
A qui veut bien s'atteler à la tâche de changer la société, le regard qu'elle porte sur les femmes, et la place de celles-ci, il est sans doute une évidence de répéter le rôle de l'éducation.

Il est en revanche peut-être moins immédiat d'insister sur l'éducation des garçons, et  sur la sensibilisation précoce à la notion de "consentement".

lundi 10 juillet 2017

Un art de la servilité

Une étude publiée il y a cinq ans l’exprimait parfaitement. On faisait passer à des petits garçons et des petites filles de 5-6 ans un faux casting pour une pub de yaourt. Et sans leur dire, on avait salé le yaourt. Les petits garçons, sans exception, font beurk devant la caméra, car le yaourt est infect. Les petites filles, elles, font semblant de l’aimer. Elles ont compris qu’il faut d’abord penser à celui qui les regarde et lui faire plaisir. Eh bien c’est exactement cela la féminité : ne sois pas spontanée, pense à l’autre avant de penser à toi, avale et souris. Tout est dit.

[Elle ne peut se résumer à cela,] non, bien sûr. Et je ne vais pas expliquer à des femmes qui se sentent bien dans ce cadre qu’elles doivent en sortir. Mais franchement, quand je vois ce qu’on exige des femmes, le carcan de règles et de tenues qu’on leur impose, leur slalom périlleux sur le désir des mecs et la date de péremption qu’elles se prennent dans la gueule à 40 ans, je me dis que cette histoire de féminité, c’est de l’arnaque et de la putasserie. Ni plus ni moins qu’un art de la servilité.

Virginie Despentes, en interview dans Le Monde (08-07-2017)

samedi 17 juin 2017

Manspreading

L'un des charmes de partir en Week-End dans la maison de total inconnus, c'est d'avoir parfois la chance de tomber sur des lectures un brin surannées, telles ce "Livre d'or du savoir-vivre" illustré. A l'heure où le manspreading et harcèlement de rue agitent twitter, et si la solution passait par la réhabilitation du "savoir-vivre" ? (*)

Dans la vie publique aussi, chaque être possède sa zone privée. Il n'y a pas d'excuse pour une intrusion quelconque dans cette zone, pas plus que pour toute autre forme d'indiscrétion. Et pourtant il ne se passe pas de jour sans qu'il faille constater des infractions à cette règle : passants toisés, critiqués, quand on n'en est pas même a ce sommet du mauvais goût: l'index brandi vers quelqu'un.

Il ne faut pas clore cette rubrique sans une allusion au don Juan incapable de voir passer un jupon sans se retourner, chose particulièrement odieuse quand il est en compagnie d'une dame. Mais celui qui devient vraiment inqualifiable, c'est l'être qui se retourne au passage d'une femme enceinte ou d'un infirme, ou qui se précipite pour grossir le cercle des badauds quand un accident survient.

Fred Sigg, Livre d'or du savoir-vivre (1959)

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(*) L'auteur de ce blog et de cette pirouette est par ailleurs conscients que de tels ouvrages participaient du cantonnement des femmes dans un certain rôle dans la société et dans certaines tâches.

mercredi 27 juillet 2016

This is why you need feminism


Georgette, elle racontait avec une drôle de voix, toute douce, la boîte, la chaîne... les contrôleurs qui te caressent mine de rien pendant le travail - on sait jamais, des fois que ça réussisse - et qui sont après toi, comme des chiens ensuite, si t'as pas fait semblant de marcher. Et même les types qui bossent et qui ne peuvent pas s'empêcher de siffler ou de raconter une histoire dégueulasse dès qu'une fille passe près d'eux. Elle disait ses quatre gosses et son petit, le travail à la maison après le travail à l'usine, le travail à la maison avant le travail à l'usine, la bouffe à faire, la crèche ou la maternelle à des kilomètres. Et au lit le soir, la peur d'avoir encore un môme. Et le connard de médecin, qui lui avait foutu une telle trouille à propos de la pilule qu'il lui a fallu deux ans pour se décider à la prendre. Et qu'entre temps, elle a eu un chiard de plus.

Jean-Luc Godard, Tout va bien (1972)